Les "musicos" : entretien avec Marc Perrenoud

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Entretien

Entre une intervention sur les orchestres de bals la veille à la Sacem et une présentation de son livre dans une librairie de la Drôme le lendemain, Marc Perrenoud, auteur de l’ouvrage Les Musicos, enquête sur des musiciens ordinaires, est passé nous voir fin octobre à l’Irma. Plus de deux heures de discussion sur les "musicos" s’en sont suivies avec ce bassiste-ethnologue bavard, passionné et observateur attentif de la réalité des musiciens ordinaires. En voici quelques extraits.
Marc Perrenoud devant la librairie de l’Irma

Dans votre livre, vous expliquez qu’il y a de multiples façons d’être musicien…
Je pense que le métier de musicien est probablement celui qui, sous la même dénomination, recouvre la diversité la plus importante de situations professionnelles. Dans un autre domaine artistique, on va par exemple distinguer le peintre, le plasticien, l’illustrateur, le graphiste… Il y a différents mots pour différents emplois. Mais là , qu’on joue dans un festival international avec un public qui a payé très cher pour venir écouter, ou qu’on joue de manière complètement anonyme pour le lancement de la nouvelle Volvo, dans un cas comme dans l’autre on fait un métier de musicien.

Pourquoi mettez-vous de côté les termes distinctifs habituels (amateur/professionnel, jazzman/rocker) pour distinguer, au sein de la population de musiciens, ceux qui "ne font que ça" et ceux qui "ne font pas que ça" ?
C’est une distinction que j’utilise parce qu’elle vient du terrain. Un musicos ne demande jamais à un autre "Est-ce que tu es professionnel ou amateur ?" Il lui demande "Tu fais que ça ou t’as quelque chose d’autre à côté ?" Le terme professionnel renvoie à un autre enjeu et apparaît plus dans un discours syndical, ou à destination d’interlocuteurs politiques ou médiatiques. J’ai préféré partir de l’expression endogène pour éviter certaines questions : Qu’est ce que ça veut dire être musicien professionnel ? Est-ce que ça veut dire « faire’ ses heures pour être indemnisé comme intermittent ? Est-ce que, s’il manque quelques heures, on devient amateur ? … même si on a joué cent fois dans l’année et qu’on n’a été déclaré que dix fois, comme ça m’est arrivé ?
Il me semble que les "intermittents par intermittence", qui entrent et qui sortent du régime, sont extrêmement nombreux. Or on ne va pas parler de professionnalisation et de déprofessionnalisation d’une année sur l’autre !
Les distinctions qui me semblent les plus pertinentes dans la pratique du métier de musiciens sont les différentes formes d’emploi, notamment sur scène. Ce qui fait la différence, c’est le type de dispositif dans lequel on est engagé, et non pas le fait de jouer de la country, du be bop ou du reggae.
Pour moi, il y a trois types de dispositifs. D’abord celui du concert, sans doute le plus connu mais pas nécessairement le plus courant dans l’emploi des musiciens ordinaires. Dans les concerts, les gens payent pour voir un groupe dans une salle, un théâtre ou un festival, c’est-à -dire dans un cadre spécifiquement destiné à la diffusion musicale.
A l’autre bout de la chaîne, on a un dispositif très méconnu qui est celui de l’animation anonyme. On n’en parle pas souvent parce que ce n’est pas très glorieux, mais c’est pourtant une source d’emploi assez importante pour les musiciens ordinaires. à ?a correspond aux fois où l’on joue pour le banquet du Rotary club local, ou bien pour l’assemblée générale des fédérations de pêche dans un petit village de la Creuse, avec des organisateurs qui veulent des "musiciens de jazz" pour faire des jingles quand les délégués montent au micro. On y va parce qu’on a besoin de ces emplois pour gagner sa vie. Mais absolument personne n’écoute ce qu’on fait. On est dans une position d’auxiliaire au même titre que le traiteur. Entre le concert et l’animation anonyme, il y a les dispositifs d’entertainment, lorsque l’on joue dans les bars, les bals ou les clubs. Contrairement aux concerts, il n’y a pas de loges où aller se planquer et on est dans un lieu qui n’est pas uniquement destiné à la diffusion musicale, avec une partie du public qui va écouter et une autre qui va discuter.
Bien souvent, les musiciens sont engagés dans les trois types de dispositifs quasiment en même temps. D’un week-end à l’autre, on est une vedette qui joue dans un festival, et le suivant on anime le banquet du Rotary club !

Et ça fait partie du métier de savoir s’adapter aux différents dispositifs ?
Adapter son comportement et sa manière de jouer fait partie du savoir-faire du musicien. A ces trois dispositifs correspond une figure différente du musicien : il y a le « musicien artiste et créateur’ dans le concert, il y a le « musicien auxiliaire’ dans l’animation anonyme et il y a le « musicien partenaire’ dans les situations d’entertainment. Le métier de musicien tient très largement de cet apprentissage social.

Est-ce que "ne faire que ça" exclut l’attitude de loisir ? Pourrait-on schématiser : "amateur" et professionnel même combat, versus le loisir ?
Si j’avais à réécrire sur le sujet des musicos, je développerais plus la question de la double activité, c’est-à -dire des musiciens qui ne font pas que ça mais qui ne sont pas pour autant des musiciens amateurs inscrits strictement dans une pratique de loisir. Je rencontre de plus en plus de musiciens de ce type. Je pense notamment à un saxophoniste avec qui je joue souvent. Il est ingénieur informatique dans l’aviation civile, et en même temps c’est un musicien connu comme le loup blanc à travers le monde entier en tant que saxophoniste improvisateur. Il est invité à jouer au Québec, au Japon, en Norvège… Il organise des petits concerts chez lui dans sa maison en banlieue toulousaine où il fait venir des musiciens de partout qui sont en tournées en France… Tout ceci est confiné au petit milieu de la musique improvisée radicale. Donc ça n’intéresse que 150 personnes dans chaque pays ! Mais voilà un individu qui ne vit pas de la musique, donc qui n’est pas professionnel d’un point de vue économique, mais qui, d’un autre point de vue, est un acteur relativement important dans le secteur des musiques improvisées, y compris à l’échelle internationale.
On pourrait aussi évoquer des musiciens qui jouent dans des orchestres de bal tout en ayant un emploi à côté, comme enseignant dans une école de musique municipale ou employé de bureau et qui, pendant l’été, vont plusieurs fois par semaine faire du "balloche".

Est-on dans un cas de double activité lorsque la principale activité du musicien est RMIste ou "chômeur" au régime général, et qu’effectivement cette activité de musicien est ce qui le fait exister en termes de reconnaissance sociale ?
Peut-être. à ?a m’évoque une anecdote : un batteur que j’avais interviewé me disait que le jour où sa sœur s’était mariée, il était témoin et le Maire avait énuméré les professions des témoins en disant à son propos "Monsieur Untel, profession : demandeur d’emploi". Il raconte qu’après, vexé, il était allé voir sa sœur pour demander pourquoi elle n’avait pas dit musicien plutôt que chômeur. Elle lui avait répondu : "Parce que musicien ça fait pas sérieux"… Pourtant il se sentait musicien, batteur. C’était une identité à travers laquelle il s’était construit socialement.
Aujourd’hui le régime d’indemnisation spécifique aux annexes 8 et 10 en vient par défaut à constituer un statut professionnel. Mais dans la construction d’une identité de musicien, on peut tout à fait ne pas être intermittent du spectacle, ou ne pas l’être régulièrement. On peut aussi être au régime général, ou au RMI et jouer au black parce que, malheureusement, c’est ce qu’on nous propose la plupart du temps. On n’est pas désocialisé pour autant, et on a même son nom en haut des programmes.

Vous évoquez également l’opportunité des musicos à travailler aussi comme techniciens. Pour eux, est-ce que les emplois techniques rentrent dans le "ne faire que ça" ?
Bien sûr. J’ai eu plusieurs discussions avec le sociologue Howard Becker sur ce sujet, et je lui ai demandé comment on pourrait traduire en anglais cette question du "ne faire que ça". Il m’a expliqué que les anglo-saxons utilisent l’expression "to be in the music business" qui recoupe assez bien l’idée du "ne faire que ça" tout en ajoutant un éclairage qui signifie que, pour un apprenti batteur, pousser des caisses au Zénith pour Iron Maiden, c’est être "in the music business". Ces deux expressions recoupent des réalités assez similaires finalement. Toute la question est de savoir où commence et où s’arrête le "ça". De manière générale, le "music business" signifie également donner des cours de musique ou faire le roadie, parce que ça permet de rencontrer des gens, de créer du réseau qui va être à même de profiter à une activité de musicien.

Vous évoquez souvent l’opportunité de la pluridisciplinarité comme un passage important…
Pour un musicos, cette capacité à intégrer ou non la pluridisciplinarité artistique va produire des carrières très différentes. Si on reste dans un milieu exclusivement musical, c’est qu’on reste dans le réseau des bars, ou qu’exceptionnellement on tourne dans les Smac, mais ça reste rare ou ça marche pendant deux ans et après on repart à un niveau local.

Mais tous les musiciens n’ont pas l’opportunité de travailler avec le spectacle vivant pluridisciplinaire ?
C’est vrai et cela dépend, à compétences égales, du capital culturel du musicien et de son rapport au langage. Les instrumentistes ne produisent pas de sens dans la mesure où ils ne produisent pas de discours. On ne peut pas dire "Passe-moi le sel" avec des notes de musique. On peut évoquer la colère ou d’autres sentiments, mais ça reste de l’ordre de l’évocation abstraite. La musique est partiellement un langage mais n’est pas totalement un langage. Finalement, une grande partie des instrumentistes a un rapport difficultueux au langage et à la production de sens, et ceux qui arrivent à être à l’aise dans leur rapport au langage sont ceux qui vont le plus naturellement échanger et discuter avec des plasticiens, comédiens, danseurs, etc. Ceux là , leur carrière aura plus de chance de se pérenniser à un autre niveau que celui des bars locaux, parce qu’ils pourront intégrer des compagnies subventionnées et des salles de spectacles formalisées. Dans ce cas, il n’est plus question d’entertainment mais de spectacle où l’on s’inscrit dans une posture véritablement artistique, et où l’on sort de cette tension typique du musicien instrumentiste entre faiseur et inspiré, entre compétence et vocation. Alors la carrière va prendre une autre tournure. La capacité à intégrer les univers du spectacle vivant pluridisciplinaire est, me semble-t-il, une question fondamentale pour l’évolution de la carrière.

Comme le décrit également Philippe Coulangeon, l’image fantasmatique du musicien, proche du star system, est assez éloignée des réalités que vous décrivez. On pourrait même dire que votre travail remet en place l’image du saltimbanque et du troubadour des temps modernes…
Je pense que l’image du saltimbanque est encore très présente dans la société. Il n’y a pas besoin de moi pour la remettre au goût du jour. Pour le grand public, je pense que le côté musicien saltimbanque est au moins aussi important que le côté vedette, et encore le côté Star Académy ou Nouvelle Star ne concerne que les chanteurs. Tout cela reste ambivalent. Etre musicien, ça peut faire rêver comme ça peut faire rigoler. Dans mon livre, j’essaye de dire les choses honnêtement et raisonnablement. Alors c’est vrai que pour ceux que le métier de musicien fait rêver, ça risque un peu de leur remettre les pieds sur terre. Parce que musicien, concrètement, ce n’est pas toujours un travail rigolo.

Est-ce que les musicos savent défendre leurs droits collectivement ? Quels sont leurs rapports au syndicalisme ?
Pour la plupart des musicos, c’est : "Le syndicalisme on s’en fout, les droits on s’en fout". Ni droit ni devoir en somme. En revanche, ceux qui se construisent une identité de professionnel vont plus facilement être au courant et être en contact avec la CGT Spectacle notamment. Mais ils ne sont pas majoritaires, à l’exception peut être de certains univers comme les orchestres de bal et de variété.
Quand tu mènes une vie où tu joues trois fois sur quatre sans être déclaré, par nécessité parce que tu sais que le patron du bar n’est pas plus riche que toi et qu’il n’y a que 15 personnes dans la salle, tu ne peux pas demander qu’il fasse des déclarations pour chacun. En même temps, c’est mieux qu’il y ait un groupe qui joue dans ce bar plutôt que rien du tout. Donc tu le fais et la préoccupation syndicale passe complètement à l’as. L’effet pervers est colossal et la CGT a raison de stigmatiser le travail au noir. Parce que dans le milieu, tu te retrouves avec de très nombreux musicos qui sont déconnectés de toutes préoccupations collectives. Et même si on joue le plus souvent en groupe, la notion de carrière individuelle reste importante et l’individualisme assez prégnant chez les musiciens.

Est-ce que les musiciens que vous avez rencontrés ont un ressenti par rapport à l’image qui leur est renvoyée de leur métier, notamment vis à vis des institutions politiques ? Ressentent-ils une adéquation entre leurs réalités et ce qu’on leur renvoi en termes de dispositif ?
Il me semble que le "bon" et le "mauvais" musicien, le "professionnel subventionnable" et le "bricoleur" sont, au yeux des institutions, largement déterminés par leur culture, leur production de sens, leur capacité ou non à s’inscrire dans la sphère culturelle. Mais il y a des milliers de musicos qui font aujourd’hui leur métier comme si Malraux ou Lang n’avaient jamais existé.

Ressentent-ils de la souffrance ou de la fierté par rapport à ça ?
Les deux. C’est une fierté parce qu’on est dans une mythologie du baroudeur, un peu viriliste, du monde de la nuit, du côté indépendant… à ?a correspond à une idéologie forte dans les musiques actuelles. Mais il y a le revers de la médaille, qui consiste à médire parce que certains touchent de l’argent, qu’ils sont tranquilles, qu’ils ont des mecs pour décharger le camion et mettre la sono, et "c’est dégueulasse" et "pourquoi pas nous"… Alors c’est toujours très ambigu et ambivalent ce ressenti. Il y a une grande partie des musicos qui n’intègrent pas du tout ce rapport aux politiques culturelles. Et ils peuvent à la fois en souffrir et en tirer une gloire un peu mythique. D’autres vont se dire qu’il faut aller à la Drac pour monter un dossier de subvention, ou dans le cocktail d’inauguration d’Harmonia Mundi pour rencontrer untel et untel, ou venir à l’Irma pour se tenir au courant… Pour ceux-là , c’est déjà plus qu’un métier, c’est une profession.


Propos recueillis par Mathias Milliard et Gilles Castagnac

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