MUSIQUES ET JEUNES PUBLICS
Quand les grands jouent pour les petits "Papa met de la zique"

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À quelques jours de Noà« l, la musique s’invite au pied du sapin. Chanson, comptine ou théâtre musical pour enfant, les musiques actuelles "jeune public" sont un secteur particulier à plus d’un titre. En termes de ventes d’albums, il s’agit d’un marché de niche qui travaille souvent sur des formats à mi-chemin entre disque et livre, loin du dématérialisé. En termes de spectacle, la musique reste souvent dans l’ombre du théâtre JP mais attire des artistes instrumentistes ou chanteurs pour qui l’enfance et la famille sont un terrain de jeu privilégié.
Plus globalement, la musique JP renvoie à des enjeux sensibles, celui de l’éveil artistique, de l’apprentissage du sonore, des échanges entre enfants et parents... Envisagée comme un pan de l’action culturelle à part entière, la musique JP exerce également un rôle sur la formation des futurs publics.
Focus au milieu des cadeaux : quand les grands jouent la musique pour le plus grand plaisir des petits...

Partenaire des tables rondes organisées par les JMF et l’Adami dans le cadre du festival Mino, l’Irma a recueilli depuis deux ans la parole et le regard de spécialistes du "jeune public" (JP) sur leur propre situation et secteur d’activité. Ce qui ressort de ces rencontres, "L’avenir du disque et du spectacle JP" en 2007 et "Musique et théâtre JP : amis ou ennemis ?" en 2008, permet de poser quelques grandes caractéristiques d’un secteur de la musique JP qui reste mal connu et qui possède ses spécificités [1].

MUSIQUES ET JEUNES PUBLICS Quand les grands jouent pour les petits "Papa (...)
J.Haurogné et L. Cukierman
Table ronde Mino 2008

Précisons que le rapport entre musique et jeunesse revêt plusieurs formes. La question du JP s’intéresse à la posture de l’enfant lorsqu’il est en situation d’être un public (et non pas en situation de néo-pratiquant comme il peut l’être à l’école ou en atelier de création). Si le JP s’entend souvent en matière de spectacle, le terme s’applique également dans le champs du disque, et, dans les deux cas, il s’agit principalement de musiques jouées par des adultes pour des enfants et des familles.

Un manque d’outils d’observation
Si le secteur des musiques JP est mal connu, c’est d’abord parce qu’il manque d’état des lieux et de statistiques officielles. Le ministère de la Culture a pourtant confié à Scène(s) d’enfance et d’ailleurs la réalisation d’une étude sur le spectacle vivant JP, dont un premier rapport d’étape a été rendu en mai dernier. Mais cet état des lieux n’aborde à aucun moment les questions musicales, le disque n’étant pas pris en compte et l’étude n’ayant pas pour l’instant spécifié de catégorie musicale dans les différentes disciplines artistiques jouées sur scènes [2]. Dans ces conditions, il est difficile d’observer et d’analyser la place de la musique JP.
Certains constats avancés par les acteurs du JP servent cependant d’indicateurs et permettent d’esquisser les contours du secteur.

Un genre dominant : la chanson
La chanson française est le genre le plus fréquemment rencontré dans le secteur JP. Les productions les plus porteuses économiquement, créées notamment avec l’appui des labels, relèvent de cette esthétique. L’apport d’un texte chanté, qui transmet de manière simple un sens rapidement palpable par l’enfant (à l’âge où il apprend le vocabulaire et le "phrasé"), est un des facteurs importants de la prédominance de la chanson dans la musique JP.
Derrière, les autres styles musicaux ont du mal à vivre. Les orchestres de musique classique tentent d’exister en ouvrant des départements JP, mais le jazz, les musiques du monde, le rock ou le hip hop apparaissent à la marge des productions JP.

La situation du disque

Un marché de niche
Le disque JP est un marché de niche : une cinquantaine de labels ont une activité JP régulière dans le champs des musiques actuelles en France [3] et ce secteur représente 1% des ventes à la Fnac. Dans ce périmètre restreint, il semble cependant en bonne santé, notamment parce qu’il échappe à la politique des MidPrice et est relativement épargné par le téléchargement illégal.
Au-delà de l’aspect "phénoménal" du Soldat Rose (près de 400 000 exemplaires vendus), de beaux projets voient le jour et font l’objet d’un développement intéressant. C’est par exemple le cas du livre-disque "Comptines et berceuses du Baobab" de Chantal Grosléziat et Elodie Nouhen (Didier Jeunesse), sorti en 2000 et dont les ventes ont progressé régulièrement jusqu’à recevoir en 2007 un disque d’or (75 000 exemplaires vendus). Les productions du jeune label La Malle aux Trésors, spécialisées pour les 0/6 ans, sont également une réussite qui leur permet d’enregistrer une augmentation à deux chiffres du chiffre d’affaires annuel.

Comptines et berceuses du Baobab

Tous les producteurs n’ont cependant pas les mêmes marges de manœuvre. Des maisons d’édition comme Naïve Jeunesse peuvent presser entre 3 000 et 10 000 exemplaires d’un disque (avec un point mort situé entre 3 000 et 8 000 exemplaires vendus) alors que des projets portés par des acteurs d’une économie plus artisanale produiront entre 300 et 1 000 copies. Il faut également noter qu’au sein de certains labels, le succès de projets à fort potentiel (comme Henri Dès chez Victorie Music) permet aux structures de prendre des risques sur des projets à forte valeur artistique mais pas nécessairement économique, contribuant ainsi à établir une ligne éditoriale spécialisée et exigeante.

La distribution via le réseau des disquaires
Les incertitudes qui pèsent sur le marché du disque JP relèvent plus de la distribution que de la production des œuvres. La réduction des espaces disques dans les grandes surfaces spécialisées (Fnac, Virgin) touche tout particulièrement le marché de niche du JP qui réalise peu de ventes en ligne et travaille autour des valeurs de l’objet-disque.
En parallèle des linéaires qui réduisent, les coûts d’entrée en magasins ont augmenté (pour être référencé, pour la publicité sur lieux de vente, pour les points écoute et les partenariats). Comme ces coûts sont payants (ou contre accord de surremise), peu de projets JP peuvent se permettre d’être présents dans l’hyperdistribution. Cette dernière propose ainsi une offre peu diversifiée sur ce créneau musical. Pour la majorité des productions JP, les disquaires indépendants et de proximité constituent un canal de distribution plus adapté aux projets. Mais ils sont rares et ne représentent pas un réseau assez dense de points de vente pour peser économiquement de manière significative.

Diversifier les canaux de distribution
Pour se développer et devenir moins dépendants de la distribution en magasins de disques, les producteurs multiplient les voies d’accès au public, notamment dans les lieux de diffusion et dans les librairies.
- Salles de spectacles
Traditionnellement, le concert est un lieu privilégié de distribution. Pour certains artistes, le nombre de disques vendus à la fin des spectacles peut s’avérer supérieur à celui écoulé chez les disquaires. Il est d’ailleurs fréquent que les producteurs accordent des remises conséquentes à l’artiste de manière à ce qu’il puisse réaliser une marge plus importante à la revente sur les lieux de diffusion.
- Librairies
En parallèle d’une réflexion menée sur le format du produit (le livre-disque), des labels et des distributeurs indépendants comme Harmonia Mundi développent depuis plusieurs années les points de vente dans les librairies. De plus en plus de libraires disposent aujourd’hui de bacs de disques (environ 250 magasins), ce qui représente une part importante du faible réseau de distribution des disques JP. Les producteurs apprécient par ailleurs particulièrement ce nouveau vecteur en raison de la qualité du conseil apporté par les libraires, et de leur compétence à savoir défendre les productions.

Le livre-disque : supports et fiscalité(s)
L’évolution du marché de la distribution s’est accompagné d’une réflexion sur le produit à adapter aux publics des librairies. Le livre-disque est ainsi un format qui s’est beaucoup développé dans le secteur JP.
La gestion fiscale de ce support est en revanche complexe. Le livre (5,5%) et le disque (19,6%) n’étant pas soumis au même taux de TVA, les maisons de disques ont plusieurs options :
- appliquer 5,5% de TVA : le disque est alors "offert" avec le livre mais ne peut être vendu qu’en librairie (option peu appréciée des producteurs)
- appliquer 19,6% de TVA et se retrouver, dans les librairies, en concurrence avec des produits moins taxés
- appliquer une double TVA (5,5% sur une partie et 19,6% sur une autre) qui permet d’accroître les ventes mais qui nécessite un suivi comptable compliqué. Si les pouvoirs publics décidaient d’un aménagement établissant un même taux de TVA mixte pour tous les livres-disques, cela permettrait de faciliter la gestion fiscale de ces produits.

Musique en ligne et conséquences
Historiquement, le disque JP est en décalage avec le marché du disque généraliste. Il y a six ans, lorsque l’industrie du disque a définitivement retiré les cassettes du circuit de distribution, les productions JP se vendaient toujours deux fois plus en cassettes qu’en CD. Aujourd’hui, à l’heure où l’on prédit la mort du CD et une longue vie au numérique, le secteur s’inscrit à contre-courant de ces idées.
Ainsi, le disque JP se vend assez mal sur les plateformes de musique en ligne (et est relativement peu "piraté"). Internet et le format digital ne semblent pas adaptés aux spécificités de ces produits et des publics concernés. Cependant, le développement de la musique en ligne provoque une dépréciation de valeur symbolique du support physique, ce qui touche tout particulièrement le secteur JP qui voit là une dévalorisation de son principal outil. En réponse, la stratégie des producteurs s’oriente donc vers un travail spécifique autour du format et du packaging, en cherchant à redorer les valeurs du "bel objet" et de l’objet-cadeau.

Les faibles ventes de DVD
Des projets de DVD musicaux JP existent mais ils ne génèrent que peu de ventes (difficile de dépasser les 2 000 exemplaires vendus). Ce support vidéo limite en partie l’importance de l’audio et n’apparaît pas nécessairement adapté aux spécificités d’un produit qui cherche à développer l’imaginaire et le vocabulaire sonore des enfants. C’est également un marché coûteux et risqué car les frais sont importants (prix de gros hors taxes élevé) et les oeuvres se retrouvent en concurrence avec des superproductions internationales comme celles de Walt Disney.

Médias : promotion et prescription en berne
Les disques JP ont du mal à se faire connaître et à être repérés du grand public. Au-delà des problèmes de distribution, cela s’explique par leur sous-exposition au niveau médiatique. En radio, les plages horaires où l’on chronique des CD JP sont quasi-inexistantes en dehors de quelques émissions comme celles de Dominique Boutel sur France Musique (A do dièse, Keske). En presse, la page jeunesse du Figaroscope a été supprimée et les journaux qui offrent de l’espace aux disques JP sont rares (guide Paris Môme, magazine pour enfants). En télévision, certaines chaînes câblées ou numériques spécialisées en jeunesse semblent vouloir se démarquer en intégrant des programmes musicaux, ce qui améliorerait la visibilité des disques et des artistes JP qui ne bénéficient presque jamais d’exposition télévisuelle.
Les médias jouent peu le rôle de prescripteur… en dehors de l’exception du Soldat Rose qui a bénéficié d’une opération médiatique d’envergure (presse, radio, tv, Victoire de la musique JP spécialement réouverte pour l’occasion) bien que le projet ne semble pas adapté à la caractéristique du public (majorité d’adultes dans la salle). Les éditeurs développent par conséquent d’autres stratégies adaptées aux niches de consommateurs. Par exemple le livre-disque "Comptines et berceuses du Baobab", qui ne dispose pas d’une riche revue de presse, s’est fait connaître par le bouche-à -oreille et par des biais détournés : une présence annuelle au Salon du livre jeunesse de Montreuil, le soutien des librairies via l’obtention du Prix Sorcière, l’appui des bibliothèques, etc.

La situation du spectacle

Faible diffusion musicale (?)
Face au manque de statistiques officielles, il est difficile d’estimer la place du JP dans les programmations des lieux de diffusion. L’étude menée actuellement par Scène(s) d’enfance sur le spectacle vivant JP ne permet pas de quantifier globalement la proportion de JP dans les théâtres. Les données publiées annuellement par le CNV n’indiquent pas non plus ce critère pour les salles de concerts.
Les acteurs du spectacle JP avancent ainsi eux-mêmes des chiffres parcellaires qui témoignent de situations contrastées, où la musique apparaît plus ou moins secondaire dans les programmations JP selon les types de lieux.

Un sondage réalisé par Jacques Haurogné (artiste-interprète JP et codirecteur du festival Mino) sur les saisons de neuf théâtres "repérés JP" (Théâtre du Grand Bleu à Lille, Théâtre de Sartrouville, Théâtre d’Ivry Antoine Vitez, Cité de la Musique, Théâtre Jeune Public de Strasbourg, Théâtre Massalia à Marseille, Théâtre de l’Est Parisien, Théâtre Dunois à Paris, Théâtre de Clermont-Ferrand) fait apparaître un déséquilibre prononcé en défaveur de la musique :
- sur 135 spectacles accueillis dans ces neuf lieux, 30 sont musicaux (22 %)
- pour 932 représentations jouées, 146 sont musicales (16 %)
Les disparités entre lieux sont par ailleurs importantes. En ôtant du sondage la Cité de la Musique et le Théâtre d’Ivry Antoine Vitez (qui programment essentiellement de la musique), les chiffres révèlent une tendance encore plus marquée :
- sur 110 spectacles, 8 sont musicaux (7 %)
- sur 774 représentations, 30 sont musicales (4 %)
Sans pouvoir s’appuyer sur d’autres données plus conséquentes, les acteurs estiment que les Scènes nationales et les Smacs diffusent assez peu de musique JP, ce qui serait moins le cas des théâtres municipaux. La fédération professionnelle du théâtre musical (Les Musicals, qui possède un département JP) a en effet comptabilisé 167 théâtres municipaux ayant programmé au moins un spectacle de théâtre musical JP sur ces trois dernières années. Elle estime ainsi que, dans l’ombre des quelques projets soutenus par d’importantes maisons de disques et des télévisions (Kirikou, Le Soldat Rose), "de nombreux spectacles de musique JP se vendent entre 2000 € et 5000 € aux théâtres municipaux".

Par ailleurs, on constate depuis quelques années l’arrivée de nouveaux entrants venus du spectacle pour adultes. Ainsi, si les concerts JP s’insèrent encore faiblement dans les Smacs (qui n’ont pas souvent de configuration en places assises, ce qui peut poser problème dans le cadre des spectacles JP), des festivals ont créé des scènes dédiées comme aux Francofolies de La Rochelle (Francos Junior), ou en se voulant des événements 100% JP comme l’est le festival Mino ou Rockyssimômes.

Un sentiment de "parent pauvre"
Le rôle de la musique et des autres disciplines non théâtrales est globalement perçu comme "accessoire" dans les programmations JP. Certains acteurs de la musique se sentent ainsi les "parents pauvres" du JP, "s’apercevant qu’il faut entendre pratiquement à chaque fois, derrière le mot spectacle, le mot théâtre".
La question du JP est moins abordée dans le domaine musical que dans le domaine du théâtre, comme en témoigne la disparition de la catégorie JP aux Victoires de la Musique alors qu’il en existe une aux Molières qui contribue à "booster la médiatisation avec une émission en prime time sur une chaine publique" et à "relancer la tournée de spectacles sélectionnés par un jury pour leur pertinence."
La dichotomie entre esthétiques JP est cependant à relativiser car les formats proposés par les spectacles JP ont beaucoup évolué vers l’interdisciplinarité : des projets mêlant l’interprétation musicale au cirque fonctionnent et, dans les pièces de théâtres, la musique occupe une place plus importante qu’il y cinq ou dix ans. Les créations les plus demandées par les producteurs de spectacles sont ainsi celles où un petit collectif d’artistes (deux ou trois, budget oblige) propose une forme musicale transversale et aboutie.

Une offre en augmentation, un public en demande
À travers son festival Juniors, la fédération Les Musicals constate que l’offre musicale JP augmente depuis quatre années, les programmateurs recevant un nombre de projets dix fois supérieur aux places disponibles.
Cela témoigne d’un engouement des artistes pour le JP, notamment d’artistes venus de la chanson pour adultes comme Les Têtes Raides ou Guillaume Aldebert. De plus en plus d’acteurs de la musique se sentent en effet concernés par les questions d’éducation artistique et "d’écoles du spectateur". Par ailleurs, "on sait que si une tournée JP se met en place, c’est tout de suite une centaine de représentations alors qu’en spectacle pour adultes, quand on arrive bon an mal an à 20 ou 30 représentations, c’est déjà un succès" (Michel Risse, artiste musicien).

Michel Risse

Par ailleurs, il semble qu’aujourd’hui, plus il y a de productions, plus il y a de public. Les salles, que ce soit à Paris ou en régions, sur des jauges de 100 à 300 places (ce qui concerne la majorité des cas) ou de 400 à 1000 places, ne rencontrent pas de problème de remplissage. Les artistes trouvent notamment du succès auprès des familles, et les producteurs de spectacles axent leur stratégie sur une dynamique parents/enfants et pas uniquement JP.
Mais cette réussite masque une disparité entre des productions très différentes. Ne disposant pas de CD et de label en soutien, les artistes diffusés dans des jauges de 200 places (souvent en location), avec un tarif de billetterie assez bas, ne dégagent pas assez de budget pour investir dans un projet artistique plus élaboré. Les salles de moyenne capacité proposent ainsi beaucoup de spectacles qui s’apparentent plus à de l’animation qu’à de la création.

Une offre de qualité inégale
Les directeurs de lieux, notamment de théâtres, estiment ainsi qu’une partie des propositions musicales pour le JP est encore proche de la "mièvrerie", avec des aspects "sirupeux" et "gentillets" qui les rebutent. Le secteur des musiques JP semble ainsi pris dans un paradoxe entre "l’école du spectateur" qui prône l’excellence artistique et le sensible, et "l’école des pratiques" qui encourage les enfants à chanter... quelle qu’en soit la qualité.
S’il est admis que cette "qualité au rabais" n’est pas l’apanage de la musique JP, le théâtre JP réalise cependant un travail de fond en France depuis 15 ans sur la scénographie et la dramaturgie (notamment avec vidéastes et plasticiens) "qu’on ne retrouve pas toujours dans les spectacles musicaux où il y a une vraie recherche sur l’écriture, mais où il existe parfois des faiblesses sur les choses annexes" (Luc De Maesschalck, programmateur à L’Yonne en Scène ).
Certains artistes de chanson JP s’investissent néanmoins dans ce travail de fond et interrogent le sens de leur démarche : "Doit-on aller dans l’univers de l’enfant ou l’enfant ne nous demande-t-il pas de l’entraîner dans notre univers à nous ? Quand il y a une salle devant moi avec 400 enfants, j’ai l’impression d’avoir 400 cerfs-volants dans les mains qu’il faut tenir, lâcher, reprendre transporter quelque part. Dans mon travail, j’essaye de scénariser mon spectacle pour qu’il ait du sens." (Jacques Haurogné). D’autres mettent l’accent sur la scénographie et l’apport des genres : "L’idée est aussi de monter un décor sur scène en y installant une chambre pour enfant, avec le pianiste dans une armoire, des jouets d’aujourd’hui et d’hier, comme des M.Patate par exemple. On dispose également d’une sphère géante qui fait deux mètres de diamètres où l’on projette des animations-vidéos, des clips, et qui fait le soleil ou la lampe de chevet dans la chambre par moment" (Aldebert, artiste musicien)

Une question de moyen
La qualité artistique dépend aussi des moyens qui sont mis en œuvre. Globalement, le JP n’est pas estimé de la même façon que le spectacle "adulte" ("Pourquoi un théâtre JP reçoit-il deux fois moins de subventions qu’un théâtre pour adultes ?"), mais, au sein des théâtres, la musique subit un régime encore plus drastique : "Si on rencontre de la mièvrerie, cela relève aussi de la responsabilité du théâtre public, qui doit investir du temps pour que les spectacles ne soient pas bâclés. On tourne en rond. On ne donne pas les moyens, donc c’est mièvre ou bâclé, et donc on ne les programme pas. Il faut convaincre les Scènes nationales et les CDN de créer des spectacles où la musique ait autant le droit de cité que le théâtre en termes de temps de création et de résidence" (Leïla Cukierman, directrice du Théâtre d’Ivry Antoine Vitez). Au-delà de l’artistique, ce manque de moyens s’explique entre autres par un héritage culturel qui n’incite pas les directeurs de lieux à accorder plus de place à la musique dans leurs programmations.

Le poids d’un héritage historique
Historiquement, en France, le théâtre est en effet le genre prédominant dans le spectacle vivant pour de multiples raisons. Le poids de cette historicité "fait que les directeurs de lieux de spectacles sont des personnes qui viennent du théâtre et dont l’histoire n’est pas liée à la musique". Si certains avouent se sentir "ignorants dans le domaine musical" et "coupables de ne pas s’être plus informés plus tôt" lorsqu’ils le découvrent, ils ne se sentent pas armés pour le prendre en compte, estimant à juste titre que "le théâtre et la musique sont deux mondes à part, différents, qui ont leurs circuits et leurs approches".

Politique tarifaire et subventions
Les spectacles JP sont soumis à une logique tarifaire spécifique au sein des arts vivants. Le prix des billets est généralement bas en raison des caractéristiques du public (des enfants invités, des parents qui se déplacent en famille) et d’une volonté politique de démocratisation culturelle. Les tarifs pratiqués oscillent ainsi entre 5 et 15 euros la place (selon les contrats de réalisation). Certains producteurs s’arrangent également pour que l’entrée soit gratuite pour les enfants de moins de 3, 5 ou 9 ans selon les cas.
Cette politique tarifaire rend difficile la rentabilité des concerts JP et des producteurs tentent de trouver des ressources autrement. Des subventions (de l’Adami, de la Sacem…) aident certains projets mais semblent peu sollicitées. Ainsi, l’Adami enregistre un faible nombre de demandes sur ce créneau (sur près de 900 projets soutenus annuellement, seule une vingtaine sont de répertoire JP) - ce qui s’explique en partie parce que les critères d’obtention ne permettent pas à toutes les productions d’être soutenues - et accorde néanmoins une subvention dans la majorité des cas (9 avis favorables sur 12 demandes en spectacle en 2007, 11 sur 14 en disque).

Entre financements publics et économie de marché
Le sponsoring peut aussi représenter une opportunité financière, d’autant que les partenaires trouvent dans ce vecteur un moyen de toucher un public identifié et ciblé.
Les acteurs du spectacle JP se méfient cependant des effets pervers du marché et "veille(nt) à lutter contre le marketing enfant" (Vincent Malone, artiste musicien). Avec l’arrivée d’importants producteurs privés qui louent des salles pour y diffuser des superproductions spécialisées (Oui Oui), ils craignent de voir l’ambition créative remplacée par une logique de rentabilité et de ratio offre/demande.
Le côté marchand et économique du secteur musical (à travers la présence d’une industrie du disque notamment) est une des raisons qui explique la frilosité, notamment du monde du théâtre, à l’égard des projets musicaux, la peur que le marché l’emporte in fine sur le sens n’étant jamais loin. Les directeurs de théâtre préfèrent ainsi se positionner sur des artistes "qui ont des choses à dire (...) mais qui n’ont pas moyen de les dire par le secteur du disque", constatant avec regrets "qu’aujourd’hui à la Fnac, il ne reste que des Walt Disney dans les bacs JP alors que ce n’était pas le cas il y a 10 ans".

V. Malone à La Maroquinerie

Si le regret est largement partagé par des tourneurs qui ont un large catalogue JP comme W2 Productions, ces derniers éprouvent pourtant beaucoup moins de difficultés à travailler avec des labels, et donc le marché. Au sein des musiques JP, cohabitent ainsi des acteurs aux parcours différents pour qui le rapport à l’économie n’est pas vécu de la même manière. Les acteurs du théâtre public en appellent à un engagement politique en faveur du JP tandis que les acteurs privés indépendants travaillent dans une notion de partenariat public/privé.
Quelles que soient les façons de faire de chacun, il relève effectivement de l’intérêt général que les acteurs du JP soient vigilants à l’égard des logiques mercantiles qui ne doivent pas sacrifier les qualités des projets artistiques et éducatifs proposés.

Un pan de l’action culturelle

Entre éveil au sensible et pédagogie
Un programmateur engagé et passionné de JP cherche une œuvre qui n’est "pas encore trop intellectuelle" mais qui reste artistique et "se préoccupe de ce qu’elle a à dire". Les oeuvres "jeunesse" ont ainsi vocation à travailler sur de l’humain, à éveiller les sens esthétiques de l’enfant qui construit son identité à travers cette expérience. La création JP se doit "de confronter les enfants à quelque chose de sensible (...) provoquant un trouble qu’on identifiera peut être plus tard" (Luc de Maesschalck). Si certains réfutent tout aspect pédagogique dans leurs démarches, estimant que c’est à l’école ou aux familles de remplir ce rôle, d’autres cherchent à aller plus loin : "Les enfants ignorent tellement de choses dans la vie que, lorsqu’un événement important leur arrive, ils sont si peu préparés, si peu informés... Donc, je ne m’interdis rien dans la forme comme dans le fond, même les sujets tabous : la mort, la séparation, la famille, la sexualité, pourquoi pas sur la politique et la crise boursière…" (Jacques Haurogné).

Des actions hors milieu musical
Cette volonté de "faire naître quelque chose" chez l’enfant ne s’arrête pas à la porte des théâtres, salles ou festivals (que tous n’ont pas l’occasion d’ouvrir). Cela amène des artistes à se produire dans des endroits décalés comme les hôpitaux ou les écoles, souvent avec l’appui de lieu ou d’organismes. Ainsi, un projet comme celui des Enfants de la zique ou comme ceux portés par les JMF permettent par exemple de faire découvrir la chanson jeune public en classe. Des salles comme le Centre Paul B. organisent également un ensemble d’événements autour de la scène (à l’école, en atelier) lors des passages d’artistes JP sur leur scène. Ce travail mené avec les enfants permet de les sensibiliser aux esthétiques et aux cultures sonores, voir parfois à les accompagner dans la pratique (parfois sous forme de classes suivies d’une interprétation en public).

Le JP cache la famille
Le terme JP est parfois utilisé à tord car il s’agit bien souvent d’oeuvres conçues et jouées pour la famille. Il existe ainsi des espaces "où la question du JP ne se pose pas. Vous avez des enfants, leurs parents, les grands-parents..." Ce qu’on nomme par raccourci JP agit en réalité sur le lien familial et intergénérationnel et s’inscrit dans une notion de partage entre parents et enfants. Les artistes que nous avons interrogé, qui se sont souvent mis au JP en devenant papa, revendiquent faire de la musique pour petits ET grands : "Je ne fais pas de concerts pour les enfants seuls parce qu’ils te prennent pour un professeur ou un animateur. En famille, ils vont voir un spectacle ! Au final, c’est très différent. En plus, les parents rient souvent aux blagues, parfois plus que les enfants, et j’aime voir comment les gens vivent en famille" (Vincent Malone) ; "Je m’adresse aussi aux parents. Les gamins viennent avec leurs parents mais les parents n’attendent pas leur(s) enfant(s) à la sortie du spectacle. C’est aussi fait pour eux" (Aldebert).
Dans ce contexte, on constate que les parents sont souvent amenés à (re)venir aux spectacles grâce à la présence des enfants, en changeant par la même leurs critères d’appréciation des oeuvres : "Quand les adultes sont dubitatifs, n’arrivant pas à se positionner parce qu’ils n’ont plus les critères pour juger, et que l’enfant sourit et s’amuse, cela convainc l’adulte. Avec les enfants, les adultes portent un autre regard" (Michel Risse).
Dans cette perspective de partage entre générations, l’expérience du live comme celle de l’écoute de CD en famille sont particulièrement importantes.

JP : la "carence de l’action culturelle"
Si le JP agit sur l’éveil artistique des enfants et contribue à l’échange familiale, il s’agit également (comme l’indique le terme issu d’une longue tradition de démocratisation culturelle) de former les jeunes publics à devenir les publics adultes de demain. Ce principe guide l’intervention publique en matière de JP, avec un souci d’égalité pour tous qui permet aux structures subventionnées d’appliquer une politique tarifaire adaptée à tous les catégories sociales de JP. Cependant, l’enfant n’a jamais été un axe fort de l’action culturelle "à la française" et le JP souffre toujours d’un déficit en termes de programmation et de soutien public.
On se rend compte aujourd’hui "qu’il y a des pays où on commence par les mômes", ce qui est loin d’être la cas en France. "Dans les années 70, l’action culturelle consistait à aller dans les usines pour parler aux ouvriers et les convaincre de venir à la culture. Parler aux enfants, on ne savait pas ce que c’était et on n’avait pas l’idée qu’il fallait commencer par eux. Cela a été une grande carence de notre travail politique parce qu’on n’a pas compris qu’il fallait aussi travailler avec les mômes" (Luc de Maesschalck).
Ni le ministère de la Culture, ni les acteurs du théâtre et de la musique n’ont effectivement fait de l’enfance une priorité jusqu’à présent. À l’heure de l’omniprésence de la télévision dans la culture des enfants, l’enjeu semble pourtant d’importance.

Donner plus de crédit aux musiques JP dans l’action culturelle passe par une prise de conscience collective sur la réalité d’une production qui n’est pas toujours aussi "cucu" que son image le voudrait. "Le concert jeune public n’est pas un sous-concert donné par les artistes d’un sous-genre à de jeunes sous-spectateurs" (Vincent Niqueux, directeur des JMF). Au contraire, ironise Leïla Cukierman : "Un bon spectacle pour enfant intéressera les adultes, mais tous les spectacles pour adultes n’intéressent pas les enfants !"


[1Toutes les citations qui suivent sont extraites des comptes-rendus de ces tables rondes ou des interviews réalisées pour ce focus

[2Les catégories spécifiées sont le théâtre, marionnette/théâtre d’objet, danse, spectacles pluridisciplinaires

[3Chiffres extraits de la base de donnée de l’Irma, non exhaustif


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