Comment les intervenants perçoivent le faire-savoir ?

Interviews

Nous avons demandé à 6 formateurs d’expliquer les raisons de leurs démarches et de leurs motivations. Ils racontent ici comment ils en sont venus à conjuguer leurs expériences professionnelles avec celles de la transmission des savoirs...


Philippe Audubert
Responsable des formations à Trempolino
Co-auteur du guide "Profession Entrepreneur de Spectacles"

Depuis quand fais-tu de la formation ?
Depuis 1989 (débuts avec STAFF sur une formation de techniciens du spectacle au centre pénitentiaire de Nantes). J’intervenais sur la structuration des groupes (outils empruntés aux techniques de musicothérapie).

Avec quelle structure as-tu commencé ?
Après le STAFF, c’est le CAGEC qui m’a contacté en 1992 pour me demander d’intervenir sur le droit du travail (j’étais devenu manager entre-temps).

Qu’est-ce qui t’a amené à développer une pratique de formation sur ce secteur ?
Le goût de transmettre et l’aspect " je forme donc je dois être informé, donc je me forme aussi en permanence". En fait, c’est le plaisir de savoir et de faire savoir pour développer des savoir-faire !

Comment as-tu construit ton approche pédagogique ?
Maîtriser au mieux le sujet et surtout essayer d’adapter le propos aux attentes des publics. La formation s’adresse à des gens en demande de réponses et c’est leur problématique qui est au centre de nos préoccupations et non une transmission de savoir sans objet.

Comment analyses-tu l’offre de formation sur ce secteur ?
L’offre de formation paraît multiple mais elle est surtout nombreuse (beaucoup de structures et de lieux) mais finalement peu diversifiée et avec assez peu de prise de risque dans l’innovation (sauf nos structures bien sûr !!). On peut (on doit) imaginer de nouveaux parcours et de nouveaux cursus plus adaptés aux besoins sans cesse en évolution dans un secteur en construction (comme dans les formations des centres infos par exemple).

Comment perçois-tu la relation emploi/formation sur ce secteur ?
Beaucoup trop de formations sur des métiers liés à l’administration du spectacle, pas assez de formations ciblées sur le développement des structures (accompagner le développement des tourneurs, des jeunes producteurs) par des réponses très ciblées sur les problématiques des entreprises.
Pas assez de formations qualifiantes et diplômantes pour des métiers artistiques.


Jean-François Bert
Consultant, Tokata
Auteur du guide "L’édition musicale "

Depuis quand fais-tu de la formation ?
Dès ma sortie de l’ESC Bordeaux en 1989, j’ai donné des cours de marketing en IUT pour financer mes activités dans la musique. Mais mes interventions dans ce secteur datent de 1991 lorsque j’effectuais mon stage de Délégué Régional Sacem à Bourges. La formation des Managers du Monde de la Musique d’Issoudun voulait que le délégué en poste intervienne. Lui, ça ne l’emballait pas, alors j’y suis allé à sa place. Depuis je n’ai jamais arrêté de faire de la formation, les sujets d’interventions évoluant au cours de mes expériences en major, avec mon label ou aujourd’hui en tant que consultant.

Avec quelle structure as-tu commencé ?
En tant que salarié (SACEM, EMI), puis par le biais de mes sociétés (CICADA, TOKATA).

Qu’est-ce qui t’a amené à développer une pratique de formation sur ce secteur ?
J’ai toujours été comme ça. J’aime transmettre ce que je sais, alerter les autres sur les pièges dans lesquels je suis tombé, échanger sur les enjeux des pratiques professionnelles. C’est pour moi une respiration nécessaire. Et pour être sincère, je pense toujours au jeune adulte que j’étais, et qui aurait certainement fait moins de conneries s’il s’était un peu plus formé aux pratiques de l’industrie musicale.

Comment as-tu construit ton approche pédagogique ?
En me mettant à la place des gens qui paient pour recevoir la formation. Qui sont-ils ? De quelles informations ont-ils besoin aujourd’hui ? Demain ? Je suis content lorsque j’arrive à les nourrir dans leur expérience présente et à leur donner des outils pour avancer vers plus de maîtrise professionnelle.

Comment analyses-tu l’offre de formation sur ce secteur ? et comment perçois-tu la relation emploi/formation sur ce secteur ?
En 1991, j’avais le sentiment que l’offre de formation était très insuffisante. Et puis, petit à petit, les formations se sont multipliées, trop peut-être. J’ai dû cesser d’intervenir dans un Master 2 universitaire trop déconnecté des réalités du secteur à mon goût : je ne veux pas cautionner de la fabrique de chômeurs. Si une formation longue ne permet pas de déboucher sur un emploi, elle n’a pas de raison d’être. Les professionnels ne sont pas dupes, les formations sérieuses sont connues et elles sont valorisées. Quant aux autres, j’espère qu’elles sortiront vite du paysage.
Aujourd’hui, je pense qu’il y a suffisamment de formations longues de qualité pour répondre aux attentes du secteur. Par contre, les besoins en formations courtes et très spécialisées pour les professionnels en place ne sont pas encore comblés dans un secteur qui vit une mutation spectaculaire.


Béatrice Macé
Directrice des Rencontres Transmusicales de Rennes

Depuis quand fais-tu de la formation ?
Je crois depuis une (bonne) dizaine d’années.

Avec quelle structure as-tu commencé ?
Issoudun sans doute.

Qu’est-ce qui t’a amené à développer une pratique de formation sur ce secteur ?
Vos demandes régulières et le rapport aux élèves (les questions sur le sujet Trans (leur besoin d’avoir une explication), l’intérêt soulevé, l’échange à bâtons rompus sur des questionnements partagés) qui est stimulant car il nous confronte à d’autres regards et nous oblige à formaliser, prendre du recul et aller plus en profondeur dans les réflexions. Cet aller et retour intellectuel est une bonne gymnastique (et nous fait progresser) entre réflexion, analyse et actions.

Comment as-tu construit ton approche pédagogique ?
Assez empiriquement dans un premier temps, en réponse à vos demandes dans une lecture d’expérience.
Puis en essayant d’élargir à des problématiques que je ressentais comme fortes (et avec enjeux) dans mon travail au quotidien.
Maintenant avec la volonté de construire un objet de recherche et d’élargir les approches (décloisonner et mettre en relation), retrouver une passerelle/relation entre la pratique des acteurs MAA (musiques actuelles et amplifiées) et celle des autres acteurs culturels tous domaines confondus.

Comment analyses-tu l’offre de formation sur ce secteur ? et comment perçois-tu la relation emploi/formation sur ce secteur ?
Je la trouve assez déconnectée de la réalité (à voir les attitudes de certains stagiaires) et pléthorique semble-t-il (270 formations recensées d’après Philippe Teillet).
Nous avons travaillé longtemps, avec Trempolino, sur un module (« Backstage, les coulisses d’un Festival ») qui se déroulait sur les Transmusicales et qui consistait à expliquer les modes d’organisation d’un événement.

Après 10 ans, quel jugement portes-tu sur ce type de module ?
J’aime bien la formule (qui porte pas mal son nom d’ailleurs) car elle associe dans le même temps parole sur un sujet et immersion dans la pratique de ce sujet et elle rassemble certains éléments de notre quotidien : réflexion / observation / immersion / action…
Les personnes ont la possibilité de décoder tout de suite, de voir si le discours est en cohérence avec l’action.
Les élèves semblent de plus en plus en situation de pratique et d’expérience et les questions se précisent. Ils sont devenus initiés !


Gaby Bizien
Responsable du département "musiques actuelles" à Domaine Musiques

Depuis quand fais-tu de la formation ? Avec quelle structure as-tu commencé ?
Depuis le début de ma carrière de musicien et parallèlement à mes activités de tournées et d’enregistrement. J’ai été impliqué dès la fin des années 70, dans ce qu’on a appelé les "méthodes actives" (Orff, etc.) à travers des ateliers d’expression pour enfants. Je travaillais beaucoup avec des comédiens (ceux de la troupe du Prato à Lille notamment, puis pour le Théâtre de l’Aventure pour qui j’ai composé plusieurs musiques de scène et parallèlement fait travailler les comédiens, parfois des enfants). J’ai également encadré ponctuellement des ateliers musicaux dans des établissements d’éducation spécialisée, dans des prisons, dans des structures socio-culturelles...

Qu’est-ce qui t’a amené à développer une pratique de formation sur ce secteur ?
Au milieu des années 80, j’ai créé l’ARA (Autour des rythmes actuels) dans le but de proposer aux jeunes "aspirants-musiciens" qui ne se reconnaissaient pas dans l’enseignement musical académique de pouvoir être suivis sur des périodes définies alors
qu’à l’époque, le seul appui pédagogique était le cours d’instrument dans l’arrière salle du magasin de musique ou chez un musicien possédant une notoriété locale.

Comment as-tu construit ton approche pédagogique ?
Je l’ai construite sur le constat que, dans le rock ou la chanson (ces genres étaient les plus pratiqués à l’époque, ils se sont très vite élargis au rap, aux musiques du monde, etc.) quand on prend un instrument, c’est pour faire "sa musique" et que si l’on commence par plus ou moins copier certains artistes renommés, la volonté est de très vite composer ses propres morceaux, chansons, etc puis de les faire vivre "dans la cité". J’ai donc axé le soutien pédagogique sur la création. Le renforcement de la technique instrumentale, vocale, la transmission de connaissances théoriques, l’utilisation de toute forme d’écriture (musique ou textes de chanson, de rap), la connaissance des technologies de la musique (studio, MAO...) ont été, de ce fait subordonnés au projet de création musicale. Le jeu collectif a donc pris une grande importance pour certains styles musicaux. Le travail en studio (véritable lieu de finalisation des compositions/interprétations) a, dès les débuts de l’ARA, été un élément central. Le travail scénique, indispensable pour affiner le projet de faire vivre sa musique dans la cité (maîtrise du son, scénographie, gestuelle, etc) a été développé après mon départ (je n’avais pas les moyens pour le faire, au début), à l’époque où
Laure Chailloux a dirigé l’ARA. Elle a ainsi développé "les ateliers en scène".

Comment analyses-tu l’offre de formation sur ce secteur ? et comment perçois-tu la relation emploi/formation sur ce secteur ?
La formation "initiale" est inégalement développée sur le territoire national (que ce soit dans les établissements publics ou associatifs) et la réflexion sur le sens de la pratique s’efface souvent devant des luttes pour la reconnaissance ou pour organiser le "Yalta" de l’enseignement des musiques actuelles. Heureusement, les pratiquants ont une identité et un désir de musique assez fort pour être toujours là où on ne les attend pas.
La deuxième partie de la question renvoie davantage à mes fonctions actuelles à Domaine Musiques qui sont en grande partie liées au "développement de carrières" d’artistes de la région NPDC. Mon sentiment est que l’offre de formation professionnelle pour les musiciens ne suffit pas pour leur permettre de se construire une place dans la filière. La question du "management" de sa carrière est, c’est un constat sans jugement, aussi
importante que la compétence musicale. Ceci est trop souvent sous-estimé dans les propositions faites par les organismes de formation professionnelle. Autant l’on accompagne la pratique musicale (ce qui est fondamental mais insuffisant), autant la réalité économique de la profession d’artiste est souvent abordée de façon très théorique et il existe très peu de formations qui permettent de renforcer les compétences socio-économiques nécessaires à l’émergence de nouveaux projets musicaux visant à se professionnaliser.
C’est ce qu’on tente de faire au mieux à travers nos dispositifs d’accompagnement : soutien individualisé aux projets artistiques (résidences encadrées, travail en studio...) et mise en relation avec les professionnels de la filière que sont les tourneurs, maisons de disques,
éditeurs... ou construction de cet environnement quand c’est nécessaire (auto-production). Tout ceci en fonction d’un diagnostic partagé avec l’artiste qui reste au centre du projet et ultime arbitre des choix à opérer.


Luc Daniel
Directeur de production (Reed Midem, festival de Saint-Florent, …)
Co-auteur du guide "Profession Entrepreneur de Spectacles"

Depuis quand fais-tu de la formation ?
1987 pour l’enseignement public, 1993 pour la formation professionnelle.

Avec quelle structure as-tu commencé ?
Irma / Inirep à Issoudun.

Qu’est-ce qui t’a amené à développer une pratique de formation sur ce secteur ?
La demande d’Issoudun et le bon vieux principe du savoir qui ne sert qu’à être partagé.

Comment as-tu construit ton approche pédagogique ?
Comme une plaidoirie de la défense car il faut convaincre.
Comme le portait d’un oiseau de Jacques Prévert car je souhaite montrer que la connaissance du cadre réglementaire de la profession ("peindre d’abord une cage") permet aussi ou surtout de s’en affranchir ("puis effacer un à un tous les barreaux"). Viva la libertad !

Comment analyses-tu l’offre de formation sur ce secteur ? et comment perçois-tu la relation emploi/formation sur ce secteur ?
L’offre me semble pléthorique pour un marché qui se resserre.

***
Et comme Luc Daniel a aussi suivi en tant que stagiaire la formation "Manager du Monde de la Musique" (Irma/Inirep) en 91/92, nous lui avons aussi posé certaines questions complémentaires sur cette expérience.

Qu’est-ce qui a motivé ta démarche de formation ?
J’ai organisé une saison de concerts (une dizaine) avec une association avant de m’apercevoir que c’était peut-être un métier.

Pourquoi ton choix s’est-il porté sur l’Irma (et ses partenaires) ?
Parce que en 1992, c’était le seul centre de formation...

La formation a-t-elle répondu à tes attentes ?
À l’époque totalement, car je ne connaissais absolument rien au secteur.

A-t-elle permis une bonne intégration dans le secteur ?
Une intégration quasi immédiate et durable.


Patrick Delamarre
Directeur technique
Responsable pédagogique du Centre culturel de rencontres de La Borie-en-Limousin

Depuis quand fais-tu de la formation ?
Je suis intervenant en formation pro depuis la première session de 3 M (Manager du Monde de la Musique) à Issoudun...

Avec quelle structure as-tu commencé ?
La structure a été mise en place par le "C.I.R" et l’ "I.N.I.R.E.P" , je crois. Elle était dirigée par Bertrand Ledoux.

Qu’est-ce qui t’a amené à développer une pratique de formation sur ce secteur ?
Je n’étais pas du tout préparé à ce type d’exercice .... Mais, j’essaye toujours de communiquer mon expérience et mes acquis aux autres pour qu’ils puissent avancer leurs projets plus rapidement.

Comment as-tu construit ton approche pédagogique ?
a - proposer une intervention "carrée"
b - rencontres avec des "pros" de l’enseignement et de la formation
c - mise en adéquation de mon expérience du "terrain" avec les impératifs de la formation
d - être à l’écoute des besoins des stagiaires et des impératifs de l’organisme de formation
e - ai toujours en tête la finalité "monde du travail"

Comment analyses-tu l’offre de formation sur ce secteur ? et comment perçois-tu la relation emploi/formation sur ce secteur ?
Question délicate, si l’on veut répondre sans utiliser "la langue de bois".
Je pense qu’il y a du ménage à faire quant à l’offre : refaire un annuaire du type "formation rock, état des lieux" en incluant les facteurs "que sont ils devenus professionnellement" et "la qualité du programme proposé".... je ne sais pas !!!! . De plus, il y a une redondance dans la proposition.
On sait que l’offre de formation génère des emplois de formateur, ce qui n’est pas négligeable.
Côté stagiaire, l’évidence est moindre. Il est exact que l’on retrouve des anciens "formés" dans le métier, mais quelle est la proportion de ces anciens dans l’ensemble ?
Les employeurs potentiels ne se reposent-ils pas sur une offre de stagiaires à bon marché : succession de stagiaires avec convention dans une même structure au même poste.
Les organismes de formations ne sont-ils pas piégés par leur obligation de résultat, et quelquefois, j’ai la désagréable sensation de "remplissage" de la part de certains organismes de formations au dépend des demandeurs.



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