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Publié le mardi 4 mars 2014

Interviews

Pour mieux comprendre l’encadrement et le fonctionnement du financement participatif, nous avons interrogé un avocat, maître Burel, et trois plateformes : Ulule, un des principaux service de don avec contrepartie, et deux plateformes spécialisées, Koalitick sur l’organisation de concerts et Proarti sur le mécénat culturel. En écho, plusieurs porteurs de projet nous expliquent la façon dont s’est déroulée leur campagne : le label InFiné pour monter une résidence d’artistes, les Blérots de R.A.V.E.L pour renouveler leur stock de merchandising, et Nicolas Antoine, auteur d’une biographie du groupe Eiffel publiée grâce au crowdfunding. En bonus, zoom sur l’opération Auvergne nouveau monde, quand territoire et crowdfunding font bon ménage.


Maître Aurélien Burel
D4 Avocats - Avocat à la cour

Derrière le terme de crowdfunding, il existe plusieurs types de financement participatif. Quels sont-ils ?

Il existe principalement trois types de crowdfunding en France, au sein desquels des subdivisions apparaissent : le don, le prêt et l’investissement.
Pour le don, il y a ce qu’on appelle le don pur, c’est-à-dire sans contrepartie, qui est un cadre prévu par la loi. Mais il y a aussi et surtout le système de don avec contrepartie qui, lui, pose beaucoup plus de questions du point de vue juridique.
Tant que la contrepartie est uniquement symbolique, il n’y a pas de souci. Mais la contrepartie peut très vite être assimilée à de la prévente, par exemple si elle donne droit à un ticket d’entrée au concert ou à un CD. C’est problématique car, dans la mesure où il s’agit d’un préachat, il y a une TVA qui s’applique sur la somme reçue et le porteur de projet doit normalement la déclarer.
Cela devient vraiment complexe lorsque la contrepartie s’apparente à un reversement d’argent. Là, on peut très bien imaginer une requalification du don avec contrepartie en participation à une société, voire à de la coproduction financière. Non seulement il y aurait de la TVA à appliquer, mais le donateur deviendrait un associé du porteur du projet et partagerait donc les bénéfices et les pertes.

Ensuite, il y a le crowdfunding basé sur le prêt. Là aussi, il peut être sans intérêt, l’investisseur n’attendant rien d’autre que le remboursement de la somme prêtée. Mais il peut être avec intérêt, ce qui pose un problème car la plateforme s’apparente alors à un établissement de crédit. La ministre Fleur Pellerin porte actuellement un projet d’ordonnance visant justement à résoudre cet aspect.
Et puis il y a le crowdfunding basé sur la participation au capital d’une entreprise : on verse une somme et on obtient en retour une partie du capital social de la société du porteur de projet. On devient donc également un associé potentiellement appelé à participer aux pertes si cela tourne mal.

Dans quelle mesure un don peut-il être défiscalisé au titre du mécénat ?

Pour obtenir une réduction d’impôt, il faut déjà que le bénéficiaire de ce don soit une œuvre ou un organisme d’intérêt général. Dans ce cas, cela ouvre droit à une réduction fiscale de 66 % du montant du don. Mais attention, s’il y a une contrepartie, sa valeur ne doit pas être supérieure à 25 % du montant du don et inférieure au plafond de 65 €. Par exemple, dans le cas d’un don de 500 €, 1 000 € ou plus, la contrepartie ne pourra équivaloir à un montant supérieur à 65€, c’est la limite.

Vous estimez que, lorsque le porteur de projet est un établissement public ou une collectivité, le crowdfunding peut être dangereux…

Oui, il y a un risque de requalification en marché public. Une opération soutenue par une plateforme pourrait être vue comme une prestation de services destinée à la satisfaction d’un besoin d’un pouvoir adjudicateur. Donc, si le porteur est une collectivité, un organisme ou un établissement public, n’a t-il pas l’obligation de respecter les règles de la commande publique et d’assurer la publicité de son besoin et la mise en concurrence entre les différentes plateformes ? À mon sens, c’est assez problématique.

Quelles sont les évolutions à attendre en matière législative ?

L’ambition de la ministre est de faire de la France la championne du crowdfunding. Elle veut supprimer certaines barrières à l’entrée pour permettre aux entreprises de lever des fonds plus importants auprès du public, jusqu’à 1 million d’euros.
Par ailleurs, jusqu’à présent, seules les sociétés anonymes pouvaient proposer aux investisseurs des parts sociales, mais bientôt les sociétés par actions simplifiées pourront également le faire, ce qui signifie que le mécanisme sera ouvert aux très jeunes entreprises.

Au cœur de ce qu’a prévu la ministre, il y a également le souci d’établir un climat de confiance autour du crowdfunding, notamment en créant un statut de "conseiller en investissement participatif" pour les plateformes de crowdfunding en investissement en capital, et la création du statut d’ « intermédiaire en financement participatif » pour les plateformes de crowdfunding basées sur le prêt. La création de ces statuts et d’un label officiel va permettre aux porteurs de projets et aux investisseurs d’être sur des plateformes plus sécurisées qui ont les agréments nécessaires et où l’application des règles est garantie.



Mathieu Maire du Poset
Directeur des projets d’Ulule

Que représentent les projets musicaux parmi l’ensemble des projets déposés sur Ulule ?

Derrière l’audiovisuel, la musique représente le second champs d’activité présent sur Ulule, soit environ 18 % des projets proposés sur la plateforme et 850 projets financés sur les 3 800 qui ont abouti.

Quels sont ces projets ?

Cela porte principalement sur l’enregistrement d’un album ou d’un EP et sur l’organisation d’un concert. On a aussi quelques projets qui concernent la production de clip mais les contreparties sont plus difficiles à trouver.
Il faut également préciser que les porteurs de projets sont aussi bien des musiciens, des labels, des organisateurs de spectacles et notamment des festivals qui sont de plus en plus présents.

Ces projets tournent-il autour d’artistes à forte notoriété ou d’artistes en développement ?

On est plutôt sur des artistes en développement. On n’a pas encore eu d’artistes à très forte notoriété car ils sont signés sur des maisons de disques importantes. Mais on a eu des projets comme celui des Blérots de Ravel qui est un groupe qui a quand même beaucoup tourné en France et qui a fait une campagne pour financer son merchandising. Dernièrement, ce sont des labels comme Jarring Effects ou Fargo qui ont posé des projets d’enregistrement pour leurs artistes.
Pour avoir vu comment cela se passe dans le milieu du cinéma, je pense que les artistes musiciens à très forte notoriété ne vont pas tarder à arriver sur la plateforme, sans doute avec des side projects ou des projets spécifiques.

Selon vous, pourquoi musique et crowdfunding font-ils bon ménage ?

Le crowdfunding est un super outil pour créer une relation directe avec les fans. On se rend bien compte que le public est demandeur : il veut participer au projet, être dans la boucle. C’est encore plus valable dans les milieux culturels et tout particulièrement dans la musique où il y a une vraie notion de fan attaché à un groupe. Ces fans ont envie de rentrer dans l’histoire de l’artiste et se disent qu’ils sont en train de construire une tournée ou un album avec lui.
Et puis parfois, les enjeux pour l’artiste et pour la structure - label, tourneur, distributeur - ne sont pas toujours les mêmes. Du coup, par moment, l’appel aux dons peut permettre de rapprocher l’artiste et ses fans sur un projet particulier.

Comment fonctionne l’encadrement juridique des dons ? Ne serait-il pas plus juste de parler de préachat ?

En fait la plupart des transactions faites sur des plateformes comme la nôtre ne sont pas des dons. Dès lors que vous donnez une contrepartie, il ne s’agit plus juridiquement d’un don, mais d’une vente. Sur Ulule et sur les autres plateformes qui proposent de la contrepartie non financière, le terme don contre don est certes parlant sur la démarche psychologique du financement participatif, mais il est juridiquement trompeur. Dans la plupart des cas, nous sommes sur une mécanique de prévente où les internautes achètent une contrepartie qui leur est promise. C’est du préachat - le don est par définition sans contrepartie. D’ailleurs, lorsque qu’une contrepartie n’a pas été délivrée, le soutien peut se retourner vers le tribunal en faisant prévaloir le fait qu’il a préacheté une contrepartie et donc qu’il y a droit.
Une fois ce point compris, il est clair que les sommes récoltées par du crowdfunding sont des revenus, à déclarer aux impôts. De la même façon il peut y avoir de la TVA collectée à reverser si le porteur de projet est une entreprise.

Quels conseils donnez-vous au porteur de projet en matière de gestion comptable et budgétaire ?

Nous accompagnons les porteurs de projet en les alertant sur la façon de calculer le budget et sur le fait de bien prendre en compte ces aspects-là. Il faut que le porteur de projet fasse son calcul budgétaire en prenant bien en compte toutes ces données, c’est-à-dire la commission de la plateforme, la TVA qui va s’appliquer, le coût des contreparties, le coût de l’envoi, etc.

Toute les plateformes ne tiennent pas toujours un discours très clair là-dessus, notamment en laissant entendre que les transactions réalisées par leur intermédiaire sont systématiquement des dons, permettant de bénéficier d’une économie d’impôt. Or c’est très rarement le cas, car la défiscalisation est juridiquement très bordée.
Effectivement, il y a des projets qui, quand ils sont portés par des associations d’intérêt général, ont le droit d’émettre des reçus fiscaux. Mais c’est au porteur de projet de vérifier s’il peut proposer des reçus fiscaux. Et c’est très limité en matière de crowdfunding parce que qu’il faut que la valeur de ce que vous donnez en contrepartie soit inférieure à 25% du montant du don reçu.

Est-ce directement Ulule qui collecte l’argent ?

Ulule est 100% bordé parce qu’on passe par un partenaire financier pour gérer les problèmes de transactions. Collecter de l’argent pour le compte d’autrui nécessite d’avoir un agrément de type bancaire, ou alors de travailler avec un prestataire financier qui dispose d’un tel agrément. C’est ce que nous faisons depuis notre lancement.
Certaines plateformes ne sont pas en conformité avec cette réglementation et collectent les fonds en direct. Elles vont devoir se mettre en conformité avec la règlementation dans les mois qui viennent.
Notre mécanique permet au prestataire de reverser l’argent directement aux porteurs de projet, et si la campagne n’est pas réussie, les donateurs sont remboursés intégralement, les frais bancaires étant à notre charge.



Romain Guillot
Directeur de Plemi / Koalitick

Plemi propose de "réinventer le live", notamment grâce à la plateforme Koalitick qui intègre le mécanisme de financement participatif. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Plemi se définit aujourd’hui comme promoteur de concerts et éditeur d’applications web centrées sur le live. Parmi les différents services que l’on propose, nous développons une solution de crowdfunding pour l’organisation de concerts qui s’appelle Koalitick. À la croisée du crowdfunding et de la billetterie en ligne, Koalitick permet aux spectateurs de préréserver des places pour un projet de concert, projet qui est confirmé dès qu’un nombre suffisant de places a été prévendu.

Comment fonctionne la plateforme ? Comment s’organise la relation entre l’organisateur du concert, la salle et Koalitick ?

D’abord, il faut savoir que nous gardons un œil sur la sélection des projets, et qu’une proposition de concert ne peut être présentée sur Koalitick sans un lieu et une date définis.
Les porteurs de projet qui viennent vers nous sont la plupart du temps des artistes, souvent autoproduits, des petites structures de production, parfois des tourneurs ou des managers sur des plus gros projets.
Leurs attentes peuvent être différentes. Certains veulent se rassurer financièrement avec un volume de prévente qui leur permet d’atteindre un point mort. D’autres sont plus dans une démarche de marketing et de communication originale. En fonction de ces objectifs, la démarche ne va pas être la même.
Ensuite, nous faisons la plupart du temps le lien avec les salles. On étudie le projet et on cherche une salle adaptée, prête à jouer le jeu d’une programmation participative - et donc conditionnée. On fonctionne avec un réseau de salles partenaires qu’on a réussi à convaincre petit à petit. En faisant nos preuves, en prenant des dates sur des créneaux un peu difficiles, on a pu gagner leur confiance et, aujourd’hui, c’est un réseau d’une quinzaine de salles qui sont, pour l’instant, principalement parisiennes. Parfois, ce sont même elles qui viennent vers nous pour nous pour nous suggérer un projet.
Plemi détient des licences d’entrepreneur de spectacle et intervient aussi comme coproducteur d’un certain nombre de ces évènements, notamment pour accompagner les artistes ou porteurs de projets qui ne peuvent s’appuyer sur une structure de production.

De quelle manière cela se traduit-il en matière de transactions et de contrats entre les différents partis ?

Vis-à-vis de la salle, on cherche un engagement sous forme d’option, un précontrat de coréalisation ou de location assorti d’une clause suspensive jusqu’à la fin de la campagne de souscription. Si la salle joue le jeu, il existe un ensemble d’arrangements pour y arriver.
Vis-à-vis des souscripteurs, on enregistre leur réservation comme sur toute plateforme de billetterie en ligne, mais on ne les débite pas. On prend une sorte d’empreinte bancaire et les sommes ne sont pas encaissées avant que la campagne soit terminée et réussie.

Pouvez-vous nous citer quelques exemples de belles réussites ?

Oui, on a travaillé sur un concert des Fatals Picards en 2012 avec leur tourneur/label Adone. On a collaboré aussi avec Roy Music à l’automne dernier, un label à l’avant-garde en matière de financement participatif, avec qui on a monté une belle date au Divan du monde pour les groupes de rock Duel et Noriega.
On peut aussi évoquer de belles réalisations avec les artistes Lys, Bertrand Betsch, Arthur Leforestier, Selim, Tales & Remedies, Sofia Lorenians, ou encore François Staal, un artiste français de blues, avec qui nous avons monté un petit festival où il invitait lui-même des artistes à partager la scène avec lui.
Plus récemment, on a fait venir de Jamaïque le légendaire Ijahman Levi dans le cadre d’un festival de reggae associé à un projet caritatif de reconstruction d’un village détruit en Côte-d’Ivoire. L’évènement a eu lieu au Cabaret Sauvage après avoir été confirmé par 300 souscripteurs.

Aujourd’hui, nous sommes aussi en train d’étendre ce dispositif auprès d’artistes plus prestigieux en organisant dans le cadre d’un partenariat avec France Télévisions et le Crédit Mutuel, une série d’évènements participatifs qui seront retransmis sur la plateforme web Culturebox de France Télévisions.



Marie Tretiakow
Coordinatrice générale, développement & partenariats de Proarti

Proarti est une plateforme récente qui bénéficie d’un statut particulier. Pouvez-vous nous présenter le projet ?

Proarti est une plateforme participative de mécénat culturel qui est portée par un fonds de dotation et qui a bénéficié d’un soutien du ministère de la Culture au titre de son appel à projets "Services numériques culturels innovants". La plateforme a été lancée en juin 2013 en partenariat avec des institutions culturelles de référence et est dédiée aux champs artistiques et culturels. Nous nous spécialisons dans l’accompagnement des artistes vers le financement participatif et, dans le futur, nous souhaitons développer d’autres services d’aide à la promotion et un outil de recommandation de sorties et de projets géolocalisés.

Comment fonctionne cette plateforme de mécénat ?

Nous recueillons des dons et proposons également du don contre don. Mais notre spécificité est de pouvoir émettre des reçus fiscaux aux donateurs puisque nous sommes portés par un fonds de dotation dont l’objectif est de reverser des fonds à des organismes d’intérêt général dans le milieu culturel.
Lorsqu’un porteur de projets se présente, nous évaluons avec lui si la nature de sa structure et de son projet répond aux critères de la loi du mécénat permettant l’émission de reçus fiscaux. Le porteur de projets n’est pas tenu d’avoir fait une demande de rescrit auprès de l’administration fiscale. Nous regardons ensemble si la gestion de la structure est désintéressée, puis le caractère d’intérêt général du projet. Nous restons par ailleurs très vigilants au respect de la règlementation des contreparties dont la valeur ne doit pas dépasser un quart du montant du don.

Une fois que la collecte est réussie et terminée, c’est nous qui émettons les reçus fiscaux aux donateurs. Le don est fait à Proarti qui est autorisé à recourir à la générosité du public par arrêté préfectoral renouvelable chaque année. Ensuite Proarti, dont la commission est de 8 %, reverse en deux temps 92 % des dons au porteur de projets : 80 % de la somme dès la collecte terminée, puis les 12 % restant en retour des justificatifs des dépenses engagées à hauteur du montant demandé. S’il y avait 2 000 € collectés pour le décor du projet, nous demandons au porteur de fournir 2 000 € de factures liées au décor.



Marion Delemazure
Marques et développement de marques pour InFiné

Dans quel contexte le label InFiné a mis en place une campagne de crowdfunding en 2013 ?

Depuis 4 ans, le label organisait un workshop durant le festival Soirs d’été qui avait lieu dans la carrière du Normandoux dans la Vienne. Le festival était géré par l’association de la carrière du Normandoux et InFiné gérait la programmation, dont l’organisation d’un workshop qui est devenu un rendez-vous annuel important pour nous. Il s’agit d’une résidence d’artistes qui a lieu au mois d’août pendant une semaine. Le principe est d’y accueillir des artistes internationaux de genres tout à fait différents, que ce soit du classique, de l’électro, de la world, etc. On les fait se rencontrer en début de semaine, puis ils travaillent en studio et, en fin de semaine, présentent leurs créations inédites pendant trois soirées de concerts.

Quand nous avons appris, au début de l’année 2013, que la 5e édition du festival n’aurait pas lieu, nous avons rapidement demandé s’il était tout de même possible d’organiser notre workshop annuel dans la carrière. En janvier, on a obtenu une autorisation pour une semaine de mise à disposition du lieu en août. Fin février, nous avons monté une association qui regroupe à la fois l’équipe d’InFiné et les personnes qui gravitent autour du label, amis, artistes, médias, etc. Et c’est tous ensemble, "en famille", que nous avons porté le projet.

En mars, dans des délais très courts, on a cherché des subventions auprès de partenaires privés ou institutionnels. Certains nous ont soutenus au niveau de la communication, de la valorisation sur place, en prêtant du matériel par exemple, mais nous n’avons pas pu obtenir d’enveloppe budgétaire. Or il s’agit d’une opération d’ampleur et face à nos besoins, on s’est demandé comment obtenir le minimum vital pour monter l’événement. C’est là qu’on a décidé de faire appel aux dons et de mettre notre projet sur une plateforme de crowdfunding. C’était logique et ça correspondait à l’esprit du workshop qui est 100 % participatif, au sens où chacun est bénévole, et qu’on était déjà dans un esprit communautaire où tout le monde mettait la main à la pâte.

On a très rapidement rencontré les équipes de KissKissBankBank qui ont soutenu le projet et on a posté la campagne sur cette plateforme.
Normalement, pour ce genre de projet, la campagne d’appel aux dons dure 90 jours. Mais comme nous n’avions pas le temps, on a fait au plus court. On devait savoir très rapidement si oui ou non, on pouvait compter sur ce financement et organiser le workshop. Donc, on a programmé la campagne sur 45 jours avec un objectif de 20 000 €, ce qui n’est pas rien. Ça a été un vrai challenge !

Comment avez-vous animé cette campagne ?

On a tissé une vraie toile d’araignée avec tous les réseaux qui gravitaient autour de l’événement et du label pour susciter un maximum de donation. C’était très intense et porteur, bourré d’énergie. À la fois, il a fallu faire appel à tout notre réseau professionnel, amical et familial, et il fallait aussi organiser des vrais relais de communication auprès des médias et des blogs, en envoyant des newsletters ou en postant des rapports journaliers sur les réseaux sociaux.

La plateforme nous a mis en garde sur le temps que cela représentait. Elle nous a aussi conseillé de monter un rétroplanning, un programme de relance quotidienne, d’update, etc. C’est quelque chose que nous avons organisé au fur et à mesure, et c’est vrai qu’il s’agit d’un emploi à temps plein. Chez nous, toutes les personnes du label s’y sont investies, ont relayé, et tout le monde l’a fait de manière spontanée. Et puis les partenaires ont relayé et les donateurs sont arrivés petit à petit. Il y a eu une vraie synergie entre tous ces réseaux et ça a été de très beaux moments.
Au final, on a réussi à boucler notre objectif la veille au soir, vraiment dans les dernières minutes !

De quel montant était la donation moyenne et d’où provenaient les dons ?

On a eu 259 donateurs, avec certaines donations vraiment conséquentes puisqu’on avait une proposition de contreparties jusqu’à 3 000 € et plus.
Sur KissKissBankBank, on dispose d’un tableau de bord qui nous permet de voir d’où viennent les dons. En majorité, ça vient de notre réseau, de liens sur notre Facebook ou depuis notre site. Après, ce sont les relais des partenaires comme Tsugi, Le Mouv’ ou Technopol qui ont fonctionné. On a aussi eu des donateurs qui venaient directement de la plateforme et qui ont aimé le projet, ils nous ont même envoyé de jolis mots alors qu’on ne les connaissait pas du tout.

Avez-vous proposé des reçus ouvrant droit à une défiscalisation dans les contreparties ?

Oui et c’était un point fort selon nous. Pourtant, très peu de donateurs nous l’ont demandé ! Nous n’en avons délivré qu’à quelques personnes et à une entreprise qui est devenue notre partenaire.

Au-delà du financement, peut-on parler de bénéfice en matière de communication ?

Oui, c’est évident. Grâce à cette campagne, on a touché beaucoup de cibles, un public très large qu’on aurait très difficilement touché via de la presse spécialisée et des achats d’espace. Du coup, ça a bénéficié à l’image du label dans son ensemble.
Je pense que ça a été une de nos meilleures opérations de communication, et le fait d’avoir très peu de temps pour que la collecte aboutisse a sans doute rendu la chose encore plus forte et émouvante.

Allez-vous reproduire l’opération ?

Non, en 2013, c’était un coup de pouce. Pour la 6e édition du workshop, on espère cette année trouver des financements en amont auprès de partenaires.
Mais on n’exclut pas d’y recourir pour d’autres projets spécifiques, où le crowdfunding aurait un sens par rapport à la nature du projet. Par exemple, un clip peut se transformer en court métrage si on a plus de moyens pour le réaliser. Connaissant l’univers de nos fans et de l’audience que cela peut représenter, ils seraient heureux de pouvoir participer à la production d’un court métrage…



Nicolas Antoine
Auteur d’Inferno Telegraph : biographie d’Eiffel

Qu’est-ce qui vous a motivé à lancer une collecte sur Ulule l’année dernière pour la publication de la biographie du groupe Eiffel ?

En fait, c’est un projet ancien. Je suis dans l’entourage du groupe depuis des années et j’avais déjà écrit la biographie. Elle était disponible en ligne sur le site du groupe depuis un moment, mais pas mal de monde pensait que ça vaudrait le coup de l’avoir sous forme de livre imprimé pour les fans. Avec des compléments photos et quelques ajouts. Moi, j’avais un peu du mal à me dire que des gens allaient être intéressés pour acheter un écrit en grande partie déjà disponible librement sur Internet. Je ne voyais pas comment ça pouvait marcher. Mais j’ai commencé à voir l’émergence de ces collectes par système de crowdfunding et, petit à petit, je me suis dit que ça pourrait être une solution.
Ce qui est très intéressant avec ce système est que si on n’obtient pas l’objectif fixé, le projet s’arrête et la gestion des remboursements se fait automatiquement. C’est simple et ça n’entraîne pas de conséquence.

Comment s’est déroulée la campagne ?

Sans les possibilités offertes par les plateformes de crowdfunding, on n’aurait sans doute pas réalisé ce projet, du moins pas avec cette ampleur.
Durant la campagne, on est partis d’un projet initial et au bout de 24 heures, la somme était rassemblée ! J’étais épaté. Une journée assez folle… Du coup, on a fait évoluer le projet et le montant de la collecte, palier par palier, jusqu’à la fin de la campagne. J’ai regardé comment améliorer la qualité de l’objet et, avec le soutien du groupe, on a pu mettre des places de concerts dans les contreparties, des photos dédicacées, des cartes postales, etc. Ce qui a très bien marché, c’est l’édition limitée de beaux livres signés par les membres du groupe. L’exemplaire coûtait une dizaine d’euros de plus que la version basique à 15 €, pourtant j’ai vendu 3 ou 4 fois plus de formats limités que de formats classiques, avec une moyenne de l’ordre de 30 € sur 175 contributions. Là, on se rend bien compte que les gens sont à la recherche de contenus exclusifs et d’une relation privilégié avec les artistes.

Un conseil à donner à ceux qui lancent leur projet sur une plateforme ?

Il faut bien prendre le temps de réfléchir son projet, en commençant avec quelque chose de basique, un objectif financier abordable et des idées derrière la tête pour en proposer plus. Il faut bien réfléchir aux différents niveaux de contributions que l’on peut demander et aux contreparties qui vont avec.
Mais, pour être franc, je ne suis pas certain que ça marcherait avec beaucoup de groupes. Pour la biographie, ça tient aussi beaucoup du fait qu’Eiffel ne sort pas de nulle part et est proche de sa communauté de fans. Le crowdfunding n’est pas la solution à tout. Pour les petits groupes en développement, ça doit être plus dur. D’autant que tout le monde lance sa collecte en ligne maintenant, donc ça noie le poisson.



Lisa Bélangeon
Chargée de production des Blérots de R.A.V.E.L

Présentez-nous la collecte Les Blérots de R.A.V.E.L en textile !

Le projet était de renouveler le stock merchandising de tee-shirts des Blérots. Nous n’en avions plus et, comme la plupart des petites structures, on manquait de trésorerie pour en commander.
Nous n’avions pas de nouvel album à présenter à ce moment-là et l’idée était de faire fabriquer une série de tee-shirts à l’effigie de la tournée qui était en cours. Du coup, on a mis le projet sur Ulule pendant un mois en demandant 2 400 € et on en a obtenu 2 600 et quelques. Avec ça, on a pu produire tous les tee-shirts dont nous avions besoin.

Au-delà du financement, qu’est-ce que la campagne vous a apporté ?

Les Blérots font de la souscription depuis 15 ans et ils ont déjà des fans qui les suivent depuis tout ce temps. Mais c’est vrai que les plateformes de crowdfunding offrent une visibilité supplémentaire, avec des gens qui viennent découvrir les projets via ces sites et qui peuvent rester captifs sur les prochaines actualités du groupe. Ça nous a aussi permis de voir comment le système fonctionne, notamment en terme de communication.

Comment avez-vous animé la campagne ?

On a relayé, mis en avant, y compris sur les sites du tourneur et du distributeur. Les fans ont beaucoup diffusé l’info également. Le suivi de tout cela est un travail qu’on avait mal mesuré au départ : réfléchir aux contreparties, faire les envois aux 600 soutiens, réglez les problèmes d’envois non réceptionnés, etc. C’est assez long mais la visibilité en vaut la chandelle !
D’ailleurs, maintenant qu’on sait comment fonctionne la collecte sur une plateforme, nous relançons une campagne au printemps pour notre spectacle L’homme d’habitude qui aura lieu en juillet pendant le Off du festival d’Avignon. Nous sommes actuellement en train de préparer le projet, de penser les contreparties, et de choisir la plateforme où il sera publié.



Romain Bard
Chargé de mission pour Le Transfo – Art et culture en région Auvergne

En Auvergne, un dispositif intégrant le financement participatif a été mis en place avec l’appui de la Région pour soutenir les projets locaux. De quoi s’agit-il ?

L’association Auvergne Nouveau Monde, créée à l’initiative du conseil régional, a lancé en 2012 une opération de crowdfunding en partenariat avec Ulule pour soutenir un ensemble de projets régionaux quel que soit le secteur d’activité économique. Dès la première année, il y a eu 18 projets présentés et un taux de réussite de 67 %, avec environ 50 000 € collectés pour 900 donateurs. L’opération a été reconduite en 2013 et va reprendre en 2014 avec quelques changements.
Un des chiffres intéressants est que l’audience web des projets était à 90 % hors Auvergne et que les trois-quarts des projets ont été financés par des souscriptions venant d’autres régions. Ce chiffre s’explique parce qu’il y a beaucoup d’Auvergnats un peu partout en France et notamment à Paris, mais aussi parce qu’Auvergne Nouveau Monde a mis en place une campagne presse et web qui a permis de faire parler des projets au-delà des cercles d’amis.

Y a-t-il des projets musicaux parmi les projets soutenus ?

Oui. Par exemple l’année dernière, deux projets d’enregistrement d’album ont réussi. Le groupe Kandide et l’artiste Adam Wood ont pu sortir leur album comme ça. Mais la façon dont leur collecte s’est déroulée est contrastée.
Kandide est un groupe qui fait de la chanson et qui tourne depuis longtemps dans la région. C’est un groupe qui ne sort pas beaucoup du territoire mais, une année, les statistiques avaient montré que c’était le groupe qui tournait le plus en Auvergne ! Bref, même s’il n’est que local, leur public est ultrafidèle. Tandis qu’Adam Wood, son projet est plus récent et il n’avait sorti qu’un EP jusque-là. Résultat, dans le premier cas, la collecte a été bouclée en 15 jours, et dans le second, il a "ramé" jusqu’au bout pour réunir la somme. Quand tu n’as que peu ou pas de réseau, honnêtement, c’est plus compliqué.

Autre exemple un peu annexe : un livre sur l’Histoire du rock à Clermont-Ferrand écrit par Patrick Foulhoux, un journaliste qui traîne dans le milieu rock depuis des années. Quand il a lancé son projet, j’ai vu qu’au bout de deux jours sa collecte montait en flèche… Pourtant, à ce moment-là, il n’en était qu’à la lettre D de sa mailing list ! Il a un gros réseau et sa collecte a très bien fonctionné.

Les porteurs de projet étaient-ils accompagnés dans leur démarche ?

Oui, Ulule est venu faire une rencontre sur place et, pour Le Transfo, j’ai fait du suivi sur certains projets soutenus. Il faut dire que le porteur de projet se retrouve avec un travail de communication impressionnant. Avant même que ce soit en ligne, il faut déjà bien penser sa communication parce que vous n’avez qu’une page pour tout expliquer. Donc les textes et les photos doivent être bien choisis, et une fois le projet en ligne il faut faire du viral et relancer avec le bon ton, le bon message, au bon moment pour ne pas fatiguer les gens non plus.
En revanche, en retour, ça donne une campagne de promotion web intéressante pour l’artiste.

Un programme a également été lancé pour que les créateurs d’entreprises régionales bénéficient d’apports via le crowdfunding. Quels sont les résultats ?

En parallèle, plusieurs structures dont Le Transfo se sont associées pour lancer l’opération "Expresso" permettant de soutenir la création d’entreprises sur le territoire grâce au financement participatif. L’opération a été menée avec Ulule avec l’objectif de lever des fonds. Mais sur les deux projets culturels soutenus dans ce cadre, nous n’avons pas réussi à les amener au bout.
Ce qui est difficile ici est qu’il s’agit de projets plus complexes à expliquer que la production d’une date ou d’un disque, et les contreparties ne sont pas évidentes à trouver. On est en train de faire le bilan et, si on relance l’opération, on orientera les porteurs de projets vers les différentes formes de financement participatifs existants, le don contre don mais aussi la prise d’action et le prêt.


Propos recueillis par Mathias MILLIARD et Romain BIGAY

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