Pikip Solar Speakers, les sound systems de l’anthropocène

Publié le jeudi 23 mai 2019

Starting Blocks

#Spectacle #énergie #acoustique #innovation durable #low tech

Face à l’urgence écologique, des entrepreneurs réfléchissent à de nouvelles solutions et tentent de limiter la catastrophe. Parti d’un projet de réduction de la consommation énergétique des systèmes son, Pikip Solar Speakers repense notre rapport au live et réveille des technologies oubliées de l’acoustique. Son fondateur Julien Feuillet revient sur l’histoire du projet et annonce la sortie de Scene, le sound system solaire des groupes de musique.

À mi-mois, on lève la tête du guidon et on s’intéresse à l’innovation. Starting Blocks c’est des entreprises, des activités innovantes, et celles et ceux qui les font ! Et tout ça, dans la musique !




L’innovation suscite des vocations dans le secteur de la musique, l’IRMA l’a démontré avec les enquêtes sur les startups de la musique. 36 % de croissance du nombre de startups entre 2016 et 2017, le dernier pointage faisait état de plus de 400 entreprises actives en 2018. En attendant le prochain, poursuivons l’exploration des innovations en ajoutant un objectif à l’équation de la transformation du secteur de la musique : l’adaptation à l’anthropocène, l’ère géologique où les activités humaines sont devenues un facteur majeur de changements et de risques pour les équilibres des écosystèmes.

En France, les startups ne sont qu’une poignée à se mobiliser pour réinventer un secteur de la musique de l’anthropocène, tel Pikip Solar Speakers pionnier français des systèmes acoustiques basse consommation.


Repenser l’alimentation énergétique du spectacle


« Pourquoi n’y a-t-il pas moyen d’allier l’acoustique aux énergies propres ? », se questionne Julien en janvier 2016 alors qu’il regarde le groupe électrogène d’un festival, posé en pleine nature, consommant des énergies non renouvelables. Julien est physicien spécialiste de l’énergie. À l’époque, il travaillait pour de grands groupes de BTP sur des chantiers de constructions architecturales et agricoles. Avec des amis passionnés de musique comme lui, DJ et bons vivants, il tente de réfléchir au problème. « On a passé 3 mois dans une cave pour concevoir et fabriquer un premier modèle de sound system propre ». Est ensuite venu le temps du test en plein soleil… « On s’est vite rendu compte que les systèmes professionnels étaient énergivores, on devait donc concevoir notre propre système d’enceintes et d’amplis de sorte qu’il consomme le moins d’énergie possible ». D’un premier projet purement énergie, les voici embarqués dans un projet de conception acoustique, compétence qu’aucun d’entre eux ne possèdent alors.

Dans cette phase d’étude, il se rend à l’Ircam où il rencontre Bruno Gazengel par un heureux hasard. Ce dernier est directeur de l’IMDEA (International Master’s Degree of Electro-Acoustic), la formation associée au LAUM, le Laboratoire d’Acoustique de l’Université du Mans. « Notre approche l’a tout de suite intéressé, se souvient Julien. La problématique de l’énergie était peu commune dans le monde de l’acoustique. Les fabricants de matériel acoustique se focalisent plus sur les questions d’encombrement du système et les questions de puissance », affirme Julien qui poursuit : « aujourd’hui on a la capacité technologique de fournir des amplis qui développent de grandes puissances, donc on va plutôt utiliser cette technologie pour développer des enceintes miniaturisées, comme on le voit avec Devialet : très compactes. Nous, nous allons à l’inverse de cette tendance, vers des systèmes de très hauts rendements ».


Les pavillons acoustiques, une technologie du passé futur


« Lorsque les conditions changent, les innovations écartées peuvent avoir une deuxième chance. » (Gaétan Brisepierre, sociologue)

Ils s’intéressent aux Voix du théâtre, ces enceintes qui équipaient les premiers théâtres et cinémas dans les années 1950, une époque où l’on disposait de moins d’énergie et de technologies d’amplification agissant sur la puissance électrique. Les ingénieurs inventaient des enceintes capables d’une bonne restitution sonore avec une dizaine de watts. « Ces systèmes de pavillons étaient volumineux et difficiles à mettre en place. Les faire travailler sur les bonnes fréquences est très compliqué, c’est pourquoi cette techno a été écartée ». Mais lorsque les conditions changent, les innovations écartées peuvent avoir une deuxième chance.

« Les pavillons acoustiques sont ce que la nature a inventé de mieux pour amplifier le son », affirme Julien. « Notre bouche est un pavillon qu’on module pour émettre, comme nos oreilles sont des pavillons pour recevoir le son. C’est le principe de l’amplification naturelle par excellence. Nous avons réutilisé cette technologie-là en l’adaptant à des systèmes ». Et pour s’adapter aux haut-parleurs contemporains, ils ont cherché leurs propres pavillons plutôt que d’utiliser des matériels Western Electric ou Altec des années 1950-1960. Épaulé par l’expert acousticien David Rousseau, Julien effectue un premier tour des haut-parleurs, étudie les pavillons et calcule la propagation des ondes en tenant compte de la gamme énergétique et du spectre recherché. C’est alors qu’il découvre une annonce à propos de matériels récupérés d’un vieux théâtre à Boulogne-sur-Mer. « On a récupéré les enceintes, des Voix du Théâtre, on les a restaurés et modifiés la typologie interne ».

Les systèmes acoustiques Pikip sont uniquement alimentés par l’énergie solaire captée par les mêmes panneaux photovoltaïques qu’utilise le milieu nautique. « On avait le même niveau d’exigence. Le challenge résidait dans le calcul de la consommation du matériel des artistes parce qu’il n’existe pas de données ». Et entre la source et la charge, les batteries font tampon ou réservoir d’énergie. « Les batteries sont devenues un sujet important à cause de la pollution qu’elles génèrent. On a donc fait le choix de ne pas travailler avec du lithium dont les conditions d’extraction sont horribles, mais avec du plomb retraité et gélifié. On extrait assez de choses de la Patchamama, d’autant que l’on peut utiliser ce qui est déjà sorti. Beaucoup nous disent que le lithium est plus léger, et ils ont raison, mais non on n’est pas à ces kilos près. On a fait ce choix, on l’assume et on est assez contents de le revendiquer. L’humain n’aura jamais un impact neutre, à nous de juste choisir quel est le moins pire ».

Avec ce prototype, ils réalisent donc des analyses et présentent le concept. « Antoine Calvino est le premier à être venu voir le système dans notre cave et à nous proposer de venir le tester à Microclimat en juillet 2016. On a testé et validé le modèle en conditions d’utilisation avec une approche énergétique : la puissance de façon plus globale et la consommation de la DJM [ndla table de mixage] en temps réel : si le DJ est dans le rouge ou pas trop, s’il force sur le moteur de la Technics. Selon le type de musique jouée, la consommation peut varier du simple au double. ». Grâce à ces mesures, ils découvrent comment le système se comporte et là, surprise : ils avaient réussi à diviser la consommation par 10 par rapport à un système conventionnel. « On avait une autonomie qui dépassait déjà nos espérances, sachant que c’était le premier prototype ». Ce système nécessite 350 W de puissance électrique, la régie technique consommant davantage que les enceintes qui, elles, sonorisent un espace de 250 m2 (500 personnes environ selon le seuil mesuré par Pikip pour une audition sans déperdition). « Il fallait chercher les bons composants sachant que les artistes venaient mixer avec la dernière technologie et que la Pioneer Nexus 2000 consomme 2 fois plus que la 900 qui la précède ».


Consommation, puissance et pression acoustique, la difficile équation.


La consommation énergétique n’est pas encore un enjeu prioritaire pour les fabricants comme pour les clients de matériels, à peine une contrainte dont il faut s’accommoder. Cette réalité présente un risque pour Pikip. Pour s’informer, Julien fréquente les magasins spécialisés et a trouvé auprès de la Maison du Haut Parleur son « partenaire de cœur ». « Ils ont été de très bon conseil depuis la genèse du projet. Sans leur rencontre, ça aurait été dur de mener ce projet. Je suis physicien, j’ai des bases scientifiques solides dont certaines se recoupent dans l’acoustique. D’autres en revanche dépassaient mes compétences (fréquences, propagation, approche vibratoire, matériaux, électronique, magnétisme...). J’ai passé des après-midi entiers à les bombarder de questions et ils ont joué le jeu. ». Les constats de Julien sont ainsi confirmés, la démarche de Pikip va à contre-courant de la tendance. « Mis à part quelques amplis avec gestion des appels ou des pics de puissance, la consommation énergétique n’est pas encore un sujet dans l’acoustique. Les gens parlent en watts, c’est l’unité étalon. Si je dis que mon système fait 60 W, les gens vont me dire qu’il n’y a pas de puissance. Or, l’unité de pression acoustique, c’est le Pascal, et il s’exprime en décibels. Raisonner en watts devant un mur de son c’est absurde, puisque plus tu sommes de haut-parleurs, plus tu crées d’interférences ».


Pikip, une startup musicale du 93


Pikip s’installe à la Halle Papin en février 2017 à Pantin, un tiers-lieu où la startup occupe un atelier et réalise de nombreuses prestations lors des soirées organisées par l’occupant, Soukmachines, et d’autres collectifs franciliens. Avec la Halle, Pikip Solar Speakers génère du chiffre d’affaires. Elle mène sa R&D en parallèle afin de concevoir d’autres dispositifs dont une nouvelle cabine sortie en mai 2018. L’entreprise a aussi bénéficié du statut JEI (Jeune Entreprise Innovante) et d’une bourse French Tech qui ont facilité l’embauche d’un designer, Antoine Lesur, et d’un ingénieur acoustique fraîchement sorti de l’IMDEA, Emile Blanc. Pour interner la R&D, l’entreprise a aussi investi dans son propre banc de mesures dont les résultats sont complétés par des expérimentations en plein champs, à bonne distance de Paris. Puis, l’équipe rentre dans le 93 où elle retrouve ses partenaires : la Réserve des arts pour le réemploi de matériaux, Forces Pures Construction pour la partie structurelle… « On essaie au maximum de se connecter au territoire, de travailler avec des petites associations des Quatre Chemins et du 93 », revendique Julien.

Depuis mars dernier, la cofondatrice de Pikip en charge de la communication et du développement, Maatea Stabile s’est installée à la Cité fertile, autre tiers-lieu de Seine Saint Denis géré par Sinny & Ooko. Un nouvel accélérateur, Incoplex 93, y accueille des projets innovants du 93 tournés vers l’économie sociale et solidaires. Et depuis quelques mois, Maatea bénéficie de l’accompagnement du réseau d’experts Wilco pour le développement marketing, des offres commerciales et le positionnement de la marque.
Au cours de l’année, Pikip a fabriqué plusieurs booths que la startup propose pour l’événementiel. L’un d’entre eux vient juste d’être installé à Lyon chez un partenaire, Exo-booking, afin de déployer le service dans l’Est. Un autre devrait couvrir l’Ouest depuis Nantes. Quant à la commercialisation des machines, Julien s’y prépare : « les premières commandes arrivent ». D’ici cet été, la startup va plancher sur quelques améliorations acoustiques, un moindre encombrement et un allègement de la machine de 250 à 200 kilos.


Pikip Scene, le sound system solaire des groupes de musique


Scène, le dernier dispositif de Pikip Solar Speakers, est lui aussi né d’un besoin exprimé par les organisateurs et les artistes, celui de disposer de haut-parleurs périphériques/latéraux. « On le faisait déjà avec nos deux booth et on s’est dit qu’on allait développer deux colonnes, un dispositif qui devrait plaire aux artistes live en dehors du DJing ». Une fois dépliés, les deux colonnes de Scène ont plus d’énergie allouée pour le matériel des artistes et groupes. Les concepteurs se sont en effet préparés à des backlines complets pour une diffusion de 400 m2 (800 personnes). Et associée au booth, le système peut même sonoriser 600 m2 et ainsi accueillir 1 200 personnes selon le fabricant. Scene sort ce mois de juin. Les beaux jours annoncent de nouvelles expérimentations. « On doit savoir ce que consomme réellement un ampli basse, savoir comment il se comporte en conditions d’utilisation, comment il chauffe. On va repartir de 0, on va mesurer le matériel à chaque prestation avec nos petits mouchards et on va enrichir notre base de données pour in fine pouvoir dire aux artistes : tu pourras tenir tant d’heures avec cet ampli ou ce synthétiseur ». Avis aux testeurs !



Bonus Track MusicLowTech : la musique de l’anthropocène


La musique est-elle prête à faire sa révolution écologique ?

L’AMA, l’IRMA et Cap Digital proposent un rendez-vous le 17 juin à Paris dans la programmation OFF de Futur.e.s, une séance de débats, de réflexions et de partage avec tous les protagonistes du secteur de la musique pour échanger et s’engager ensemble dans une nouvelle dynamique écologique appliquée à la musique.

Les données, les études


Spectacle
- Article Etude sur les pratiques environnementales des festivals, IRMA, 2011. Etude Événements & environnement, Les meilleures pratiques environnementales des festivals de musique, EneRis, 2011, à télécharger.
- Replay Innovation et développement Durable dans le spectacle vivant,
IRMA @Espace DD - Visions durables pour la culture - Bis de Nantes 2018.

Streaming
- Greenpeace #ClickClean. "Vos apps sont-elles écolos ?" Rapport 2016 à télécharger.
- Etude "The economic cost of recorded music : findings, datasets, sources, and methods", Matt Brennan et Paul Archibald, Glasgow, University of Glasgow, 2019, à télécharger.
Article Streaming Actually Produces More Pollution Than Any Other Music Format, Report Finds", Daniel Sanchez, Digital Music News, 2019.
Article "Is Streaming Music Dangerous to the Environment ? One Researcher Is Sounding the Alarm, Jon Blistein, Rolling Stone, 2019.

Projet ASMA (Arts de la Scène et Musique dans l’Anthropocène)
- Page chercheur de François Ribac - Laboratoire de recherches CIMEOS - Université de Bourgogne Franche-Comté. Blog de François Ribac
- Vidéo Musique et arts de la scène dans l’anthropocène : quels bilans ? Quel avenir ?, François Ribac, Ircam, 15/11/2017.

Global & numérique
- Rapports du GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat ou IPCC pour Intergovernmental Panel on Climate Change), à télécharger en anglais sur le site, version résumée en français réalisée par Citoyens pour le Climat.
- Site de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie).
- Ouvrage, L’Âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, Philippe Bihouix, Seuil, 2014. Page Babelio et bibliographie de l’auteur.
- Rapport, "Pour une sobriété numérique", The Shift Project, octobre 2018, à télécharger.
- Séminaire, "Quel avenir pour le Web et le numérique à l’ère de l’Anthropocène ?", 14 décembre 2018, par Alexandre Monnin, philosphe du web, notamment directeur scientifique d’Origens Media Lab et membre de l’Institut Momentum.
- Laboratoire de recherches Origens Media Lab
- Institut Momentum
- Réseau Recherche, Innovation, Transition


Les solutions, les outils


- Ouvrage, Le Management responsable du spectacle, Jean-Claude Herry, IRMA, 2014. Guide pratique, basé sur les exigences de la norme ISO 20121 « Management responsable appliqué à l’activité événementielle ».
Herry Conseil / [Annuaire IRMA]
- Page Energie & événements sur le Réseau Eco-EVEnement (REEVE) [Annuaire IRMA]. Le Guide de l’énergie maîtrisée pour des festivals écologiquement responsables, à télécharger.
- Institut européen de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération - IEEFC et son Centre de "Ressources"
- Festival We Love Green dont le think tank et les replays.
- Pikip Solar Speaker
- Solar Sound System
- Atelier 21
- Paleo Energétique



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