Musiques traditionnelles et du monde en France

Publié le jeudi 3 février 2011

Article

La situation en 2010

Le secteur des "musiques traditionnelles et du monde" (MTdM) s’est affirmé en France, au cours des années 1990, comme l’un des plus dynamiques au sein des "musiques actuelles" . Un dynamisme culturel, d’abord, à travers lequel des artistes issus de toutes les régions du globe ont trouvé des moyens pour exprimer leur art et des canaux pour diffuser leurs œuvres musicales. Un dynamisme économique, ensuite, dans lequel se sont affirmées des approches différentes de la production, tant dans le domaine du spectacle que dans celui du disque.

Voix du Sahel

Avec le nouveau millénaire, deux principaux éléments sont venus menacer la bonne santé des musiques traditionnelles et du monde. L’impact de la très grave crise subie par l’industrie du disque a été ressenti de manière cruciale dans le secteur de la distribution, alors que de manière concomitante les politiques des diffuseurs tendaient vers une réduction de l’offre discographique, laquelle se poursuit actuellement. Ce phénomène, prévisible avec la dématérialisation des supports, n’a pas trouvé de compensation dans la gestion des flux de musique numérisée, un problème généralisé à toute la filière mais plus marqué sur le segment des MTdM.

L’autre élément qui affecte particulièrement l’économie des musiques traditionnelles et du monde est lié au durcissement progressif des politiques migratoires mises en œuvre en Europe et notamment en France. Il en résulte des difficultés de plus en plus grandes pour les producteurs et les programmateurs de spectacles, lorsqu’il s’agit de faire travailler des artistes issus des pays les moins favorisés de la planète. Or c’est bien souvent de ces contrées, comme l’Afrique ou l’Europe de l’Est, que proviennent les courants esthétiques les plus prisés des publics d’Europe de l’Ouest. Ainsi, en l’absence de dispositions spécifiques à un statut “d’artiste en tournée” dans les législations concernant la circulation des personnes, force est de constater que l’empilement des freins administratifs à l’entrée des ressortissants de ces pays sur le territoire français a eu pour conséquence l’annulation de nombreux concerts et tournées. La situation est devenue si préoccupante pour les producteurs et les programmateurs qu’elle a ipso facto entraîné la diminution tant de l’offre que de la demande dans certains genres musicaux.

Atouts et fragilité d’un marché de niche

Carlinhos Brown

Le principal atout du secteur des MTdM est qu’il a commencé à se structurer en même temps qu’émergeait l’intérêt d’un public pour des formes de musiques chargées d’autres référents culturels que ceux véhiculés par les musiques à fort degré de commercialisation (pop, rock, variété, chanson, r’n’b, etc.). Les réseaux d’affinités (comme l’European Forum of Worldwide Music Festivals ou Zone Franche) qui caractérisent le fonctionnement de ce secteur ont su préserver les valeurs d’humanité, d’altruisme et de solidarité dans lesquelles se reconnaissent l’essentiel des acteurs de ce marché culturel de niche. De nouvelles formes de relations économiques ont pu se développer grâce à l’établissement de plateformes d’échange comme le Womex ou Babel Med Music.

Contrairement à la règle qui prévaut dans la plupart des grands courants musicaux, où les multinationales (majors) exercent leur domination sur les marchés, celui des MTdM est tenu majoritairement par des indépendants. Si ce phénomène est une force incontestable en matière de diversité des expressions culturelles, il constitue également une faiblesse dans le jeu de quille meurtrier qui se poursuit en France sur le plan de la distribution phonographique, depuis au moins cinq ans.

Rompant avec des pratiques bien établies dans les autres genres musicaux, comme l’étanchéité des territoires commerciaux ou la concurrence à outrance, les acteurs des MTdM ont favorisé le travail en réseau, les synergies transnationales dans la gestion des artistes et de leurs productions. De ce point de vue, ce secteur a contribué à bâtir l’idée d’une Europe transculturelle, accueillante et favorable à l’expression d’identités musicales différentes, tant dans leur authenticité, que dans leur exotisme, leur mixité, ou leur mimétisme.

Des difficultés dans le domaine du disque…

Mahmoud Ahmed

La chute des ventes de disques se vérifie dans les MTdM comme dans l’ensemble de la filière en France. L’analyse fournie par l’Observatoire de la Musique pour l’année 2009 est éloquente à ce propos. En une année, le chiffre d’affaires général de la musique enregistrée (supports physique et numérique) est passé au-dessous du milliard d’euros à 960,6 M€ TTC, accusant une baisse de –8,4% par rapport à 2008. Si les ventes de musique numérique sont en hausse de +19,7%, elles représentent seulement 73,5 M€ TTC.

Considérant les seules ventes de CD, les musiques du monde s’octroient 4,9% de part de marché en volume (nombre de CD vendus) et 4,7% de part de marché en valeur (montant des ventes), avec 2,9 millions d’exemplaires vendus pour un chiffre d’affaires de 38,3 M€ TTC. En l’espace de six ans, le segment de marché des MTdM a ainsi régressé de –54,7% en volume et de -57,8% en valeur, c’est-à-dire plus que la baisse générale du CD, qui a perdu -53,8% en volume et -55,1% en valeur. La principale explication du fait que ce segment du marché soit le plus touché en termes de perte est à trouver dans la catastrophe subie dans les années 2005 / 2006, avec la liquidation judiciaire des principaux distributeurs des petits labels de musiques du monde, Mélodie (après son association avec M10), Night & Day puis Next Music. Cet arrêt brutal de la distribution, doublé de l’immobilisation des stocks de disques et de l’impossibilité pour les labels de les récupérer a été fatal pour un grand nombre d’entre eux.

Progressivement, le marché s’est réorganisé et l’offre en musiques du monde reste importante avec 31 418 références différentes de CD en 2009, ce qui représente 10,3% de l’ensemble des références, soit une baisse de -12,1% par rapport à 2003, bien moindre qu’en volume et en valeur. Il se produit donc encore beaucoup de CD de musiques du monde en France, même si le marché est moins porteur. Toujours selon l’étude de l’Observatoire de la Musique pour l’année 2009, les ventes se répartissent selon les genres musicaux de la façon suivante : Europe (23,6%), Afrique (16%), Reggae / Dancehall (12,5%), Amérique latine (12,2%), Caraïbes (6%), Oriental (5,9%), Asie / Océanie (2%). Et parmi les CD de MTdM vendus, 20,8% sont des compilations.

… Mais une bonne résistance dans la diffusion des spectacles

Troupe traditionnelle de Nouvelle-Calédonie

En 2009, le Centre national des variétés (CNV) — établissement public industriel et commercial placé sous la tutelle du ministère de la Culture et de la Communication ayant notamment pour mission de collecter la taxe sur les spectacles de Variétés, afin de soutenir le secteur de la Chanson, des Variétés et du Jazz — publiait des éléments statistiques sur la diffusion des spectacles en 2008.

Selon ces analyses, il apparaît que le montant hors taxe des recettes de billetterie et des contrats de cession, tous genres confondus, s’élevait en 2008 à 427,5M€, pour un volume de plus de 40 000 représentations. 8% de celles-ci relevaient du domaine des musiques du monde, le montant de la billetterie avoisinant les 17,5 M€. Le nombre moyen d’entrées payantes par représentation était d’environ 400 pour les spectacles de musiques du monde, alors qu’il approchait les 800 pour la catégorie hip-hop reggae, 700 pour le pop rock, 600 pour la chanson, 500 pour l’électro, 300 pour le jazz. Quant au prix moyen du billet hors taxe, il était de 18€ pour les spectacles de musiques du monde (33€ pour le pop rock, 30€ pour la chanson, 25€ pour la catégorie hip-hop reggae, 22€ pour l’électro, 20€ pour le jazz).

Festivals de musiques traditionnelles et du monde

L’Afrique enchantée au travail

L’étude du CNV met en lumière le fait que 20% des représentations dans le domaine des musiques du monde sont diffusées dans le cadre de festivals, leurs recettes de billetterie représentant 33% de l’ensemble des recettes dans ce segment musical. Elle montre également que les musiques du monde sont diffusées dans 18% des représentations gratuites et que, dans ce cadre, un quart des prestations artistiques font l’objet de contrats de cession.

D’après les données recueillies par le CIMT, 435 festivals français incluent des musiques traditionnelles et du monde dans leurs programmations, mais ils sont un peu moins de 200 à y consacrer toute leur affiche. Leur répartition géographique permet de dresser une sorte de carte de l’activité festivalière dans le domaine des musiques qui nous intéressent.

Région Nb de festivals programmant des MTdM (dont prog. exclusive) Nb de festivals programmant exclusivement des MTdM
Ile de France 70 33
Provence Alpes Côte d’Azur 46 24
Rhône-Alpes 37 13
Bretagne 33 17
Midi-Pyrénées 29 16
Languedoc-Roussillon 23 11
Pays de la Loire 21 8
Aquitaine 21 7
Auvergne 16 10
Poitou-Charentes 16 8
Limousin 10 4
Bourgogne 9 7
Nord-Pas-de-Calais 9 5
Champagne Ardennes 9 4
Corse 8 3
Centre 7 4
Alsace 7 3
Lorraine 7 2
Basse-Normandie 7 2
Haute-Normandie 7 2
Franche-Comté 5 1
Picardie 3 1

Pour un ajustement des politiques culturelles

Danyel Waro

Le phénomène de globalisation des canaux de diffusion de la musique a incontestablement contribué au développement des musiques traditionnelles et du monde, favorisant pour des publics de plus en plus diversifiés l’accès à d’autres formes de cultures et d’esthétiques musicales. Mais il a également ses effets pervers. Quand, par exemple, l’ordinateur se substitue aux instruments dans des sociétés traditionnelles, la transmission de leur pratique et de la lutherie est vouée à disparaître. Dans nos sociétés développées, urbanisée, certains peuvent cultiver la nostalgie d’un “paradis perdu” des musiques enracinées, il n’en demeure pas moins que le contexte économique, social, culturel menace la pérennité de formes patrimoniales portant la connaissance accumulée par des générations de musiciens.

Dans son effort pour préserver la diversité culturelle, l’Unesco a établi une charte pour la sauvegarde du patrimoine immatériel, aux principes de laquelle la France a décidé de souscrire. Le chant corse cantu in paghjella a ainsi pu bénéficier de son inscription sur la liste de sauvegarde d’urgence. Toutefois, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour que les principes énoncés dans cette charte soient mis en œuvre dans les politiques culturelles de la France. Après la reconnaissance au sein de la filière des musiques actuelles, après l’affirmation de sa réalité économique, le secteur des MTdM serait sans doute bien inspiré, comme le suggère Jean-Michel Lucas, de « confronter la vision de l’intérêt général exprimé par les accords internationaux sur la diversité culturelle avec [son] activité “concrète” pour nourrir le débat démocratique sur ce qui doit évoluer dans la politique de la culture. »
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Dossier réalisé par François Bensignor
Photos © F. Bensignor

[1Intervention aux États Généraux des musiques du monde organisés par Zone Franche à Paris le 11 septembre 2009.


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