Trois questions aux artistes et diffuseurs

Publié le mardi 4 décembre 2007

Interviews

Cinq acteurs du réseau hip hop français ont joué au jeu des questions/réponses. DJ Kodh, le rappeur Kohndo, Eric Bellamy (tour manager chez LDF Booking), Rémy Corduant (label manager de Din Records) et Cobalt (rédacteur en chef du site Hiphopcore.net) témoignent de l’état du secteur.


DJ Kodh

1- Pouvez-vous nous éclairer sur votre carrière et son évolution au cours de ces dernières années ?
Je m’appelle Kodh, je suis DJ depuis la fin des années 90.
J’ai d’abord commencé en radio associative sur la ville de Rouen.
Durant quatre ans, il m’a été donné l’occasion de participer à des compétitions de DJ (DMC et ITF). J’y ai représenté à plusieurs reprises la France, gagnant deux titres de champion du monde.
Je me suis mis à la composition et à l’interprétation aux platines via ces compétitions et naturellement j’ai fini par produire mes propres disques.
Enfin j’ai pas mal travaillé à la réalisation de musiques, pour des artistes hip hop, électro, pour des génériques de séries, ou de la synchro pour des programmes. Au niveau de l’évolution artistique, je suis passé d’une activité d’interprétation plus scénique à une activité d’interprétation et de création en studio.
La nécessité d’avoir plus d’outils et de matière pour le live m’ont amené à cela.
J’ai dû également me doter de compétences variées en droits, en gestion de carrière, etc. Actuellement, je compte parfaire ce que je pense savoir, avec la formation en gestion de projets musicaux de Paris X Nanterre/Irma.

2- Quel constat portez-vous sur la diffusion de la culture hip hop et
de son exposition tous médias confondus (disques, concerts, radios,
presse, etc.) ?

Elle existe. Simplement, sur certains des gros canaux de diffusion traditionnelle, elle n’est pas représentative. On y voit ou écoute souvent les mêmes choses.
La crise du disque qui affecte l’industrie a des répercussions sur les médias dédiés. On voit disparaître certains magazines spécialisés par exemple.
Il y a enfin des initiatives artistiques et économiques qui mériteraient d’être plus encadrées, plus professionnelles. Cela aiderait à une bien meilleure diffusion.

3- Quelles sont les principales raisons qui expliquent
ce constat ?

Une difficile organisation des acteurs et une stigmatisation des populations qui participent à cette culture.


Eric Bellamy
LDF Booking

1- Pouvez-vous nous éclairer sur votre votre activité de tourneur et son évolution au cours de ces dernières années ?
Au départ, nous avons monté un label qui s’appelait LDF. C’était le premier label spécialisé hip hop qui apparaissait sur Lyon. Il a été crée avec les membres du groupe IPM pour la production de leur premier album. Cette expérience nous a permis de toucher à tous les différents corps de métier du disque et du spectacle. Car, en plus de notre activité de producteur discographique et de management d’IPM, nous avons monté notre catalogue d’édition musicale, notre branche promo/street marketing et une autre pour les tournées et productions de spectacle sur Lyon.
En 2002, nous avons reconcentré l’activité exclusivement sur le spectacle et les tournées d’artistes. C’était le secteur sur lequel nous étions les plus performants, et aussi le plus rentable. En continuant à manager plusieurs projets, cette transition s’est faite tout naturellement. On a créé une société, rebaptisée LDF Booking, spécialisée sur les musiques métisses et urbaines.
Vu qu’il y a peu d’agences spécialisées sur les musiques urbaines, nous sommes sollicités. C’est motivant, mais nous restons une structure indépendante et fragile. Nous n’avons pas un catalogue d’artistes qui nous permette d’assurer un financement annuel. Nous devons donc bien choisir nos projets et bien mesurer les risques.

2- Quel constat portez-vous sur la diffusion de la culture hip hop et de son exposition tous média confondus (disques, concerts, radios, presse, etc.) ?
Aujourd’hui, on peut dire que la culture urbaine est omniprésente dans les médias et même au-delà puisqu’elle est très présente dans la mode, dans le graphisme, etc. Mais des monopoles se sont relativement vite constitués autour des médias disques, télé, radios et presse. Ces monopoles ont bridé l’exposition de la culture et la logique de la rentabilité a vite remplacé celle de la diversité.
Le choix du public est donc plus que tronqué. On le conditionne à n’entendre, voir, ou ne connaître qu’un petit nombre d’artistes. Cela se ressent sur les concerts, puisque les programmateurs de concerts ne peuvent (puisqu’ils sont aussi pris dans l’étau de la rentabilité de leur salle) ou ne veulent plus jouer la carte de la découverte. J’ai l’impression que la diffusion de la culture hip hop a été compartimentée : les DJ & B Boys s’expriment dans des soirées privées, les MC dans les salles de concerts et certains festivals, les danseurs dans les théâtres ou battles, les graffeurs dans les galeries ou sur les terrains... Il n’y a plus véritablement d’endroit ou toutes les disciplines et tous les publics hip hop se retrouvent.
Il en est de même pour les médias qui ne diffusent qu’un type de hip hop selon les volontés et les partenariats de leurs financeurs. Chaque entité qui tire des ressources financières de la culture hip hop a, du coup, fixé des critères de sélection, et des barrages de plus en plus complexes.
Pour moi, il y a une forme "d’intelligentsia" du hip hop qui est dirigée par des gens qui ne sont pas du tout de cette culture hip hop, mais qui en tirent d’énormes profits, et qui ont quadrillé le terrain.
On peut dire qu’aujourd’hui seul le web reste un des médias qui permette à la culture hip hop d’être largement diffusée dans toute sa diversité. C’est le seul espace où l’on peut en toute liberté exposer son art. Évidemment, l’enjeu pour l’internaute est ensuite d’avoir ou de savoir trouver les bonnes adresses.

3- Quelles sont les principales raisons qui expliquent
ce constat ?

Si on compare avec le rock et le réseau des cafés concerts, le hip hop n’a pas su créer ou garder son réseau indépendant de diffusion. Les problèmes de diffusion médiatique sont les mêmes pour d’autres styles musicaux mais, dans le hip hop, le gros problème est qu’il n’existe pas de réseau indépendant de diffusion. Du coup, la diffusion se fait dans les réseaux subventionnés, ceux des instances du ministère de la Culture comme les théâtres, les salles ou les festivals rock.
Je pense que parmi les personnes qui dirigent ces structures, il n’y a pratiquement pas de gens qui aiment véritablement le hip hop, et qui aient véritablement envie de le diffuser largement.
Ils organisent leurs événements par dépit, ou par obligation, ou pour faire plaisir à leurs élus ou à leur jeunesse. Mais le gros problème est que pour un grand nombre d’entre eux, ils ont beaucoup de mal avec cette culture et aussi avec le public qu’il attire.
Moi-même, étant producteur de spectacles, je remarque qu’on s’organise de manière particulière quand on programme du hip hop, avec une façon particulière de gérer le public et de promouvoir l’événement. Pour les concerts hip hop, la sécurité n’est pas un petit problème, mais c’est une donnée avec laquelle il faut savoir habilement composer, trouver les bonnes équipes, etc. Les publics étant différents, le rap est sans aucun doute le genre le plus sensible dans l’organisation, beaucoup plus qu’un spectacle de danse par exemple. Le rap, par défaut, véhicule des propos très subjectifs qui ne sont pas toujours partagés par les diffuseurs, qui en retour refusent de programmer certains artistes.
Un grand nombre de diffuseurs, alors que leur mission est de programmer des spectacles divers et variés (et qu’ils recoivent des subventions des pouvoirs publics pour cela), se cantonnent à certains styles. Ils barrent la route à un grand nombre d’artistes, même si le public local est en demande. Pour moi, le combat est loin d’être gagné. Il faut plus d’individus qui défendent le hip hop dans sa diversité et sa richesse au sein des branches de la diffusion.


Kohndo

1- Pouvez-vous nous éclairer sur votre parcours artistique et son évolution au cours de ces dernières années ?
Je suis Kohndo, rappeur Franco-Béninois. J’ai grandi aux quatre coins de l’à ?le-de-France : Montrouge, Bobigny, Boulogne, Créteil.
J’ai commencé à rapper à treize ans après avoir été marqué par les émissions de Sidney "H.I.P.H.O.P" sur TF1 et de Dee nasty "Deenastyle" sur Radio Nova.
J’ai fait mes premières armes au sein de La Cliqua aux côtés de Egosyst, Raphaà« l, Rocca et Daddy Lord C avec l’album "Conçu pour durer". Après quatre ans, fatigué des tensions internes et de l’image du groupe, j’ai décidé de me consacrer à ma carrière solo.
J’ai alors assis ma vision du rap en tant que musique et expression de la culture hip hop avec "Tout est écrit", "Blindtest" et "Deux pieds sur terre".
Dans mon premier album, l’ambiance soul/jazz est très marquée. Ce disque ouvre la voie à une nouvelle école de rap, où le flow, la musique et le texte s’équilibrent, dans la lignée d’artiste comme Common, Nas ou A Tribe Called Quest. "Deux pieds sur terre" est l’aboutissement d’un rêve puisqu’il m’a permis de passer de l’autre côté de l’Atlantique pour travailler des titres avec des rappers de Detroit, tels que Slum Village et le Bostonien Insight. Il asseoit aussi ma vision soul du hip hop, le tout étant mixé à Detroit.
Aujourd’hui, accompagné du "Velvet Club" (David Santhino, Yann Massoubre, Thomas Agrinier, Sebastien Artigue et DJ Kozi), je poursuis mon immersion dans le côté soul de la culture hip hop en travaillant à un nouvel album.

2- Quel constat portez-vous sur la diffusion de vos oeuvres et leur exposition tous média confondus (disques, concerts, radios, presse, etc.) ?
En France, les étrangers et leurs cultures sont souvent cloisonnés dans un ghetto. Tout est fait pour étouffer les artistes les plus talentueux. J’ai le sentiment que la qualité et l’intelligence sont réservées à des nantis. Lorsqu’on est noir, il faut rester dans le cliché du "Black, violent, bête and beautiful".
Je n’ai jamais réussi à signer en maison de disque sous prétexte que ce que je fais n’est pas assez "violent, caillera, ou sexy" et que ça ne correspond pas à la "cible". C’est trop "intelligent pour du rap et trop rap pour de la musique".
Je pense que dans d’autres pays tels que les USA ou l’Angleterre, mes disques se seraient hissés en haut des charts. Mais, en France, c’est culturel ! Il n’y a pas la même exigence artistique. Il n’y a qu’à regarder le Top 50 français et le comparer au Bilboard américain.
Il y a aussi un manque de connaissance des médias. Les journalistes hip hop sont plus souvent des fans de rap que des mélomanes ou musiciens avertis. Il y a une fascination de la violence liée au rap et une trop grande méconnaissance de la culture hip hop comme héritage culturel, des Last Poets au Black Panther, d’Afrika Bambaataa à Dee nasty... On oublie que le rap s’inscrit dans la continuité du jazz, du gospel, de la soul ou du funk. Comme tout art, le rap témoigne du monde dans lequel l’artiste vit. Mais, jusqu’à preuve du contraire, les rappeurs ne vivent pas uniquement dans la misère sociale et intellectuelle, même dans le ghetto. En ne proposant que ce type de rap, on persiste dans le travail de destruction. On continue d’occulter la diversité qui constitue la culture française.
Ajoutons le facteur économique. Sans argent, pas de promotion. Sans promotion, pas de diffusion et il est rare d’avoir des salles qui proposent à des artistes indépendants de se produire.

3- Quelles sont les principales raisons qui expliquent
ce constat ?

Le rap a été récupéré par les institutions et instrumentalisé par la politique. La musique est subventionnée et les mairies utilisent souvent le rap comme outil de canalisation des jeunes.
Le rap n’est plus un art mais un sport qui permet aux jeunes de se défouler. Avec cette vision, on nous interdit d’avoir une vision artistique différente de celle que les médias véhiculent. En gros, les programmateurs demandent aux artistes rap de faire ce que les jeunes veulent. Or les jeunes sont formatés par la télé et la radio, qui offrent la recette la plus simple pour faire du fric "sexe, violence, et peurs".
Les programmateurs dépendent de la politique de la ville et refusent de sortir le rap de son ghetto. À quand les scènes mixtes ? À quand les soirées au cours desquelles on pourra voir un groupe de pop française avec un groupe de rap et un groupe de reggae ?
L’expérience du Printemps de Bourges m’a fait comprendre que le rap est enfermé dans un cliché. Quand j’ai proposé une autre vision du rap, allant flirter avec mes influences rock (ou plutôt rythm and blues), je me suis fait descendre par deux journalistes qui voulaient voir du Booba. On a fait lever et crier la foule. Vu la réaction du public, on aurait dû être programmé partout. On joue quand même un peu, mais je sens bien qu’il y a des chasses gardées.


Rémy Corduant
Din Records

1- Pouvez-vous nous éclairer sur votre structure et son évolution au cours de ces dernières années ?
L’évolution est constante. De label, nous nous sommes diversifiés à travers le merchandising, la distribution et le booking, toujours en essayant d’être autonome dans chaque partie (production, distribution, booking).

2- Quel constat portez-vous sur la diffusion de la culture hip hop et de son exposition tous médias confondus (disques, concerts, radios, presse, etc.) ?
Il es vrai que la diffusion du hip hop a évolué. Mais elle laisse surtout de la place a un hip hop commercial, calibré radio. Il ne faut pas oublier que généralement, les premières places du Top Ifop sont squattées par le hip hop. Et même parfois par des artistes qui fonctionnent en indépendants.

3- Quelles sont les principales raisons qui expliquent
ce constat ?

Je pense que malheureusement, l’image du rap pâtit de son propre reflet. En effet, beaucoup de rappeur font l’apologie de la violence, des armes et ont un langage parfois plus qu’explicite. En gros, une image qui fait peur.
Ce mélange fait que certains programmateurs sont frileux. Ils n’ont pas envie de passer de rap dans leurs salles, même si c’est un rap conscient et positif. Il y a beaucoup de paramètres négatifs qui interviennent.


Cobalt
Hiphopcore.net

1- Pouvez-vous nous éclairer sur votre structure et son évolution
au cours de ces dernières années ?

Hip-Hop Core est un site web consacré au rap indépendant, majoritairement étranger. L’objectif du site est de faire découvrir de nouveaux horizons et des artistes méconnus à des internautes fans de rap et curieux de sortir des sentiers battus par la dizaine d’artistes US qui occupent les 3/4 des publications online et des magazines... Le site souhaite aussi inscrire la démarche des artistes évoqués dans une contextualisation forte vis-à -vis de l’histoire antérieure du hip hop. Il propose occasionnellement des articles de fond, de longues interviews et réalise des chroniques de disques très détaillées.
Ce site est né en 2002 de la fusion de deux sites : un que je réalisais seul dans mon coin et qui possédait déjà un fonds conséquent en terme de chroniques et d’articles, et un autre réalisé par plusieurs personnes mais qui manquait un peu de rédactionnel. Sylvain, le webmaster du site, possède une bonne maîtrise de la programmation et je suis un rédacteur assez prolifique. Il nous a semblé intéressant de nous unir pour créer un site qui puisse bénéficier d’un contenu fort et d’une bonne présentation. En 2002, la plupart des sites web de référence sur le rap indépendant fermaient les uns après les
autres. Nous avons voulu reprendre le flambeau, en quelque sorte.
Au fil des ans, l’équipe de rédaction s’est étendue et a été considérablement renouvelée. Nous ne sommes plus que deux membres de l’équipe initiale. Au fur et à mesure, le nombre de visites a augmenté et on a commencé à avoir plus de reconnaissance dans la presse et sur le web. Peu à peu, nous sommes devenus partenaires de certaines dates de concerts ou de plusieurs sorties de disques qui nous intéressaient, tout en veillant à garder notre indépendance et notre liberté d’expression. Nous avons aussi proposé le téléchargement de mixtapes inédites ou rares, en collaboration avec leurs auteurs. Comme ce concept a bien pris auprès des visiteurs, nous avons naturellement commencé à proposer gratuitement des projets totalement inédits, de vrais albums, via la création du label virtuel Hip-Hop Core Records. Toutes ces démarches nous ont permis de donner une plus grande exposition aux artistes que nous apprécions tout en permettant à nos visiteurs de bénéficier de petits cadeaux sonores.

2- Quel constat portez-vous sur la diffusion de la culture hip hop et de son exposition tous média confondus (disques, concerts, radios, presse, web, etc.) ?
Le hip hop est désormais omniprésent dans les médias, mais il a
malheureusement été grandement dénaturé au passage.
En ce qui concerne le rap, le contenant a pris le pas sur le contenu et l’image a pris le pas sur la musique au fur et à mesure qu’une grande partie des artistes rap se faisaient les VRP les plus efficaces du modèle capitaliste. Aujourd’hui, les médias dans leur ensemble mettent en avant soit les artistes les plus vendeurs (indépendamment de la qualité artistique de leur musique), soit des artistes au discours conscient, "politiquement correcte" qui cachent le conservatisme des médias en la matière derrière une façade d’ouverture musicale.
Le hip hop, dans sa diversité, ne dispose malheureusement plus de beaucoup
de fenêtres d’exposition, même sur le web. Le rap le plus aventureux, fidèle à l’histoire de métissage sonore et de forte individualité musicale, n’a plus beaucoup d’endroits où se faire entendre. Heureusement que quelques organisateurs de concerts et certains lieux à Paris et dans quelques villes de province ont encore le courage de faire découvrir des artistes qui le méritent, ou de faire venir des personnages historiques du rap qui sont de plus en plus occultés des médias.

3- Quelles sont les principales raisons qui expliquent
ce constat ?

Je trouve que du point de vue des concerts, la situation s’est nettement
améliorée depuis quatre ou cinq ans. Je me souviens d’une époque où les concerts de rap en centre ville se comptaient sur les doigts d’une main. Aujourd’hui, au moins pour ce qui concerne le rap anglo-saxon, les concerts sont beaucoup plus nombreux, même si la taille des salles tend à diminuer.
La situation n’est pas la même pour le rap français, probablement pour des
raisons de public en tout premier lieu. Beaucoup de programmateurs
hésitent encore à faire venir des artistes rap, de peur qu’un public plus
enclin à se battre qu’à écouter la musique vienne troubler l’organisation.



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