Quatre questions aux acteurs de la musique "durable et solidaire"

Publié le mardi 2 octobre 2007

Interviews

Des organisateurs de festivals (Béatrice Macé pour les Transmusicales, Jacques Monnier pour le Paléo festival, Maryline Chasles pour les Vieilles Charrues), mais également des acteurs engagés dans la musique équitable (Gilles Mordant de FairPlayList, François Mauger et Charlotte Dudignac , auteurs du livre "Jouer Juste") et dans l’économie sociale et solidaire (Arthur Gautier, chercheur) répondent à nos questions.


Maryline Chasles
Assistante de production des Vieilles Charrues et chargée du projet d’Agenda 21 du festival

1) Comment avez-vous été conduit à mettre en place un agenda 21 autour de vos manifestations ?
Le projet des Vieilles Charrues s’est inscrit dans une démarche de développement solidaire dès son origine. En 1992, les organisateurs à l’initiative de cette fête populaire souhaitaient dynamiser le territoire du Centre Ouest Bretagne à travers un rendez-vous culturel. L’heureux développement du festival, qui n’était pourtant pas attendu, a noué et relancé cette solidarité et cette fierté bretonnes à prendre les choses en main. L’impact économique et social du festival des Vieilles Charrues est devenu conséquent (équivalent de 100 emplois à temps plein) et l’association joue un rôle important en s’associant à des projets structurants pour le territoire.
Le festival est la face la plus visible d’un projet de développement local, en lien avec sa population. L’organisation des festivals croise des secteurs d’activité très variés, se retrouvant à l’intersection de dynamiques économiques, sociales et environnementales. Le programme de développement durable apparaît naturellement et concrètement à travers l’organisation du festival et dans ses actions : les transports en commun, la prévention des risques santé, la distribution d’eau gratuite, l’accessibilité au plus grand nombre par des tarifs attractifs, un accueil spécialisé pour les personnes handicapées, l’économie solidaire, le tri
sélectif, les économies d’énergies...

2) Quelles sont les difficultés rencontrées dans la réalisation de ce projet ?
Je vois deux difficultés :
1- Les moyens financiers pour concrétiser nos réflexions dans des actions : l’aspect économique fait partie de la balance d’une démarche de développement durable. Préférer une gestion durable dans le temps demande parfois des investissements nouveaux, des compétences nouvelles et représente des dépenses initiales et directes. À côté des priorités
artistiques du projet, ces actions doivent alors s’argumenter d’une économie à terme intéressante pour le projet global.
2- La prise de conscience de chacun et les comportements qui doivent s’adapter à ces enjeux. C’est un travail continu et quotidien. Bien souvent, les publics (bénévoles, équipes, partenaires, festivaliers) comprennent l’importance et adhèrent à nos actions. Leur participation reste relativement personnelle. Ce travail de sensibilisation, d’éveil des consciences et d’incitation doit se répéter et se renouveler par tous les
moyens d’information, et rester à la fois simple et accessible. La disponibilité d’outils techniques adaptés devient dès lors primordiale pour faciliter cette appropriation et une implication simple et efficace. On remarque que le public des festivals est sensible aux problèmes posés aujourd’hui par l’environnement notamment.

3) Selon vous, comment cette démarche peut-elle se généraliser ? Cela doit-il passer par une labellisation ?
La labellisation offre un gage de crédibilité face aux partenaires, aux publics ou aux médias. C’est le moyen de se préserver de certains détournements ou d’erreurs avant d’engager une action. Pour autant, des actions en faveur d’un développement durable se généralisent déjà dans les manifestations et festivals. La prise de conscience des organisateurs et des publics est déjà en marche. Les publics sont d’ailleurs les premiers à réclamer plus de poubelles, des gobelets consignés ou des toilettes sèches et plus d’informations.

4) De multiples projets musicaux se développent autour de valeurs équitables, durables, solidaires, écologiques... mais chacun définit ces valeurs comme il l’entend. Du coup, est-on face à un effet d’annonce "à la mode", ou bien s’agit-il d’une véritable prise de conscience ?
En effet, l’actualité et l’état des lieux poussent chacun à s’intéresser à ces réflexions. Qui aujourd’hui n’est pas interpellé, en tant que citoyen, par ces problèmes et leurs solutions ? Les acteurs culturels et musicaux bénéficient d’une audience nombreuse et favorable aux questionnements et aux changements. Je crois que les organisateurs bénéficient de cet atout pour faire partager et pour participer dans le bon sens à ces évolutions parce que le public
est réceptif. Il est difficile de parler d’effet de mode face au sérieux des problèmes
sociaux, écologiques et économiques aujourd’hui et partout. A mon avis, à la prise de conscience succède l’envie d’agir. La prise en main se fera progressivement et elle est avant tout visible localement. Il me semble donc important et intéressant que chacun à son niveau actualise et s’empare des valeurs du développement durable.


Jacques Monnier
Directeur artistique du Paléo Festival

1) Comment avez-vous été conduit à mettre en place une démarche de développement durable autour de vos manifestations ?
Appliquer des principes de développement durable n’est pas un fait nouveau à Paléo. Le tri des déchets et l’utilisation des transports en commun figurent parmi les priorités du Festival depuis plus de 20 ans maintenant. Toutefois, pour répondre à la volonté d’améliorer le tri des déchets, Paléo a mis à contribution ses festivaliers en axant précisément sa communication autour de ses actions environnementales, marquant par la même occasion le début d’une prise de conscience en matière de développement durable, à la fois dans sa dimension sociale, environnementale et économique.
Nous avons commencé par développer et mettre en application des actions concrètes et ce n’est qu’ensuite que nous avons écrit la charte qui rassemble ces différents axes : respect du spectateur, des artistes, des collaborateurs, engagement environnemental, prévention (alcool, puissance sonore), responsabilité sociale.

2) Quelles sont les difficultés rencontrées dans la réalisation de ce projet ?
Sur l’application des principes de développement durable, tous les partenaires du Festival sont solidaires. Néanmoins, nous sommes confrontés à des choix d’ordres financiers quant à l’application de ces politiques. De telles mesures ont un coût, et l’organisation doit par conséquent définir des priorités. En matière de protection de l’environnement par exemple, Paléo a intensifié ses efforts sur six domaines spécifiques : le tri des déchets, la consommation d’énergie verte, la diminution de la consommation d’électricité et d’eau, les transports en commun, la maîtrise des niveaux sonores, et la mise en œuvre d’une véritable communication de protection de l’environnement.

3) Selon vous, comment cette démarche peut-elle se généraliser ? Cela doit-il passer par une labellisation ?
Paléo a d’ores et déjà réfléchi à distinguer certains stands de nourriture du Festival par une « fourchette verte », label suisse qui garantit une consommation d’énergie réduite, l’utilisation de produits issus de l’agriculture locale et un salaire décent à ses collaborateurs. L’application de ce label n’est toutefois pas encore d’actualité. Un label peut effectivement aider à communiquer autour des valeurs de développement durable, et encourager l’organisation à poursuivre ses efforts dans ce domaine. Le Festival a récemment obtenu de l’Association européenne des festivals Yourope la certification « Green’n’Clean », qui récompense les festivals soucieux de respecter l’environnement. Un véritable encouragement pour l’organisation.

4) De multiples projets musicaux se développent autour de valeurs équitables, durables, solidaires, écologiques... mais chacun définit ces valeurs comme il l’entend. Du coup, est-on face à un effet d’annonce "à la mode", ou bien s’agit-il d’une véritable prise de conscience ?
Il s’agit pour Paléo d’une véritable prise de conscience, depuis de nombreuses années déjà . Cette démarche fait partie des principes de base, des fondements de notre festival et de la ligne de conduite d’un festival qui se veut responsable.


Béatrice Macé
Co-directrice des Rencontres Transmusicales de Rennes

1) Comment avez-vous été conduit à mettre en place un agenda 21 autour de vos manifestations ?
Le déménagement au Parc expo a mis en exergue les problèmes liés à la consommation des énergies ainsi que la difficulté de maîtrise de ces aspects, ce qui revenait à fragiliser le projet. A partir de là , s’est enclenché un questionnement sur « le fond et la forme » avec comme objectif de trouver un modèle cohérent qui réconcilie tous les aspects du festival.

2) Quelles sont les difficultés rencontrées dans la réalisation de ce projet ?
Elles sont doubles et concernent d’abord les aspects pratiques, qui demandent des savoir-faire multiples et approfondis dans toutes les actions engagées, et qui dépassent de beaucoup nos compétences d’acteurs culturels. Autre difficulté, la liaison entre les grandes idées et les petits détails, une sorte de grand écart intéressant mais fatiguant, car il faut toujours inventer la réponse dont on a besoin.

3) Selon vous, comment cette démarche peut-elle se généraliser ? Cela doit-il passer par une labéllisation ?
Cela peut être fait un peu sur le même modèle que celui de la charte des festivals bretons. Il est nécessaire que les engagements soient « récompensés », pourquoi pas par un contrat avec les collectivités. Il faut également regarder de plus près l’expérience "Green’n’clean" qui se décline au travers un label. Mais la labellisation pose de facto la question de l’évaluation annuelle.

4) De multiples projets musicaux se développent autour de valeurs équitables, durables, solidaires, écologiques... mais chacun définit ces valeurs comme il l’entend. Du coup, est-on face à un effet d’annonce "à la mode", ou bien s’agit-il d’une véritable prise de conscience ?
D’une prise de conscience irréversible je l’espère.


Gilles Mordant
Fondateur de FairPlayList

1) Comment avez-vous été conduit à mener le projet Fairplaylist autour de la musique équitable ?
Ce projet répond aux préoccupations convergentes venant d’un groupe de personnes se connaissant et travaillant dans différents secteurs : musique, culture et commerce équitable.
Formé en France et aux Etats Unis, j’exerce depuis plus de 20 ans le métier de musicien en France et en Angleterre. J’ai rencontré beaucoup de difficultés avec l’industrie de la musique qui ne fait pas (ou plus) de place pour toutes les musiques sortant d’un format de plus en plus commercial. La dimension économique primant sur l’artistique, les musiques un peu innovantes n’ont plus leur place dans l’industrie musicale.
D’autres personnes, comme Karine Brun, Claire Mollard, Carmela Salzano et Anne Muller, travaillant alors toutes à l’Unesco, et Jacques Hilbey, littéraire, étaient également préoccupées par l’étiolement de la diversité de l’offre musicale sur les principaux moyens de communication et chez les grands distributeurs. Rejointe par Pierre Johnson, travaillant avec les réseaux de commerce équitable, l’association s’est proposée d’intégrer les valeurs d’équité et d’écologie à la musique. A émergé de ces préoccupations convergentes l’idée d’une « écologie de la musique », en référence à l’" écologie de l’esprit " de G. Bateson, qui permette de construire une filière régulée par un cahier des charges (charte musique éthique) offrant un cadre à la coopération des différents acteurs de cette filière pour le développement de leurs différents choix artistiques.
L’adaptation des filières classiques du commerce équitable à la musique s’est faite en reformulant les principes de justice, d’équité et de développement durable en fonction des caractéristiques du secteur de la production et de la diffusion artistique.

2) Quelles sont les difficultés rencontrées dans la réalisation de ce projet ?
Une des difficultés a été de repenser les critères du commerce équitable en fonction des caractéristiques du secteur culturel, et de la musique en particulier. Les enjeux économiques et de développement étaient très différents entre ce domaine et celui du commerce de produits agricoles ou artisanaux du Sud, par exemple. Environ deux ans de débat ont permis de clarifier les relations existantes et désirables pour la musique. Ce travail nous a permis de définir des relations entre les différents acteurs de la chaîne musicale qui soient à la fois équilibrées, justes et réalisables.
Une autre difficulté est de changer les habitudes et les modes de pensée. Imaginer un autre fonctionnement et mettre en place d’autres rapports entre les différents acteurs de la filière musicale n’est pas toujours chose facile dans un domaine où les pratiques sont bien établies.

3) Selon vous, comment cette démarche peut-elle se généraliser ? Cela
doit-il passer par une labellisation ?

Le cahier des charges développé dans le cadre du projet a permis de faciliter les discussions, non seulement avec les acteurs de la filière musicale, mais également dans le monde du commerce équitable et biologique. Nous voulons donc continuer ce dialogue, tout en permettant d’élargir la discussion sur la base de ce document, de manière à l’enrichir des contributions et idées des différentes parties prenantes.
Il reste à déterminer si, à l’avenir, un label « musique éthique » pourra se développer à part entière, notamment si d’autres organisations souhaitent suivre ce cahier des charges pour réaliser des projets musicaux, et quel rôle sera alors celui de FairPlayList dans l’attribution d’une éventuelle certification.
Dans un premier temps, l’association FairPlayList organisera au deuxième semestre 2007 une large diffusion de la charte dans la presse spécialisée musicale d’une part et des milieux « équitables et solidaires » d’autre part ; tout en permettant un débat par l’intermédiaire du site internet. À l’issue de cette phase, un temps de réflexion collective entre FairPlayList et ses partenaires sera organisé de manière à tirer les leçons de la consultation et décider de l’orientation à donner vers une éventuelle labellisation « musique éthique ».

4) De multiples projets musicaux se développent autour de valeurs équitables, durables, solidaires, écologiques... mais chacun définit ces valeurs comme il l’entend. Du coup, est-on face à un effet d’annonce "à la mode", ou bien s’agit-il d’une véritable prise de conscience ?
Dans les pays anglo-saxons et nordiques, de nombreux musiciens et l’industrie du disque semblent de plus en plus préoccupé par l’écologie, avec notamment des initiatives d’éco-conception (pochette recyclée et autres CDs à base de dérivés de maïs). Les préoccupations éthiques et sociales viennent plutôt de l’Europe de l’Ouest, et de pays du Sud. Ces deux ensembles de valeurs peuvent d’ailleurs se combiner, et c’est ce que FairPlayList s’efforce de faire.
Souvent, les initiatives dites équitables en Europe, et notamment en France, proposent simplement une plateforme de téléchargement à des conditions assez bonnes pour les musiciens. Mais ces conditions ne sont pas discutées et négociées avec ces derniers. Les producteurs sont encore plus absents de ces discussions. FairPlayList, quant à elle, anime un débat entre toutes les parties prenantes, comme l’exprime notre mission : « fédérer des initiatives visant à promouvoir la créativité et la diversité musicales, et des rapports équilibrés entre tous les acteurs impliqués le long de la filière qui va de la création à la diffusion de la musique. »
Loin des effets de mode, cette mission nous permet d’aller à la rencontre d’acteurs très divers, et de recueillir les réflexions et propositions de tous. Ce dialogue continue d’ailleurs avec des acteurs historiques du commerce équitable, qui, demain, étendront peut-être leurs préoccupations au monde de la musique.


François Mauger et Charlotte Dudignac
Auteur de l’ouvrage Jouer Juste (sortie prévue début 2008 aux Editions de l’échapée)

1) Selon vous, quelles sont les logiques qui conduisent à la mise en place de projets équitables (voire citoyens, solidaires) dans les actions liées à la musique ?
Premièrement l’importance que prennent les questions relatives au
développement durable (au sens le plus large) dans notre société. Si les
musiciens et ceux qui les entourent se passionnent (comme un grand nombre de
citadins) pour le bio, l’écologique et l’équitable, il est normal qu’ils se
demandent si leur pratique ne peut pas évoluer elle aussi. Et, visiblement,
le succès du commerce équitable suscite des vocations.
Ensuite, la crise de l’industrie musicale qui, pour beaucoup, est sur le
point de s’effondrer. En cela, la crise actuelle du disque peut être
accélératrice et créatrice d’une nouvelle économie de la musique.
Il faudrait peut-être cependant éviter de mélanger « équitable », « citoyen
 » (quel musicien un peu conscient du monde dans lequel il vit ne l’est pas
 ?), « solidaire » (par exemple, le festival « Solidays » est solidaire,
parce qu’il œuvre pour l’information sur le sida, mais pas nécessairement
équitable) et « écologique ». L’adjectif « équitable » renvoie, pour nous,
au commerce équitable, un mouvement né il y a plus de 40 ans, qui replace
l’homme au cœur de l’économie et qui repose sur l’idée d’une filière dont
tous les éléments, du producteur au consommateur, doivent être équitables.
L’adjectif équitable n’est pas un outil marketing facile à adopter.
Heureusement.

2) Quelles sont les difficultés rencontrées dans la réalisation de ces
projets ?

Commençons par préciser que nous ne sommes pas nous-mêmes à l’origine d’un
projet de musique équitable mais que nous nous contentons d’observer le
travail de structures comme FairPlayList, Dyade 38 ou Reshape Music …
Une économie équitable de la musique ne se réduit pas à contourner les
majors et à produire soi-même ses disques. C’est toute une filière qui doit
être inventée : un disque, par exemple, ne peut pas être équitable s’il
n’est pas à la fois produit équitablement, commercialisé équitablement et
promu équitablement. La principale difficulté des collectifs ou des
personnes qui cherchent à construire cette nouvelle économie réside donc
dans leur isolement et dans la difficulté qu’ils peuvent éprouver à 
convaincre d’autres métiers (producteurs, distributeurs, …) et d’autres
musiciens de renoncer à l’ancien modèle économique de l’industrie de la
musique.

3) Selon vous, comment ces démarches peuvent-elles se généraliser ? Cela
doit-il passer par une labellisation ?

Un label résulte d’une intervention de l’Etat. C’est d’ailleurs ce qui
différencie un label, qui dispose d’un cahier des charges bien précis, d’une
marque privée. Dans les faits, des marques privées peuvent s’imposer à tel
point qu’elles passent aux yeux du grand public pour un label. C« est ce qui
s’est passé avec la marque privée de commerce équitable Max Havelaar. Cela
veut dire qu’Universal ou la Fnac peuvent très bien lancer un jour une
marque « musique équitable » … Les pouvoirs publics devraient intervenir
avant ça pour protéger le concept de musique équitable. Mais ce n’est
heureusement pas à l’ordre du jour, ce qui nous laisse le temps de nous
préparer. Une labellisation, c’est en effet une démarche de définition et
donc de négociation. Les initiatives de musique équitable auront d’autant
plus de chances d’être reconnues et de peser dans la balance si elles se
regroupent dans un mouvement fort qui reste à construire.
Par ailleurs, si l’État veut labelliser la musique équitable (ce qui, encore
une fois, est loin d’être à l’ordre du jour), il devra le faire sans
hypocrisie et être lui aussi équitable vis-à -vis de la musique : mettre en
place un prix unique du disque, faire baisser le niveau de la TVA sur le
disque, restituer leurs droits aux intermittents …

4) De multiples projets musicaux se développent autour de valeurs
équitables, durables, solidaires, écologiques... mais chacun définit ces
valeurs comme il l’entend. Du coup, est-on face à un effet d’annonce "à la
mode", ou bien s’agit-il d’une véritable prise de conscience ?

Des initiatives, il y en a toujours eu. Les valeurs de l’économie solidaire
étaient présentes au XIXème siècle dans les coopératives ouvrières, elles
l’ont été ces dernières décennies dans bien des projets « alternatifs » et
elles ressurgissent aujourd’hui sous d’autres formes. Ce foisonnement de
projets est plutôt une richesse. Alors, effet de mode ou véritable prise de
conscience ? Il y a probablement des deux. Pour faire la part des choses, il
faut travailler à des définitions collectives. C’est par le débat, l’échange, la confrontation des expériences que nous créerons un nouveau vocabulaire commun et ce travail est déjà en cours …


Arthur Gautier
Chercheur spécialisé en économie sociale et solidaire (Lise - Cnam/CNRS)

1) Quelles sont les logiques qui inscrivent certains projets musicaux dans l’économie sociale et solidaire ?
Par leur statut juridique, les quelques 30 000 associations culturelles employeuses appartiennent de fait à la famille de l’économie sociale, qui regroupe également les fondations, les coopératives et les mutuelles. Mais au-delà des questions statutaires, ce sont bien sûr les valeurs et les principes d’action qu’il faut apprécier : non lucrativité, primauté de l’objet social sur le capital, contrôle démocratique des membres, autonomie de gestion… Il y a de nombreux projets musicaux qui s’y retrouvent, sans forcément d’ailleurs utiliser ces termes-là . Il y a beaucoup de tâtonnements, d’expérimentations. Quand on s’intéresse aux initiatives qui forment le mouvement pour l’économie solidaire (je pense aux régies de quartier ou aux systèmes d’échanges locaux), les similitudes sont frappantes : questionner la marchandisation de toutes les sphères de la vie sociale, donner du sens à l’action économique, chercher des modèles de rémunération plus justes, aménager des espaces de débat public et de convivialité… Ce sont là des objectifs largement partagés par des labels indépendants, des plateformes de distribution mutualisées, et autres fonds de garantie aux projets musicaux. Pourtant, les liens avec le monde de l’économie sociale et solidaire restent rares. Mais les choses évoluent, la réflexion en est à ses débuts. À une époque où l’on parle tant de diversité culturelle, il me paraît absurde de ne pas évoquer tout ce qui émane de l’association et de la coopération dans ce domaine…

2) Quelles sont les difficultés rencontrées dans la mise en place d’une économie durable et solidaire des musiques actuelles ?
Je me méfie d’abord de la confusion sémantique qui caractérise si bien notre époque. L’utilisation abusive de certains mots finit par les vider de toute leur substance, si bien qu’il devient possible de leur faire dire tout, et même son contraire ! C’est une difficulté que l’on retrouve dans les musiques actuelles, mais aussi dans l’économie sociale et solidaire. Sans un effort soutenu de définition et de débat sur le sens des mots, on finit par tourner en rond et ne plus savoir de quoi l’on parle. Par ailleurs, la dispersion des initiatives nuit considérablement à leur visibilité externe. La difficulté consiste à se concerter, à se fédérer pour atteindre une masse critique susceptible d’être entendue, tout en se consacrant au développement de sa propre initiative. Une troisième difficulté réside dans l’idée que l’on se fait en France du « tiers secteur ». Nous sommes aujourd’hui dans une démocratie libérale avec une tradition d’intervention publique, fortement remise en question depuis la fin des Trente Glorieuses. Or, nous n’avons pas vraiment trouvé mieux depuis, si bien que la question politique majeure concerne toujours les rôles respectifs du marché et de l’État. Dans cette optique, le secteur associatif et coopératif est un « tiers secteur » au sens résiduel du terme, dans la mesure où il n’a de légitimité que là où le marché et l’État auraient échoué. Cette difficulté est à mon sens valable dans la culture et, a fortiori, pour les musiques dites actuelles. Enfin, l’hybridation des ressources et des logiques d’action qui caractérise les initiatives d’économie sociale et solidaire est perçue comme une complexité supplémentaire, alors que, bien souvent, c’est la condition même de leur pérennité !

3) Selon vous, comment le secteur peut-il se structurer de manière à développer ces démarches ? Cela doit-il passer par une/des labellisations ?
Toutes les personnes qui oeuvrent dans les musiques actuelles et qui se sentent concernées par les thématiques de l’économie sociale et solidaire doivent continuer à se rencontrer et à travailler ensemble. La coupure entre les deux mondes n’est pas insurmontable. A priori, toute démarche oeuvrant à sortir de l’ombre des initiatives originales mérite d’être étudiée. L’idée d’un label unique de type « musique équitable » est difficilement envisageable tant les initiatives potentiellement couvertes sont variées, ne serait-ce qu’en termes de fonctionnement économique. Je pense que la meilleure solution réside dans l’autodétermination des acteurs : sur la base du volontariat, les labellisés doivent pouvoir contrôler les conditions de labellisation ! Le rôle de la puissance publique serait alors d’encourager les propositions émanant des acteurs associés plutôt que d’imposer un label non négociable. On retrouve ces questions à propos de l’évaluation des politiques culturelles : comment bâtir des indicateurs qui prennent en compte les spécificités de l’art et de la culture, sans qu’ils soient imposés d’en haut ? C’est au niveau des fédérations, des syndicats et des groupements que les choses les plus raisonnables semblent se mettre en place…

4) De multiples projets musicaux se développent autour de valeurs équitables, durables, solidaires, écologiques... mais chacun définit ces valeurs comme il l’entend. Du coup, est-on face à un effet d’annonce "à la mode", ou bien s’agit-il d’une véritable prise de conscience/engagement ?
Quand Télérama fait sa une avec le « rock équitable » de Manu Chao, on est en droit de se demander si, justement, l’effet de mode n’a pas atteint son paroxysme. Il est vrai que depuis plusieurs mois, toutes ces thématiques ont pris une ampleur assez inédite. On assiste en quelque sorte à une récupération conjointe de certaines innovations d’origine associative et coopérative par le marché et par l’État. D’un côté, le capitalisme entend la critique et met sur le marché des produits et des services « équitables », destinés à des consommateurs soucieux de leurs achats. De l’autre, l’État et les collectivités locales reconnaissent certaines pratiques comme étant d’intérêt général et les intègrent à telle ou telle politique publique. Il en résulte une forme d’institutionnalisation qui tend à absorber l’impulsion associative de départ. La récupération de ces thématiques est-elle une bonne ou une mauvaise chose ? Tout dépend si la prise de conscience à grande échelle qu’elle suscite se traduit par un changement substantiel dans les pratiques, et s’accompagne d’une connaissance des véritables enjeux qui se cachent parfois derrière les belles formules.


Propos recueillis par Mathias Milliard

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