Quelle place est faite aux femmes dans les musiques actuelles ?

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Interviews

Celle qu’on leur laisse ou celle qu’elles prennent ? Claude Guyot est directrice du Fair, Hanieh Hadizadeh, chef de projet en label, Frédérique de Almeida est manager, Claire Deligny, Rockeuse professionnelle, Rachel Cordier est administratrice, Marc Chonier est attaché de presse et chanteur, Céline Frezza artiste et technicienne, Marie-Christine Blais est journaliste à Montréal et Marie Buscatto est sociologue. Florilège des réponses.



Claude Guyot,

Directrice du Fair

Quelle place est faite aux femmes dans les musiques actuelles (...)
"Moins d’ego, plus de boulot !"


Hanieh Hadizadeh

chef de projet dans les labels Cantos / Frochot music

Hanieh Hadizadeh
« Le thème de la fête de la musique cette année, au même titre que la journée de la femme et autres manifestations et festivals qui entendent mettre les femmes à l’honneur me déplaisent particulièrement. Même si je ne doute pas qu’elles partent d’une bonne intention, ces initiatives et ces études différentialistes participent du problème. À leur image, vous posez l’énoncé "women at work", donc désignez une sous-catégorie. On essaie toujours de ramener les débats sur ce que les femmes (de par des qualités intrinsèques sans doute !) amènent en plus ou non par rapport aux hommes. L’inégalité commence là !
La bonne question à mon sens aurait été : "pourquoi n’avons-nous toujours pas atteint la parité dans le milieu du disque, que ce soit du coté de la création artistique (producteurs, réalisateurs et meme instrumentistes hormis chanteuses) tout comme côté industrie du disque ? L’artiste en avance sur son temps serait-il un mythe ?
Il serait toutefois intéressant de lire des études statistiques comparatives entre les musiques actuelles à d’autres secteurs d’activités et ainsi voir si l’on est représentatifs ou non des inégalités hommes femmes qui sous-tendent encore malheureusement notre société. »


Frédérique de Almeida

manager de Alister et Orwell

Frédérique de Almeida
« Le manager est une sorte de bouclier qui s’en prend de tous les côtés. C’est d’autant plus dur dans ce milieu quand on est une fille, même s’il y a de plus en plus de "manageuses". Ce qui nous oblige à en faire deux fois plus pour être crédible. Du coup on anticipe, au final ça peut faire gagner du temps... Il y a quelques années de cela, quand j’arrivais avec un groupe dans les salles de concert, systématiquement on me demandait "c’est toi la chanteuse ?" Ce à quoi je répondais toujours : "non, moi je suis manager, la chanteuse c’est lui !" »


Claire Deligny

Rockeuse professionnelle

Claire Deligny
« En général, quand on recherche un guitariste ou un bassiste, on ne m’appelle pas, il n’y a pas vraiment concurrence. On m’appelle plutôt quand on recherche une guitariste ou une bassiste, et alors j’ai beaucoup de chances d’avoir le job, car il y a moins de concurrence que chez les hommes. Peut-être de par les instruments que je pratique, il me semble qu’on me considère plus comme une femme qui est musicienne que comme un musicien de sexe féminin, ce qui a deux conséquences opposées : d’une part, une reconnaissance plus personnelle que professionnelle, ce qui peut être rabaissant ; d’autre part, une admiration de la femme qui fait un métier d’homme, ce qui peut être valorisant mais à double tranchant : on peut trouver que vous jouez bien "pour une femme". Donc d’un côté, la musicienne bénéficie d’un capital sympathie qui peut l’aider à obtenir un job, d’un autre côté elle doit faire ses preuves plus qu’un homme pour être considérée en tant qu’instrumentiste.
Pour ma part, étant aussi chanteuse, le fait que je puisse faire des choeurs féminins en plus de l’instrument joue en ma faveur. En effet je constate que mon côté trois-en-un me profite en ces temps de crise, il m’est arrivé de prendre les places à la fois d’un bassiste homme, d’un guitariste homme et d’une choriste dans une formule plus économique, sans compter l’aspect vendeur d’une femme sur scène.
Il est à noter que je ne travaille presque jamais en studio. En outre la vision de la musicienne par les autres musiciens est complexe, c’est un mélange de galanterie et de machisme : on ne vous laisse pas porter votre instrument, mais on ne vous laissera pas conduire le camion ; on vous demandera d’être en robe mais aussi de jouer le guitar hero, ce qui est typiquement masculin. Pour ma part, je ne suis cependant pas partisane des groupes de filles, des festivals de filles, je trouve le girl power aussi sectaire que peut l’être le machisme, comme si les filles avaient besoin d’être dissociées des hommes pour être légitimes.
Dans mon projet personnel en tant que front woman, le fait cette fois d’être musicienne en plus d’être chanteuse est aussi un plus par rapport aux simples chanteuses, souvent dénigrées par les musiciens. Aux yeux du public, avec ma basse ou ma guitare, je donne l’image d’une femme forte, une rockeuse, avec ce que ça comporte de masculin, ce qui donne un décalage intéressant : peut-être ce contraste met-il en valeur le sens de mes chansons et ce qu’il contient de sensibilité féminine.
Etre une musicienne -jouant d’un instrument d’homme- accomplie, c’est savoir s’affirmer tout en restant femme. »


Rachel Cordier

Administratrice de l’Astrolabe

Rachel Cordier

Avec cette question de la place des femmes dans les musiques actuelles, nous sommes au cœur d’un système de pensée qui a la dent dure. Se demander ce que les femmes apportent ou permettent de construire c’est partir du postulat qu’il y aurait une différence fondamentale, voire intrinsèque, dans les capacités professionnelles des hommes et des femmes. Pourtant, désormais, nous pouvons, à la lumière des progrès de la science, sortir de cette vision digne de l’ère qui a précédé le droit de vote des femmes et poser le principe qu’une femme n’apporte ou ne construit pas plus ou pas moins que les hommes. Chacun ou chacune fait en fonction de ses qualités personnelles, de ses compétences professionnelles. Une femme ne sera pas plus intrinsèquement conciliatrice ou diplomate qu’un homme. Une femme, un homme peuvent être compétents ou non, sensibles ou non, etc.
Je ne crois pas à la dichotomie qui pourrait faire croire qu’il y a des postures, des comportements spécifiques induits par notre nature génétique.

En revanche, il est évident qu’à compétence ou caractère égal, les parcours professionnels seront bien différents. On peut en déduire les qualités différentes qu’elles auront été obligées d’acquérir pour accéder aux mêmes fonctions qu’un homme. Il est alors davantage question de la place qui est laissée aux femmes. Dans quelle mesure la place des femmes n’est pas celle qu’elles se font mais bien celles qu’on leur laisse.
Autant l’administratif, la comptabilité, la communication sont des métiers qui se sont féminisés dans nos salles, autant il est encore peu de femmes qui s’accaparent les questions "politiques" au sens de ce qui concerne la "vie de la cité", les "affaire publiques".

Peu de femmes aujourd’hui sont en position de faire entendre leur voix sur des questions éminemment masculines, elles sont peu présidentes mais beaucoup trésorières, peu directrices mais beaucoup chargées de communication.
Ce constat trouve certainement ses origines dans l’éducation, l’histoire des rôles dévolus depuis la nuit des temps à l’un et l’autre sexe, mais aussi dans la manière dont les femmes se perçoivent et se projettent. Pour une femme qui affichera sa volonté de penser et de participer aux débats dont on dira très facilement qu’elle est pétrie d’ambition, voire de prétention (quand on dira d’un homme qu’il est intelligent et malin), combien de femmes ont intégré inconsciemment dès leur plus jeune âge le point de vue masculin selon lequel ce n’est ni leur place, ni leur rôle ?

Les sujets stratégiques et politiques sont autant de matières que les hommes se réservent et que de toutes façons les femmes ne leur disputent pas ou peu.
Les femmes ont moins le plaisir de la compétition et, dans des combats perdus d’avance, elles ne se soumettent que rarement à la sélection d’un vote dans la mesure où le scrutin ira plus naturellement vers le candidat masculin. Si l’on voit encore souvent des femmes derrière des hommes, des femmes derrière des directeurs, des secrétaires nationaux, très peu ont le poids ou la légitimité pour les interlocuteurs institutionnels de porter une pensée, une réflexion, une parole au-delà des réunions de leur équipe.

Les femmes ne sont pas des hommes différents et pourtant les hommes ont tendance à le penser et à en tirer des conclusions parfois bienveillantes souvent condescendantes et toujours discriminantes. La femme peut aussi devenir son pire ennemi tant elle est persuadée par le discours dominant que sa nature différente l’empêche d’accéder à des fonctions dans lesquelles pourtant elle pourrait légitimement être un homme comme les autres.


Marc Chonier

Attaché de presse (poids mi-lourd), chanteur en devenir

Marc Chonier
Quand j’ai commencé ce métier, les 5 premières années j’ai été l’assistant de trois femmes dans trois structures différentes. Malgré tout j’ai remarqué ces dernières années la présence un peu plus de fortes d’hommes attachés de presse aussi bien dans les musiques actuelles, que dans le jazz ou les musiques du monde.
Pour être simple, je n’ai jamais ressenti de problèmes ou de gênes à être un homme dans un milieu "dit" principalement féminin. Et il ne me semble pas qu’il y ait eu un jugement extérieur sur cette position aussi bien de mon entourage, que des femmes exerçant ce métier. Certains clichés ont la vie dure : les femmes sont faites pour les métiers de communication, les hommes pour diriger. Heureusement le milieu de la culture prouve souvent le contraire, des femmes se retrouvant souvent à la tête de structures (scènes, sociétés civiles, etc.).


Céline Frezza

R ;zatz et L’enfant du studio de Jarring Effects

Je pense qu’il y a toute la place possible pour une femme dans les musiques dites actuelles. Pour moi, si nous sommes si peu nombreuses, aujourd’hui encore, c’est surtout à cause du rapport des femmes aux technologies, de notre éducation face à la technique. Dès notre plus jeune âge on nous fait comprendre que pour nous ce sont les lettres et la poésie, et qu’aux hommes sont réservés les domaines des techniques et de la science. Les musiques actuelles se font beaucoup par des machines, celles ci s’apprennent par un apprentissage technique, ce qui en freine plus d’une. Ce qui fait qu’il y a beaucoup de femmes derrière un micro, un violon, une guitare, etc. mais finalement moins derrière un ordi, comme si les instruments de musique étaient sexuellement déterminés.
Enfin, de mon expérience personnelle l’accueil d’une femme derrière un ordinateur ou une console est toujours bon,même si parfois il est un peu condescendant, en tant que technicienne, je pense que j’ai sûrement plus de choses à prouver qu’un homme, ce que je ressens moins en tant que musicienne : cela rejoint ce que je disais plus haut (une femme à la technique, c’est étrange et pas forcément compétent, par contre à l’expression sensible...).
Donc, pour moi c’est à nous de dépasser les carcans de notre éducation pour nous sentir à l’aise et faire notre place dans tous les domaines, je pense que les hommes sont prêts, ou forçons-les à l’être !
Enfin, chaque être humain, homme ou femme, apporte quelque chose à la création musicale, tant qu’il le fait avec sincérité, nous portons notre histoire et nos expériences, et peut-être en tant que femme cela diffère, je ne sais pas. N’ayant jamais été un homme, je ne peux savoir si j’aurais fait les choses autrement... J’essaie par mon travail de donner confiance aux femmes qui se lancent sur un ordi ou des machines, n’ayons pas de complexes et exprimons nous.

www.myspace.com/rzatz
www.jarringeffects.net/jfxstudio


Marie-Christine Blais

journaliste à La Presse, Montréal

Marie-Christine Blais
Au Québec, actuellement, on assiste à une petite explosion d’auteures-compositeures-interprètes (notez la féminisation des termes, que nous utilisons dans les médias québécois) et surtout de musiciennes : on n’est pas loin de la masse critique nécessaire pour que la question du sexe de l’artiste ne se pose plus vraiment. Et dans le cas précis de Cœur de pirate et Ariane Moffatt, personne ne se demande si elles ont ou non leur place dans la musique, elles y sont, et voilà tout. Ariane Moffatt est pour beaucoup dans cette transformation : musicienne aguerrie, elle n’a pas froid aux yeux et éprouve un plaisir communicatif à jouer du piano, de la guitare, de la batterie, au point que plusieurs jeunes (filles ou garçons) ont envie de s’y mettre eux aussi.

Quelques noms que tout le monde connaît ici et qui sont là pour y rester, sans qu’elles semblent devoir se battre plus qu’un artiste masculin : Mara Tremblay, Catherine Leduc du duo Tricot Machine, Florence K, Marie-Mai, Betty Bonifassi (de Beast), Pascale Picard, Stéphanie Lapointe et compagnie (elles remplissent toutes leurs salles, d’ailleurs, d’un public des deux sexes). C’est vrai également pour certaines des artistes plus âgées : Marjo fait un malheur avec sa tournée, actuellement. Elle a conçu un spectacle où des hommes chanteurs viennent chanter en duo avec elle certaines des chansons les plus populaires écrites par Marjo elle-même. Disons simplement que c’est Marjo qui mène. Quant à Diane Dufresne, elle est parmi les artistes de tout sexe (?) à attirer des dizaines de milliers de personnes à ses spectacles, comme elle l’a récemment fait aux dernières FrancoFolies de Montréal.

Du côté des musiciennes, Mélissa Lavergne (percussions), Marie-José Frigon (saxophoniste) , Marie-Ève Roy (guitare, chant, piano pour le groupe Vulgaires Machins), Marie-Annick Lépine (violon, piano, accordéon, voix, arrangements pour les Cowboys fringants) sont connues par leur nom, tant elles occupent désormais une place bien en vue. L’émission télé Belle et Bum, consacrée à la musique (télédiffusée à Télé-Québec), y a été pour beaucoup : il y a quasi autant de musiciens que de musiciennes dans le « house band » (excellent) de l’émission, depuis ses débuts en 2003.

Du côté interprètes, les femmes y sont toujours importantes, mais les hommes interprètes ont également la cote, ces temps-ci (ce sont mêmes eux qui squattent les premières positions des palmarès interprètes pour le moment). Isabelle Boulay et Marie-Élaine Thibert demeurent des valeurs absolues.

Ce qui est de plus particulièrement frappant et réjouissant ? C’est qu’il y a des femmes présentes dans tous les genres musicaux, actuellement, du plus « champ gauche » (Émilie Proulx, Ève Cournoyer, La Patère Rose) au plus populaire (Isabelle Boulay, Ginette Reno, Céline Dion).

À tout hasard, je vous joins un dossier que j’avais fait sur la question il y a trois ans.


Marie Buscatto

Chercheure en sociologie de l’art

Le monde du jazz est un monde professionnel traversé de nombreuses incertitudes, tensions et instabilités. Si la construction d’une position de leader légitime d’un groupe est difficile à construire pour tous et toutes, elle l’est plus encore pour les femmes. Leur grand pouvoir de séduction, la force des stéréotypes genrés, contraires à l’exercice de l’autorité, leur rendent la vie plus dure encore que pour les hommes.
Or, confrontées à ces difficultés propres à leur position de femmes dans un monde d’hommes, celles qui exercent le leadership ‘quand même’, qui ne s’évadent pas vers d’autres mondes artistiques, mobilisent des ressources qui leur permettent en partie de transgresser cette réalité sociale. Elles apprennent à fermer la séduction afin d’éviter les expériences malheureuses. Elles créent des situations musicales stables et durables protégées au mieux des risques inhérents à leur position féminine.
[...] Pour terminer, le fort intérêt des producteurs, des critiques et du public pour ces femmes jugées très ‘séduisantes’ ou ‘exceptionnelles’ est encore un levier pour jouer leur musique en leur donnant accès à des ressources spécifiques.
Mais ces stratégies de transgression sont en fait des tactiques réservées à des femmes exceptionnelles, musicalement, humainement et socialement, qui, fortes d’une réputation musicale très élevée, réussissent ainsi à créer ‘quand même’ sans jamais transformer les règles du jeu professionnel de ce monde très masculin [1]. Si les hommes de même niveau
de réputation traversent des périodes difficiles, pour des raisons aussi bien musicales — un échec musical ou une difficulté à se renouveler — que ‘psychologiques’ — un passage à vide, une perte de confiance, un usage abusif de drogues ou d’alcool, une dépression — [2], sur la longue durée ces difficultés ne se traduisent guère par un retrait définitif du monde du
jazz ou une limitation de leur réussite en jazz.
Pour les femmes, les réalités sont bien différentes. Soit elles quittent le jazz par lassitude ou par nécessité, soit elles sont limitées dans leur aptitude à construire des relations de travail complices, à participer à des occasions de jeu moins protégées, à travailler sur le territoire français. [...] Fatiguées aussi bien des conventions masculines définissant l’interaction musicale que de leurs plus grandes difficultés à s’insérer dans un réseau social efficace, elles tendent à s’éloigner du jazz vers des mondes de l’art ou des pays plus accueillants. Si changement il y a dans les années à venir dans le sens d’une plus grande féminisation du jazz, on peut imaginer qu’il s’appuiera plutôt sur le développement de comportements actifs et favorables de certains acteurs du jazz affligés du caractère discriminatoire de leur monde que révèle la faible présence des femmes instrumentistes dans le jazz. Cette question, régulièrement traitée dans les médias, dérange des musiciens et des critiques de jazz qui se définissent comme des gens ouverts, tolérants et méritocratiques. Une entrée plus forte des femmes dans ce monde professionnel peut aussi tenir aux transformations fondamentales des rapports sociaux de sexe à l’œuvre dans notre société qui porteront peut-être une entrée plus forte des femmes instrumentistes dans les écoles de jazz réputées et dans les lieux du jazz, rendant alors leur présence plus ‘naturelle’.
Extrait de l’article Leader au féminin ? Variations autour du jazz.

Propos recueillis par Jean-Noël Bigotti

[1(Kanter 1993 [1977])

[2(Buscatto 2004)


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