Trois questions sur le Jazz à Alex Dutilh, Philippe Carles, Claude Carrière, Armand Meignan

Interview

Quelques acteurs du Jazz jouent le jeu de l’interview croisée et donnent leur vision de leur univers musical... Propos cocasses ou mordants, mais constats pour l’avenir ! Alex Dutilh est journaliste, tout comme Philippe Carles ; Claude Carrière est musicien et Armand Meignan, directeur de festival.

Irmactu : Le Jazz n’est pas une musique « comme les autres ». Est-ce qu’elle mérite un autre traitement ?

Armand MEIGNAN : Il faut arrêter de croire que le jazz est une musique supérieure « pas comme les autres »... Mozart ou Zappa, c’est bien aussi ! Ceci dit le jazz mérite un traitement de choc tous les dix ans, ça permet de le décoiffer un peu !

Claude CARRIERE : [Le Jazz mérite de] ne pas être traité comme un objet de mode, jetable.

Philippe CARLES : Oui, mais le contexte dans lequel [cette musique] est produite, diffusée et consommée le permet de moins en moins.

Alex DUTILH : Le jazz est un vampire qui fait des suçons aux autres musiques ! Une gousse d’ail lui ferait le plus grand bien pour le renvoyer à une urgence et une mauvaise haleine qui justifient que l’on dresse l’oreille... et que l’on y pointe le nez.

Irmactu : Quels sont selon vous les faits marquants du Jazz "de" France ces 20 dernières années ?

PC : L’installation de l’ONJ dans le paysage. L’apparition d’un troisième magazine spécialisé professionnel. La multiplication, réjouissante et/ou inquiétante, des festivals. La mort de Steve Lacy et Frank Tenot.

AD : En négatif : l’absence d’une Casa del Jazz, sur l’exemple de Rome, pour affirmer une ambition culturelle avec l’imagination (et les crédits) au pouvoir. les difficultés de gestion de la plupart des labels indépendants, le manque de courage artistique des majors, le nombre insuffisant de "managers" dynamiques dans le monde du jazz, la quasi absence de vrais éditeurs pour développer le jazz sur les radios, à la télévision et au cinéma, le conservatisme des programmateurs des scènes nationales, la tendance récente au prix des places trop élevé dans les clubs entravant le rajeunissement du public.

En positif : le cap maintenu des institutions existantes, malgré des moyens stagnants (ONJ, Centre d’info du jazz), le militantisme et l’efficacité du lobbying des réseaux de salles et de festivals, le crédit d’image et de convivialité manifesté par l’explosion des festivals et leur fréquentation, le développement de l’enseignement dans les écoles associatives et sa généralisation dans les conservatoires (mention spéciale à la créativité née du CNSM), la féminisation accrue du métier de jazz(wo)man, la présence du jazz dans les médias généralistes (hors télévision), le pluralisme de la presse spécialisée, l’accroissement des initiatives d’exportation sur les scènes étrangères.

CC : La réussite de quelques grands festivals, l’émergence de beaucoup de musiciens de grand talent, l’aggravation des conditions de travail de la plupart

AM : L’organisation administrative et la structuration professionnelle du « milieu » (musiciens, agents, programmateurs) et.... la musique de Louis Sclavis !

Irmactu : On dit qu’il y a trop d’artistes et pas assez de diffusion. Quelles solutions voyez-vous à ce déséquilibre de l’offre et de la demande ?

AD : D’abord, il y a beaucoup de musiciens, pas forcément beaucoup d’artistes. Ensuite, c’est moins la quantité de diffusion qui pose problème que l’absence chronique de curiosité, de diversité de renouvellement et de remise ne cause de la part des programmateurs. Enfin, deux pistes concrètes pour éviter la paupérisation du métier de musicien de jazz en France : diversifier ses activités (enseignement, composition, scène, studio, musique à l’image...) et penser plus systématiquement en termes d’exportation. Le jazz "de" France est aujourd’hui, avec celui de Scandinavie, la scène qui dispose de la meilleure image sur le plan de la créativité, mais contrairement aux scandinaves, il ne pense pas d’abord à voyager.

PC : Il y a, certes, un nombre de plus en plus grand d’instrumentistes qui « font » du jazz. Reste à savoir combien, parmi eux, inventent un langage à 
l’intérieur de la jazzosphère. Quant à ce prétendu « déséquilibre » , je n’y vois aucune solution ou panacée autre que le temps, qui inévitablement fera le tri, pour le meilleur et pour le pire.

CC : Pas de solution en vue, les grands moyens de diffusion (à l’exception du service public qui va en prendre un sacré coup sous le règne de Sarko ) sont entre les mains du grand capital qui n’est structurellement pas capable d’apprécier la vraie dimension de l’artiste et son rôle et sa place dans la société. En attendant le Père Noel , aide aux lieux et à la pédagogie des auditeurs.

AM : D’abord il n’y a pas plus ou trop d’artistes. Il y a seulement de plus en plus de « professionnels » et toujours aussi peu de « musiciens ». La solution : que les programmateurs fassent des choix affirmés et que les musiciens prennent des risques artistiques, seuls les bons programmateurs et les bons musiciens survivront !

Propos recueillis par Pascal Anquetil et Jean-Noà« l Bigotti


Alex Dutilh est Rédacteur en chef de Jazzman, producteur de "Jazz de cœur, jazz de pique" sur France Musique.
Philippe Carles est Rédacteur en chef à Jazz Magazine, Producteur sur France Musique ("Jazz à contre courant").
Claude Carrière est pianiste, président d’honneur de l’Académie du Jazz, animateur du "Jazz Club" sur France Musique.
Armand Meignan est Directeur de l’Europa Jazz Festival du Mans et président de l’Afijma.



Nous suivre /asso.irma /IrmACTU