Trois DJ au micro

Publié le mercredi 4 mars 2009

Interviews

Le Français DJ le Clown, alias Philippe Maujard ancien membre du groupe de rock Ubik dans les années 80, et le duo américain DJ Adrian & the Mysterious D, alias A Plus D les initiateurs des soirées Bootie, répondent à quelques questions sur les pratiques et la culture mash up.


DJ le Clown

Comment passes-t-on de Ubik à DJ le Clown ?
C’est une bonne question que je me pose parfois, et à laquelle je ne pourrais répondre qu’en écrivant... un bouquin ! En quelques lignes, Ubik, c’était les années 80, la fin du rock, les prémices de la musique électronique... Tous les outils dont je rêvais à cette époque n’allaient• apparaître• que dans les années 90 avec la vague techno et dance. On rêvait de sampler et de sequencer. Nous faisions parti des premiers groupes à vouloir utiliser ces outils. Lors de l’enregistrement de Surf, l’unique album d’Ubik, nous avons eu le plaisir de travailler avec un Emulator 2 qui appartenait à Peter Gabriel ! Pour nous, c’était de la science fiction. Lors de ce premier enregistrement, je me• suis rendu• compte que je ne maîtrisais rien de la réalisation et de la production. J’ai appris au contact de David Lord. À l’époque, tous ces nouveaux outils électroniques coûtaient très cher et, comme Ubik ne connut qu’un succès d’estime (15 000 albums), il aura fallut attendre les années 90 et la sortie de mon album Sous le chapiteau du ciel pour commencer à m’équiper sérieusement. En Angleterre, j’ai squatté pendant 2 ans le studio de Andy Wright, le "programateur" de mon dernier album et j’ai eu l’occasion de voir travailler de nombreux artistes, DJ• et producteurs, de Brian Eno aux Stranglers en passant par Simply Red... J’y ai beaucoup appris. Quand je suis revenu en France, je me suis mis à faire des remixes. Évidemment, pour un musicien comme moi qui adore la scène, rester confiné dans mon studio me pesait lourdement. C’est ainsi que j’ai décidé de jouer mes remixes en live, et le seul moyen de le faire était de me baptiser DJ et d’y aller... au flan si j’ose dire !
C’est une des raisons qui m’ont poussé à me baptiser Le Clown, car je suis plus un compositeur et un producteur qu’un DJ. • 

Le bootleg m’est venu un peu plus tard. Zebra m’a refilé le virus lors d’une soirée bootleg à l’Ubu à Rennes. Il m’a invité à jouer quelques titres à la condition que je fasse au moins un bootleg avec Kakikouka, le "hit" de Ubik. Du coup, je m’y suis mis et je me suis piqué au jeu... C’est très excitant de travailler avec Hendrix, John Lennon, Prince, Led Zeppelin et autres grands de la musique... C’est aussi un très bon exercice de production et un challenge de faire jouer ensemble des artistes aussi éloignés les uns des autres que Frank Sinatra et AC/DC. Cela laisse une grande part à la créativité car, pour que la chose fonctionne, il faut y ajouter ta propre sauce.
Ce n’est que quelques mois après ce premier essai avec Zebra que je me suis mis à vouloir faire des vidéos pour les jouer en live. J’ai toujours fantasmé sur les images et je me suis aperçu que les outils n’étaient pas si différents de ceux que j’utilise pour la musique. Comme je me sentais frustré de ne pas retrouver les sensations que j’éprouvais en tant que musicien (let’s go crazy !), j’ai eu envie de faire la même chose avec les images qu’avec le son. Cela m’excitait d’avantage et je me suis vite rendu compte que le public• appréciait• aussi, donc...• 

Quels logiciels/outils utilises-tu pour "mash uper" ? Sur quels critères choisis-tu les films et les musiques que tu vas mélanger à ta sauce ?
Personnellement• je travaille avec Digital Performer sur Mac, l’équivalent de Logic. Mais je pense que tous ces logiciel se ressemblent un peu. Le nerf de la guerre, c’est la puissance de tes processeurs. J’ai donc opté pour un G5 PowerMac 2x2 Giga qui me permet un environnement professionel. J’utilise évidemment beaucoup de plug-ins et d’instruments virtuels, mais aussi de temps en temps une vrai guitare basse ou autre instrument "conventionnel".
En ce qui concerne mes choix artistiques, c’est drôle car j’ai un peu l’impression de remonter le temps ! J’ai commencé par tous les trucs qui me faisais kiffer quand j’étais ado ! Je me suis donc attaqué à tous les T-Rex, Hendrix, Led Zepp, Creedence, Free et autres Black Sabbath qui ont marqué mes premiers émois de musiciens. Puis petit à petit, j’ai remonté le fil jusqu’au hip hop et au rap, sans toutefois trop m’attarder sur les 80’s pour l’instant, peut-être à cause de mon manque de recul en ce qui concerne ces années-là !

Pour les vidéos, je travaille avec Final Cut Pro, c’est top ! Je travaille dans un format de qualité moyenne qui me permet de garder une spontanéité plus musicale que si je devais attendre une heure pour voir le rendu de chaque séquence. De plus, comme je travaille avec beaucoup d’éléments "empruntés" sur le web, il n’y a pas d’utilité à vouloir absolument une qualité broadcast... D’autant que sur un écran de 10 mètres de large et en condition de spectacle, le rendu est tout à fait honorable et le petit côté trash n’est pas pour me déplaire...
En ce qui concerne mes choix d’images il n’y a pas de règles. Je suppose que tous les films que j’ai avalé font parti de ma culture générale. Je suis un produit de la génération télé et, si j’adore le cinéma, je l’ai découvert en majeure partie• grâce• au petit écran. Quand je finis un mix, en général, je n’ai absolument aucune idée de ce que vais utiliser pour la vidéo. C’est l’excitation de la page blanche... l’expérimentation. Des fois ça marche, quelques fois non ! C’est toutefois de plus en plus difficile car il faut sans cesse essayer de se surprendre soi-même, sinon quel intérêt ? Enfin, il arrive de plus en plus que se soient les images qui motivent la musique comme dans U Not alone par exemple ou la phrase de Will Smith dans le film (I’m legend) m’a carrément inspiré la musique. Après, ce sont les associations d’idées qui font le reste. Pour Xmas in NYC, le Santa Claus is coming to town de Sinatra et le Feel safe in NYC de AC/DC m’ont inspiré les• images de 1984 et ceux de la destruction de New York dans Independance• day et The day after. J’essaie de ne pas trop réfléchir, de ne pas trop intellectualiser la chose et de rester festif, sans me prendre trop au sérieux. Ca permet de mélanger Bob l’éponge avec du Hitchcok sans trop de problèmes !

Comment diffuses-tu tes prods ? La question du respect des droits t’empêche-t-elle de développer ton activité comme tu le souhaiterais ?
Je diffuse - donc j’existe (!)- principalement sur le web. Les avantages sont ceux d’une diffusion sans frontières autres que linguistiques, mais comme je parle couremment anglais, ça ne me dérange pas pour l’instant et j’envisage très bientôt de faire un site en langue russe et en japonais. On ne gagne pas beaucoup d’argent sur Internet et quand on fait du bootleg, et bien on n’en gagne pas du tout ! Tout le bénéfice que tu peux retirer est indirect. La notoriété, par exemple, te permet d’exister sur scène ou bien de te faire• connaître• en tant que réalisateur. Là , j’ai un de mes remixes sur la B.O du film sur Soeur Sourire qui va bientôt sortir. Si je n’avais pas fait ce mix (et la vidéo) en amont, sans en avoir les droits et sans aucun autre intérêt que le plaisir de le faire, ce mix n’aurait jamais vu le jour !

Je pense qu’il est temps de réaliser qu’avec les outils dont nous disposons au XXIe siècle, il va absolument falloir revoir toute les législations sur le droit d’auteur. Que ce soit les auteurs, leurs ayants droit, les producteurs et les créateurs qui se servent de tout ce matériel artistique pour le• transformer,• le recycler, tous perdent de l’argent ! Combien de temps a-t-il fallu à Pascal Nègre pour donner le répertoire d’Universal à Deezer ? Plusieurs années... Combien de temps faudra-t-il aux majors pour réaliser qu’avoir des extraits de leurs films sur Youtube leur fait plutôt de la promo qu’un manque à gagner ? Je ne sais pas. Quand aux auteurs (dont je fais aussi partie), il serait peut-être temps pour eux de se remettre en question et de revoir un système de répartition qui favorise principalement les gros vendeurs... Ce n’est sans doute pas un hasard si ce sont des gens comme Goldman qui se mobilisent derrière la Sacem pour soutenir des lois rétrogrades sur les droits numériques. C’est un combat perdu d’avance... Fermez un site de torrent, il y en aura deux nouveaux dans la semaine ! Les maisons de disques se plaignent de voir leur chiffre d’affaires s’effondrer et accusent le web d’en être responsable, tout comme ils accusaient les miniK7 dans les années 80. N’est-ce pas plutôt leur politique de marketing à outrance, en dépit de l’artistique, et• l’appât• du gain facile qui est la cause de• l’effondrement• du marché du disque ? Comment reprocher au public de ne pas acheter un CD à 20 euros qui ne contient parfois qu’un titre correct sur dix ? Moi, je suis sans doute un peu fleur bleue, mais je pense que quand tu aimes vraiment un artiste, ça ne te dérange pas d’acheter son album, même si tu l’as déjà écouté sur le web. Même chose pour les films. Quelques fois, je reçois des commentaires du genre "ça m’a fait plaisir de revoir des extraits de tel film, ça m’a donné envie de le revoir". Là , je suis content. Le bootleg est aussi une manière de faire ou refaire découvrir des choses à des gens qui ne les connaissaient pas... Donc pour répondre à ta question... non, ça ne me dérange pas outre mesure d’être border line et de donner dans l’illegal - le rock a toujours un peu frayé avec les trucs un peu louche... C’est parfois un peu déprimant de penser que, si le succès devient trop énorme, on viendra sans doute me demander des comptes ou m’interdire de continuer. Mais, pour l’instant, il y a une sorte de no man’s land juridique, un flou artistique derrière lequel je ne me cache même pas, bien que ce ne soit sans doute pas un• hasard• si, sur scène, je joue mes video bootleg en costume de taulard !


DJ Adrian & the Mysterious D (alias A Plus D)

Pouvez-vous nous présenter vos activités ?
Nous essayons surtout de développer la culture mashup aux EUA, tout en étant des galvanisateurs de la scène mash up internationale. Notre duo s’est forgé une réputation de sélectionneurs démagos qui créent sans honte des passerelles entre les genres allant de l’alternatif à la variété. Nous avons mis en place le club Bootie, première nuit du mash up et du bootleg aux EUA et désormais plus grande fête du mash up au monde. Lancé à San Francisco en 2003, Bootie a désormais des clubs similaires à Paris, New-York, Los Angeles, Munich, Boston, et une nouvelle ouverture démarre en Australie en mars. Nous avons aussi organisé des soirées Bootie uniques à Beijing, Hong Kong, Mexico et Copenhague.
Bootie a attiré les meileurs les meilleurs DJs mashups du monde et fonctionne comme un site portail pour la culture Bootie avec le Top 10 Bootie, palmarès mensuel de téléchargement de mashups gratuits, et les très populaires albums Best of Bootie albums, toujours gratuit en téléchargement et qui présentent les meilleurs mashups de chaque année avec des producteurs du monde entier.

Vous dîtes avoir des accords avec des maisons de disques pour diffuser légalement certains mash up. Comment travaillez-vous avec les ayants droit• ?
En fait, ce n’est pas vrai du tout. Il y a eu très peu de mash up qui ont été commercialisés légalement. Cependant, de nombreuses maisons de disques laissent "fuir" tranquillement des a capellas et du matériel audio (c’est particulièrement vrai pour les artistes rap et pop en développement). C’est ainsi que le matériel parvient à des DJ et des réalisateurs qui remixent le travail de l’artiste et l’exposent à un public plus vaste. Alors que c’est techniquement une zone de flou juridique, on découvre que des labels s’opposent publiquement à ce que des gens remixent leurs artistes, et en même temps s’assurent en privé que les mash upers obtiennent le matériel nécessaire pour remixer les artistes qu’ils veulent mettre en avant.

Nous avons travaillé avec deux célèbres labels qui nous ont en fait envoyer leur nouveaux artistes à "mash uper", alors même que leurs prises de position publiques à ce sujet s’y opposent. Nous avons aussi eu un label qui nous a envoyé un album de mash up fait par un de ses artistes pour que nous le distribuions gratuitement, ainsi qu’un autre qui nous a contacté parce qu’une artiste TRà ?S connue envisageait de faire un album de mash up. Ladite artiste a même utilisé deux bootleg pendant sa tournée, mais n’a ni crédité ni payé le réalisateur... On découvre que cela arrive souvent. Les réalisateurs de mashups et les remixeurs n’ont aucun droit sur leur créations, du moins pas encore.
Pour faire court, notre expérience montre que les labels veulent tous les avantages• : publiquement opposés, mais désireux en privé de la publicité pour leurs artistes.

Ajouter des vidéos rend-il la situation des mashups encore plus complexe ?
Avec la popularité de Youtube, les vidéos mash up sont définitivement le dernier truc en vogue. En fait, bon nombre de nos bootleg ont été mis en vidéo (la plupart du temps sans qu’on le sache). Jusqu’à ce que l’on cherche sur Youtube et que l’on réalise combien de personnes avaient fait des vidéos de nos mash up• ! On aime le fait de savoir que cette culture continue à se "mash uper" elle-même• !
Pour les difficultés liées à la vidéo, ce sont probablement les mêmes que pour l’audio. C’est toujours à propos de ce que le fair use impose, et l’ère digitale nous a propulsé dans la nécessité de redéfinir le copyright.

Est-ce que le mash up est une nouvelle façon de faire de l’argent avec la musique• ? Ou la meilleure façon de promouvoir un tout nouveau genre d’artistes remixeurs• ?
C’est vraiment une façon fantastique de promouvoir de nouveaux artistes. En faisant du mash up entre un artiste en développement et une chanson connue et populaire, c’est une méthode facile de faire rentrer un artiste sur le marché. Pour les artistes plus anciens, c’est une merveilleuse manière d’insuffler un nouveau souffle à une chanson qui a pu être un hit il y a des années. Si les maisons de disques pouvaient trouver un moyen légal de distribuer les mash up, ce serait une excellente manière de générer de nouveaux revenus à partir d’une chanson qui est dans le back catalogue de l’artiste.
Cependant, dans la situation présente, nous préférons donner les bootleg gratuitement, au nom de l’art. Même si ce serait bien de voir les gens être crédités ou payés pour leur créativité et leur talent.


Propos recueillis par Mathias Milliard et Jean-Noà« l Bigotti


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