Managers et observateurs dissèquent le métier

Interviews

"Nous sommes les impresarios des sixties" diront certains, partageurs de routes, mandataires d’artistes ou "GPS spécial monde de la musique" diront d’autres. Et plus spécifiquement en France ? Là où le manager est vécu comme une pierre angulaire dans le système anglo-saxon, il serait "vu comme une source de problème" ici... J. Soulié, S. Zamora, R. Requena, Y. Perrin, M. Chiaramonti, C. Soulard et d’autres répondent à nos questions.


LES OBSERVATEURS

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Emmanuel Legrand

Journaliste professionnel basé à Londres, rédacteur en chef d’Impact magazine, revue internationale de l’édition musicale, et ancien rédacteur en chef de Music & media

Quel est le "poids" des managers dans la filière musicale en Grande-Bretagne ?
La Grande-Bretagne a toujours été, plus encore que les États-Unis, le pays où le rôle des managers d’artistes a été primordial. Certes, il y eut aux US le fameux « Colonel » Parker qui géra tant bien que mal (plutôt mal) la carrière d’Elvis Presley, mais ce sont bien les Britanniques qui ont défini les paramètres de ce métier, sans doute parce qu’ils avaient la chance d’opérer à partir d’un territoire particulièrement créatif, mais aussi trop petit pour leurs ambitions et celles de leurs artistes (alors que les Américains avaient déjà un pays-continent comme terrain de jeu).

Les acteurs « historiques » tells que Brian Epstein (The Beatles), Andrew Loog Oldham (The Rolling Stones), Kit Lambert (The Who), Don Arden (Black Sabbath), Simon Napier-Bell (Yardbirds, T-Rex, Wham !) ou encore Peter Grant (Led Zeppelin) ont véritablement donné au manager un rôle prépondérant dans l’univers professionnel de la musique populaire. Avec eux, le manager devient le grand stratège qui va mettre en musique la partition de ses artistes et devient un personnage clé dans la mythologie contemporaine.
Il est le décisionnaire ultime et le rempart entre les artistes et le reste du monde. Il gère les aspect financiers et logistiques des artistes, mais il est aussi à la fois nounou, conseiller psychologique, et occasionnel fournisseur de plaisirs terrestres divers. Il accompagne les artistes partout, parfois avec des valises de cash. Il peut être arrogant et manipulateur (Malcolm McLaren avec les Sex Pistols) ou malchanceux (Peter Jenner, qui perdit les Pink Floyd à la veille de leur succès mondial).
Cela n’exclut pas des erreurs : Epstein, par exemple, n’a compris que trop tard l’importance de l’édition musicale, bien après avoir fait signer à ses ouailles des contrats iniques qui les ont dépossédés de leurs compositions.
Plus récemment, des managers comme Brian Message (Radiohead) ou Dave Holmes (Coldplay) ont illustré la continuité du métier, en apportant une dose de modernisme. En effet, avec les changements structurels, la complexité du secteur fait du manager une pièce indispensable dans la filière. Du fait de la baisse de l’influence des labels, le manager est redevenu la pierre angulaire du métier, car toutes les décisions passent par lui.

Le manager est de nos jours un prestataire de service multifonction, ou celui qui agrège ces services nécessaires à l’artiste. La gestion du 360 degrés, c’est le manager qui l’organise, pas les labels. Derrière chaque grand succès international, il y a un manager (Jon Landau pour Bruce Springsteen, Paul McGuinness pour U2, David Holmes pour Coldplay, Pedro Winter pour Daft Punk…) qui a mis en place une stratégie et qui a travaillé avec labels, tourneurs, éditeurs, sponsors, et autres partenaires pour faire exister l’artiste (on notera, également, que ce sont en général de fortes personnalités qui ont aussi un respect très profond pour l’artiste, et la longévité de certaines relations manager/artiste ne peut s’expliquer que s’il y a un minimum de respect mutuel).
Ainsi, fort d’une armée de managers représentant certains des artistes les plus populaires du moment, le Music Manager Forum (MMF) a pris une place grandissante dans le secteur et intervient sur tous les débats qui concernent le futur de la filière. Le MMF est partie prenante dans UK Music, l’organisme qui regroupe l’ensemble de la filière, dirigé par l’ancien Undertones Feargal Sharkey.
De plus, devant le risque d’ossification d’une organisation dominée par les "anciens" (ces dernières années, le président de MMF était Jazz Summers, manager « old school » de Killing Joke…) et déconnectée des réalités de la nouvelle donne, le MMF a entrepris un vaste ravalement. Cela a conduit à l’élection de Brian Message à la tête de l’association, mais également à l’adhésion de nombreux « jeunes » managers qui ne se reconnaissaient pas dans ce club des nantis. Le MMF peut désormais véritablement prétendre représenter l’ensemble de la profession.

Pensez-vous que la place des managers est bien comprise en France ?
Le contraste avec la France est saisissant. Malgré les efforts de certains managers locaux et d’organismes comme l’Irma, le métier est encore peu reconnu et souffre d’un déficit d’image, en particulier auprès des artistes. Le traitement réservé par un ancien tennisman devenu chanteur de reggae-pop à son ancien manager est de ce point de vue significatif. L’artiste a dénié au manager tout rôle significatif dans le développement de sa carrière, et donc à la rémunération à laquelle ce dernier aurait pu prétendre. Un tribunal a finalement tranché en faveur du manager.
Trop souvent, le manager « lorsqu’il y en a un « est vu comme une source de problème plutôt qu’un acteur principal dans l’organisation de la carrière d’un artiste. Or, tout le monde devrait gagner à avoir un groupe solide de managers : les artistes d’abord, qui ont besoin de l’expertise de ces professionnels pour gérer des carrières de plus en plus complexes ; les labels, car plus le manager est solide et expérimenté, plus il y a de chances que ce dernier trouve des idées et des solutions qui permettent de faire avancer la carrière de l’artiste ; et tous les autres partenaires qui à un moment donné sont impliqués dans des projets liés aux artistes. De ce point de vue, l’expression québécoise de « gérant » d’artiste est sans doute la plus appropriée au véritable travail du manager (Paul McGuinness, qu’un auteur qualifia un jour de « cinquième membre de U2 » rectifia : « Non, cinquième membre du conseil d’administration de U2 ! »).
Il manque une définition claire du statut de manager (en d’autres termes, la loi française doit cesser de les considérer comme des employeurs mais plutôt comme des prestataires de services). Il est aussi nécessaire que la profession dans son ensemble adopte des règles déontologiques strictes qui codifient les relations avec les artistes. Et, au final, la profession doit aussi se donner un peu plus de visibilité pour faire passer son message auprès de la filière et des pouvoirs publics. Des initiatives en ce sens ont déjà pris forme (ne serait-ce qu’avec la création de la branche française du MMF). Allez, encore un petit effort !


Wenceslas Lizé, Delphine Naudier et Olivier Roueff

Sociologues, auteurs de l’étude Les intermédiaires du travail artistique

Quelles ont été les difficultés rencontrées pour qualifier la profession de manager dans les musiques actuelles ?
La première difficulté tient à son apparition relativement récente en France (années 1970) et surtout à l’absence d’un statut juridique qui préciserait le contenu de l’activité. Juridiquement peu reconnu par comparaison à la profession d’agent, le métier de manager connaît toutefois un processus de structuration et de définition par le biais des formations supérieures apparues dès les années 1980 et l’existence, depuis 1999, d’une organisation professionnelle (MMFF) qui connaît une certaine reconnaissance institutionnelle (soutien financier du ministère de la Culture et de la Sacem, présence au Conseil supérieur des musiques actuelles, etc.).

Certaines difficultés demeurent toutefois pour le caractériser en raison de la porosité des frontières et du cumul d’activités relativement fréquent entre les métiers d’agent, de manager et d’entrepreneurs de spectacles (tourneurs). Si ces derniers se distinguent par leur statut d’employeur, la loi du 31 décembre 1992 leur permet de détenir une licence d’agent artistique (et inversement) et les deux fonctions ont parfois tendance à se confondre : 22 % des agents référencés par l’Irma sont aussi entrepreneurs de spectacles. De même, le métier de manager peut aussi être exercé conjointement à celui d’entrepreneur de spectacles : c’est le cas de 13 % des managers référencés par l’Irma.

Mais la confusion tient surtout à la proximité entre les métiers de manager et d’agent. Certes, leurs compétences diffèrent sous certains aspects, mais ils se disputent un même « territoire professionnel », celui de l’intermédiation au service des artistes dans le monde de la musique. S’il est vrai que les agents s’occupent plus souvent du spectacle vivant (« trouver et négocier des dates ») et les managers plutôt du domaine audiovisuel, les discours de démarcation tenus par les organisations professionnelles dessinent entre ces deux métiers des frontières qui sont en réalité poreuses. Ils tendent notamment à figer le métier d’agent dans une définition étroite de professionnel du placement exclusivement centré sur les concerts. Or, de même que les managers font eux aussi du placement dans cette branche d’activité, le travail réalisé par certains agents s’apparente à celui des managers, à l’interface entre le musicien et tous ses partenaires professionnels. C’est notamment le cas dans la musique classique où les managers sont quasi absents. En outre, le cumul des deux activités accentue la confusion : 9 % des intermédiaires recensés dans la base de l’Irma sont à la fois agents et managers, auprès du même artiste ou d’artistes différents.

Quelles sont les grandes différences entre le métier de manager en musiques actuelles et les professions d’intermédiaires au sein des autres secteurs artistiques ?
Ce qui distingue très nettement les intermédiaires du travail artistique, ce sont les intérêts représentés : il y a ceux qui, comme les managers, sont mandatés pour représentés les artistes auprès des employeurs/financeurs potentiels, et ceux qui, comme les directeurs de casting, représentent les intérêts des employeurs auprès des artistes recherchés. Ces deux types d’intermédiaires sont très différents du point de vue de leurs statuts, de leurs modes de rémunération, de leurs pratiques, etc.

Sous ce premier angle, le manager est très proche des agents artistiques qui œuvrent dans le monde de la musique, du cinéma ou encore de la photographie. Il s’en distingue si l’on fait intervenir l’autre grand principe de différenciation des intermédiaires qui est, bien entendu, le découpage par secteur artistique. Mais, si l’on fait abstraction des différences entre les économies, les formes d’organisation et les pratiques de chaque secteur, le manager apparaît comme l’intermédiaire dont le champ d’intervention auprès de l’artiste est le plus étendu, ce qui a d’ailleurs pour conséquence qu’il s’occupe d’un petit nombre d’artistes par rapport aux agents. Les managers interviennent en amont mais aussi en aval de la création, pour promouvoir les œuvres et/ou l’artiste entre chaque projet donnant lieu à rémunération. Ils développent des stratégies de promotion et prospectent des sources de rémunération internes mais aussi externes au monde de l’art (prestations dans l’événementiel, la formation, la publicité, le merchandising, etc.). Enfin, ils s’apparentent à des coachs, cherchant à agir sur les façons d’être des artistes qu’ils représentent par rapport au travail, à la gestion du temps de travail et hors travail, à l’attitude relationnelle…
Bref, par comparaison avec les autres intermédiaires, le manager se caractérise en particulier par l’étendue de son périmètre d’activité.

À paraître : Wenceslas Lizé (sociologue), Delphine Naudier (sociologue, CNRS-CRESPA CSU) et Olivier Roueff (sociologue, CNRS-Printemps), Les intermédiaires du travail artistique, Paris, La Documentation française, 2010.


LES MANAGERS

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Frédérique de Almeida

Manager de Alister et Orwell
Chargée de Communication, RP et coordination du Fair

Comment définiriez-vous votre rôle auprès de votre/vos artiste(s) ? Ce rôle change-t-il selon les groupes/artistes, leur niveau de développement de carrière, le genre musical... ?
C’est d’abord un rôle de conseil, à tout niveau, autant sur l’artistique, la vision de développer le projet, le choix des partenaires, etc., puis de coordination, quand l’artiste a déjà un entourage professionnel (label, tourneur, éditeur). Évidemment ce rôle est différent suivant les artistes et le stade de développement du projet. Par ailleurs le facteur humain, pour ma part en tout cas, reste absolument primordial.

Éprouvez-vous des difficultés à faire reconnaître votre métier de manager au sein de la filière musicale ? Estimez-vous qu’il y a une évolution dans la manière dont un manager travaille avec la filière ?
Depuis que je fais ce métier je trouve en effet que le rapport manager / filière musicale a pas mal évolué. C’était beaucoup plus difficile de se faire entendre et respecter en tant que tel il y a 10 ans qu’aujourd’hui. Je crois qu’on est beaucoup plus nombreux (et nombreuses !) aujourd’hui qu’à l’époque. Alors peut-être parce que je débutais, qui plus est sur le tas, et que je suis une fille, je me souviens que dans certains contextes, on ne me prenait pas au sérieux quand j’arrivais dans un bureau ou sur un festival, limite cela semblait incongru qu’un groupe (autoproduit) soit accompagné d’un manager... Actuellement, c’est plutôt l’inverse, il est rare qu’un artiste ou un groupe n’ait pas de manager, ou alors c’est qu’il en cherche un.


Christophe Soulard

Gérant de Mexican Stand-Off (conseil en management)

Comment définiriez-vous votre rôle auprès de votre/vos artiste(s) ? Ce rôle change-t-il selon les groupes/artistes, leur niveau de développement de carrière, le genre musical... ?
Je les conseille dans le cadre de la négociation de leurs contrat sur le plan économique et financier d’une part (contrat d’enregistrement, édition, spectacle, merchandising, publicité, etc…), et en vue de choisir les meilleures opportunités en fonction de leurs projets et de leur moyens d’autre part.
Naturellement, ce rôle de conseil dépend du genre musical, de la notoriété de l’artiste et de son mode de fonctionnement : un artiste électro est souvent indépendant au niveau de la production, un groupe rock aura généralement une structure qui lui permet de tourner, un artiste établi aura les moyens de s’autoproduire ou de gérer lui-même ses éditions, etc. Il y a un véritable « audit » de la situation de l’artiste et de son potentiel de développement afin de lui conseiller les meilleures opportunités et de maximiser ses revenus…

Éprouvez-vous des difficultés à faire reconnaître votre métier de manager au sein de la filière musicale ? Estimez-vous qu’il y a une évolution dans la manière dont un manager travaille avec la filière ?
Étant sur une fonction de « back office », je suis moins concerné par cette question que les managers qui doivent intervenir à tous les niveaux du développement de la carrière de l’artiste et gèrent les problèmes quotidiens avec les services des maisons de disques (promo, marketing…) ou les tourneurs, éditeurs…
J’observe que la reconnaissance du métier progresse avec la professionnalisation des managers et avec la complexité croissante des tâches. Plus un seul intervenant (producteur, éditeur…) ne peut maîtriser l’ensemble des rouages, à part le manager. Mais beaucoup de producteurs, surtout dans les majors, persistent encore dans l’illusion qu’ils peuvent tout contrôler et rechignent à partager les responsabilités dans la mesure où ils investissent dans le développement. L’industrie reste encore largement nostalgique des années fastes où le marketing était roi.

Par mes fonctions au contact des managers avec lesquels je travaille, je vois une double évolution.
Du fait de la crise et de la réduction des effectifs dans la filière, le manager assure de plus en plus de fonctions et « valorise » son rôle auprès de ses interlocuteurs. Son expérience s’enrichit, et sa compréhension des mécanismes de la promotion, du marketing, des intérêts souvent divergents de chaque métier devient meilleure. De même pour sa compréhension de l’économie globale de la musique, notamment dans l’univers numérique qui est d’une complexité inconnue jusqu’alors. Le manager se professionnalise, et devient de ce fait un interlocuteur reconnu par la filière.
A contrario, le management reste un métier d’artisan, très individualiste, et doit maîtriser tous les aspects du métier, ce qui s’avère de plus en plus difficile. Nous sommes encore loin de l’idée d’ « agence de management » qui réunirait des compétences variées en stratégie, marketing, business, etc., sur le modèle de certaines sociétés de management anglo-saxonnes. Mais il est aussi vrai que la taille du marché français ne permet pas bien souvent de faire vivre une structure de ce type, sauf dans le cas d’artistes à potentiel international.

Le MMFF fête ses 10 ans, quel bilan dressez-vous de son action ? Quels sont les dossiers à enjeux que le MMFF porte actuellement ?
Le principal acquis de ces 10 ans d’existence concerne la reconnaissance institutionnelle et professionnelle du métier du manager. La distinction entre le métier d’agent artistique, qui possède un statut légal du fait de son rôle de placement des artistes du spectacle, et celui de manager, a mis du temps à émerger. Les managers eux-mêmes, pour certains, demandaient encore récemment un statut « pour exister »… !
Si cette distinction n’était pas évidente, cela ne vient pas du fait que le rôle du manager soit identique à celui de l’agent artistique, mais parce que les agents artistiques, dans le domaine de la musique, ont progressivement pris en charge des services de conseil qui ne relèvent pas de leur statut légal. Ce ne sont pas les managers qui font le métier des agents, ce sont les agents qui font office de managers… Aujourd’hui, ce débat est clos et le « complexe de l’agent » a disparu.
MMF se concentre aujourd’hui sur les enjeux liés au développement de la nouvelle économie de la musique avec le passage progressif au numérique. Nous constatons que d’un côté apparaissent de nouveaux acteurs, de nouvelles pratiques commerciales, mais que les artistes n’en profitent pas pleinement sur le plan financier. MMF a publié un manifeste appelant à d’avantage de transparence sur les flux de revenus encaissés par les producteurs, et une répartition plus équitable de ceux-ci. MMF considère que dans cette période d’essais et d’erreurs autour des nouveaux business models qui apparaissent, il est aussi nécessaire de poser les bases économiques de la rémunération des créateurs, pour que ce nouvel écosystème soit bénéfique à l’ensemble des acteurs.


Myriam Chiaramonti / Msee Tchad

Manager d’Anis et de Jil is Lucky

Comment définiriez-vous votre rôle auprès de votre/vos artiste(s) ? Ce rôle change-t-il selon les groupes/artistes, leur niveau de développement de carrière, le genre musical... ?
Mon rôle est bien d’accompagner le développement de carrière de l’artiste, la mise en oeuvre d’une stratégie, la coordination du projet artistique auprès des différents partenaires de mes artistes. Je définirais mon rôle auprès de mes artistes en trois mots clés : conseiller, gérer et représenter. Et la confiance comme synthèse.

Éprouvez-vous des difficultés à faire reconnaître votre métier de manager au sein de la filière musicale ? Estimez-vous qu’il y a une évolution dans la manière dont un manager travaille avec la filière ?
L’évolution de l’économie musicale, aujourd’hui plus que jamais, donne au métier de manager une vraie reconnaissance au sein de la filière musicale. C’est l’interlocuteur privilégié des partenaires présents ou à venir autour du projet des artistes. La transversalité des fonctions du manager n’échappe à aucun des acteurs-clés de la filière. Pour preuve : 10 ans d’existence cette année de MMF France. Mais le combat n’est pas terminé. D’autant qu’au-delà de la reconnaissance du métier de manager, c’est aussi la valorisation des droits de l’artiste que l’on défend. À l’ère du numérique, les forces doivent être vives !


Sylvia Bannais

Manager de King Daddy Yod et de Lola Martin

Comment définiriez-vous votre rôle auprès de votre/vos artiste(s) ? Ce rôle change-t-il selon les groupes/artistes, leur niveau de développement de carrière, le genre musical... ?
Ma mission en tant que manager est de gérer la carrière de l’artiste dans son ensemble.
On le dit souvent, le manager est comme un chef d’entreprise : il doit veiller à la bonne coordination de toutes ses activités et à ce que les objectifs fixés soient atteints. Malheureusement, c’est la raison pour laquelle on est amené à parler de "produit" pour désigner son artiste.
Un manager doit s’occuper de la gestion planning et de l’agenda de l’artiste, des relations avec les maisons de disques, du contrôle des paiements de royalties, du suivi avec les agents artistiques choisis, de la relation avec l’attachée de presse, et de la prospection de nouvelles dates et de nouveaux marchés...
En général, mon rôle ne change pas en fonction de mes artistes. Seul mon comportement peut changer pour s’adapter au mieux à la sensibilité de l’artiste.

Éprouvez-vous des difficultés à faire reconnaître votre métier de manager au sein de la filière musicale ? Estimez-vous qu’il y a une évolution dans la manière dont un manager travaille avec la filière ?
La reconnaissance du métier de manager artistique est en général assez délicate du fait de sa polyvalence.
Effectivement, il est nécessaire de s’adapter aux nouvelles technologies, savoir faire face aux nouvelles lois du marché, savoir faire preuve de pédagogie pour garder de bonnes relations avec tout le monde, de la rigueur en fonction des circonstances, de la psychologie pour préserver le moral de son artiste...
On nous demande tout et n’importe quoi, et pas seulement venant de l’artiste mais aussi venant de tous les acteurs de la filière car, pour en revenir à la fonction du manager comparable à celle d’un chef d’entreprise, on est responsable des ressources humaines, responsable de production, responsable exécutif, responsable du service achat, responsable des services généraux, responsable du service juridique, responsable de la communication, responsable des relations extérieures, responsable de la coordination interne, responsable d’exploitation... et ... responsable de son produit.
Bref, beaucoup de fonctions pour une seule personne, ce qui explique, selon moi, la méconnaissance et la non-reconnaissance du métier de manager.


Romuald Requena

2temps 3mouvements (Conseil, business management) / Sakifo Records
Manager de Java, Bazbaz, Meï Teï Shô, Fred et Chet

Comment définiriez-vous votre rôle auprès de votre/vos artiste(s) ? Ce rôle change-t-il selon les groupes/artistes, leur niveau de développement de carrière, le genre musical... ?
Ma fonction (mission devrais-je dire) est avant tout de proposer un cadre de travail compatible à l’artiste. L’accompagner du mieux possible de la phase de création artistique jusqu’à l’accès au public. Avec toujours en tête la notion d’assurer la pérennité économique du projet. Et effectivement d’un artiste à l’autre l’attente n’est pas la même, les besoins non plus. Chacun a son parcours et demande un organigramme différent.

Éprouvez-vous des difficultés à faire reconnaître votre métier de manager au sein de la filière musicale ? Estimez-vous qu’il y a une évolution dans la manière dont un manager travaille avec la filière ?
Pas vraiment. À vrai dire, cela n’a jamais été un questionnement. La seule vraie question que je me pose tous les jours est de savoir si les artistes avec lesquels je travaille ont les moyens d’avancer sur leur projet (outils, partenaires, moyens financiers, etc.). Fondamentalement, le métier de manager évolue en même temps que la position de l’artiste au sein du secteur. Aujourd’hui, beaucoup d’artistes veulent reprendre le contrôle de leur art (ils sont les seuls VRAIS détenteurs du 360°) - quitte à le faire avec moins de moyens. Par extension, les missions du manager (qui n’est qu’une interface au service de l’artiste) sont souvent de compenser les partenaires auxquels l’artiste ne veut plus se soumettre (production, édition, etc.).


Guillaume Mangier

Manager de Sleeppers

Comment définiriez-vous votre rôle auprès de votre/vos artiste(s) ? Ce rôle change-t-il selon les groupes/artistes, leur niveau de développement de carrière, le genre musical... ?
Je définis mon rôle de management par 3 axes : la médiation, l’administration et le conseil.
Je suis un médiateur entre les artistes et la filière musicale. Je suis chargé de défendre un projet artistique auprès de partenaires (existants ou potentiels). Dans ce sens, je suis responsable devant les artistes de la mise en œuvre de leurs projets, et du respect de leurs choix. Mais ce rôle de médiation n’est pas à sens unique, les acteurs de la filière musicale ont des contraintes que je dois présenter (et parfois expliciter) aux artistes.
Je suis également un administrateur des projets (gestion courante, contractualisation, recherche de financements...).
Enfin, le rôle de conseil est primordial. Par son analyse de la filière et de son développement, un manager doit être en mesure de conseiller les artistes dans leurs choix. Cette fonction de conseil est, à mon avis, très différente d’un projet à un autre. Se posent les questions de la latitude laissée au manager, de la confiance qu’il a su créer avec les artistes, c’est-à -dire la question du mandat donné au manager par les artistes. Je me définis bien comme mandataire des artistes.
Il est difficile pour moi d’être catégorique sur la question des variations du rôle de manager en fonction des projets et de leur développement, car je ne manage que les Sleeppers. Mais ma définition du management ci-dessus me fait dire que se rôle est extrêmement variable.

Éprouvez-vous des difficultés à faire reconnaître votre métier de manager au sein de la filière musicale ? Estimez-vous qu’il y a une évolution dans la manière dont un manager travaille avec la filière ?
La multitude de pratiques et de compétences mises en œuvre sous le terme de "management", et la quasi-absence de cadre légal réglementant ce métier, induisent une difficile lisibilité de cette activité, donc une difficile reconnaissance.
Les acteurs de la filière musicale privilégient souvent les rapports directs avec les artistes, par goût de l’art et/ou du contact humain. Ce constat n’est pas un regret, au contraire. Mais ceci ne doit pas venir perturber des relations plus professionnelles qui doivent nécessairement s’instaurer entre le manager et la filière musicale.


Sébastien Zamora

Gérant de Zamora Productions, manager de Moriarty et de Ladylike Dragons, ancien manager de Sanseverino, des Yeux Noirs, de Lo’Jo et de Astonvilla

Comment définiriez-vous votre rôle auprès de votre/vos artiste(s) ?
Conseiller en stratégie de carrière.

Ce rôle change-t-il selon les groupes/artistes, leur niveau de développement de carrière, le genre musical... ?
Oui absolument. C’est un rôle qui exige une approche "sur mesure" et qui évolue avec la carrière de l’artiste et son environnement (industrie, entourage professionnel, media, technologie, modes de consommation...)

Éprouvez-vous des difficultés à faire reconnaître votre métier de manager au sein de la filière musicale ? Estimez-vous qu’il y a une évolution dans la manière dont un manager travaille avec la filière ?
Non, pas de difficulté. L’avènement du manager et sa reconnaissance en France paraît être inversement proportionnel au déclin de la musique enregistrée.
Dans un secteur en bouleversement constant, la gestion du changement et de l’évolution d’un projet prend une place croissante.
De manière générale, avec le succès, le manager devient le gérant des structures commerciales de l’artiste qui gagne en autonomie.


Yann Perrin

Gérant de P-Quatre, manager de Domb, de Roken is Dodelijk et de Lena Deluxe

Comment définiriez-vous votre rôle auprès de votre/vos artiste(s) ? Ce rôle change-t-il selon les groupes/artistes, leur niveau de développement de carrière, le genre musical... ?
Euh… Mon rôle… Je dirai celui de filtre. Filtre entre l’artiste et ses partenaires commerciaux et professionnels. Je centralise et coordonne la parole et le travail collectifs. Je vise "plus haut", toujours, modestement, au rythme dont est capable l’artiste, en le placant dans la temporalité imposée par le développement de son projet et de son oeuvre. Je dispatche les tâches, renvoies vers les personnes compétentes. Je fais que "le plan se déroule sans accroc", ou si accroc il y a, je fais qu’il soit le plus vite et proprement réglé ! Au risque d’endosser la casquette du connard sur certains cas justifiés, seule la motivation de bien montrer et mettre en marché mes artistes me meut. Yeah.

Éprouvez-vous des difficultés à faire reconnaître votre métier de manager au sein de la filière musicale ? Estimez-vous qu’il y a une évolution dans la manière dont un manager travaille avec la filière ?
Non, pas de difficultés à me faire "reconnaître". Bien au contraire, pour un label ou un tourneur, ne pas avoir à assurer l’interface artiste représente un gain de temps considérable.
Une évolution ? Non… Nous sommes les impresarios des sixties… La place de l’artiste a évolué, donc les tâches et prospectives du manager aussi… mais c’est tout.


Bertrand Aubonnet

Directeur artistique de Pbox concerts, co-manager de Mickey 3D avec Bob Vincent

Comment définiriez-vous votre rôle auprès de votre/vos artiste(s) ? Ce rôle change-t-il selon les groupes/artistes, leur niveau de développement de carrière, le genre musical... ?
Disons que je suis d’abord leur employeur car je suis surtout producteur de spectacles, et, si le cadre de construction du statut d’intermittent n’était pas aussi difficile depuis les dernières réformes, mon objectif premier serait de leur assurer un statut social... ce qui est devenu compliqué.
Mon rôle est donc de jouer l’ascenseur artistique via le live et ses satellites. Ensuite j’essaie d’apporter des solutions à la problématique du disque, de l’administration de leur structure s’ils en ont une, de la promotion, de l’artistique.
Pour ceux que ça intéresse bien sûr, et qui n’ont pas déjà un manager.
Mais je reste attaché à mon coeur de métier, la scène.

Éprouvez-vous des difficultés à faire reconnaître votre métier de manager au sein de la filière musicale ? Estimez-vous qu’il y a une évolution dans la manière dont un manager travaille avec la filière ?
Je ne suis pas manager au sens du manager dont c’est le rôle premier. Je suis plutôt producteur de spectacles qui conseille ses artistes en ouvrant son champ de compétences et son carnet d’adresses. J’ai le sentiment que les managers font de même à présent, ils acquièrent ou consolident leurs compétences, se diversifient, exploitent des pistes que nous n’avons pas le temps d’exploiter comme de la visibilité événementielle (ce que nous avons eu l’occasion de mettre en place avec Barbara Carlotti et Judith Levy sa manageuse).
Des liens forts doivent se tisser entre nos professions mais les revenus doivent aussi être répartis de façon bilatérale, quand ils sont suffisants bien sûr.
L’avenir n’est pas dans le morcellement des revenus via différents opérateurs mais vers une logique de concentration, voire de transversalité, pour garantir à l’artiste qu’il est dans une entreprise pour un CDD de 3 ans minimum. Et de bosser ensemble pour le renouveler !
Donc pas de 360°, mais plutôt un angle chacun pour construire la géométrie idéale au développement de carrière.


Luc Natali

Coresponsable d’Open Bar (Agence de conseils juridiques et contractuels, de management et de promotion indépendante).
Manager de Karpatt, Syrano, Anatomie Bousculaire, Karlex, Fatche d’Eux, Pigalle, Dinner at the Thompson’s

Comment définiriez-vous votre rôle auprès de votre/vos artiste(s) ?
Au choix, guru, décodeur, guide spirituel, GPS spécial monde de la musique, airbag, chercheur d’or, équilibriste, ...

Ce rôle change-t-il selon les groupes/artistes, leur niveau de développement de carrière, le genre musical... ?
La durée de cuisson change-t-elle pour un gigot et pour une sole meunière ? Réponse oui.

Éprouvez-vous des difficultés à faire reconnaître votre métier de manager au sein de la filière musicale ?
Pas du tout. Il faut dire que je me fous pas mal d’être reconnu dans la filière musicale... Les seuls qui devaient absolument me reconnaître, ce sont mes parents et ils l’ont fait il y a plus de 48 ans !

Estimez-vous qu’il y a une évolution dans la manière dont un manager travaille avec la filière ?
Oui, avant c’était la filière s’amuse, maintenant, c’est la filière ça merde...


Julien Soulié

Gérant de La Familia (conseil en management), manager d’Alexis HK, Tom Poisson et Léonard de Léonard

Comment définiriez-vous votre rôle auprès de votre/vos artiste(s) ? Ce rôle change-t-il selon les groupes/artistes, leur niveau de développement de carrière, le genre musical... ?
La Familia, ma structure de management, se positionne vraiment comme un relais, comme un coordinateur de tous les partenaires qu’il peut y avoir sur chaque projet : producteur, editeur, tourneur, promo...
On a un rôle central car nous avons l’habitude de travailler en binôme artiste/manager avant de parler d’une idée ou d’un projet au reste des partenaires. De plus, nous pouvons nous substituer à un partenaire manquant.
Pour le dernier album d’Alexis HK, nous l’avons coproduit avec lui. L’idée c’est de pouvoir être réactif et prendre les casquettes nécessaires au bon développement de l’artiste.

Éprouvez-vous des difficultés à faire reconnaître votre métier de manager au sein de la filière musicale ? Estimez-vous qu’il y a une évolution dans la manière dont un manager travaille avec la filière ?
Nous travaillons depuis un certain temps à faire en sorte que le « statut » de manager soit connu et reconnu dans la filière. Aujourd’hui, tout partenaire d’un artiste aime savoir un manager ou une structure de managent présente derrière le projet. C’est un soutien indispensable au vu du manque de temps dont disposent les maisons de disques. On amène le plus souvent les idées, les contenus. Bref, on essaie de donner un maximum d’éléments.
Je le redis, mais l’évolution du manager, c’est la place centrale qu’il occupe aujourd’hui.


David Bompard

Chargé de production pour Theleme and c° (tourneur), manager de Imbert Imbert et de Chinaski

Comment définiriez-vous votre rôle auprès de votre/vos artiste(s) ? Ce rôle change-t-il selon les groupes/artistes, leur niveau de développement de carrière, le genre musical... ?
Quand je dois décrire mon activité, je dis que je fais de "l’accompagnement de groupe". Je pense que mon métier est de partager la route avec un/des artistes durant la période où l’un et l’autre s’y retrouve. Quand vient le moment où le manager n’est plus motivé par le projet artistique, l’artiste trouve que le manager n’est pas/plus à la hauteur, il est temps de se séparer et de continuer une relation d’amitié plutôt qu’une relation professionnelle décevante.
Mon rôle est donc d’être au plus près de l’artiste pour l’accompagner dans l’ensemble de son développement professionnel. Certains sont plus autonomes que d’autres. Parfois il faut aider l’artiste à accoucher de son projet, le cadrer sur les réalités du métier, faire un gros travail pédagogique. D’autres fois l’artiste a une très bonne appréhension du contexte, l’intervention consiste alors à créer des stratégies de développement de carrière à plus ou moins long terme. Le métier est peut-être là  : réfléchir le moyen et long terme pour son artiste...

Éprouvez-vous des difficultés à faire reconnaître votre métier de manager au sein de la filière musicale ? Estimez-vous qu’il y a une évolution dans la manière dont un manager travaille avec la filière ?
J’ai commencé il y a 10 ans et alors peut-être l’image du manager était confuse. Aujourd’hui, cela a beaucoup évolué dans la profession. Le manager peut être apprécié et souhaité, comme il peut être craint ou ignoré. Cela dépend de nos interlocuteurs, bien évidement. Il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas là pour parler de nous et nous mettre en avant. Il faut savoir s’adapter à ses interlocuteurs. Il est donc judicieux, quand on a affaire à un programmateur, un journaliste,... de mettre l’artiste en avant, savoir se faire oublier, et n’intervenir que quand l’artiste a besoin d’être épaulé.
Je pense que le rôle du manager reste encore nébuleux pour les gens qui ne sont pas du métier ou pour ceux qui embrassent tout juste la carrière. Funeste choix !


Propos recueillis par Mathias Milliard

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