Quatre questions à des acteurs impliqués dans la gestion sonore

Publié le mardi 5 décembre 2006

Interview

Beaucoup de bruit pour rien ? Pas vraiment. Nous avons posé quatre questions à des membres de la filière pour recueillir leur avis sur l’évolution du "bruit", leur vision du problème et leurs préconisations. Soyez tout ouïe !


Simon Codet-Boisse est directeur du Confort moderne et président de Agi-son
Julien Bassouls est président de liFe liVe
Jean-Pierre Morgand est artiste et président de Musi14, association de défense des lieux de proximité.
Marianne Waquier est administratrice de Smom
Christian Coqblin est conseiller technique au CNV

Irmactu : dans l’exercice de vos activités musicales, avez-vous déjà été gêné(e) par le "bruit" ?

Simon Codet-Boisse : je n’en ai pas le souvenir. C’est plutôt moi qui ai dû occasionner de la gêne.
Julien Bassouls : oui, le bruit des moteurs, des ordinateurs, des autos, des gens qui parlent fort (et souvent pour dire un truc que j’ai pensé il y a des années et qui, indigne d’intérêt, fut oublié par mon cortex), mais jamais des musiciens ou des concerts.
Christian Coqblin : par le bruit parfois, par la musique très rarement, sauf quand c’est celle des autres et qu’elle devient du bruit.
Jean-Pierre Morgand : oui, le bruit d’un tas de camions ou voitures particulières qui adorent laisser tourner leur moteur inutilement en bas de chez moi pendant de très longues minutes. Ce ballet incessant d’une trentaine de véhicules par jour nous tape sur les nerfs et en plus couvre la musique...
Marianne Waquier : tout dépend où nous situons la gêne et à quel degré d’intolérance elle se situe.
Mais si nous prenons l’exemple de concert de musiques amplifiées, il peut arriver que le niveau sonore soit trop élevé considérant les mauvaises conditions acoustiques (conditions acoustiques de la salle, qualité du matériel et du travail du sonorisateur...), gênes qui peuvent être évitées avec un meilleur travail et sans abaissement du niveau sonore général.
Quant au bruit environnant de notre lieu de travail, celui-ci est fatiguant mais il ne dépasse pas les 80db aux moments les plus bruyants.

I : Depuis 1998, qu’est-ce que représente professionnellement pour vous l’application du décret bruit ?

Simon Codet-Boisse : directement, la perte d’un espace de diffusion au Confort Moderne pour non-conformité au décret. Plus globalement, le dernier élément qui a précipité le processus de disparition des petits lieux de diffusion de musique vivante, les premières scènes essentielles aux jeunes artistes, scènes bien souvent incapables de s’adapter aux effets liés à la professionnalisation du secteur et à la pression immobilière.
Le décret a aussi très certainement participé à une prise de conscience croissante des risques auditifs liés à la pratique musicale.
Julien Bassouls : je suis très actif comme producteur de plusieurs façons, comme faire de la pédagogie permanente vers les musiciens, les techniciens et le public pour un meilleur son. Mais aussi, déjà avant la loi et ses explications ou répressions, pour une application rationnelle de cette contrainte nécessaire.
Jean-Pierre Morgand : le plus grave c’est son incidence sur la diversité musicale. Beaucoup de courants musicaux sont écartés.
Le rock sous toutes ses formes bien sûr, mais aussi le reggae, les musiques du monde, le trip hop, le hip hop, le jazz...
Je ne suis pas certain que l’on puisse réduire la musique à guitare/voix.
[...] Je crois qu’on s’habitue à une camisole culturelle et c’est grave.
On ne doit absolument pas accepter que la musique soit traitée de bruit.
C’est la base déterminante. J’ai fini par comprendre cela.
Tout vient d’une certaine éducation [...] Tant qu’on apprendra à l’école que le tamtam, la guitare électrique ou la musique assistée par ordinateur ne sont pas de la culture, on aura des lois et des comportements "à la con".
Marianne Waquier : pour nous aux studios Smom, comme pour les lieux de travail d’une manière générale, cette application n’intervient pas dans notre fonctionnement car les groupes sont eux mêmes acteurs de la gestion de leur niveau sonore, par contre dans l’activité de producteur de spectacles, nous sommes contraints de respecter les 105dBmaximum autorisés.
Christian Coqblin : une augmentation, toutefois légère au regard du courrier du Fonds de Soutien [1] adressé à tous ses adhérents, du nombre de dossiers de demande d’aide concernant la "mise en conformité" au décret de 98.
Par contre, une augmentation du nombre d’appels pour infos concernant les procédures à mettre en place pour être conforme.
Le Fonds de Soutien avait d’ailleurs fait réaliser une étude sur les limiteurs disponibles sur le marché, portant entre autres sur leurs qualités électro-acoustiques ainsi que sur leur ergonomie.

I : Votre opinion face à la révision en cours du décret ?

Simon Codet-Boisse : résolument opposé à la logique de durcissement aveugle qui anime les pouvoirs publics. C’est pour moi une courte vue qui ne fera que marginaliser des pratiques dès lors incontrôlables du point de vue sanitaire et environnemental. La résolution de la problématique tient beaucoup plus dans un immense effort d’accompagnement des professionnels, d’éducation des enfants et des adolescents et de formation initiale et continue.
Julien Bassouls : c’est très dommage de réviser avant même d’évaluer les effets des efforts que la profession a fait. Cela discrédite la démarche ministérielle et nous donne à penser qu’une fois de plus, on aurait dû "s’en foutre"…
Nos effort ne sont pas récompensés par des gens qui ne connaissent rien du métier. C’est insultant, rageant et décourageant. On a fait un boulot formidable.
Christian Coqblin : peu d’infos circulent officiellement au sein du CNV, ce qui est dommage, mais l’annonce du maintien des 105 dB(A) et la suppression du 120 dB crête sont des points positifs. Il est également cité des contraintes d’émergence spectrale liées à la diffusion musicale plus importantes que précédemment, mais qui collent plus à la réalité des valeurs à prendre en compte pour ne pas avoir de problèmes de voisinage. Les acousticiens sérieux procédaient déjà de cette manière, même si le décret ne les y contraignait pas.
Jean-Pierre Morgand : j’ai entendu que ça va être pire et c’est tout.
Je dirais que les lieux doivent aussi faire des efforts.
Souvent c’est 8 000 € dans le bar 15 000 € dans la déco et zéro € dans le son ou l’insonorisation.
Marianne Waquier : le plus marquant à nos yeux, reste que cette révision intervient sans concertation préalable des acteurs concernés, ni transparence des motivations de cette mesure.
Ce qui est proposé, risque (avec le raccourcissement du temps des mesures sonores) tout comme le précise Agi-Son, d’avoir un effet global d’une baisse supplémentaire de tolérance du niveau sonore.
Du coup, certains lieux mal insonorisés, risquent d’avoir des problèmes de gestion de leur activité, voire de leur survie à terme.

I : Des préconisations pour trouver un juste milieu ?

Simon Codet-Boisse :
- Combattre les amalgames et les a priori encore trop souvent présents autour de la table de négociation : ceci nuit à la mutuelle compréhension des intérêts des uns et des autres, des riverains aux victimes, en passant par les "faiseurs" de bruit que nous sommes.
- Avoir de l’imagination et par exemple s’inspirer des exemples progressistes étrangers : la Suisse, au-delà d’un premier abord très rigoriste, étonne de par son audace et ses expérimentations.
- Distinguer une bonne fois pour toute la musique vivante de la musique enregistrée quant à l’application de la règlementation en matière de gestion sonore.
- Accompagner fiscalement la mise en application de la future règlementation.
- Lancer des programmes d’éducation au sonore à l’école.

Jean-Pierre Morgand : toutes les musiques doivent avoir droit de cité dans la cité.
L’activité musicale est une activité économique comme une autre.
Son niveau sonore n’est pas pire qu’une autre activité.
Ce ne sont pas deux voisins qui décident de fermer un quartier. Car ce ne sont pas deux voisins qui décident de fermer une gare.
Même si certains essayent.
Je crois qu’on est trop mou et qu’avec certains "abrutis", c’est une vraie guerre culturelle.
Je ne suis pas sûr qu’il y ait de juste milieu quand on parle d’atteinte à la liberté d’expression.

Christian Coqblin :

- Que l’on cesse d’accuser les décibels de maux dont ils ne sont pas responsables.
- Qu’une fois les valeurs d’émergence fixées, leur mode de mesurage prenne bien en compte l’exercice de l’activité (à quoi servirait un compteur de vitesse sur un véhicule si son indication est systématiquement erronée ?).
- Qu’une tolérance, certes probablement difficile à définir, soit établie pour les activités s’installant dans des secteurs d’animation nocturne.

Julien Bassouls : insister sur les démarche pros et syndicales du type Agi-son en leur donnant plus de moyens et d’écoute. C’est avec les métiers du spectacles qu’il faut travailler.
Marianne Waquier : dans la recherche d’un résultat le moins "injuste" ou disproportionné possible, il serait souhaitable de procéder à un état des lieux global sur les pratiques pour que les ajustements à l’étude sur ce décret aboutissent à une réelle amélioration qualitative des pratiques en passant par la protection des usagers.
Il serait également souhaitable qu’une ligne budgétaire apparaisse simultanément à la loi, afin de permettre aux structures les plus fragiles, d’avoir les moyens financiers de la respecter.

Propos recueillis par Jean-Noà« l Bigotti

[1devenu le CNV en 2002


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