Les organisateurs d’expos rock s’expriment...

Publié le mardi 1er juillet 2008

Interviews

Plusieurs organisateurs d’expositions autour du rock et des musiques amplifiées (Marc Touché du Musée des musiques populaires de Montluçon, Max Well de Scènes de rock en France, Laure Delsaux de Décibel et Pascal Cordereix de la BNF) nous expliquent comment et pourquoi ils montent ces événements.
[Dernière minute : une interview supplémentaire de Eric De Visscher de la Cité de la musique]


Marc Touché
Sociologue membre du laboratoire Georges Friedmann du CNRS et directeur des fonds de collections de musiques électro-amplifiées au Musée des musiques populaires de Montluçon et du Musée national des arts et des traditions populaires de Paris (désormais fermé au public)

Pourriez-vous nous présenter les expositions de musique sur lesquelles vous travaillez (ou avez travaillé) ?
J’ai participé à un ensemble d’expositions sur les questions des musiques amplifiées dans la société française des années 30 à aujourd’hui. Toutes ces expositions ont été créées à partir de travaux de recherches menées au CNRS dans le cadre de missions auprès du Musée national des arts et des traditions populaires de Paris (dont la collection est transférée au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem)), du
Musée des musiques populaires de Montluçon, de la MJC de Montluçon, du Musée d’Annecy, du Brise Glace et de la Clef à Saint-Germain-en-Laye en collaboration avec des bénévoles.
La première grande expo à laquelle j’ai participé date de 1977, il s’agissait de "Guitares, guitaristes et bassistes électriques" dont il existe un catalogue disponible au musée de Montluçon. J’ai participé à l’organisation de nombreuses autres expos depuis, la dernière en date étant sur "Jacobacci, un luthier parisien 1924-1994", un livre édité par Somogy étant également disponible au musée de Montluçon.
Actuellement, je prépare (en fait elle est prête, l’équipe aussi, et il reste à trouver les mécènes) une grande expo de synthèse "Avis de tempête, musiques amplifiées sur la planète - le virage électrique" dans laquelle je me ferai un devoir de valoriser les travaux d’histoires locales, les ouvrages réalisés ici et là , et les expos itinérantes existantes comme celles proposées par Max Well.

Quelles sont les motivations qui vous incitent à organiser et/ou »¨à proposer des expositions autour des musiques populaires, et plus »¨particulièrement du rock ?
Retracer l’histoire des musiques amplifiées vues de France, dans leurs rapports aux autres musiques. Réaliser une socio-histoire des transmissions et des parfums générationnels...
Qu’allons-nous laisser comme patrimoine sur ces sujets dans les lieux de mémoire que sont les musées ? Je viens d’y consacrer 20 ans de ma vie professionnelle et privée. J’espère pour le meilleur. En tous les cas avec beaucoup de bonheur.

En quoi faire des expositions est-il utile aux musiques actuelles ?
Ce type d’expos célébrant les cultures matérielles et immatérielles permet de remettre des musiques très diverses dans un contexte historique donné et dans une perspective longitudinale (phénomène de transmission, problématique générationnelle...). Ce travail de fouilles contemporaines vient compléter le regard à vif porté par les journalistes. L’émergence des musiques amplifiées en France est un phénomène social et musical suffisamment complexe et pluriel, objet de métissages permanents, pour que l’on passe un peu de temps à sauvegarder la mémoire des premières générations et leurs outils musicaux. Ces expos qui portent un regard vu de France, complètent l’immense patrimoine littéraire, sonore et iconographique que les Anglo-saxons ont précieusement organisé et diffusé.
Ces expos tentent de s’adresser au grand public et de le sensibiliser aux différentes esthétiques du blues, du jazz, du rock (du plus soft au plus extrême), du rap et des musiques électroniques. Jusqu’en novembre 2008, nous avons conçue par exemple au musée de Montluçon une exposition "100 ans de fêtes musicales, de la fanfare aux festivals" dans laquelle sans ostracisme nous mettons en perspective divers types de sociabilités festives. La vielle et la cornemuse cohabitent avec la console Midas de Pink Floyd en 1976, et des murs de châteaux de sono Martin Audio des années 70. La thématique des raves, l’évocation du concert de la Nation en 1963, celle du festival d’Amougie sont au cœur de l’exposition. C’est aussi l’occasion de proposer un regard sur les pratiques paroxystiques et la gestion des risques auditifs en évoquant le travail des associations Agi-Son et Techno+.
Sans tabous sur l’histoire, des objets merveilleux, de la sociologie, de la musique, de l’anthropologie sonore, du débat de société. On débroussaille à notre manière.


Max Well
Journaliste, conférencier et gérant de l’association Scènes de Rock en France

Pourriez-vous nous présenter les expositions de musique sur lesquelles vous travaillez (ou avez travaillé) ?
L’association Scènes de Rock en France est née du livre éponyme qu’on a publié avec le photographe François Poulain en 1993, et aussi de la réalisation d’une première expo (éponyme également, en 1995). Depuis, nous gérons six expositions : quatre uniquement photographiques réalisées par François Poulain : "Gueules de Rock" (portraits d’artistes et de personnages « retouches colorisées), "Rock à Vif" (live, scène indé internationale), "Grain 2 scènes" (Live), "Allez les filles" (les femmes dans le rock), ainsi que "Le Rocky color picture show", un travail de pochoir par Didier Duyats d’après des photos de François Poulain. Nous proposons également l’expo didactique "Scènes de Rock en France" (panneaux textes et photos, affiches, objets, conférence… de Little Bob à Dionysos) qui a tourné dans plus de 60 lieux depuis 1995 avec diverses mises à jour depuis, ainsi que des formations et animations par divers intervenants (rock, black music, reggae, électro…).

Quelles sont les motivations qui vous incitent à organiser et/ou »¨à proposer des expositions autour des musiques populaires, et plus »¨particulièrement du rock ? »¨
De même que les livres sont importants pour mieux faire comprendre l’évolution et tous les aspects sociaux des musiques rock (au sens large), une expo est un support de départ pour un travail d’animation (salles, festivals, lieux ressources, écoles…) qui va toucher, selon les cas, la pédagogie, le ludique, la nostalgie, l’esthétique… Bref, une mise en valeur historique de ces musiques éphémères qui marquent souvent toute une génération.
Quand on est soi-même passionné (habité ?) par le rock et ses dérivés, on a envie de partager, de faire comprendre et d’apprécier ensemble, comme les musiciens avec leur public, l’histoire et l’esthétiques de ces musiques.

En quoi faire des expositions est-il utile aux musiques actuelles ?
Les expos permettent une approche documentaire simple et accessible, et pas "prise de tête" pour un public ne peut ou ne veut pas se plonger dans un livre épais. C’est de la vulgarisation, et le secteur des musiques populaires en France en a beaucoup manqué (mais ça s’arrange !).


Laure Delsaux
Coordinatrice de l’association Décibel
[MAJ/NDLR du 3/07/08 : Nous venons d’apprendre avec tristesse, que le lendemain de la publication de cette interview, Monsieur Alain Dister est décédé. Plus d’infos ]

Pourriez-vous nous présenter les expositions de musique sur lesquelles vous travaillez (ou avez travaillé) ?
Je travaille au sein de l’association Décibel à la diffusion des expositions photos de Alain Dister, qui traitent des courants musicaux et de la contre-culture des années 50 à nos jours, la Beat Generation, les punks, le Summer of love, des portraits de rock. Ces expositions ne présentent pas exclusivement des artistes sur scène, où l’on voit le rock en action, mais également les musiciens dans leur environnement, c’est-à -dire en coulisse, en studios, dans les bars ou à l’extérieur. Le public et les "fans", les lieux mythiques des concerts (salles, festivals en plein air) font également partie des choix du photographe, car ils témoignent autant d’un mouvement culturel que les portraits d’artistes. Ces photos ont un intérêt artistique, documentaire et historique.
J’ai également participé au montage d’autres expositions rock, lorsque j’étais agent de développement aux Musicophages, celle des dessins de Daniel Johnston (songwriter américain culte) qui mettait en avant l’univers mental et très personnel de l’artiste, ainsi que sa faculté à maîtriser une autre forme d’expression que la musique. L’exposition "The Art of Rock" présentait des affiches sérigraphiées de concerts réalisées par des artistes américains et canadiens, où le style original de chaque graphiste prime sur l’univers musical des groupes. Le résultat était iconoclaste et délirant !
Le rock ne se limite pas simplement à la musique vivante, c’est une culture qui s’est appropriée toutes les disciplines artistiques (littérature, graphisme, dessin, cinéma...). Le milieu du cinéma, de l’édition et des centres d’art ont d’ailleurs bien compris qu’il y avait là un nouveau public qui s’y intéresse réellement.

Quelles sont les motivations qui vous incitent à organiser et/ou à proposer des expositions autour des musiques populaires, et plus particulièrement du rock ?
Étant à la base passionnée de culture rock, et ayant organisé des conférences musicales et des expositions à Toulouse, j’ai souhaité poursuivre cette activité à titre personnel, en créant l’association Décibel. Cela m’intéressait de diffuser le travail d’artistes photographes comme Alain Dister, témoin d’une époque flamboyante qu’il faut continuer à transmettre. Au-delà , ce qui m’intéresse c’est de monter des projets pluridisplinaires sur la musique, complémentaires au cadre traditionnel du concert et permettant de croiser les différents publics dans différents lieux (médiathèques, salles de concerts, centres culturels...).
La programmation d’expositions et de conférences fait partie des missions de l’action culturelle dans les médiathèques publiques. Il s’agit de sensibiliser les adhérents à la découverte de courants musicaux de manière pédagogique, et de les inciter à emprunter les ressources du lieu (CD, livres, disques). Mais cette programmation ne constitue pas leur activité principale, qui reste le prêt ou la consultation de documents par le public. Par conséquent, les expositions ne se déroulent pas toujours dans une salle prévue à cet effet, mais dans la salle d’accueil. Les médiathèques jouent cependant un rôle de proximité important.
Les musées et fondations d’art bénéficient de beaucoup plus de moyens (budget important, commissaires, scénographes, et chargés de missions extérieures) et d’espaces dans leurs locaux. Pour celles que j’ai vu dans ce cadre (Pink Floyd, John Lennon, Travelling Guitars, celle sur les affiches psychés au Musée de la publicité, l’expo Rock’n’roll à la Fondation Cartier et Steven Parino au Palais de Tokyo), l’accent est mis sur le côté patrimonial, visuel et ludique de la musique. La scénographie participe autant que la sélection des oeuvres au cadre pédagogique de l’exposition. Celle-ci s’adresse bien sûr au grand public. Les objets, instruments, cartographies, documents vidéo sont exposés comme des oeuvres d’art ou d’art plastique, et parfois ils le sont. Cette interaction est d’autant plus aisé que beaucoup de rockers s’intéressent à l’art contemporain, et pas mal de plasticiens au rock, à New York en particulier.

En quoi faire des expositions est-il utile aux musiques actuelles ?
Organiser des expositions sur la musique, et en particulier sur le rock, permet de renforcer la dimension culturelle des musiques actuelles. En montrant des photos de concerts prises à tel moment et à tel endroit, avec des fiches pédagogiques et sous forme de panneaux, on rappelle aux gens que le rock a une histoire, celui d’un mouvement, de musiciens parfois locaux, de salles de concerts, de pratiques musicales... D’ailleurs, en ce moment, des livres sur des scènes locales sont publiés (Rock à Bordeaux, à Nantes...). L’exposition est aussi un support pédagogique sur lequel il est facile de mener des animations (conférence, projection vidéo ou de films, showcase) qui peuvent alimenter une culture musicale pour les "novices", et faire plaisir aux autres.
Si beaucoup d’expositions ont actuellement lieu sur l’histoire du rock (Cité de la musique, Fondation Cartier), c’est parce que le rock est une culture générationnelle, et que son histoire est systématiquement associée à la révolution culturelle des années 50-60, avec un calendrier d’anniversaires qui se succèdent en ce moment. Cela interpelle les gens en tant que phénomène de société. Ces expositions permettent aussi de toucher un public un peu différent de celui du spectacle vivant, qui cherche moins l’instantané, qui est plus dans l’approfondissement (mais qui ira peut être d’avantage au concert par la suite). À terme, je pense que ça peut même diversifier le public des musiques actuelles, activité parfois un peu cloisonnée en France.


Pascal Cordereix
Responsable du service des documents sonores à la Bibliothèque national de France (BNF)

Pourriez-vous nous présenter les expositions de musique sur lesquelles vous travaillez (ou avez travaillé) ?
La BNF dispose d’une expositon permanente avec la collection "Charles Cros". Cette collection de 300 pièces est consacrée aux appareils de lecture du son : du cylinder d’Edison aux ipod et autres baladeurs numériques, en passant par les phonographes, gramophones, etc. On y trouve par exemple un scopitone, des juke-box, des baladeurs numériques. L’idée est de montrer l’évolution des techniques de restitution et d’écoute du son, des origines à nos jours. Les moyens de diffusion des musiques dites "populaires" y tiennent évidemment une place importante.
Des expositions temporaires ont également lieu à la BNF, comme ce fut le cas par exemple avec l’exposition "Souvenirs, souvenirs... 100 ans de chanson française" en 2004.
Sans être une exposition en soi, il existe une troisième composante qui constitue un matériau d’exposition formidable, à savoir la collection d’enregistrements sonores du département de l’Audiovisuel (plus d’un million d’enregistrements, issus essentiellement du dépôt légal), qui donne à voir et à entendre un panorama incomparable de l’édition phonographique. Depuis plus de 50 ans, la scène rock et tous ses dérivés y tiennent une place de toute première importance. On y retrouve toutes les strates successives des musiques actuelles, du rock édulcoré des années 60 aux musiques électro d’aujourd’hui, en passant par l’émergence de la scène indépendante dans les années 70-80...

Quelles sont les motivations qui vous incitent à organiser et/ou
à proposer des expositions autour des musiques populaires, et plus
particulièrement du rock ?

L’idée fondamentale dans le cadre d’une institution patrimoniale comme la BNF est d’affirmer que le patrimoine est quelque chose de vivant, d’évolutif, une création permanente en quelque sorte. Constituer un patrimoine n’est pas une action passéiste, c’est au contraire une activité en prise avec l’actualité, avec le vivant, mais une actualité vue avec recul et sans discrimination. L’idée forte du dépôt légal est de n’établir aucun jugement de valeur sur ce qui entre dans les collections : rien n’est majeur, rien n’est mineur ! À partir du moment où une musique enregistrée est diffusée à un public, elle a vocation à intégrer les collections patrimoniales. C’est le temps, l’histoire et les chercheurs qui établiront l’intérêt de tel ou tel enregistrement. Si l’on cumule ces deux aspects, patrimonialisation du vivant et non discrimination, le dépôt légal a une dimension sociale et historique évidente. Il est la mémoire de nos pratiques culturelles. Et à ce titre, dans la mesure où les musiques populaires et le rock sont parmi les témoins privilégiés de notre société, ils ont une place évidente dans nos collections.

En quoi faire des expositions est-il utile aux musiques actuelles ?
Je parle évidemment de "là où je suis", c’est-à -dire d’une institution patrimoniale avec un regard marqué (déformé ?) par cet ancrage. J’entends par là que, de mon point de vue, un des intérêts de ces expositions est de restituer la dimension historique des musiques actuelles. Aucune pratique musicale ne peut perdurer si elle ne sait pas d’où elle vient (cf le rapport du rock au blues par exemple). Ce n’est évidemment qu’un aspect des choses, mais cette question d’une histoire (même très récente) des musiques actuelles me paraît fondamentale dans un processus de légitimation de ces musiques. C’est là , je pense, un des aspects de l’utilité des expositions consacrées aux musiques dites "actuelles".


Eric De Visscher
Directeur du Musée de la musique à la Cité de la musique

Pourriez-vous nous présenter les expositions de musique sur lesquelles vous travaillez (ou avez travaillé) ?
Les exposition sur le rock au Musée de la musique se sont concentrées sur quelques grandes figures, comme "Jimi Hendrix Backstage" (2002), "Pink Floyd Interstellar" (2004) et "John Lennon - Unfinished Music" (2005) ; le rock était bien entendu également présentes dans d’autres expositions plus transversales, tel que "Electric Body" (2003), "Espace Odyssée" (2004) ou "Travelling Guitars" (2006).
Nous préparons actuellement une exposition sur Serge Gainsbourg, intitulée "Gainsbourg 2008" qui sera ouverte au public le 21 octobre prochain.

Quelles sont les motivations qui vous incitent à organiser et/ou
à proposer des expositions autour des musiques populaires, et plus
particulièrement du rock ?

Nos motivations pour ce genre d’expo correspondent premièrement à notre volonté de couvrir le champ musical le plus large possible, répondant ainsi à l’idée que nous nous faisons d’un musée de la musique. Nous souhaitons ainsi présenter les courants majeurs de la vie musicale et montrer la place de la musique dans toutes les cultures. Le rock exemplifie bien évidement toute une série d’évolutions de la culture contemporaine et à ce titre nous cherchons aussi à le mettre en rapport avec d’autres aspects de cette culture : arts plastiques, littérature, cinéma, ...
En ce sens, le médium exposition est particulièrement approprié, car il permet de mettre en relation ces différents arts.

En quoi faire des expositions est-il utile aux musiques actuelles ?
Si le concert et le disque restent les lieux ou outils les plus appropriés pour vivre l’expérience du rock (et de bien d’autres musiques !), l’exposition permet un regard différent, une sorte de hors-temps, où le visiteur peut créer de nouveaux liens entre les arts. L’exposition permet aussi, sans tomber dans le pédagogisme, de replacer l’histoire du rock dans un contexte plus large, en rapport avec l’évolution des idées, des moeurs, de la culture en général.
Mais l’exposition n’est pas un livre ou un article sur le sujet : elle doit montrer des choses et fait généralement appel à une multitude de supports : objets, instruments, photos, vidéos, oeuvres d’art, etc... La partie sonore doit évidement également être soignée.


Propos recueillis par Mathias Milliard

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