Un constat partagé, des attentes fortes

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Interviews

Membres du comité de pilotage du contrat d’étude prospective, représentants de syndicats ou fédérations et experts analysent le diagnostic établi dans cette étude et rappellent l’importance des préconisations proposées.
- Alexandre Lasch (Snep),
- Farid Tamimount (DGEFP),
- Philippe Couderc (Felin),
- Christian Bordarier (CFE-CGC),
- Fabienne Guillier (Sony-FO),
- Jean-Noël Bigotti (Irma)
- Frédéric Neff (Viva Musica, Wearemusik) ont répondu à nos questions.


Alexandre Lasch

Responsable des affaires juridiques et sociales, Snep (Syndicat national de l’édition phonographique).

En tant que membre du comité de pilotage du contrat d’études prospectives (CEP), quelles ont été les conditions de réalisation de cette étude, comment se sont déroulées les négociations ?
Dans le prolongement de la signature de la convention collective nationale de l’édition phonographique en juin 2008, les partenaires sociaux ont exprimé le besoin d’une réflexion approfondie en matière d’emploi et de compétence dans une branche professionnelle jeune et durement affectée par la crise.
L’État nous a encouragé et soutenu dans cette démarche en permettant la conclusion d’un contrat d’études prospectives (CEP) et, via la DGEFP et le ministère de la Culture, a également largement nourri la réflexion des partenaires sociaux.
Les échanges au sein du comité de pilotage de ce CEP ont, dans l’ensemble, été empreints de consensus et de volontarisme, salariés et entreprises partageant pleinement l’objectif d’une anticipation des effets sur l’emploi des mutations du secteur et de la recherche de solutions aux besoins spécifiques de développement des compétences.

Que pensez-vous des résultats obtenus ? Étaient-ils, selon vous, relativement prévisibles, quelles sont les surprises ?
Le CEP a permis de mettre en lumière certaines données clés sur les entreprises et leurs effectifs.
Sans que cela constitue une réelle surprise, nous savons désormais que le secteur compte plus de 600 entreprises, dont une très grande majorité de petites structures (92% des entreprises comptent 4 salariés ou moins), qui emploient plus de 4 000 salariés permanents mais également 10 000 salariés intermittents.
Le CEP permet également de constater que les salariés permanents des maisons de disques sont jeunes et très diplômés. La branche compte en effet 61% de salariés de moins de 40 ans et 50% de salariés de niveau bac + 2 ou supérieur.
Par ailleurs, nous savions que la crise du disque avait considérablement affecté nos métiers et ceux qui les occupent mais le CEP a permis de mettre en relief le rôle du piratage dans la destruction d’emplois et le risque persistant qu’il fait peser sur ceux-ci.
Malgré ce constat, nous avons souhaité inscrire notre réflexion dans une démarche constructive et miser sur la valorisation des compétences des salariés de nos entreprises pour permettre au secteur de faire face à ses mutations.

Avez-vous eu des réactions suite à la publication de ce rapport ?
Ce sont d’abord les membres du comité de pilotage, entreprises et salariés, qui ont tiré les enseignements du CEP :
Un constat partagé, des attentes fortes d’une part, en s’attachant à réaliser, là encore avec le concours de la DGEFP, une synthèse du CEP pour en permettre une diffusion aussi large que possible ;
- d’autre part, en continuant à travailler de concert, avec l’aide de l’Afdas, pour mettre en œuvre de façon concrète les principales préconisations du CEP.

À la suite de la publication du rapport et de la synthèse, quelles sont vos préconisations pour la réalisation, au mieux, du scénario de la "mutation réussie" ?

Nous retenons trois axes prioritaires :
L’analyse des évolutions de l’emploi au moyen notamment de :
- l’élaboration d’une cartographie détaillée et évolutive des métiers et des compétences,
- la pérennisation des outils statistiques sur les entreprises développés à l’occasion du CEP.

La mise en œuvre de démarches "compétences" au sein des entreprises avec :
- la construction de référentiels "activités/métiers" qui permettront à la branche de se doter d’une offre de formations adaptée à ses besoins,
- la conception d’une boîte à outils "Gestion RH" à destination principalement des nombreuses entreprises du secteur qui, en raison de leur taille, ne disposent pas d’un service chargé des ressources humaines.

L’accompagnement des salariés dans la construction et la sécurisation de leurs parcours professionnels avec, en particulier, la mise en place d’une cellule d’accompagnement professionnel qui pourrait être portée par l’Afdas et bénéficier ainsi de l’expertise de ses conseillers dans les métiers des industries culturelles.
Nous faisons le pari que le développement de l’ensemble de ces actions participera à la réalisation de ce scénario de la "mutation réussie".

Par qui pourraient être portés ces dispositifs ?
Toutes ces actions seront pilotées par les instances paritaires de la branche, qu’il s’agisse de l’Observatoire prospectif des métiers et des qualifications (OPMQ) de l’édition phonographique ou la Commission paritaire nationale emploi formation (CPNEF) de l’édition phonographique.
Bien entendu, nous aurons également besoin de l’expertise d’autres organismes tels que l’Afdas ou de consultants externes mais salariés et entreprises de la branche seront directement associés à l’ensemble des travaux.

Concernant les nouvelles offres de formations permettant de s’adapter aux mutations liées à Internet et à la distribution numérique, y a-t-il des offres existantes ?
Oui, on essaie justement de les référencer pour voir dans quelle mesure on peut avancer vers la mise en place de CQP (certificats de qualification professionnelle) qui sont des formations certifiantes reconnues par la branche et par l’État via le Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP).
Nous souhaitons également inciter les organismes de formation à développer des offres de formation adaptées à nos besoins spécifiques.

Avez-vous une visibilité sur le calendrier de réalisation de ces actions ?
Le plus vite sera naturellement le mieux et on espère que la majeure partie de ces actions pourront se concrétiser dès 2011.
Tout est désormais affaire de financement. Les principales entreprises de la branche ont d’ores et déjà développé une politique importante en matière de formation, souvent très au-delà de leurs obligations légales.

Nous cherchons donc des partenaires institutionnels qui pourraient nous aider à mettre en place ces mesures structurantes pour la branche. Il pourrait s’agir de l’État, des collectivités mais également des sociétés de perception et de répartition des droits.


Farid Tamimount

Chargé de mission, service des Politiques de l’emploi et de la formation professionnelle, sous-direction des Mutations de l’emploi et du développement de l’activité, mission du Développement de l’emploi et des compétences, ministère du Travail, de l’emploi et de la santé.

Comment se déroule la réalisation d’un contrat d’étude prospective ?
Le CEP porte sur la réalisation d’études visant à établir un diagnostic économique et social, des hypothèses d’évolution à court et moyen terme et des préconisations d’actions pour accompagner les évolutions de l’emploi et des compétences dans une branche donnée.
En présence d’un dialogue social constructif, le contrat d’étude prospective (CEP), est réalisé en moyenne dans un délai d’un an (9 mois pour l’étude à proprement parler, 3 mois pour la synthèse prospective).

L’étude est globalement la même pour toutes les branches, elle comprend trois parties :
- Un diagnostic ressources humaines dans le but d’arriver à une meilleure connaissance des métiers, des emplois et des qualifications, du dialogue social dans la branche,
- L’identification des vecteurs d’évolution de l’emploi dans la filière. Il s’agit d’anticiper les conséquences sur l’emploi des évolutions économiques, démographiques, technologiques, sociales…,
- L’incidence de ces vecteurs d’évolution sur l’emploi et les compétences de la branche. S’apprête-elle à recruter ?, quels profils ?, etc.
De là, sont élaborées des préconisations pour un plan d’action.

Dès l’instant où l’étude est validée, elle est publiée sur le site Internet du ministère. Ensuite démarrent les travaux nécessaires à la réalisation de la synthèse de l’étude. Ce travail de synthèse est réalisé le journaliste Patrice Coudreau. À la demande de la DGEFP, les partenaires sociaux désignent des représentants appelés à se réunir au sein du comité de rédaction de la synthèse : moi-même pour la mission Développement de l’emploi et des compétences, Lucette Delmas pour la mission communication Alexandre Lasch pour le Snep, Jérôme Roger pour l’Upfi, Philippe Couteux pour la CFDT.

La mission du développement de l’emploi et des compétences réalise là aussi un travail de coordination en liaison étroite avec la mission communication de la DGEFP. Les travaux sont validés conjointement, toujours dans un cadre partenarial.

Dans un CEP, l’État a surtout un rôle d’accompagnement du dialogue social de la branche. il n’a pas vocation à faire des propositions, tout au plus des suggestions qui peuvent –ou pas – être acceptées par les partenaire sociaux. Il s’assure qu’il y a un vrai dialogue entre les organisations professionnelles et les organisations syndicales, que ce dialogue se passe dans de bonnes conditions, qu’il aboutisse à un diagnostic réellement partagé par les acteurs de la branche, que les travaux sont menés avec sérieux par le cabinet…

Dans le même esprit, il n’appartient pas à l’État d’intervenir dans le dialogue social post-CEP et sur les suites à donner. Ce sont les partenaires sociaux qui ont la main. C’est par exemple à la branche de construire un observatoire si elle le souhaite, de dégager des pistes de travail, pour faire des accords de GPEC, etc.

Quelles sont les différentes structures qui ont participé au financement du CEP de l’édition phonographique et à quelle hauteur ?
L’étude d’un montant d’environ 75000€ a été financée à hauteur de 62% par le ministère de l’Economie, de l’Industrie et de l’Emploi, 33% par l’Afdas, qui n’est pas un syndicat mais l’OPCA de la branche, c’est-à-dire l’organisme collecteur agrée chargé de la collecte des fonds de la formation professionnelle et 5% par l’OPMQ, l’observatoire prospectif des métiers.

Avez-vous eu des retours sur ce rapport et sur la synthèse ?
En interne, cette synthèse a été considérée comme une des plus réussies, tant sur le point de des préconisations que du point de vue esthétique. Beaucoup de pistes ont été lancées.
Il y a donc une appréciation positive de la part des partenaires sociaux. Tous les participants, le Snep, l’Upfi, les organisations syndicales, sont satisfaits du travail accompli.

Cette synthèse est en cours de diffusion : nous l’avons communiquée à tous les services en charge de l’emploi et de la formation professionnelle tant au niveau national que local, les universités, Pôle emploi, les établissements publics et administratifs, les chambres consulaires, CBE, MDE… Mais on n’a pas encore de retours. Ces organismes sont habitués à avoir ce type d’étude et les retours sont assez rares.

Par rapport aux autres secteurs, peut-on constater des spécificités ?
A priori, compte tenu du développement de la musique numérique et de la dématérialisation, on pourrait penser que c’est la branche professionnelle la plus impactée par les évolutions technologiques. Mais au fur et à mesure que sont étudiées d’autres branches professionnelles, on remarque que pratiquement tous les secteurs d’activités sont impactés à des degrés divers par des évolutions qui peuvent être technologiques mais aussi réglementaires à l’exemple des professionnels du voyage, fortement impactés par la dématérialisation des titres de voyages, les services de l’automobile par la réglementation environnementale européenne…

La spécificité de cette branche est la présence très importante (plus de 90%) de très petites entreprises employant moins de 5 salariés. Dans ces conditions, il est difficile pour les entreprises d’avoir un vraie politique RH. le défi pour la branche est alors de travailler sur une vraie GPEC qui bénéficierait en retour aux entreprises.

Dans quelles mesures la politique générale de l’emploi peut-elle avoir des répercutions sur les secteurs ?
Ce n’est pas forcément nous qui identifions les secteurs. Ce sont plutôt les branches professionnelles qui viennent nous solliciter pour que nous les soutenions dans la réalisation d’un diagnostic sur l’emploi.
Lorsque l’on étudie différents secteurs, nous essayons de travailler de manière conjointe sur des axes de progrès avec un focus particulier sur :
- La politique d’attractivité,
- La politique recrutement et d’intégration dans la branche,
- Les organisations et les conditions de travail,
- L’identification de passerelles avec d’autres branches. Le but ici étant de créer des "passerelles mobilités" entre les branches qui recrutent, celles qui sont plus en difficulté, les inciter à se regrouper, échanger, etc.


Philippe Couderc

Président de la Fédération nationale des labels indépendants (Felin) et de la Fédération des éditeurs et producteurs phonographiques indépendants aquitains (Feppia), directeur du label Vicious Circle.

À la lecture de la synthèse prospective emploi-compétences, quelles sont vos réactions ?
Les résultats de l’étude ne m’étonnent pas, sur la forte proportion de TPE notamment. Mais on s’aperçoit qu’il y a beaucoup plus de labels que ceux qui sont représentés par le Snep et l’Upfi qui en représentent 140 à eux deux ; je pense qu’il y en a plus de 1 000.
Toutes les actions qui sont faites ne nous prennent pas en compte. Le gros inconvénient des labels indépendants est qu’ils ne sont pas assez organisés, et n’ont aucun moyen financier ni pour faire entendre une autre voix.
Le dossier du CEP est très intéressant, on peut nous proposer des actions de formations etc, mais nous n’avons pas les moyens de les mettre en œuvre et nous sommes dans des préoccupations qui sont de l’ordre de la survie…
Cela ne changera pas la situation, ce n’est pas en étant mieux formé que ça changera : la formation est un investissement qui s’envisage entre le court et le moyen terme, et nous sommes dans du très court terme.

Dans quelles mesures la problématique RH se pose-t-elle pour vous, et est-ce qu’un outil mutualisé de gestion des RH pourrait vous être utile ?
Évidemment, nous n’avons pas assez de personnel, mais nous n’avons pas non plus les moyens de les payer. Concernant la mutualisation, cela fait plus de 10 ans qu’on le fait. C’est à la fois une source de dynamisme et d’économie.
Mais les structures sont toutes différentes, à des niveaux de travail et de compétitivité différents, donc c’est très difficile de mutualiser des postes.
Il y a en Aquitaine l’Agec, un groupement d’employeurs monté par le Rama depuis 1 an et demi. Si on devait mutualiser des choses, on passerait par eux. En Aquitaine, on travaille la mutualisation depuis longtemps, mais de là à ce que ce soit possible pour tous les labels… il faut une très grosse organisation derrière, et tout le monde n’a pas le même niveau d’organisation.
Avec la Feppia, on essaie de réfléchir à mettre en place des actions de ce type, car certains labels ont des besoins en comptabilité, en calcul de royautés, etc…

En ce qui concerne les évolutions liées au numérique, quels sont vos besoins et comment pouvez-vous y répondre ?
Ca dépend des labels. Par exemple, on a mutualisé un poste de webmaster pour 3 labels. Au niveau numérique, les sites sont tous interconnectés aux réseaux sociaux (Facebook, Twitter) en termes de communication. Une partie de la promotion se fait de manière numérique : les radios, par exemple, ne reçoivent plus de disque physique mais reçoivent un lien avec un code sécurisé pour télécharger la musique. Nos sites ont également tous des boutiques en ligne sécurisées.

Avec la Feppia et le Rama, on va commencer une réflexion sur le numérique et la stratégie de communication à adopter. Mais il y a encore des labels qui en sont au stade où pour commander un disque, il faut envoyer un chèque... Les niveaux sont très différents. Donc il y a des besoins en formation que pourrait prendre en charge la Feppia car c’est son rôle, et développer des actions de formation en direction des labels qui en ont le plus besoin.

Quelles seraient vos préconisations pour faire face à la crise actuelle du secteur ?
Le problème est beaucoup plus complexe que les questions de l’emploi et des compétences, je suis convaincu que la sortie de crise ne se fera pas parce que l’on sera mieux formé et qu’on aura de meilleurs outils de promotion numériques, parce que le problème n’est pas là.

Le souci que l’on souligne, par rapport au Snep et à l’Upfi, est que le marché de la musique s’est effondré parce qu’on a dévalorisé la musique, elle n’a plus de valeur. Par différentes stratégies des majors et avec le streaming, on constate qu’au niveau du public, la musique ne vaut plus rien. Au moment d’Hadopi, c’était très clair : on a dit haut et fort que ça ne servait plus à rien de pirater car on pouvait écouter librement de manière légale. Les détenteurs de gros catalogues ont négocié des avances, les autres ont subi. La crise a été accentuée par ce phénomène de dévalorisation de la musique, et le souci est juste là. Pour beaucoup, la musique ne vaut plus rien, il n’y a plus d’économie de la musique. Notre réflexion est centrée sur le fait que tant que l’on ne restaurera pas une économie sur la musique, il n’y aura pas d’argent. Dans le dernier rapport de l’observatoire de la musique sur le numérique, on relève deux faits marquants, que l’on pointe depuis 2 ans :
- il y a une extrême concentration du numérique entre les mains de quelques-uns
- les premières victimes de cette concentration sont les labels indépendants.
Mais l’Upfi et le Snep y sont indifférents, ils sont persuadés que si les gros s’en sortent, ils tireront les plus petits. Mais je n’y crois pas vraiment…
Je pense qu’il y a des solutions plus intéressantes qui permettraient de redonner une économie à la musique, mais nous ne sommes pas assez forts pour faire entendre cette voix.


Christian Bordarier

Ancien directeur artistique chez Wagram, consultant indépendant dans le développement de carrière, il a participé au CEP au nom de la CFE-CGC.

En tant que membre du comité de pilotage du contrat d’études prospective (CEP), quelles ont été les conditions de réalisation de cette étude, comment se sont déroulées les négociations ?
L’étude a été proposée par les divers syndicats de salariés et producteurs. Le déroulement s’est fait en nous appuyant sur des rencontres en commissions et avec la remise d’un pré-rapport au bout de six mois. Ces rencontres étaient très régulières (6 ou 7 en un an). Après une première réunion de mise à plat, le cabinet nous a proposé un plan de travail. Comme tout cabinet, il ne connaissait pas le secteur de façon pointue ; d’où l’importance des syndicats de salariés et de producteurs et des réunions régulières.

Que pensez-vous des résultats obtenus ? Étaient-ils, selon vous, relativement prévisibles, quelles sont les surprises ?
Les résultats sont intéressants, même si ce n’est pas une découverte car cela ne fait que corroborer certaines tendances et intuitions que l’on avait. Mais maintenant avec des chiffres à la clé… et cela a permis de mettre en place un outil pour les entreprises et les syndicats en vue d’assurer une formation et un suivi pour les salariés de ces entreprises dans un contexte économique où le pilotage se fait à vue car il n’y a pas de visibilité sur le moyen terme. Ce qui semble surprenant, c’est le constat d’un renforcement des structures majors et gros indépendants avec une réduction de personnel à moyen terme. On a vu aussi qu’il n’y a plus de structures intermédiaires de 25 à 50 salariés au profit d’un nombre bien plus important de microstructures de moins de 10 salariés. Cette atomisation confirme la tendance et l’accélération pressentie.
Parmi les salariés, les secteurs les plus touchés sont bien sûr le commercial et la messagerie. On a vu aussi que certains services administratifs sont externalisés. Le constat s’est fait également d’un changement d’approche dans le marketing et la promotion avec les nouveaux outils Internet qui remodèlent les métiers et les usages (on n’envoie par exemple plus d’albums physiques mais des EPK). La refonte de ces métiers signifie une nécessité d’adaptation pour ces salariés.

Avez-vous eu des réactions suite à la publication de ce rapport ?
Oui (cf. plus haut) mais cela confirme le sentiment général d’une évolution de cette industrie.

À la suite de la publication du rapport et de la synthèse, quelles sont vos préconisations pour la réalisation, au mieux, du scénario de la "mutation réussie" ?
Celles-ci passent par un renforcement du travail des services des ressources humaines par rapport à ces restructurations (exemple la messagerie : il est difficile de trouver un emploi) via des formations, des congés individuels de formation, des VAE, etc. Il y a plein de paramètres que l’on peut retrouver dans l’étude elle-même. Pour les microstructures, les préconisations passent par plus de mutualisation, plus de conseil "externalisé" organisé par d’anciens permanents. Ces microstructures ont besoin d’avoir des gens qui leur apportent de l’aide au niveau entrepreneurial et d’avoir des outils de mutualisation.
Il y a des besoins avérés pour aider à la pérennisation de ces structures qui ne sont pas tout le temps des employés de maisons de disques mais où l’on retrouve parfois des artistes qui tentent de faire vivre leur projet.


Fabienne Guillier

Déléguée Syndicale FO, responsable contrôle de gestion chez Sony Music.

6% des entreprises concentrent 67% des salariés, des effectifs totaux en baisse, une concentration croissante... que pensez-vous des résultats obtenus dans cette enquête ?
6% correspondent à la concentration des 4 majors, le reste est très atomisé. Il ne s’agit pas d’une concentration croissante, peut-être au contraire une décélération de la concentration, au bas mot une stabilisation des majors.

Étaient-ils, selon vous, relativement prévisibles, quelles sont les surprises ?
Oui les résultats obtenus étaient malheureusement prévisibles car il n’y a pas eu suffisamment d’anticipation en amont. On savait pourtant à quoi s’attendre depuis 15 ans, depuis cela n’a été qu’une succession de plans de licenciements. Les secteurs voisins (éditions, livres…) ne souhaitent pas subir la même crise.

Quels sont, selon vous, les attentes et besoins des salariés d’une entreprise comme Sony en matière de formation et d’emploi ?
Sur le plan de la formation, l’attente et les besoins se situent au niveau de la reconversion, il faut chercher des filières compatibles avec les évolutions futures.
En matière d’emploi, il serait souhaitable de développer les passerelles de métiers, à titre d’exemple qu’un comptable puisse intégrer un service royalties, qu’un commercial terrain puisse devenir chef de produit catalogue…

Quelles sont, par exemple, les nouvelles compétences que les équipes doivent acquérir pour faire face aux mutations du métier, et les stratégies de diversification mises en œuvre ?
Les nouvelles compétences à acquérir par les équipes sont incontestablement tout ce qui concerne le digital et Internet en général pour toute la chaîne depuis la création du produit jusqu’à sa commercialisation et sa promotion via le web.
Les stratégies de diversification mises en œuvre, tel les new business, billetterie, production et organisation de spectacles vivants, merchandising, salles de spectacles, etc., sont marginales et pas du tout en faveur du développement de l’emploi dans les entreprises et la branche, il s’agit davantage de partenariats.

À la suite de la publication du rapport et de la synthèse, quelles sont vos préconisations pour la réalisation, au mieux, du scénario de la "mutation réussie" ?
Utiliser tous les moyens offerts par la loi pour anticiper et maîtriser à la fois les reconversions et le développement de la branche, à savoir mise en œuvre d’un observatoire des métiers piloté par un CPNE dont le rôle essentiel doit être de commander et d’utiliser toutes les études pour avoir une action prévisionnelle sur le devenir de la branche.


Jean-Noël Bigotti


Responsable des éditions et du CRD de l’Irma, auteur de l’ouvrage Je monte mon label


Comment analysez-vous certains résultats du rapport du CEP, sont-ils surprenants ? (tissu dense de microstructures, effectifs en baisse...)

L’atomisation des structures en microstructures me semble l’élément significatif : un peu comme une grande industrie qui va travailler avec des sous-traitants en diminuant ses effectifs et en comprimant les coûts.
Cela s’explique aussi par la volonté des professionnels du disque (hyper spécialisés) de continuer à travailler dans la musique, mais le souci est pour moi dans l’atomisation qui risque d’amener à un appauvrissement parce que ces structures d’une à deux personnes sont fragiles économiquement et ne peuvent se permettre un échec.
La différence réside dans le fait que les professionnels de l’industrie du disque se diversifient vers une industrie de la musique où toutes les sources de revenus sont utiles voire primordiales. Le disque n’est au final qu’une des exploitations de l’œuvre. Comme les producteurs phonographiques doivent apprendre à tout faire, on s’aperçoit que les petites structures sont par certains côtés aussi bien loties que des grosses. Les artisans du disque doivent tout faire et se concentrent donc sur peu de projets qu’ils défendent courageusement. Par contre cela entraîne un travail sur des musiques de niche ou des projets où les investissements sont plus faibles, notamment en promos. Les structures plus grosses vont développer une logique de prise d’intérêts ou de participation croisées.

Vous vous apprêtez à réactualiser le guide Je monte mon label, mais le secteur traverse une crise profonde : quels conseils raisonnables donner aux porteurs de projets qui souhaitent monter leur label ?
Oui, c’était d’ailleurs une des questions récurrentes dès la première édition : pourquoi expliquer aux gens comment créer leur label dans un contexte de crise... Il me semble que justement lorsque la situation est difficile, l’information n’a pas de prix : on peut en tant que futur professionnel trouver des réponses et éviter de passer par des étapes d’échec.
Quels conseils aux porteurs de projet ? Vraisemblablement travailler en diversifiant ses activités, chercher à faire des partenariats, trouver des moyens d’avoir une renommée locale avant de viser ailleurs. Et je pense sincèrement qu’il faut aller chercher le public qui va acheter des disques à des endroits surprenants, plus forcément en radio mais en médiathèque, dans des secteurs où l’on peut fournir des services et placer des titres...
La baisse des ventes de disques et donc des revenus et des aides est l’occasion de chercher à développer un travail avec des artistes plus responsabilisés par rapport à leur activité. Je pense qu’en ces temps ardus, le serrage de coude avec ses artistes doit devenir la règle pour arriver à passer la vague... Cela peut sembler un poncif mais je pense que les artistes qui sont conscients du travail à fournir et de l’argent à sortir pour produire un disque ont plus de chance de comprendre les choix stratégiques de la maison de disques... Et d’essayer d’apporter leur pierre à l’édifice.

Quelles préconisations feriez-vous pour l’avenir ?
"Formation - Inscription dans un territoire - encadrement"
Ce sont principalement les mêmes que celles préconisées dans le cadre de la commission 4 du CSMA (Conseil supérieur des musiques actuelles) de l’époque : de la formation pour le secteur de l’industrie phonographique avec des modules adaptés aux exigences des pros du disque : des demi-journées à un rythme régulier. De la veille et de l’alerte... : des rencontres et explications de texte par rapport à un certain nombre de sujets traités lors de salons comme le Midem ou autres. De la veille informative/technique sur les modifications et nouveaux outils ainsi que des tutoriels pour savoir comment utiliser tel ou tel logiciel.
Je crois qu’il faut du pratique/concret pour les effectifs de cette industrie. Et aussi bien évidemment, des formations pour comprendre les autres métiers que l’on est obligé de faire.
Je pense aussi qu’il faut plus de formations sur la structuration même de l’activité. Un côté plus entrepreneurial pour donner des indications sur les projets. Ce qui est d’autant plus important que l’on a une multiplication des petites structures dans le secteur et donc une fragilisation de ces acteurs.
Le disque se "dématérialise" mais pas les équipes qui doivent pouvoir obtenir des soutiens locaux/régionaux des collectivités territoriales, car ils participent de la dynamique d’un territoire. Des exemples de pépinières pour les industries sont utiles pour aider à structurer des activités, créer du réseau, etc.
Faciliter la gestion de l’entreprise, élaborer des indications comptables claires pour l’industrie du disque, à l’instar de celle du cinéma pour aider à encadrer les multiples TPE du disque.


Frédéric Neff

Consultant indépendant.

Au vu de l’évolution des supports et de l’essor de la distribution numérique, quelles sont les principales évolutions des compétences que vous avez pu percevoir ?
Comme le montre l’étude, on a un transfert des salariés de PME de 10 à 250 employés vers des créations de microstructures autonomes. C’est donc la transversalité des compétences qui est l’enjeu principal.
On a un double profil dans les TPE : des anciens de la filière musicale avec des connaissances spécifiques et une expérience ; et des nouveaux entrants motivés soit par une compétence propre (RP, graphiste, édition, community manager...) soit motivé par un projet (créer une structure pour financer et réaliser un projet artistique le plus souvent autour d’un groupe).

En conséquence, quels sont les principaux besoins en termes de formations ?
Ils sont multiples mais deux axes sont fondamentaux :
- Une connaissance de l’ensemble de la filière musicale car sur les TPE, on multiplie le "Do it yourself". On fait un maximum avant de sous-traiter. Il est essentiel pour les nouvelles TPE portées par un projet artistique de savoir où elles mettent les pieds.
- Le second axe tourne autour de la R&D dans le numérique. Il est très difficile de donner des cours sur un domaine en pleine évolution. Il faut partager les connaissances et construire ensemble, un peu comme le fait Cap Digital.
Enfin, certains besoins traditionnels sont en croissance : la comptabilité, le droit et la gestion sont incontournables dans un univers où les TPE sont omniprésentes.

Quelles seraient vos préconisations pour accompagner au mieux ces mutations (et, à terme, parvenir au scénario de la "mutation réussie" ?)
Cela dépend de quelle mutation il s’agit. On a tous besoin d’une mise à jour sur la filière en global. Juste pour voir que ce n’est pas si simple. En finir avec "le web c’est magique", "l’édition c’est là qu’est le pognon" et "on va tous vivre grâce au live". Chaque domaine a ses complexes particularités. L’important est d’avoir une vision globale, un mapping de ce monde complexe pour que chaque TPE et chaque salarié de la filière puisse se localiser. Avec cette "carte", il pourra organiser la mutation de son poste ou sa réinsertion professionnelle au mieux. Investir d’abord dans la compréhension générale avant de courir vers les formations qui sonnent bien comme DIY, Community management, live et tous les termes à la mode.

À la lecture de la synthèse, êtes-vous surpris de certains résultats ?
Oui et non. Dommage que l’étude ne décompose pas les TPE. Je serais intéressé de voir l’effet autoentrepreneur sur ce secteur.
J’ai été surpris par les chiffres sur la mixité de la filière. Je ne dois pas être du bon côté, je ne bosse qu’avec des hommes…
Les 10 points proposés semblent pertinents. Il est très difficile de peindre un paysage global d’une filière qui repose sur la diversité des acteurs et des structures. Si la plupart sont nées et existent pour soutenir un projet artistique, elle n’ont pas toutes ce fonctionnement et beaucoup d’amateurisme dans les métiers d’édition existe. L’augmentation des TPE et du "je fais tout à l’arrache car je n’ai pas un rond" n’arrange pas les choses. Enfin, dans un secteur en crise où tout le monde se dit label, producteur, manager (car tout le monde fait un peu de tout), on perd en visibilité et on voit émerger des structures en déficit de compétence dans leur domaine.


Thierry Jumelle


- Ex Directeur des ventes de Média 7 (société rachetée pour créer Musisoft en 2000).
- Ex Directeur commercial de Musisoft (Redressement judicaire, rebaptisé Next Music en 2002 environ, racheté par la société financière du Hénault).
- Ex Directeur commercial de Next Music (Dépôt de bilan en 2005).
- Ex Directeur commercial de Nocturne (Dépôt de bilan en 2009. Le label BD Music distribué par Nocturne existe toujours, maintenant distribué par un autre distributeur).

À vrai dire je suis choqué, car cette crise du CD existe depuis 5/10 ans et d’avoir eu à constater l’inertie presque totale à alerter au plus tôt et à corriger cette situation devenue récurrente de la part de la TV, des grands médias en général, des politiques, des différents patrons de maisons de disques, du Snep, des magasins, des distributeurs, de tous sauf des salariés.
C’est depuis 2/3 ans que l’on commence à crier dans le vide que le CD est fini, mais personne n’a souhaité réellement inversé la tendance… Car c’est ou c’était plutôt les mêmes réponses, "on verra bien plus tard… on s’adaptera, on licenciera, on fermera" .

Il n’y presque plus de service commercial ou du moins de forces de vente dans les maisons de disques, les distributeurs indépendants sont tombés (presque toujours d’une façon extrêmement curieuse et litigieuse avec un silence complet de tous les acteurs du disque, des médias, des tribunaux) comme si personne n’était vraiment au courant ou souhaitait l’être. J’y étais, bref. Presque plus non plus de magasins spécialisés et encore moins vendeurs spécialisés, plus d’intérêt pour le CD en définitif.
Du coup, les grandes surfaces, l’ex agitateur Fnac ou Virgin n’y voient évidement plus d’intérêt. Ce n’est plus un produit d’appel et ne vend plus.. Maintenant c’est le coffret cadeau et le téléphone portable qui sont bien plus rentables.
On tente de faire croire à tous que la musique est écoutée par un grand plus nombre encore (elle est surtout consommée différemment et gratuitement). Reste à faire croire que l’on peut sauver les meubles avec les plates-formes Internet et via la téléphonie !
Ce ne sont plus des maisons de disques, ce sont « micros entreprises » avec quelques salariés, un patron qui est à la fois chef de produits, une personne à la promo et un webmaster.


Propos recueillis par Camille Gillet


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