Plus vite, plus haut, plus fort… moins risqué ?

Publié le mardi 1er mars 2011

Interviews

Plusieurs consultants sécurité, formateurs, directeurs techniques et régisseurs de tournée nous ont fait part de leur expérience et nous ont permis de porter un regard nuancé sur les évolutions en matière de prévention de risques.
- Yann Métayer,
- Patrice Morel,
- Yann Titelein,
- Jean-Pierre Gégauff,
- Agathe Monchoux et
- Marion Joly
répondent à nos questions.


Yann Métayer

Consultant/formateur, Baya et Artek

De par votre expérience dans de nombreux festivals et structures, quels sont les principaux risques encourus dans le spectacle, notamment en musiques actuelles ?

Les principaux risques encourus, sont de plusieurs ordres :
- Tout d’abord les risques pour le public. En fonction du site envisagé, salle de spectacles, plein air, chapiteau, site industriel, etc., les niveaux de risques ne sont absolument pas les mêmes. Dans un espace fermé le risque essentiel est lié à l’incendie, alors qu’en plein air et dans les grandes salles, le risque essentiel est plutôt le mouvement de foule.
- Ensuite les risques pour les salariés. Dans ce domaine, nous avons encore de gros progrès à faire, pour les montages et démontages, aussi bien en matière de travail en hauteur, que de levage ou de manutention du matériel.
- Je n’oublie pas, bien sûr, les risques liés aux artistes. Que ce soit pour eux-mêmes ou pour le public, par exemple une chute de hauteur d’un praticable ou de la scène, ou un effondrement d’une partie de celle-ci, suite à un envahissement d’une partie du plateau par le public.
- Enfin, il ne faut pas perdre de vue les risques auditifs ou liés à la consommation d’alcool, ou de drogue, aussi bien du côté technique ou artistique.

Quelles sont les principales questions à se poser lorsqu’on organise un événement ? Quels conseils donneriez-vous aux organisateurs de concerts ?
C’est un vaste sujet. C’est toujours extrêmement délicat de répondre en quelques mots à une question aussi complexe que celle-ci.
Peut-être que le premier conseil serait de se former. Dans ce domaine, l’obligation a été faite à l’exploitant du lieu de spectacles, pour obtenir la licence correspondante, de suivre une formation à la sécurité de 35 heures, couvrant tous les secteurs des risques, aussi bien pour le public que pour les salariés. Si j’ai bien un regret, c’est que le ministère de la Culture n’a pas été jusqu’au bout de son raisonnement dans ce domaine. Lorsque cette formation a été mise en place, il était question d’en prévoir une autre pour l’organisateur et le producteur du spectacle. Celle-ci n’a jamais vu le jour. C’est pourquoi je recommande à tous les organisateurs et producteurs de suivre celle d’exploitant de lieux de spectacles, ce qui leur permettra d’avoir une vision globale, de la situation juridique, dans laquelle il se trouve, en organisant un événement.
Le deuxième conseil, ce serait de bien s’entourer. Un organisateur est le chef d’orchestre d’une manifestation pour laquelle il va avoir besoin de savoir jouer de plusieurs instruments : la commercialisation, la communication, le budget, l’accueil des artistes, l’accueil du public, la technique, la sécurité du public, la sûreté du public, la prévention des risques pour les salariés, etc. Personnellement, je ne connais aucun organisateur qui soit compétent dans l’ensemble des domaines. Cela ne lui viendrait pas à l’esprit de ne pas s’entourer d’une société de sûreté privée, pour assurer l’accueil du public et la sûreté de l’artiste. C’est tout de même étonnant, que dans le domaine de la prévention des risques et du dossier de sécurité de la manifestation, on en soit encore à jouer du "copié-collé", pour couvrir cette partie des risques de la manifestation. Bien s’entourer, c’est donc choisir des professionnels, qui ont les compétences dans les domaines décrits ci-dessus.

En ce qui concerne les principales questions à se poser, en matière de sécurité et de prévention des risques, voilà mon point de vue :
- Il faut tout d’abord analyser et mettre en adéquation la typologie du spectacle et de l’artiste, la typologie du public, la typologie du lieu d’accueil. C’est de cette analyse que l’on pourra déterminer la quantité de personnel de sûreté dont on pourra avoir besoin pour assurer l’accueil du public comme pour assurer la sécurité de l’artiste.
- Ensuite, comme je le disais tout à l’heure, il faut savoir où l’on joue. Si vous jouez dans un établissement recevant du public, dûment répertorié et habitué à accueillir du public, vous allez le savoir rapidement puisqu’en face de vous, vous allez rencontrer un interlocuteur qui représente l’exploitant de l’établissement. Dans ce cas-là, la conformité du lieu est facile à vérifier, la jauge est facile à calculer, en fonction de vos aménagements, et le personnel de sécurité incendie adéquat vous sera imposé par l’exploitant. Maintenant si vous jouez en plein air, dans une friche industrielle, il va vous falloir réaliser un dossier de sécurité, à déposer au moins trois mois avant, auprès du maire de la commune ou du préfet de police de Paris. Si vous n’en avez jamais réalisé, vous avez intérêt à le faire rédiger par un spécialiste. C’est le seul moyen.
- Enfin, va se poser la question du montage, de l’exploitation et du démontage. Le choix du régisseur général ou du directeur technique dont vous aurez besoin peut être guidé, d’une part, par l’expérience de celui-ci, et d’autre part, par sa manière de prendre en compte la prévention des risques au travail des salariés dont il aura la charge. Si à la question : est-il nécessaire que les techniciens portent des chaussures de sécurité et des gants ?, celui-ci vous répond que ce n’est pas important, vous saurez d’entrée de jeu que vous vous êtes mal entouré. Il me paraît clair qu’il vaut mieux poser cette question avant de signer le contrat de travail de votre responsable technique. Et, si cette manifestation est importante, si elle doit se réaliser et avec plusieurs entreprises prestataires de services, vous avez toujours la possibilité de vous faire accompagner par un spécialiste, animateur prévention des risques, qui sera présent pendant toutes les phases de montage et de démontage, et vous aidera à éviter les accidents du travail, ainsi qu’en cas de contrôle de l’inspection du travail.

Quels sont les principaux enjeux et problématiques actuels en matière de prévention des risques ?
Les évolutions réglementaires sont de plusieurs ordres :
- Du côté des établissements recevant du public, la réglementation pour les chapiteaux, tentes et structures a changé. Deux points importants de ce changement : premièrement, la situation de monopole du bureau de vérification des chapiteaux, tentes et structures que nous avons connue dans les années 80 est terminée. Il y a aujourd’hui une dizaine de bureaux de vérification, qui couvrent l’ensemble du territoire français, et dont la compétence est reconnue par la Commission centrale de sécurité. De plus, une inspection avant l’ouverture au public est maintenant obligatoire, et pour les CTS, de 701 à 2500 personnes, cette inspection doit être réalisée par un technicien compétent ayant suivi une formation de 35 heures. Au-delà de 2500 personnes, cette inspection doit être réalisée par un bureau de vérification CTS.
- La compréhension des notions d’exploitant et d’organisateur de spectacles pose problème sur le terrain. Pourtant, les faits et la jurisprudence sont très clairs dans ce domaine. L’exploitant reste le seul et unique responsable de la sécurité du public vis-à-vis de la réglementation ERP. J’en veux pour preuve l’article MS. 52 du règlement, qui martèle cette position, en rendant l’exploitant responsable de l’évacuation et de la mise en place du personnel de sécurité incendie dans l’établissement. Cette responsabilité n’est pas transférable. L’exploitant lui, est responsable de ce qu’il amène dans l’établissement et des risques que ceci peut créer.
Certains syndicats professionnels ont une autre lecture de ces deux notions. Il suffit pourtant de relire, attentivement, le jugement de l’accident du Parc de la Penfeld à Brest, pour comprendre les implications de chacun.
- Le dernier point qui mérite d’être soulevé dans ce domaine, est celui des bénévoles. La présence de bénévoles, agissant gratuitement, en même temps que des salariés, pour la réalisation d’un spectacle, continue à poser problème et amène encore aujourd’hui à de nombreux conflits avec l’inspection du travail. Mais ce n’est pas ces conflits que je souhaite traiter ici, c’est plutôt la problématique des assurances des bénévoles. Nombreux sont les organisateurs qui ne découvrent, qu’au moment de l’accident, qu’ils ont mal assuré leurs bénévoles. Dans ce domaine, il ne faut pas oublier que la responsabilité civile couvrant les bénévoles œuvrant dans l’association n’a rien à voir avec l’assurance individuelle accidents, qui couvrira ceux-ci en lieu et place de l’assurance-maladie pour l’accident du travail des salariés.

Quelles sont les évolutions majeures en matière de prévention des risques ? En quoi, par exemple, la réalisation de documents uniques depuis 2001 a-t-elle amélioré la prévention des risques ?
L’obligation de mettre en place les documents uniques et les plans de prévention des risques professionnels pour les entreprises extérieures a amélioré la prévention des risques, uniquement pour les entreprises qui les ont mises en place. Personnellement, ça me paraît complètement surréaliste, mais la réalité est là. 10 ans après, dans nos professions, de nombreuses entreprises (sociétés ou associations), employant des salariés, ne se sont toujours pas préoccupées de la mise en place du document unique. Les diverses tentatives d’harmonisation que nous avons connues ces dernières années n’ont pas vraiment donné satisfaction. De plus, sur le terrain, en réalisant des documents uniques des plans de prévention, on s’aperçoit clairement que l’un ne remplace pas l’autre et inversement. Cela me paraît aujourd’hui une utopie qu’un seul document ait les deux fonctions. Ils ne répondent pas à la protection juridique des mêmes intervenants et ils n’ont pas les mêmes fonctions vis-à-vis du Code du travail et de la protection des salariés. Dans ce domaine le chantier est encore immense, peu de gens sont capables de décortiquer l’ensemble des risques liés à nos activités, dans l’ensemble des champs de notre profession.


Patrice Morel

Intervenant en formation professionnelle

Quel retour d’expérience faites-vous sur la mise en place des formations prévention des risques ?
Le premier problème est posé par la potentielle remise en cause des licences 2 et 3 dans le cadre européen. Est-ce une bonne idée, a posteriori, d’avoir rendue conditionnelle l’obtention de la licence 1 au seul suivi d’une formation continue ? Il fallait que ce soit obligatoire, mais sans exclusion d’une partie des acteurs, comme ceux qui ne salarient pas d’artistes du spectacle vivant par exemple.
Pour moi, l’erreur de départ est de ne pas avoir associé cette formation au Code de la construction et de l’habitation (CCH), c’est-à-dire à tous les établissements recevant du public. Toute personne demandant un permis de construire pour un ERP devrait avoir suivi une formation.
Dans l’idéal, il faudrait également que cette formation soit élargie à tous les organisateurs de spectacles (détenteurs des licences 2 et 3). Mais il faudrait que le contenu soit adapté à leur profil. Il faut s’assurer que toutes les personnes soient formées sur le même socle de connaissances.
En cas de gestion de crise, il faudra un seul pilote capable de prendre les décisions qui s’imposent voire l’annulation pure et simple du programme en cours !

Quelle que soit la configuration de l’exploitation, on peut parler d’une personne à l’autorité perçue et reconnue. L’idéal est de préparer les opérants à intervenir le plus rapidement possible : une répétition générale, l’entraînement des personnels… Il faut scénariser toutes les situations de crise à l’avance.
C’est pourtant le cœur de cible du monde du spectacle, pourquoi ne pas mettre en scène nos scénarios d’évacuation ou d’interventions. Porter assistance aux personnes ne s’improvise pas !

Une autre problématique : lors du renouvellement des licences tous les 3 ans, le recyclage des connaissances en matière de formation à la prévention des risques est tout simplement passé à la trappe !
L’autre gros souci est le manque d’harmonisation des compétences des services des commissions régionales des licences et des préfectures.

En regard, il n’est pas rare que les procédures ne soient pas totalement connues et donc pas respectées…

À mon sens, on aurait également dû mettre en place des agréments pour les formateurs, et non pas pour les centres de formation. Ou bien faire comme pour le service d’ordre : CQP pour les membres du service d’ordre, et agrément pour l’entreprise.
Nous n’avons pas actuellement de retour d’information sur le contrôle a posteriori de l’État sur le respect des procédures, des contenus de formations et des examens sous forme de QCM. On pourrait s’inspirer du contrôle externe mis en place dans les cadres des CASES ou des SSIAP. Il y a un risque de concurrence non équilibré entre les centres de formations : pourquoi ne pas introduire une obligation de résultat ?

Concernant la réalisation des documents uniques et des plans de prévention, que pouvez-vous en dire, en tant que formateur ?
Dans la formation, ces documents sont évoqués dans les 7 heures relevant du Code du travail en hygiène et sécurité. C’est un domaine pour lequel on parle d’obligation et on présente les grandes lignes, puis on bascule au plus vite dans la pratique et la mise en œuvre.
La différence entre document unique et plan de prévention est bien intégrée, en revanche leur mise en œuvre semble difficile pour l’employeur. Il se place très vite dans des rapports difficiles avec la hiérarchie, le coût induit et la relation avec les salariés et les techniciens.
Le document unique est une "usine à gaz", les employeurs comprennent assez vite qu’en fait, ils devront externaliser par manque de temps et de ressources. De plus, c’est un document qui doit évoluer dans le temps, il faut prévoir du temps détaché, au sein de l’entreprise, pour les délégués du personnel, etc., les petites structures n’y arrivent pas.
Techniquement, la meilleure option pour le réaliser reste la base de données : il faudrait idéalement suivre une formation courte sur la construction de cette base avant de l’établir. Cela permet d’avoir un outil beaucoup plus souple et facile à faire évoluer, il peut être consultable en ligne. Pour que cela fonctionne, il faut que les salariés soient dans la capacité de signaler des modifications, des changements de poste et de procédures, et qu’en contrepartie, celui qui est en charge de faire les mises à jour par l’employeur le fasse. Cet aller-retour entre les salariés et le chef de service est primordial.
La réalisation du document unique représente une charge non négligeable.

Côté plan de prévention, les structures comprennent bien qu’il faut un chef d’orchestre pour lire la partition et jouer en mesure.
Il est peut-être plus facile à appréhender, notamment concernant l’automatisation des tâches répétitives par la mise en place de protocoles de sécurité. Les productions envoient plus régulièrement le plan de prévention avec le contrat de cession et la fiche technique : effet garanti sur les structures d’accueil !

Le monde du spectacle doit se résoudre à ce qu’il fait entièrement partie du monde du travail : de fait, le producteur n’est qu’une entreprise extérieure intervenante et le fameux contrat de cession n’est ni plus ni moins qu’un contrat de prestation de service sur le plan du Code du travail. C’est l’exploitant dit "le chef d’établissement" qui reste au final dans l’usage le chef d’orchestre. Quoique dans certains grands lieux, les gestionnaires nous signalent comme une sensation de perte de contrôle.
Ceci est surtout vrai dans le cadre de certaines productions étrangères ou événements à forts enjeux commerciaux.
Sur le plan de la législation et de la jurisprudence, même si cela provoque des haut-le-cœur à certains, c’est l’organisateur dit "le diffuseur" qui reste responsable de la sécurité des spectacles et de la mise en place du service d’ordre. L’exploitant assure la sécurité des personnes et des biens dans le cadre du CCH et du règlement de sécurité incendie. Producteurs et tourneurs comme toutes les entreprises sont responsables de leurs salariés en tant qu’entreprises extérieures et pas plus… Exploitants et organisateurs sont contraints de collaborer ensemble et il n’est pas stupide de penser qu’ils soient formés conjointement avec des contenus adaptés.

Pour moi, les organisateurs de spectacle sont des "multirécidivistes", ils doivent suivre la même formation que les exploitants de salle, avec un contenu légèrement différent : moins de réglementation incendie, plus de droit et de responsabilité, plus de mise en œuvre de sensibilisation sur la protection auditive, etc.

Dans la nouvelle réglementation sur les chapiteaux par exemple, on remarque que c’est l’organisateur qui endosse le rôle de l’exploitant. Le prestataire en CTS se rapproche du propriétaire sur le plan du CCH.

Justement, remarquez-vous des détenteurs de licences 2 et 3 qui viennent suive la formation pour l’obtention de la licence 1 ?
Très peu, mais ça commence… Certains viennent dans le cadre de la formation continue. Je trouve cela très positif : le directeur, l’administrateur, le responsable technique viennent ensemble. Il y a aussi des bons tandems au niveau des mairies : attachés culturels et directeur technique de salle suivent parfois la formation ensemble, cela fonctionne plutôt bien.
L’essentiel est qu’ils repartent en parlant le même langage, et que ce ne soit plus un problème de discuter prévention des risques en amont, au moment où l’on parle de contrat, de location, de prestation. Si on ose en parler et qu’on parle le même langage, on est conscients des enjeux. Ce double regard engendre l’anticipation tant attendue par le législateur.

Un mot de conclusion ?
Au bout de 10 ans, on s’aperçoit que la diffusion est restée confidentielle contrairement à l’objectif de départ. Peut-on dire que c’est un échec pour autant ? Le débat est lancé et nous attendons toujours notre séminaire resté sans réponse à ce jour depuis un an et demi. On peut dire que les centres de formation se sont largement investis.

Autre sujet qui reste en suspens : depuis l’accident du Penfeld à Brest, le tribunal de Rennes, dans le cadre de la jurisprudence, a figé dans le marbre le fait qu’un platiniste (DJ avec deux platines d’une discothèque classique) n’est pas un artiste du spectacle vivant au sens de l’ordonnance de 1945. Peu importe que nous soyons tous convaincus du contraire, le problème reste de savoir ce que le législateur donne comme information claire aux établissements de type N (bars, bars de nuit, etc.). Devront-ils suivre cette formation dans le cadre de l’obtention de la licence 1 ? Entrent-ils dans le champ de l’entrepreneur de spectacle ? Pour moi, oui.
Tout ERP devrait suivre cette formation, licence ou pas licence. Mais que le législateur nous donne enfin un texte clair dans ce domaine, valable pour tous sans interprétation locale…


Yann Titelein

Secrétaire général de la Cartonnerie, Reims

Quels sont les moyens que vous mettez en œuvre pour prévenir les risques dans l’organisation des spectacles à la Cartonnerie ?

Nous avons un document unique, un plan de prévention, un règlement intérieur.
Notre document unique est assez récent, il nous a permis de lever certains points de sécurité urgents et de résoudre des problèmes. Par exemple, il n’y avait pas de ligne de vie sur la cage de scène, nous en avons donc rajouté pour faciliter le travail en hauteur des techniciens lumière.

Quels sont les problèmes que vous rencontrez ?
Pour nous, la problématique principale est celle de l’amplitude horaire, qui engendre des risques supplémentaires. Tous les risques évoqués dans le document unique par exemple sont multipliés selon l’état de fatigue du technicien. Aujourd’hui, dans des lieux comme le nôtre, par un jeu d’organisation du travail et d’organisation des montages, on arrive à respecter les amplitudes horaires.
C’est là où l’on voit les inégalités entre les lieux qui peuvent disposer d’équipes et de temps de montage suffisants par rapport à d’autres qui ont moins de moyens.
J’ai une confrontation régulière entre les équipes permanentes avec qui on respecte à 99% les amplitudes horaires, et d’autres techniciens de tournée qui viennent travailler chez nous mais qui ne peuvent ou ne veulent pas suivre la réglementation d’amplitude horaire.
Il y a donc une grande différence entre logique de tournée et logique de diffusion.
Il faudra un jour harmoniser nos procédures de montage et d’exploitation et ainsi accorder nos gestions du temps de travail.
Nous devons nous inspirer des procédures de fabrication de l’industrie pour créer nos propres procédures et ainsi y inclure les problématiques d’amplitude horaire et donc de sécurité.

Aujourd’hui, les lieux sont de mieux en mieux équipés, il y a de moins en moins de matériel sur la route. Ces procédures dépendent donc de plus en plus des lieux et non plus des équipes en tour.
Ensuite, il y a aussi tous les autres risques : travail en haut, travail dans le noir, fumigènes, électrocutions, ambiances bruyantes… qui occasionnent une multiplication des risques mais qui sont, là encore, amplifiés lorsqu’on est fatigué.

Quels moyens mettez-vous en œuvre pour sensibiliser vos équipes à la gestion du risque et à la sécurité ?
Par exemple, après avoir installé les lignes de vie, nous avons formé nos techniciens lumière au travail en hauteur. Sur les risques électriques, tous les techniciens ont une habilitation, et pour le son, un gros travail a été fait : tous les techniciens ont des bouchons d’oreilles moulés sur mesure.

Ensuite, on a un dBmètre et le système qui permet de contrôler la pression acoustique. Mais on est toujours confrontés à la contradiction entre législation sur la pression acoustique des lieux musiques actuelles/ musiques amplifiées (105 dB) et le Code du travail (98 dB).

Pour l’accueil et la sécurité du public, cela relève du code des ERP. Ici, tous les régisseurs ont le SSIAP.
On fonctionne avec des marchés publics pour la sécurité, donc j’ai inclu dans le cahier des clauses techniques le fait d’imposer aux agents plusieurs formations, sur les règles appliquées dans notre milieu, avec les problématiques d’un lieu de diffusion comme le nôtre, les différents métiers impliqués, etc.
Dans ces formations, le programmateur intervient aussi sur les différents codes culturels liés aux concerts que l’on accueille. Sans faire d’angélisme, l’idée est de mieux identifier les déviances possibles en fonction des publics. Par exemple, il faut que les agents de sécurité comprennent que lorsqu’il y a un pogo, ce n’est pas une baston !

Quand vous louez la salle, comment cela se passe-t-il concernant la sécurité ?
Ici, j’ai imposé le fait que l’équipe technique et l’équipe de sécurité soient forcément celles de la Cartonnerie. Il y a donc un minimum de garanties en matière de sécurité. C’est incontournable et c’est inscrit dans la législation : les titulaires de la licence 1 sont responsables de la sécurité de leur établissement. Sur la partie incendie, les SSIAP sont imposés dans les permis de construire.
Régulièrement, on est amenés à faire des rappels à l’ordre sur la législation : parfois, des productions louent la salle en prestation de service et ne respectent pas toutes les règles de sécurité… Ce ne sont pas avec les associations que l’on a le plus de problèmes, au contraire, ces garanties les rassurent. Mais certaines productions voient le coût et ont tendance à vouloir réduire la sécurité…
La sécurité coûte à tout le monde !

Quelles sont, selon vous, les avancées en la matière et leurs conséquences ?
Au niveau des formations, il y en a plusieurs et elles sont bien identifiées, c’est une grosse avancée.
Sur les Smac récentes, elles ont été encadrées au niveau de la conception, donc au niveau des ERP, la sécurité a été bien appréhendée. Sur le reste, cela dépend du chef d’établissement ou du directeur technique. De plus en plus de règles se mettent en place sur les obligations de formations.
La perversion du système, par exemple pour le document unique, c’est que cela permet de lister tous les risques, mais c’est parfois très difficile à mettre en œuvre. Certains techniciens montent avec un harnais qu’ils n’attachent pas…
Sur l’amplitude horaire, les producteurs de tournées continuent de déclarer des heures, mais travaillent beaucoup plus.
C’est dommage de dire cela, mais il y a très peu de contrôles… ils vont davantage porter sur les risques de travail illégal que sur les problèmes de sécurité.
On constate une opposition entre Code du travail et obligation de résultat : il est clair qu’un spectacle qui respecte la réglementation coûte beaucoup plus cher qu’un spectacle qui ne la respecte pas.
Dans un lieu comme le nôtre, on est très cadré : si l’on doit dépasser les horaires, on fait une demande de dérogation et c’est très rare, mais s’il n’y a pas davantage de contrôle, les avancées seront lentes.
On arrivera à faire comprendre cela à certains producteurs lorsque l’on pourra prouver que via une meilleure organisation et une meilleure prévention des risques, on diminue les coûts de production. Si tous les lieux ont un standard d’équipement, les coûts de tournée seront plus faibles. C’est également lié à la réflexion sur le développement durable.
On a commencé à travailler sur des normes d’accueil qui pourraient être communes à plusieurs salles, pour faciliter les procédures et améliorer la sécurité.


Jean-Pierre Gégauff

Régisseur général, directeur technique

Quel est votre retour d’expérience sur la réalisation des documents uniques et plans de prévention depuis ces dernières années ?

C’est une démarche d’orientation assez récente. J’applique des plans de prévention depuis 2004 dans le cadre du Salon du livre et de la presse jeunesse à Montreuil.
La question qui s’est posée très tôt est que l’on avait une logique de prévention des risques pour le public (santé, accueil, évacuation, prévention contre l’incendie), mais tout ce qui relevait des règles de plans de prévention liés au Code du travail n’était pas vraiment traité. Mon travail relevait principalement de ce que me demandait la commission de sécurité, qui s’intéresse principalement à la partie public, mais très peu aux salariés. Comme c’est un domaine qui s’appliquait au BTP, il n’était pas évident de trouver des interlocuteurs qui comprenaient les problématiques du concert et de l’événementiel. On a commencé les plans de prévention dans une logique assez floue, mais ça ne veut pas dire qu’on ne traitait pas auparavant des domaines couverts par le Code du travail.

À partir de 2004, la dimension d’organisation de la sécurité au niveau du Code du travail a été plus structurée, avec la réalisation des plans de prévention et des documents uniques.
Il faut le prendre comme une réflexion complémentaire sur l’organisation du travail : la réalisation de modes opératoires, des protocoles de déchargement, de circulation, des méthodologies de travail qui ne mettent pas en péril la protection du personnel… On travaille à la fois à la protection collective et individuelle, et on s’intéresse à la coactivité, à la superposition des tâches, etc.

L’avantage de cette méthode est qu’elle affine la méthodologie, indépendamment du côté obligatoire.
Par contre j’ai travaillé sur des gros concerts où il n’y avait pas de plan de prévention ! Il y une faille dans l’obligation de son application !
Au Salon du livre et de la presse jeunesse, je me retrouve à faire un plan de prévention pour l’ensemble du personnel et des prestataires. Mais un tiers de la surface étant "privatisé" (des exposants louent des espaces), nous n’avons pas la maîtrise d’œuvres sur les prestataires que ces exposants font travailler. Donc je ne peux pas les intégrer dans le plan de prévention…
De même le prestataire en prévention des risques pour le personnel me fournit de son coté un plan général de coordination simplifié (PGCS) c’est-à-dire que même lui a des difficultés à se positionner par rapport à l’activité du salon.
Déjà que c’est complexe, cela devient parfois complètement ubuesque…

Sur les questions de responsabilité, ces démarches ont-elles permis de clarifier les choses ?
Sur certains points, si l’on aborde certaines problématiques du spectacle à deux préventionnistes, leurs réponses pourraient être différentes !

Quels sont les problèmes que vous rencontrez dans la réalisation des plans de prévention ?
Je réalise des plans de prévention en tant qu’organisateur. Dans certaines catégories d’établissements, les exploitants de lieux ne sont pas sensibilisés aux problématiques du spectacle. Ils n’ont pas non plus le personnel adapté.
La législation existe, mais sur les plans de prévention, elle n’est pas clairement identifiée au spectacle.
Cette règlementation a été créée pour le BTP. Un spectacle, c’est à la fois du montage et du démontage avec des salariés et une exploitation avec réception de public. Le montage et le démontage sont assimilables au BTP. Alors que la réglementation sur la prévention incendie s’est mieux positionnée sur cette particularité.

Les plans de prévention sont structurants, mais il reste encore un travail à faire pour les ajuster au secteur. Il faut ensuite mieux former les animateurs et les coordinateurs à notre spécificité.
Dans le bâtiment, la planification des tâches peut être linéaire et étalée plus facilement dans le temps.
Dans le spectacle, la problématique principale étant le temps, on est donc obligés d’avoir de la coactivité.

S’il y a un accident dans le cadre d’une coactivité, on va chercher le premier degré de responsabilité. Si le salarié d’un prestataire se blesse "tout seul" ou blesse un collègue, c’est son employeur le premier responsable. Mais s’il blesse un salarié d’un autre prestataire qui travaillait sur le lieu, c’est l’organisateur le premier responsable car c’est de lui que vient l’interaction dans la coactivité. C’est là tout l’intérêt des plans de prévention : délimiter les espaces et la coactivité. Il permet de donner, dans certains cadres, des réponses à la fois organisationnelle et légales.
Le plan de prévention est structurant et donne une réponse à ces problèmes d’organisation.

Mais ces règles sont-elles bien respectées ?
Cela ne veut pas dire qu’on peut toujours respecter les règles.
Certains travaillent dangereusement… mais il ne faut pas oublier qu’au-delà de la légalité, il y a toujours le danger, le bon sens, et l’éducation des personnes !
Il faut être acteur des démarches que l’on met en place et des protocoles que l’on entreprend. Manipuler le toit d’une structure implique d’évacuer le plateau ; avant d’éteindre la lumière, on vérifie que personne ne travaille sur le plateau, etc.
On peut toujours tout écrire, rien ne remplace la communication verbale, l’éducation et le réflexe de chacun en tant qu’individu : on ne met pas un gendarme à chaque feu rouge !

L’idée est d’être suffisamment vigilant pour permettre de discuter, prévenir, et non pas réprimander.
C’est dur, certains régisseurs ont du mal à appliquer ces règles dans la durée.

Quel regard portez-vous sur ces évolutions réglementaires ?
Il y a une grosse évolution, globalement, c’est très positif.
Les outils ont changé également, les manières de travailler…

Les jugements amènent à considérer les environnements dans lesquels les choses s’exercent. Heureusement que la loi est interprétable et qu’il y a une logique de jurisprudence, car ça amène à se positionner. La loi évolue aussi en fonction des accidents qui arrivent.

Mais il ne faut pas rentrer dans des procédures paranoïaques et que l’on sclérose tout…

Quand on est sur des problématiques de contraintes financières, ce qui est de plus en plus le cas, on constate une paupérisation des acquis techniques et sociaux et une précarisation des conditions de travail. Certains techniciens n’ont pas de formation, ne maîtrisent pas les EPI. Et comme on n’a pas le temps, souvent, de faire autrement, c’est risqué…

Dans les années 1950 et 1960, la sécurité dans les lieux de spectacle était assurée par des sapeurs-pompiers. Maintenant, ils ont été remplacés par des agents SSIAP formés par des organismes plus ou moins valables… on se repose sur des agents dont on ne connaît même pas les compétences. Et depuis 2009, les entreprises ne sont plus tenues d’avoir un agent SSIAP en uniforme !

D’après vous, quelles sont les évolutions à venir ?
La réglementation va continuer à évoluer, c’est aussi l’esprit de notre société. Le droit va évoluer vers une responsabilisation croissante des personnes.
Le Code du travail se doit d’être rigide. Mais il existe des paradoxes qui pourraient être abordés et résolus dans des cadres très précis comme l’exemple de l’utilisation de l’échelle de tapissier. Son application, pour le spectacle, devrait être en partie rigide et en partie plus souple, mais elle devrait avant tout être définie clairement !
L’ensemble des règles est assez abscons. Pour se positionner sur les différents documents à établir, ce n’est pas si simple…

… et les problèmes qui persistent ?
On se trouve face à une dichotomie : d’un côté, on dit souvent que la sécurité a un coût mais pas de prix, ce qui implique de disposer de moyens importants, mais d’un autre côté, tout doit toujours être moins cher. Certains techniciens, pour continuer à travailler d’une année sur l’autre, doivent accepter un salaire plus bas…
Il y a aussi le paradoxe de la formation : à la fois, elle est nécessaire pour structurer le travail, mais elle ne remplace pas l’expérience. Il y a aussi de grosses inégalités entre les différents organismes de formation.


Agathe Monchoux

Régisseuse de tournée

Quels sont les moyens que vous mettez en œuvre pour prévenir les risques dans l’organisation des spectacles ?
Comme beaucoup j’ai appris le métier "sur le tas", je n’ai donc aucune formation sur la sécurité des lieux, j’ai juste un diplôme de SST.
À partir de là, les seuls moyens que l’on peut mettre en œuvre sont l’observation et le dialogue.
On voit quelque chose qui semble dangereux, on en discute avec l’équipe et le régisseur sur place et on trouve une solution tous ensemble.
Au niveau protection auditive, la prévention est bonne dans les salles de spectacles donc c’est devenu un réflexe de mettre des bouchons pendant les balances et les concerts pour beaucoup d’entre nous.

Quels sont les problèmes que vous rencontrez, notamment liés aux multiples déplacements ?
Le manque d’information à ce sujet fait que l’on n’a pas de "réflexe sécurité", on ne peut faire confiance qu’à son bon sens.
Le problème est que parfois les journées sont trop chargées et comme chaque soir nous jouons dans une salle différente, nous n’avons pas forcément le temps de nous poser pour réfléchir si tout est ok ou pas.
Heureusement, nous avons la chance en France d’avoir des salles plutôt bien équipées. On voit parfois de belles aberrations sur des concerts "événementiels" (lieu inadapté, manque de temps, manque d’expérience des équipes d’accueil...).

Quelles sont, selon vous, les avancées en matière de prévention des risques (aussi bien juridiques qu’en matière de formation) et leurs conséquences ?
La limitation à 105dB est une bonne chose, car malgré toute la prévention faite, on voit encore des gens à 1 mètre des enceintes et des enfants sans protections auditives… il y a encore du boulot à faire là-dessus.
J’ai entendu parler du document unique, mais je n’ai jamais eu l’occasion d’en savoir plus. Aucun de mes employeurs et aucune des salles dans lesquelles je suis passée ne m’a demandé de le mettre en œuvre.
Au niveau de l’alcool, certaines salles refusent désormais d’en fournir aux artistes, mais sous couvert de raisons juridiques, on a souvent l’impression que c’est plutôt à cause du budget que cette décision est prise.
Je sais qu’il existe beaucoup de formation de prévention des risques pour tous les corps de métiers du spectacle, mais encore faut-il avoir le temps de les faire, souvent ce n’est pas la priorité pour les gens sur le terrain.


Marion Joly

Régisseuse de tournée

Quels sont les moyens que vous mettez en œuvre pour prévenir les risques auditifs ?
Les salles souvent mettent à disposition des bouchons d’oreille. En tournée, nous n’appliquons rien en particulier, simplement on respecte les limitations de décibels.

À ce sujet, quels sont les problèmes que vous rencontrez en tournée ?
Les producteurs de tournée ont souvent peu de moyens (ou de volonté) pour investir dans des bouchons sur mesure avec son réglable pour les équipes de tournée.
Les loges sont souvent proches de la scène ce qui est pratique mais ne sont pas isolées "phoniquement", ce qui peut accentuer la fatigue auditive et sensibilise davantage nos oreilles.

Quelles sont, selon vous, les améliorations qui restent à effectuer pour une meilleure gestion sonore ?
Il serait peut-être judicieux d’obliger les producteurs à participer à l’achat de bouchons sur mesure, tout comme ils ont l’obligation de fournir des chaussures de sécurité et des casques aux équipes de tour....
Par ailleurs, une sensibilisation du public, même si ça paraît difficile... mais voir des gens avec des enfants ou non devant les enceintes sans bouchons, ni casque....
Je pense que l’éducation du public est la base de la "solution", les lieux ne peuvent pas faire beaucoup plus...
Une sensibilisation des artistes et techniciens sur le niveau sonore utile et le niveau sonore "néfaste", notamment sur le plateau : plus c’est fort sur le plateau, plus la face sera forte pour couvrir le plateau (c’est une sorte de cercle vicieux).
Certains groupes et techniciens son ne comprennent pas que l’efficacité musicale (le rock par exemple) ne dépend pas du volume sonore... mais ce n’est pas rock de ne pas jouer fort !


Propos recueillis et photos par Jean-Noël Bigotti et Camille Gillet

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