Soundiiz, la portabilité des données du stream

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Starting Blocks

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Lancée en 2013 pour faciliter le transfert de playlists entre plateformes de streaming, Soundiiz développe aujourd’hui un véritable service pour faciliter la portabilité des données d’usages de la musique à la demande. Entretien avec les cofondateurs de la startup, Thomas Magnano et Benoit Herbreteau.

Soundiiz, la portabilité des données du stream À mi-mois, on lève la tête du guidon et on s’intéresse à l’innovation. Starting Blocks c’est des entreprises, des activités innovantes, et celles et ceux qui les font ! Et tout ça, dans la musique !




Le streaming musical est en pleine croissance en Europe et dans le monde (+23,2 % selon le Snep entre 2018 et 2017 pour le marché français, +41,1% mesuré dans le monde par l’IFPI Global Music Report 2018). Après une décennie de crise, le marché de la musique repart dynamisé par les effets conjugués des usages digitaux de la musique à la demande et par les sorties de nouvelles interfaces d’écoute : ordinateurs, smartphones, montres, télévisions, enceintes… et bientôt les voitures connectées. En un peu plus de 10 ans, des startups se sont imposées sur ce nouveau marché du streaming, comme les pure players Spotify, Deezer, Pandora, Qobuz, Tidal ou encore Napster, et déjà voici ce même marché investi par les géants du web que ce soit en Occident ou en Asie (Google/Youtube, Apple, Amazon, Tencent…). Vastes catalogues généralistes ou sélections plus affinées sur abonnement, éditorial, playlists et recommandations sont les principaux ingrédients qui ont fait basculé les bibliothèques musicales dans le nouveau monde, celui des usages.

Dans ce marché en développement, l’heure n’est toujours pas à la rentabilité des modèles, mais bien à la conquête d’utilisateurs par millions. Les plateformes de streaming se concurrencent ainsi sur plusieurs fronts. En termes de catalogues tout d’abord où la mise à disposition de musiques spécialisées pour le jeune public ou dans certaines esthétiques, les sorties exclusives et la qualité sonore demeurent des atouts. Géographique ensuite car chaque territoire a ses spécificités en terme d’infrastructures, de langues, de goûts, de consentement à payer… Les interfaces jouent un rôle de premier ordre car c’est avec elles que les utilisateurs parcourront le service, parfois même sans se poser de question sur ce qui les aura conduit dans une session d’écoute. Et enfin, en termes de recommandation musicale, la qualité de la curation humaine, les suggestions et autres personnalisations proposées grâce aux algorithmes deviennent des éléments forts de différenciation.

Simple et adaptée pour les utilisateurs, l’écoute de musique en streaming est en revanche complexe à gérer côté back office, plateformes et applications ingérant et analysant les données de leurs utilisateurs. Comment s’assurer que ses données d’usages du streaming (historiques, playlists, favoris) ne disparaîtront pas dans la chute d’un acteur ? Comment tester des offres de streaming lorsque l’on est déjà utilisateur d’un service ? Dit autrement, comment faciliter la mobilité des utilisateurs entre les plateformes de streaming pour accroitre la performance des offres ? Voici différentes questions auxquelles des acteurs comme Soundiiz apportent des solutions depuis quelques années. Leur réponse : la portabilité des données d’usage.


Un convertisseur de playlists pour les utilisateurs de streaming


« On a commencé à l’été 2012 à la fin de nos études et on a mis notre premier convertisseur de playlists de musique en ligne en janvier 2013 », se remémorent Thomas Magnano et Benoit Herbreteau. Les deux Nantais se sont rencontrés plus tôt en BTS puis ont préparé le même diplôme, un Bac +4 Concepteur/développeur informatique en alternance que l’ENI propose à Nantes. « On s’entendait bien au niveau « code » et au niveau des hobbies. On avait fait un serveur Minecraft à l’époque et on avait envie de faire quelque chose de plus gros, puis on s’est dit qu’on allait essayer dans la musique. L’idée de Soundiiz est arrivée suite à nos manipulations des API publiques de Deezer, Grooveshark et Youtube » (ndla, API pour interfaces de programmation d’applications, cf Lexique des termes Musictech).

Thomas et Benoit écoutent beaucoup de musique en streaming et avaient développé une fonctionnalité pour faire « matcher » des contenus d’un serveur de streaming à un autre, c’est-à-dire faire en sorte qu’un morceau ajouté sur la playlist A d’une plateforme A puisse être ajouté automatiquement ajoutée sur la playlist B de la plateforme B. « Du coup on s’est dit que potentiellement on pourrait faire matcher une playlist complète ». Avant que le projet ne s’enlise, ils décident de mettre l’outil en ligne. « Ça a vite pris ! ». Des usages tout d’abord puis des articles de blogs relaient l’information. Thomas et Benoit échangent avec les premiers utilisateurs et découvrent des problématiques complexes.

« On était contents d’avoir des utilisateurs, le soir quand on rentrait de notre alternance ». Leur diplôme en poche, les deux amis se font embaucher dans la même entreprise spécialisée dans la sécurité et poursuivent leur projet Soundiiz sur leur temps libre. Ils passeront ainsi plusieurs mois à corriger des bugs et à étoffer leur outil d’autres fonctionnalités.


L’« APIculture » pour développer les usages et les outils dans le streaming


« Au début on faisait les playlists pures, puis au fil du temps on a exploré davantage. Tout dépend de l’API à chaque fois. Certaines renvoient beaucoup de données, d’autres moins et suivant ce que l’on peut récupérer, on l’intègre à Soundiiz. Deezer permet d’accéder aux historiques d’écoutes par exemple. On a vite été capable d’en faire des playlists, comme les tops d’écoutes également ». Thomas et Benoit pratiquent ce que l’on pourrait appeler de l’« APIculture », c’est-à-dire de la création et de l’enrichissement d’applications en faisant dialoguer des systèmes d’information via ces API. En se connectant à ces interfaces, Soundiiz propose aux utilisateurs de manipuler leurs données et de faciliter leurs usages entre les plateformes de streaming.

Le marché du streaming est jeune et a déjà connu des succès ainsi que des échecs : Jiwa, Fnac Jukebox, Groove ou Grooveshark s’éloignent de nos souvenirs tandis que Spotify, Deezer, Apple Music ou Soundcloud nous sont devenus familiers. À chaque moment, Soundiiz a réussi à bénéficier des situations. Avant son lancement en 2015, Tidal les contacte pour s’associer et donner la possibilité aux utilisateurs de tester l’offre gratuite avec leurs données importées avec Soundiiz. « On en parle un peu moins, mais ils sont arrivés en mode "game changer", avec de gros effets de communication grâce aux artistes partenaires. Ça nous a fait un coup de pub monstrueux et a fait augmenter nos volumes ». Puis des services s’arrêtent tels que Rdio et Grooveshark à la fin de la même année. « Beaucoup de gens se sont rendu compte que leurs données pouvaient disparaître. Rdio nous a contactés et a indiqué Soundiiz pour aider ses utilisateurs à exporter les données avant sa mise off line. Toute cette année 2015 a été grosse en terme de trafic. C’est comme ça qu’on s’est rendu compte qu’il y avait des cas complexes, des gens qui avait beaucoup de données, des milliers de playlists, voire des milliers de tracks par playlists… » se souvient Thomas. « Certains ont même dit qu’on leur avait sauvé la vie », ajoute même Benoit. « Il fallait qu’on redéveloppe un code plus robuste ».


De la fonctionnalité à la startup


Au cours de l’été 2016, Thomas et Benoit redéveloppent l’outil et commencent à réfléchir à leur service. « On a tout fait tout seuls avec Thomas. Moi je gère tout le front end, design, UI et Thomas en back end (relations avec les plateformes, conversion…) », précise Benoit. En quelques mois, ils sortent une nouvelle version de Soundiiz en y intégrant tout d’abord des comptes utilisateurs qui seront bientôt obligatoires pour bénéficier du service. « C’était judicieux parce que ça permettait un accès plus simple à l’outil pour les utilisateurs récurrents. On pouvait conserver leurs historiques et leur éviter les reconnexions multiples ». Autour des comptes, Benoit redessine l’ensemble de l’interface, les parcours et l’apparence graphique. En parallèle, Thomas poursuit toujours l’exploration des API musicales. D’autres fonctionnalités viennent ainsi étoffer la conversion et le transfert de playlists entre les plateformes comme les exports en CSV, Excel ou sur Soundiiz (titres, artistes, albums). « Il y a des gens qui souhaitaient juste sauvegarder leurs playlists quelque part, ailleurs que sur une plateforme de streaming, être un peu indépendants ».

Jusque-là, les fondateurs finançaient leur outil sur fonds propres et avec les dons versés par les utilisateurs reconnaissants. « C’était des 2 ou 3 € généralement. Puis on a eu des dons plus importants de personnes qui estimaient que ce service rendu valait plus, plusieurs dizaines d’euros parfois », selon Thomas. Petit à petit, l’idée d’une entreprise fait son chemin. « Pendant nos années de CDI on se disait qu’on était bien mais qu’à côté on avait un gros projet Soundiiz qui recevait plusieurs milliers d’utilisateurs par jour dont certains étaient motivés pour payer ce service, des plateformes comme Tidal, Rdio, Deezer ou Napster qui nous mettaient en avant ou qui comprenaient bien notre outil. À un moment qu’est-ce qu’on avait à perdre ? On pouvait au moins construire une offre et un petit modèle économique ».
Les entrepreneurs envisagent leur startup à leur façon, en développant leur propre produit et le service aux utilisateurs, le tout sans lever des fonds ni bénéficier du moindre accompagnement. « On n’est pas à Paris, on est dans notre coin dans l’Ouest et on a voulu garder le contrôle de notre produit. Par chance, je ne pense pas que ça nous ait porté préjudice jusqu’à présent ». Une équipe de deux personnes donc, déjà propulsée sur un marché mondial en pleine croissance entre pure players et géants du web.


La montée en charge symbiotique de Soundiiz


En 2017, Soundiiz prépare la sortie de son offre premium. « Avec l’offre payante, on s’est dit qu’il fallait gérer les cas de figures complexes. L’interface était prévue pour accueillir des milliers de playlists, les données des playlists et la gestion des albums etc. On avait prévu large. En background, on avait de quoi faire un système générique en terme de gestion de plateforme, pour en supporter un maximum et que ce soit cohérent visuellement. Maintenant, on peut intégrer une nouvelle en 2 jours et la rendre compatible avec les autres ». L’accès freemium permet toujours de convertir ses playlists ainsi que d’autres services gratuits puis ils ont rassemblé d’autres fonctionnalités dans l’offre premium à partir de 3 €/mois : le transfert des données musicales (playlists et favoris), le stockage des données indépendamment d’un service de streaming, l’import export complet en fichier (CSV, text...), des outils de gestion de playlists et dernièrement la synchronisation quotidienne de playlists entre les plateformes… « C’est une fonctionnalité qui nous a été demandée par les curators de playlists qui justifie notre offre d’abonnement et qu’on a envie de pousser sur l’année à venir ». Ces curators, c’est-à-dire, celles et ceux qui par exemple éditent des playlists sur Spotify et les diffusent sur Deezer, Apple Music et consorts représenteraient déjà 25 % des utilisateurs de Soundiiz. Sans compter tous les utilisateurs de plusieurs plateformes qui peuvent ainsi profiter des découvertes des playlists de Deezer ou Spotify qu’ils écouteront en meilleure qualité sur Qobuz ou Tidal à la maison.
« On va davantage étudier les professionnels de la playlist qui gravitent entre les plateformes. À partir de leurs cas professionnels, on va élaborer des services et une offre B2B ». Les entrepreneurs imaginent même s’interfacer avec des applications telles Serato nouvellement connectée à Soundcloud et Tidal, ou encore Beatport qui a racheté Pulselocker, pour permettre aux DJ de mixer des morceaux streamés depuis les serveurs en cloud.

Soundiiz a atteint son premier million d’inscrits en novembre 2018, moins de 2 ans après la création des comptes et sans investir en communication. Leur premier marché se trouve aux États-Unis, notamment grâce à Tidal, suivi par l’Amérique latine. Puis vient après l’Europe avec la France en 5e position. « La fréquentation des certains pays augmentent dès que l’on ajoute des plateformes locales comme en Russie avec Yandex Music et Zvoog, ou encore parce qu’on a des relations spécifiques comme notre récent partenariat avec KKbox en Asie », justifie Thomas. La startup suit les développements des acteurs du streaming dont la tendance est de se propager sur les territoires comme Deezer et Spotify au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MENA) où Anghami est implanté depuis 2012. « Et bientôt Spotify en Inde…  », lance même Thomas qui a déjà connecté JioSaavn, une des deux plateformes leaders du sous-continent.

« Au début, on avait une vision plus simple de l’écosystème musical. Même s’il y avait moins de plateformes, on en connaissait moins parce qu’on ne s’était pas encore intéressé à l’Inde, à l’Amérique du Sud… On s’est concentrés sur les services que l’on connaissait ou que les gens nous demandaient puis lorsqu’on découvrait un nouveau service, on regardait s’il y avait une API publique sinon on le contactait. Et plus on avançait dans le nombre de services supportés, plus c’était facile de se présenter et de convaincre de l’intérêt de Soundiiz. On est sérieux, on est reconnus et on a des partenaires fidèles. Même ces plateformes ont tendance à nous ouvrir leur API privée, en signant un accord de non divulgation, accès limité à l’API, etc. ». Et c’est ainsi que Soundiiz « matche » aujourd’hui des données entre 29 plateformes, sur tous les continents.


La portabilité des données au service de la mobilité


À chaque mouvement d’acteurs, Soundiiz se positionne comme un facilitateur de la mobilité des utilisateurs grâce à la portabilité des données. La startup permet ainsi aux utilisateurs de tester les services avec leurs propres données. « Soit on voit avec les acteurs du marché si un partenariat est faisable, soit on conserve tout de même un bon référencement naturel. On se place bien sur des mots-clés de recherche pour qu’on nous découvre au bon moment. On va aussi investir pour des articles dans les magazines locaux, on a une notoriété, une solidité et une crédibilité pour le faire maintenant ». Et pour que les utilisateurs s’y retrouvent, Soundiiz indique sur son site quelles données peuvent être échangées entre chaque plateforme.

Soundiiz est un acteur agnostique permettant, grâce à la portabilité des données d’usage, de rendre les campagnes des opérateurs de streaming plus performantes. La rétention sur un fournisseur de service tend ainsi à se réduire à l’instar de la téléphonie mobile grâce au Relevé d’Identité Opérateur (RIO) qui recense les numéros de téléphone. « On a fait des millions de transferts de playlists. Avec l’export et l’import de données, on a animé le marché en général en permettant aux acteurs de streaming de faire valoir leurs offres de services à tous les utilisateurs, pas seulement à ceux qui n’auraient pas encore de compte sur tel ou tel autre opérateur ».

De par son positionnement sur le marché, Soundiiz bénéficie enfin d’un point de vue exceptionnel : « il y a un réel intérêt pour les plateformes de streaming de proposer des solutions d’importation, de faire tester leurs offres avec les données utilisateurs et à l’inverse elles n’ont pas intérêt à retenir des utilisateurs. On le voit dans nos statistiques : beaucoup d’utilisateurs migrent sur d’autres plateformes et beaucoup reviennent aussi. On a été spectateurs de la bataille des exclusivités d’artistes en observant les flux quotidiens sur notre plateforme, les pics de migration. Puis on a vu des utilisateurs revenir les exclus passées. On est aux premières loges pour observer ces flux. Les gens veulent tester et comparer des offres ». Et avec le déploiement des nouvelles interfaces d’objets connectés, ce besoin de portabilité des données de streaming devrait lui aussi se répandre.




Bonus Track MusicTech : Un nouvel aventurier des métadonnées musicales


Soundiiz opère des fonctions de dialogue de données « utilisateurs » entre 29 plateformes de streaming sur tous les continents. Au cours de son parcours, la startup nantaise a exploré les API publiques et privées avec lesquelles elle entretient de bonnes relations. Dans cet univers concurrentiel, les plateformes dialoguent aussi via leurs partenaires communs. « Il y a des disparités d’une plateforme de streaming à une autre, souvent dans la manière de présenter la data. Certaines sont assez complètes sur leurs données, le contenu de leur playlist, sur la définition d’une piste, d’un titre ou d’un artiste, d’un album pris en compte, l’ISRC et l’UPC… tous les services de streaming ont plus ou moins ces données. Quand on propose le matching on explique que ce n’est pas de la magie, c’est une affaire de metadata. Donc plus elles en proposent pour définir une track, mieux c’est. Ce ne sont pas n’importe quelles metadata, on identifie les data communes avec les autres plateformes. Parfois, certaines découvrent qu’elles les possèdent mais qu’elles ne les mettaient pas en accès sur l’API par manque d’intérêt. Nous, on a cette vision du marché, on connaît les données utiles pour matcher au maximum. Au niveau du naming par exemple, on a encore beaucoup de questions : le featuring entre artistes, les multiples versions d’albums (versions live, remasterisée, acoustique). On essaie de voir entre les plateformes comment ces données pourraient être uniformisées et on partage notre expérience ». Au moment de la publication de cet article, Soundiiz ne collaborait pas encore avec les instances de normalisation des métadonnées musicales (DDEX, MusicBrainz…).

Soundiiz a servi plus d’un million d’utilisateurs qui ont transféré plusieurs millions de playlists. La startup tente d’améliorer ses services de portabilité et de gestion des données en fonction des données rendues disponibles sur les API des plateformes de streaming. Après 5 ans de développement, les fondateurs identifient une fonctionnalité importante : « pour améliorer les usages, on aimerait transférer l’historique d’écoute d’une plateforme à une autre sans le convertir en playlist. Rien ne vaut ce qu’un utilisateur a effectivement écouté ces dernières semaines et derniers mois. C’est sa tendance personnelle. C’est un futur de Soundiiz à construire avec les plateformes. Mais au préalable, il faudrait définir quelles sont les données personnelles de l’utilisateur, est-ce que cet historique peut être considérée comme sa création ? ». Question à laquelle il faudrait répondre en tenant en compte du RGPD.

D’autres aventuriers à retrouver dans les "Expérimentations et business des métadonnées musicales".


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