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TABLEAUX DE BORD POUR SOCIETES DU SPECTACLES<BR>Concerts de stats

Publié le mardi 4 juillet 2006

Article

Le CNV (Centre national de la chanson, des variétés et du jazz) vient de publier sa première étude chiffrée de la diffusion du spectacle en France, qualifiée par Daniel Colling, son président. Regroupés dans une publication intitulée : Éléments statistiques sur la diffusion des spectacles de variétés et de musiques actuelles en 2005, ces chiffres sont une première en France pour obtenir une photographie d’une (majeure) partie du spectacle vivant : la nôtre !
A cette occasion, nous avons interrogé Séverine Morin, nouvelle responsable de l’activité Ressources au CNV, maître d’œuvre de cette publication. Elle nous explique la méthodologie employée et précise certaines données.

Mais auparavant, petit rappel des acteurs, de l’histoire et de la réalité du spectacle vivant chez nous. Car pour comprendre ces chiffres, il convient de les resituer dans leur contexte et d’expliquer la méthode, notamment le fonctionnement de la taxe sur les spectacles qui est à la base de cette analyse.

Selon la Loi de Baumol, le spectacle vivant est, par essence, un secteur en déficit structurel, « [...] caractérisé par une productivité faible du travail, et surtout où les gains de productivité ne peuvent être que minces. Le travail y est en effet constitutif du produit fini, il ne saurait être remplacé sans que le produit soit dénaturé. Or les salaires des métiers artistiques s’alignent sur ceux des autres secteurs, où les progrès techniques ont entraîné d’importantes hausses de productivité. Les coûts relatifs du spectacle vivant ne peuvent donc que croître, et seule une hausse du prix du billet peut compenser en partie cette hausse, au risque de réduire la demande et les recettes ». [1]

De fait, comme l’a récemment confirmée une étude [2] du Gemap [3], « la masse salariale (brute) des salariés permanents est de 171 400 euros en moyenne et celle des intermittents de 66 500 euros. Ces deux chiffres représentent 43 % du budget moyen » des entreprises qu’il représente.
Une des solutions pour pallier la fragilité du secteur et encourager la prise de risque en matière de création, production, diffusion... de spectacles en France a été la mise en commun par les professionnels d’un fonds destiné à offrir (sous conditions) des aides en vue de réaliser de nouveaux spectacles : le CNV.

Du FDS au CNV

Le CNV est issu du Fonds de soutien chanson, variétés et jazz (association loi 1901), doté, dès sa création en 1986, d’une « mission générale d’encouragement au spectacle vivant » [4] .
Comme l’explique Colette Chardon, déléguée générale du Prodiss [5] et administratrice du CNV : « des professionnels privés du spectacle vivant « chanson/variétés/jazz » , ont dans le milieu des années 80, en lien avec la Fédération des syndicats du spectacle CGT et avec l’appui du ministère de la Culture, pris en main l’avenir du spectacle vivant musical en créant le Fonds de soutien chanson/variétés/jazz, ancêtre du Centre national des variétés, dont les actions de mutualisation et de solidarité font toujours leurs preuves aujourd’hui ».

Le CNV est donc aujourd’hui un établissement public à caractère industriel et commercial chargé de percevoir la taxe fiscale sur les spectacles de variétés. Pour les spectacles avec billetterie payante, la taxe (3,5 % du montant hors taxes des recettes de billetterie) est perçue auprès de « l’entrepreneur de spectacles vivants qui exploite la billetterie du spectacle ». Pour les spectacles à entrée gratuite, « la taxe est due par le producteur qui en cède ou concède à titre onéreux le droit d’exploitation », et calculée sur 3,5 % du montant hors taxe des sommes perçues en contrepartie du contrat de cession ou d’exploitation du spectacle.
Les sommes perçues sont redistribuées par le CNV à travers une aide « automatique » , proportionnelle à la taxe acquittée, désignée sous le terme de « droit de tirage » (62 % des attributions en 2005) ; ainsi qu’à travers des aides « sélectives » , non proportionnelles à la taxe acquittée, mais réservées (pour la plupart d’entre elles) à des entrepreneurs de spectacles affiliés au CNV.
Ainsi cette taxe va au-delà de la simple perception/redistribution : elle permet de valoriser le secteur du spectacle, de faire reconnaître une profession et de permettre à des entreprises de prendre encore plus de risques pour promouvoir la création en France.

Le poids économique du spectacle vivant en France

Le rapport Guillot [6] estime à environ 20 milliards d’euros le poids économique du secteur du spectacle vivant, de l’audiovisuel et du cinéma. Plutôt vague...
Selon les chiffres clés 2006 du ministère de la Culture, en 2003, 25 % des plus de 15 ans étaient allés voir un concert (toutes musiques confondues) au cours des 12 derniers mois. Plutôt flou.
Les perceptions de droits par la Sacem en 2005 ont augmenté de 4,2 %, et ce, malgré une baisse des perceptions liées aux spectacles et tournées professionnels. Au total, le secteur « Spectacles, bals et discothèques » représente 119,3 millions d’euros pour un total de perceptions Sacem pour l’année 2005 de 757,4 millions d’euros.
Le top 10 des tournées et spectacles musicaux et humoristiques en 2005 était le suivant : [7]
1- Michel Sardou,
2- U2,
3- Franck Dubosc,
4- Calogero,
5- Star Academy,
6- Gérald de Palmas,
7- Francis Cabrel,
8- Laurent Gerra,
9- Florent Pagny,
10- Tryo.
Pour donner une mesure comparative de ce que représentent les revenus générés par les représentations publiques de spectacles et concerts de variétés, le CNV indique dans son rapport sur la diffusion des spectacles de variétés et de musiques actuelles que l’ensemble de la billetterie et des contrats de cession déclaré en 2005 représente plus de 375 millions d’euros (plus de 372 millions d’euros de billetterie et près 3 millions d’euros de contrats de cession) soit une taxe déclarée au CNV au 30 avril 2006 au titre des représentations ayant eu lieu en 2005 de 13,1 millions d’euros. La fréquentation correspondant aux seuls spectacles à entrée payante est de l’ordre de 15,6 millions d’entrées et, « sur la base des entrées des représentations payantes, une représentation moyenne compte 525 entrées pour un prix moyen hors taxes du billet de 26 euros (soit un peu moins de 1 euro de taxe collectée par entrée payante) ».

Les limites du champ de la statistique

On en arrive à de premières déductions de ce que représente ce poids en France.
Toutefois, il convient d’émettre quelques limites et préconisations sur ce que l’on peut faire dire à ces chiffres. C’est ce préambule qui est spécifié dans l’étude du CNV où l’on retrouve une mise en garde : les chiffres présentés ne couvrent qu’une partie de la réalité du spectacle en France.
Ce qui fait dire au CNV qu’avec « 31 825 représentations déclarées, le taux de couverture de l’ensemble des représentations ayant eu lieu en France en 2005 et relevant du champ d’application de la taxe est estimé à environ 50 %. » Une estimation vague mais qui semble de bons sens : si l’on divise 31 825 représentations annuelles par 365, cela donne une moyenne de 87 représentations par jour, soit moins d’un spectacle quotidien par département. Cela semble bien en dessous de la réalité... même à 50 % et en excluant les représentations n’entrant pas dans le cadre de la perception. [8]
Pour autant, cette « face cachée » ne représente évidemment pas 50 % du chiffre d’affaires mais une proportion bien inférieure, la plupart des représentations non déclarées n’ayant sans aucun doute pas un prix moyen de billetterie de 26 €, ni un taux de remplissage moyen de 525 entrées. Mais d’autres paramètres, liés aux façons d’effectuer les déclarations elles-mêmes viennent encore compliquer l’analyse.

De la diversité des déclarations

Tout à fait consciente des limites de cette « première » défrichant un secteur jusque-là considéré comme opaque, Séverine Morin signale que, pour l’instant, il faut aussi « prendre garde à un biais méthodologique qui entraîne certaines incohérences ». C’est le cas par exemple pour la déclaration du nombre de représentations : « Pour la majorité des déclarants : une représentation = un spectacle mais dans le cadre de festivals, une représentation peut correspondre à 10 plateaux différents ! » D’où un problème d’homogénéité des types de réponses.
Alors, quelle est la bonne unité de calcul ? « La représentation est l’unité idéale, mais elle nécessite plus d’explications. » assure t-elle et, plus généralement, un travail à poursuivre sur la définition et l’adoption de termes communs à l’ensemble de la profession.

Une pédagogie du chiffre à l’œuvre

Pour l’instant, la première nécessité est que l’information remonte correctement au CNV. Séverine Morin estime que « diffuser les chiffres du CNV est un procédé incitatif pour arriver à ce que les acteurs eux-mêmes s’emparent de ce service et à terme comprennent clairement les enjeux dans le fait de bien remplir les formulaires. » Si la publication de chiffres fait consensus et est saluée comme très utile à la structuration du secteur, la compréhension des processus pour les obtenir devient un enjeu collectif commun. « Depuis janvier 2005, le passage à une perception directe et l’héritage de l’ancienne perception assurée par la Sacem entraîne une période d’adaptation et de progression dans la connaissance des mécanismes de perception et de distribution. Tout cela est appelé à s’affiner et à s’améliorer. » La construction d’un outil de connaissance partagée du spectacle vivant sera progressive elle aussi et le CNV souhaite participer activement à son développement.
On peut donc raisonnablement penser qu’à terme, le CNV pourrait être en capacité de fournir des spécificités concernant la répartition milieu rural/milieu urbain...

Biodiversité des productions de spectacles

D’ores et déjà , ces chiffres permettent de s’intéresser à la diversité du spectacle vivant en France. Ainsi, on note que le genre « chanson » représente 36 % des entrées, génère le plus de part de taxe, pour moins de 30 % des parts de représentations. Pour le Jazz, c’est l’inverse ! Toutes proportions gardées, on observera la position particulière du rap-hip hop-reggae.


Source : CNV

On note également que 46 % des représentations déclarées (pour 35 % des entrées déclarées) se font en Ile-de-France. Et, tordant le cou à certaines idées reçues, au niveau du statut des déclarants, c’est le secteur associatif qui arrive en tête du nombre de représentations déclarées face aux structures purement commerciales, mais pour un nombre d’entrées moindre (27 % pour le secteur associatif contre 66 % pour les entreprises à statut commercial).

Quel est l’enjeu de ce genre d’études ?

En conclusion, on peut dire que le message de Colette Chardon au Foruma a bien été entendu : le CNV s’est doté d’un centre d’études adapté aux attentes des professionnels du spectacle vivant. Et de l’intelligence économique en général. Le Deps (Département des études de la prospective et des statistiques du ministère de la Culture) a déjà , entre autres, pour vocation de structurer l’ensemble des données récupérables pour le spectacle vivant en général. Intégré au CSMA (Conseil supérieur des musiques actuelles) en la personne de son chef de département, Philippe Chantepie, il devrait être partie prenante du suivi de l’évolution de cette capacité d’observation, y compris pour le secteur des variétés et des musiques actuelles. Rappelons que le CNV est lui aussi membre de droit du CSMA. Ce devrait être non seulement l’occasion d’affiner l’analyse pour notre secteur, mais également pour sa comparaison aux autres branches du spectacle vivant ou autres secteurs d’activités de la musique, et de contribuer à sa reconnaissance comme un secteur d’activité à part entière.
Comme le dit Eric Boistard [9], secrétaire national adjoint du SMA (Syndicat des petites et moyennes structures non lucratives de musiques actuelles) et président de la Fédurok : « Tout secteur d’activité a besoin de lisibilité et de points de repère chiffrés. Jusqu’à présent, la partie spectacle vivant des musiques actuelles restait en marge de toute considération sociale et économique, comme une annexe marginale de l’industrie du disque et des médias ou une verrue de la culture légitime. Or le secteur des musiques actuelles a plusieurs entrées que nous ne considérons pas comme antinomiques : l’artistique, le culturel, l’économique, le sociétal... »
D’où un enjeu d’intérêt général qui ne fait qu’appuyer l’utilité de cette intiative attendue depuis longtemps. Ces premiers étant disponibles, le souhait d’un affinage pour les suivants n’en est que plus importante. La qualité des déclarations en est aussi une des composantes...

L’étude "Éléments statistiques sur la diffusion des spectacles de variétés et de musiques actuelles en 2005" est disponible sur le site du CNV.

[2GUIBERT Gérôme, Économie et emploi des structures de musiques actuelles et populaires dans le secteur du spectacle vivant, oct. 2005 disponible sur : [http://www.irma.asso.fr/IMG/pdf/Guibert_enq_102005.pdf]

[3Le Gemap (Groupement des entrepreneurs des musiques actuelles et populaires) rassemble la Fédurok, la FAMDT, Zone Franche, l’Afijma, la FSJ, Technopol, le Prodiss, le Synapss, MMFF, le Syndeac et la Fneijma.

[4CARABALONA, Jean, Rapport d’évaluation du Fonds de soutien pour la chanson, les variétés et le jazz, mars 2001, p. 5

[5Syndicat national des producteurs, diffuseurs et salles de spectacles

[6GUILLOT, Jean-Paul, Pour une politique de l’emploi dans le spectacle vivant, le cinéma et l’audiovisuel, nov. 2004

[7Musique Info Hebdo, n° 397, 30 juin 2006

[8Rappelons que les redevables ne sont pas soumis à taxation en deçà d’un seuil annuel exigible de 80 euros par redevable. En 2005, pas moins de 775 redevables étaient en dessous de ce seuil. En vue d’illustrer ce que représente ce seuil : à moins de 80 euros par an, on calcule une billetterie maximale de 2 285 euros hors taxes (soit 1.143 entrées payantes à 2 euros HT, ou 229 à 10 euros ou 153 à 15 euros...)

[9Retrouvez son interview ici


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