"Les musiques metal sont déjà des musiques comme les autres"

Publié le mercredi 5 juin 2013

Interviews

Professionnels et observateurs, passionnés de metal, ils nous livrent leurs impressions et analyses sur les spécificités de l’hexagone en matière de musiques extrêmes : - Fabien HEIN, maître de conférences en sociologie (université de Lorraine)
- Nicolas RAMAGET, Les Éditions hurlantes
- Nicolas GIRAUDET, Rage Tour
- Florent BÉCOGNÉE, rédacteur en chef de Metallian
- Christian BIVEL, Adipocere


Fabien HEIN

Fabien Hein (by Daniel Nowak)

Maître de conférences en sociologie à l’université de Lorraine, chercheur au Laboratoire lorrain de sciences sociales (2L2S)


- Quels sont les a priori dont souffrent les musiques metal ?

Pour les publics non sensibilisés à ces musiques, il y en a énormément. D’abord autour de la musique elle-même : ça fait un bruit infernal. Voir des gens maquillés, avec des tenues vestimentaires spécifiques, qui hurlent, tapent fort sur leurs batteries, jouent fort sur leurs guitares, peut représenter une épreuve pour certains. Les thématiques abordées par les groupes de metal peuvent aussi faire peur. Je parle là bien sûr du versant sataniste, qui est caricatural, mais du point de vue des représentations de ces musiques par le grand public, on en est encore là. De plus, les médias ne s’intéressent principalement qu’à ces aspects spectaculaires ou folkloriques, sans se pencher sur la dimension artistique de ces musiques. On parle quand même d’une famille musicale qui renvoie à près d’une centaine de genres et sous-genres. À l’intérieur même de cette grande famille, on ne s’entend pas forcément. Entre un metal plus tourné vers les ballades et des groupes satanistes, il y a un gouffre. Il est donc difficile de généraliser un propos à l’ensemble des musiques metal. Cependant, si cette famille de musique a souffert pendant longtemps d’une indignité culturelle, les choses sont peut-être en train de changer.

- Pour quelles raisons ?

Parce qu’il y a de plus en plus de journalistes qui traitent de ces musiques avec davantage de recul. Aussi parce qu’ils sont plus jeunes et plus sensibles à ces expressions musicales. Ils sont plus à même de comprendre ce qui s’y joue véritablement. De même, on trouve de plus en plus de chercheurs, jeunes pour la plupart, qui sont familiers de ces musiques et décident d’y consacrer des travaux universitaires. Même les grands médias traditionnels y viennent. Le Monde, Libération s’intéressent au Hellfest, les grands quotidiens nationaux ont évoqué le décès de Ronnie James Dio (chanteur et auteur-compositeur de metal, ex-Black Sabbath, entre autres, NDLR), et plus récemment celui de Jeff Hanneman, le guitariste de Slayer, lui reconnaissant la place d’un grand guitariste d’un groupe important. Le regard est un petit peu en train de changer.

- C’est aussi dû au fait qu’il y a désormais plusieurs générations d’auditeurs, non ?

Absolument. Par exemple, au dernier concert d’Iron Maiden où je me suis rendu, il y avait 3 générations, qui venaient au concert en famille. Et les 3 générations chantaient les chansons ! Depuis la fin des années 1960-début des années 1970, des gens ont grandi et vieilli avec ces musiques. Au départ, on entendait « c’est de la musique de jeunes, ça leur passera ». Mais elles sont toujours là et se sont même bien développées. Il y a aussi quelque chose qui relève de la transmission qui se passe, et c’est très intéressant.

- Le fonctionnement communautaire des publics metal s’est-il justement construit en réaction à l’ostracisme que ces musiques ont subi ?

Ce mécanisme est valable pour tous les genres musicaux. À partir du moment où l’on est étranger à une forme musicale, on a tendance à la considérer comme étrange. De plus, le look des fans de metal n’est pas de nature à encourager le grand public à les rejoindre. Cheveux longs, habits noirs, cris gutturaux lors des rassemblements… Quand on connaît ce milieu, on sait que c’est là du second degré et ça devient drôle et décalé. C’est constitutif de l’identité des genres musicaux eux-mêmes. Cette identité se construit dans un jeu, subtil ou non, qui vise à solidifier une communauté d’appartenance, à construire un « nous » distinct des autres. On se définit par contraste, ce sont des modes d’affirmation de la singularité. Les amateurs de metal ont particulièrement bien réussi ce jeu, parce que leurs codes culturels sont voyants et sont donc de nature à maintenir à distance ceux qui ne les partagent pas. Les non-initiés au grind ou au death se disent que c’est horrible, qu’ils ne savent pas jouer, que c’est du bruit. En réalité, il faut que le l’oreille se fasse, que l’on comprenne comment cela fonctionne. Les musiciens sont souvent des techniciens hors pair. À partir de là, on peut commencer à modifier le regard des gens. Derrière tout ça, il y a un enjeu identitaire.

Et puis il y a ceux qui vont pousser la démarche en étant aficionados d’une niche dans la niche, d’un genre mineur dans cette famille musicale. Je pense aux fans de sludge, dont Eyehategod est la grande figure tutélaire. Sur un concert en France, ils ramènent 200 personnes. Faire partie de cette petite famille dans la grande famille metal, cela confère une identité, permet de se distinguer. Il s’agit parfois de détail, mais qui ont du sens pour les amateurs, comme d’arborer par exemple à un concert d’Iron Maiden le T-shirt de la tournée de 1983, pour montrer qu’on y était, qu’on est fan depuis longtemps, etc. Là encore, on se rend compte de l’importance de raisonner en genres et sous-genres.

- Quels sont les éléments caractéristiques des publics du metal ?

Tout d’abord, une précision. Si le lien entre musiques metal et classes populaires est présent aux États-Unis, c’est moins le cas en France, où toutes les classes sociales sont globalement représentées. On trouve dans les publics du metal des ouvriers, des cadres supérieurs, des instituteurs, des médecins, des infirmières, et même des professeurs d’université ! Les études montrent même plutôt un profil de type bac+2 ou 3, inséré socialement, en emploi, donc disposant d’un capital économique. Ces remarques sont aussi valables pour l’Allemagne.

- L’image d’un public fidèle, attaché au support physique, consommateur de merchandising, se déplaçant au concert et pratiquant d’un instrument de musique est-elle vraie ?

Le nombre de pratiquants d’instruments est très important chez les fans de metal. Ainsi, quand on regarde les occupations des studios de répétition, les musiques metal représentent une part non négligeable, supérieure à celle qu’elles occupent dans les catégories de musiques écoutées. De même, le jour de la Fête de la musique, il y a une sur-représentation de ces musiques dans les groupes qui jouent dans la rue. C’est d’autant plus vrai dans les villes de l’est et du nord de la France. C’est aussi un public qui organise des concerts. Les fans de metal sont aussi très enclins à tenir des blogs, créer des webzines, qui ont remplacé les historiques fanzines, à créer des radios, etc. C’est un public très engagé, qui poursuit son amour de ces musiques par différents moyens, que ce soit par la pratique d’un instrument ou par l’écriture.

- Et pour le merchandising ?

Ce sont des consommateurs de première catégorie ! C’est constitutif du genre. Quand on est fan de metal, il faut le montrer, et afficher ostensiblement ses artistes préférés. Aux dires des vendeurs des stands de merchandising, les paniers moyens sont assez élevés, plus qu’au sein d’autres familles musicales. Ce sont véritablement leurs clients préférés.

- Pourquoi la France est-elle en retard sur ses voisins européens pour ces musiques ? Pourquoi sont-elles plus populaires chez nos voisins ?

Il y a indéniablement quelque chose de l’ordre du culturel. Si l’on prend l’Allemagne, on y trouve les plus grands festivals, une presse spécialisée conséquente… Et il y a une vraie audience, qui permet d’entretenir tout ce tissu professionnel. En France, il y a des pics. Au début des années 1980, qui correspondent à l’âge d’or du hard rock et du heavy metal en France, les titres de presse spécialisée ont fleuri. Au démarrage généraliste, ils se sont fragmentés pour se spécialiser sur telle ou telle esthétique. Des festivals se sont montés, et assez vite tout cela retombe. Puis cela peut renaître. Le succès du Hellfest en est un bon exemple. Mais la presse spécialisée est relativement mal en point. Peu de titres parviennent à pérenniser leurs activités.

- Comment sont perçus les groupes de metal français à l’étranger ?

Premier élément, les artistes phare de ces musiques ne sont pas français, même si certains commencent à se faire une place, comme Gojira. D’autres essaient. Par exemple les Toulousains de Eryn Non Dae, qui ont signé chez Metalblade, label américain historique, pour leur premier album. Ils ont pourtant bien du mal à trouver des dates de concert. Il faut aussi voir comment Metalblade les a travaillés, ils auraient sûrement mieux fait le travail eux-mêmes. Être français peut apporter un côté « exotique » à l’international, mais peut aussi être un handicap. Les Blockheads, qui font du grindcore, ont signé chez Relapse, label américain important. Il y en a un certain nombre qui font des tournées à l’étranger, mais ne trouvent pas pour autant une place significative dans la famille metal. Il y a aussi le cas de musiciens français qui rejoignent des formations étrangères. Deux musiciens du groupe Scarve jouent désormais dans le groupe suédois Soilwork. Les artistes français sont de plus en plus reconnus comme étant de qualité, des labels étrangers s’intéressent de plus en plus aux groupes français, mais à part quelques exceptions, ils occupent une place mineure dans ces esthétiques. Si l‘on regarde la programmation des festivals metal en France, il y a des groupes français, mais pas en majorité. Le Hellfest en a toujours à l’affiche, le Sonisphère n’en compte cette année qu’un seul, Dagoba.

- Les scènes metal françaises sont donc en voie d’accéder à la maturité ?

Oui, d’autant plus qu’il n’y a pas que les groupes qui se sont professionnalisés. Contrairement à quelques années en arrière, nous avons aussi aujourd’hui de bons réalisateurs artistiques, de nature à intéresser des groupes étrangers. La France se met à niveau, disons. Je pense à Stéphane Buriez dans le Nord, à Mobo à Toulouse, le studio Drudenhaus… Et nous avons des labels de qualité comme Listenable, Osmose ou encore Season of mist. Ces labels se caractérisent d’ailleurs aussi par leur production internationale. Une dynamique s’est enclenchée. Il y a des locomotives, qui vont devenir des modèles, et avoir sinon un effet d’entraînement, au moins valeur de repères.

- Ces éléments sont-ils de nature à ouvrir plus la France aux musiques metal ?

Oui, mais toujours dans une certaine mesure. Il est toujours compliqué de tourner pour les groupes français, d’autant plus pour les esthétiques les plus extrêmes. De même, les tournées internationales des artistes étrangers ne passent pas forcément par la France, ou se contentent d’une date à Paris. Les choses commencent à changer, doucement, car il existe quelques vrais tourneurs metal français, comme Base Prod ou K-Prod. Les Smacs, qui quadrillent aujourd’hui le territoire, ont encore tendance à considérer les groupes metal comme n’étant pas assez rentables.

- Un public fidèle, impliqué et consommateur, pratiquant… Comment en arrive-t-on à considérer que ce n’est pas rentable ? Y’aurait-il une trop grande homogénéisation des profils des programmateurs ?

Probablement, mais il faudrait une vraie étude sur le sujet. En tout cas, les programmateurs donnent l’impression de ne pas être familiers de ces musiques. Certes, il y a une dimension économique dans les choix de programmation, mais la sensibilité des programmateurs joue beaucoup. Et elle a tendance à jouer en faveur d’autres esthétiques. Il y a aussi un élément important à considérer. La fragmentation des genres et des sous-genres musicaux à l’intérieur de la scène musicale elle-même produit des effets communautaires et identitaires. De même qu’un fan de black metal n’ira pas à un concert de reggae, il n’ira pas non plus à un concert de crustcore, car les discours ultra-gauchistes peuvent le déranger. Ce sont des éléments dont sont peut-être conscients les programmateurs de salles, renforçant d’autant leur frilosité. Certains styles ont de toute façon un public restreint. Un groupe comme Eyehategod, à Montbéliard, joue devant 200 personnes. Chez eux à la Nouvelle-Orléans, ce sera à peine le double. Pour les amateurs du genre, c’est une tête d’affiche, pas pour les programmateurs.

- Le constat vaut aussi pour la place de ces musiques dans les médias ?

Les médias traditionnels ne vont s’intéresser qu’aux grands événements ou au folklore. Si un serial killer a le malheur d’avoir un disque d’AC/DC chez lui, alors là… (rires) On exploite toujours les aspects les plus spectaculaires.

- Comme pour d’autres styles, comme le hip hop ?

De ce point de vue, les musiques metal rejoignent effectivement le hip hop. Le parallèle est aussi valable au sujet des paroles. Les textes haineux font partie du folklore du black metal, mais c’est généralement du second degré. Pour une rappeuse comme Casey ou Kenny Arkana, c’est un peu pareil, même si leurs textes vont bien au-delà du slogan pour porter un regard sociopolitique. La virulence dans les propos n’est pas de nature à favoriser leur diffusion dans les médias de masse à des heures de grande écoute. C’est encore plus dur pour le metal, le hip hop, sauf dans ses formes les plus brutes, étant plus accessible. Entendre MC Solaar sur France inter est plausible, mais Slayer… De plus, les artistes hip hop chantent en français, alors que peu de groupes de metal le font. Et s’ils le font, les voix de gorge utilisées ne favorisent pas la compréhension immédiate. Le succès de Trust à la fin des années 1970 s’explique aussi par l’appropriation par le public de leur message, chanté en français.

- Venons-en maintenant aux musiques metal comme objet d’étude pour les sciences sociales. Comment traitent-elles de ces musiques ?

C’est un objet d’études récent, tout simplement parce que ceux qui les étudient sont d’abord des gens qui aiment ces musiques. Elles sont assez récentes à l’échelle de l’histoire, puisque apparues dans les années 1970. Il y a donc un effet générationnel. Les premiers à s’y être intéressé, Deena Weinstein ou Robert Walser, l’ont fait dans les années 1990. Ils sont restés assez isolés, les musiques metal souffrant réellement d’une forme d’indignité culturelle. Ces sociologues ont certes trouvé là des objets de spécialité permettant de se distinguer, mais je ne suis pas convaincu que cela ait servi leur carrière universitaire. Deena Weinstein s’est par exemple plutôt rabattue sur des travaux concernant Georg Simmel, un grand pionnier de la sociologie allemande. Pour les sociologues comme pour les musicologues, il y a, encore aujourd’hui, une forme de dédain pour l’objet lui-même. Mais il n’y a pas que la musique baroque et le déclassement social qui soient dignes d’intérêt ! L’effet générationnel joue aussi sur l’augmentation du nombre d’études sur le sujet : plus des fans suivent des études supérieures, et plus ces musiques apparaissent dans les études, qui s’accumulent, et finissent par être suffisamment conséquentes pour organiser des colloques internationaux, des revues spécialisées…

- Sont-elles aussi traitées par les musicologues, dans une considération esthétique, ou se cantonnent-elles encore à n’être étudiées que par les sciences sociales ?

Elles font aussi l’objet d’études musicologiques. Comme pour toute discipline artistique, certains pans sont plus traités que d’autres. Le metal symphonique fait l’objet d’un traitement académique particulier, puisque cette musique est très intéressée par la musique classique. Il est donc plus aisé pour un fan de metal d’y intéresser ses professeurs de musicologie. L’autre aspect étudié des musicologues, ce sont les formes les plus techniques de metal. Le groupe Meshuggah en est le parfait exemple. Le nombre de mémoires de musicologie traitant de la musique de ce groupe est conséquent. Polyrythmie, structures complexes et asymétriques, tout est réuni pour plaire aux musicologues.

- Si l’on fait le bilan, de tous les aspects évoqués, les choses vont en s’améliorant pour les musiques metal. Vont-elles finir par devenir des musiques comme les autres ?

C’est difficile à dire, même si à bien des égards, elles sont déjà devenues des musiques comme les autres. En réalité, elles ne font plus peur à grand monde. On finira bientôt par parler du Hellfest comme l’on parle du Printemps de Bourges ou de la Route du rock. La dynamique est clairement enclenchée, même si, à l’intérieur de ces musiques, des artistes trouveront aussi des formes plus radicales d’expression, en termes techniques, esthétiques ou thématiques. Peut-être que l’on entendra du death metal sur France culture dans quelques années. J’en doute un peu, mais ne sait-on jamais… En tout cas, je l’espère ardemment !


Nicolas RAMAGET

Responsable des Éditions hurlantes


- Quel est votre parcours dans les musiques metal ?

J’ai commencé à m’impliquer très jeune, en participant, à partir de 15-16 ans, à des fanzines, puis en organisant des concerts à Dijon. J’ai ensuite managé des groupes. Grâce au travail dans les fanzines, je suis venu à Paris pour travailler chez Hard Rock magazine. Cela m’a permis d’être en contact régulier avec les maisons de disques. J’ai donc ensuite enchaîné sur un poste de responsable promo chez Osmose, puis j’ai fait du marketing. J’ai ensuite récupéré la gestion d’un sous-label que l’on avait créé, et Osmose m’a donné les clés pour monter et organiser leur structure éditoriale, les Éditions hurlantes. J’ai aussi participé à la création des éditions du label Season of mist.

- Aujourd’hui, à quoi ressemble le catalogue des Éditions hurlantes ?

Il y a beaucoup de groupes scandinaves, comme Immortal ou Unslaved, et bien sûr, des groupes français : Gojira, Anorexia Nervosa, Hacride, The Old Dead Tree, The Arrs, Arkan, Demians, Carnival in Coal, 6 :33…

- Production, édition, spectacle, presse, votre parcours est à 360° ! Quel regard portez-vous sur les musiques metal et leurs spécificités ?

C’est un marché de niche, avec un public attentif et très informé, curieux et engagé. Les musiques metal se sont toujours diffusées en France via leurs propres réseaux. L’indifférence ou la réprobation du grand public n’a jamais été un problème. D’ailleurs, en promotion, un artiste metal est plus facile à travailler qu’un artiste pop. Le public de la pop est plus volatile, plus difficile à intéresser, et si l’on veut avoir un impact, il faut accrocher les grands médias. En metal, il existe des réseaux spécifiques identifiés, on sait à quelles portes frapper. La presse spécialisée, les webzines, sont très à l’écoute de tout ce qui sort. Je pense qu’il est plus facile de lancer un groupe de metal qu’un groupe de pop ou de rock.

- Mais pour aller au-delà des cercles d’initiés et des réseaux spécifiques du metal, c’est compliqué ?

Ce n’est effectivement pas facile. Si l’on prend l’exemple de Gojira, qui a atteint aujourd’hui une notoriété de premier plan, ils n’ont toujours pas franchi le cap des médias généralistes. Ils ont balayé tout le spectre du public metal, mais ne sont pas allés au-delà. Ils vendent entre 15 et 20 000 albums. C’est un très bon score, mais qui ne va pas au-delà de leur cœur de cible initial.

- À quoi sont dues, selon vous, ces difficultés à aller au-delà des initiés ?

Ce sont des musiques qui ne sont pas faciles d’accès. Mais il n’y a pas non plus de diffusion dans les médias, permettant au grand public de se faire l’oreille. Cela n’empêche pas des groupes comme Rammstein de vendre beaucoup de disques ! Ils ont réussi à fédérer plus largement, même des publics ne venant pas du metal, par leur dimension spectaculaire, les shows qu’ils proposent, ou leurs côtés sulfureux. C’est du grand spectacle, du coup, des médias généralistes s’y intéressent.

- Justement, les médias ne s’intéressent qu’aux aspects spectaculaires et pas à la musique en elle-même. Est-ce parce que ces musiques ne font pas partie de la culture des journalistes et programmateurs ?

Probablement. Après, il y a aussi des questions de lignes éditoriales. Je conçois qu’une radio comme NRJ ne soit pas encline à diffuser Gojira un samedi après-midi. Leur but n’est pas de promouvoir ou de faire découvrir des artistes ou des styles, donc pourquoi le feraient-ils ? Toute proportions gardées, les radios publiques prennent un peu plus de risques, en invitant ou diffusant des groupes de hard rock, tard le soir. Je pense à une émission comme "Sous les étoiles" sur France Inter, où des groupes sont invités de temps en temps. Mais même une radio rock, comme Oüi FM, a une programmation stricte sur le metal…

- Le constat est le même pour les programmateurs de salles. Pourtant, il y a un vrai public du metal qui se déplace aux concerts non ?

Cela dépend des régions. Il y a un public, mais qui ne se bouge pas forcément tant que ça… Le Nord, l’Est de la France et la Bretagne sont les régions les plus réceptives, avec les meilleures affluences. Pour l’Est, la proximité de l’Allemagne, dont la tradition metal est bien plus développée, joue sûrement beaucoup. Certaines grandes villes françaises, à l’inverse, sont totalement sinistrées, comme Marseille, où des artistes de premier plan font de très petits scores, ou encore Lyon, dont la réceptivité est très aléatoire.

- Pourquoi les musiques metal marchent-elles mieux chez nos voisins européens ?

Il y a des raisons socioculturelles, mais aussi historiques. L’Allemagne, de par la présence longue des troupes américaines après la seconde guerre mondiale, a été beaucoup plus sensibilisée que la France au rock. Quant aux pays scandinaves, ils ont toujours été ouverts sur l’export et la culture anglo-saxonne, ce qui a facilité son appropriation.

- Avec le succès de grands événements comme le Hellfest, de groupes comme Gojira, les choses ne sont-elles pas en train d’évoluer ?

Les choses changent, grâce à une conjonction de plusieurs facteurs. Sur le plan artistique, les groupes français se sont indéniablement professionnalisés. La technicité, mais aussi l’approche musicale ont considérablement évolué. La scène française est aujourd’hui respectée à l’étranger. Sa créativité et son effervescence sont l’objet de papiers dans la presse spécialisée. Les acteurs et entourages professionnels des artistes se sont aussi professionnalisés. Un événement d’ampleur, fédérateur, comme le Hellfest, permet aussi de garder l’attention sur ces musiques. Et malgré le peu de couverture médiatique en France, certains groupes étrangers qui ne venaient plus refont des tournées en France, avec de nombreuses dates, comme Scorpions ou encore Deep Purple. Ils reviennent parce que le public est là. Mais je pense que c’est plus un public de nostalgiques qui vient revivre un moment de son passé qu’un vivier de nouveaux fans pour ce qui se fait actuellement.

- Depuis quand notez-vous ces évolutions ?

Le sursaut créatif date d’il y a environ 7-8 ans, avec des groupes comme Anorexia Nervosa, Gojira, Scarve, etc. Il y a eu aussi un changement de mentalité : les groupes voulaient réussir, pas forcément au sens marketing du terme, mais d’un point de vue artistique. Ils ont pris conscience que pour faire une carrière, il fallait réfléchir, planifier, travailler, se pencher sur tous les détails, travailler le son, etc.

- Comment qualifieriez-vous la scène française ? Quelles sont ses spécificités ?

Il y a un réel effort en termes de personnalisation du son. Par exemple, le groupe de black metal Deathspell Omega est reconnu dans le monde entier pour le travail de son son. Phil Anselmo, le chanteur de Pantera, les cite souvent en exemple. En termes d’esthétiques, la scène française est très diversifiée, tous les styles sont produits : heavy metal, black, death, trash… Et il y a de bons groupes dans chacun. Il faut saluer là le travail des nombreux labels indépendants, qui font un travail colossal pour permettre aux groupes français d’exister sur la scène internationale. Et même des groupes étrangers signent sur des labels français, signe que leur travail est reconnu. Des groupes comme Morbid Angel ou encore Dillinger Escape Plan sont signés chez Season of Mist. À part en électro, il n’y a pas beaucoup de labels français qui peuvent se prévaloir d’avoir signé des pointures internationales.

- Le public metal est-il, comme on l’entend souvent, encore attaché au support physique ?

Ce n’est pas une image. Les ventes de disques ont évidemment baissé, mais proportionnellement beaucoup moins que dans d’autres styles. Et cela se voit dans les classements. Avec 11 000 copies, Gojira se classe 34e au Billboard.

- Parlons maintenant de ton métier d’éditeur. J’imagine que la synchro avec des musiques extrêmes, ce n’est pas très simple, non ?

Évidemment non… C’est vraiment à la marge. Et il n’y a pas d’évolution notoire en la matière, surtout en France. La plupart des demandes émanent de jeunes cinéastes pour des films indépendants ou expérimentaux sans aucun budget. Aux États-Unis, les music supervisor n’hésitent pas à caser du metal dans les productions, mais en France, ce n’est pas près d’arriver.

- Les musiques metal vont-elles finir par devenir des musiques comme les autres ?

Je ne sais pas, mais je doute qu’elles deviennent en France des musiques très populaires, écoutées par le grand public. Les médias commencent quand même à évoluer, Les Inrocks par exemple se mettent à chroniquer du metal, alors qu’ils n’en faisaient que peu de cas… Télérama a aussi parlé du Hellfest en termes élogieux, a fait des articles sur Motörhead… Il y a quand même quelques petits changements, les médias les plus ouverts commencent à comprendre que ce ne sont pas des musiques de sauvages, mais des musiques tout court. Qui sait, peut-être même que Technikart va finir par faire une couv’ sur Rammstein sans s’en moquer… Quant aux médias généralistes de masse, aucune évolution n’est à noter.

- Les milieux metal n’ont-ils pas eux aussi une part de responsabilité dans l’ostracisme que ces musiques subissent ?

Le milieu des musiques metal est effectivement dans un paradoxe : il se plaint d’un manque de reconnaissance, et en même temps l’apprécie et le revendique. C’est ce qui fait notre force, car il y a un sentiment d’appartenance fort.


Nicolas GIRAUDET

Tourneur chez Rage Tour


- Pouvez-vous présenter Rage Tour et son histoire ?

Rage Tour s’est initialement créé autour du groupe Tagada Jones, dont les membres ont souhaité, par conviction et par envie, s’inscrire dans un esprit do it yourself, donc s’autoproduire et trouver des dates. C’était vers 1995, à l’époque il y avait plus de tourneurs punk rock qu’aujourd’hui. Puis de fil en aiguille, des liens se sont créés, des échanges se sont mis en place, localement et internationalement, avec d’autres groupes qui eux aussi s’étaient structurés. Puis de plus en plus d’artistes nous ont sollicité. À partir de 2000, on est devenu une vraie structure de booking. L’association Les enragés est devenue l’entreprise Rage Tour. On est aussi devenu des sous-bookers pour des agents européens, nous produisons aussi des tournées européennes pour des groupes japonais. Le catalogue s’est étoffé. Aujourd’hui, nous représentons une trentaine de groupes français et une centaine de groupes internationaux.

- Au fil du temps, vous vous êtes professionnalisés. C’est un choix de rester sur les esthétiques metal ?

Nous n’avons pas souhaité élargir notre spectre musical, mais rester sur des musiques de niche. Du coup, pour tout ce qui est punk, metal, hardcore, rock, on est dans les leaders sur le territoire français. Pour les autres styles, nous n’avons pas les bons réseaux. Chaque style possède les siens.

- Justement, quelles sont les spécificités des réseaux de diffusion metal ?

Nous avons un réseau de plus de 4 000 programmateurs sur l’espace francophone européen. Nous travaillons évidemment avec les réseaux traditionnels (Smac, grands festivals et autres salles de spectacles), communs à tous les styles. Ils représentent la moitié de notre activité. À côté, il existe de véritables réseaux alternatifs spécialisés, faits de petites associations, de petits comités d’organisation de festivals, des mairies, des comités d’entreprises… C’est ce réseau qui fait notre plus-value, mais il nécessite un suivi et une actualisation permanente. Ces petits acteurs ont une durée de vie très courte, de quelques années, quand ils ne font pas des one shot sur un an… Si l’on s’éloigne quelques années du milieu, on perd les ¾ de ce tissu. C’est un vivier en renouvellement permanent.

- Y a-t-il des régions plus amatrices de metal ?

Clairement ! 80% des concerts se passent dans la moitié nord du pays, avec une forte représentation de l’Est de la France. C’est probablement une influence de l’Allemagne et du Bénélux, beaucoup plus adeptes de metal, et depuis plus longtemps que la France. La Bretagne est aussi réceptive, mais il y a une tradition du live plus importante qu’ailleurs. Pour ce qui est du Sud-Est de la France, assez sinistré, le vieillissement de la population y est peut-être pour quelque chose. Les musiques metal sont des musiques jeunes tout de même.

- Cette barrière de l’âge est en train de s’estomper non ?

Les choses vont évidemment changer. Rares sont les plus de 50 ans qui ont connu et écouté du metal dans leur jeunesse. Aujourd’hui, on peut considérer qu’il y a véritablement 2 générations d’auditeurs de metal, bientôt 3.

- Et au niveau de l’Europe, y’a-t-il des pays plus réceptifs ?

L’Allemagne évidemment. Il n’y a qu’à regarder les tournées des groupes internationaux. Une grande partie de leurs dates européennes se font en Allemagne. Parce qu’il y a plus de public, donc de plus gros cachets, etc. L’Angleterre est un peu à part, ces musiques viennent de l’ère culturelle anglo-saxonne. Quant à l’Europe du nord, c’est encore autre chose : ce sont les musiques les plus extrêmes qui fonctionnent dans ces pays.

- Comment les groupes français sont-ils reçus à l’étranger ?

Comme pour toutes les esthétiques, il n’est pas facile de faire de l’export avec des groupes de l’hexagone, a fortiori s’ils chantent en français. Jusqu’à il y a environ 10 ans, les groupes français signaient sur des labels français, pour qui le marché domestique suffisait. Il était d’ailleurs difficile à pénétrer pour les groupes étrangers, pointures mises à part. Pour les musiques les plus extrêmes, les labels, dès le départ, basent le développement sur l’international, le public en France étant top restreint.

- Est-ce facile de faire tourner des groupes de metal ?

Je n’ai pas l’impression qu’il soit difficile de travailler des groupes de metal, justement parce que le public existe et que les programmateurs le savent bien. Les salles, qui en général se réservent une soirée metal par trimestre, sont rarement vides, les publics se déplacent plus au concert que dans d’autres styles de musique, où seuls des artistes avec des succès commerciaux font se déplacer les gens. Dans le metal, des groupes inconnus du grand public peuvent remplir des salles de 400-500 personnes un peu partout en France. Après, il faut distinguer les courants à l’intérieur du metal, certains sont des niches dans la niche. Un groupe de metal extrême ou de black metal ne fera pas 50 dates par an. La difficulté principale, comme dans tous les styles, c’est de faire jouer de jeunes groupes émergents.

Au niveau des équipements, contrairement à beaucoup d’autres pays, en France, nous avons un tissu de lieux culturels très développé. N’importe quelle petite commune a sa salle de spectacles dans la quelle il est possible de faire, au moins une fois dans l’année, du bruit. Les lieux de moyenne et grande taille ne manquent pas. Ce qui manque, ce sont les lieux de petite capacité qui reposent sur une économie difficilement viable aujourd’hui. Pour ce qui est des cafés concerts, la législation sur le bruit, mais aussi la législation sociale, les tue à petit feux, quels que soient les styles joués…

- Travaillez-vous différemment les artistes français et les artistes étrangers ?

Les artistes internationaux qui viennent en France sont, en général, connus. Vu qu’ils jouent dans le monde entier, ils ne font qu’entre 3 et 10 dates en France. Et pas tous les ans. Il y a donc beaucoup plus de demande, et il est plus facile de les booker. Pour les groupes français, c’est différent. On essaye au maximum de leur proposer de quoi obtenir leur statut d’intermittent, ce qui veut dire assurer près de 60 dates par an. Ce qui est beaucoup ! Et pas facile à faire tous les ans. Auparavant, les gens allaient plus facilement à 3 ou 4 concerts par mois. Mais nous sommes en période de crise…

- À ton avis, la France aime-t-elle le metal ?

Comparativement à d’autres pays, la France a des années de retard, c’est évident. Par contre, il y a un public, en France, pour les musiques metal. Le problème se trouve au niveau de la promotion. En Allemagne, aux États-Unis, en Europe du nord, il existe des radios, des chaînes de télé spécialisées. La diffusion est large, alors qu’en France elle est faible. Le succès des quelques grands événements récents comme le Hellfest, le Sonisphère montre bien qu’il y a un public, qui se déplace de toute la France et de l’Europe, mais les médias ne suivent pas. De même, les structures d’aide et d’accompagnement commencent à s’y intéresser. Quand on discute avec des étrangers, une remarque revient souvent : « sur les salons, vous ne proposez que de la chanson française ». Ce qui est très bien, mais il n’y a pas que ça en France ! Dans les pays où ces musiques ont bénéficié de plus de promotion, il y a plus de fans… Et puis n’oublions pas aussi qu’il y a des questions de législation : les conditions de jeu et de rémunération ne sont pas les même en Allemagne ou en Europe de l’est.

- Pourquoi ces blocages existent-ils ? Et où sont-ils ?

Ils sont, pour moi, au niveau politique et médiatique. Il n’y a pas de relais, à part feu le député Patrick Roy. Par exemple, l’émission "Une dose 2 metal", présentée par Stéphane Buriez sur Énôrme TV est un carton en termes d’audience. Cela prouve bien qu’il y a beaucoup d’intéressés. Mais dans les médias traditionnels, c’est une autre histoire. Et même si on s’y met maintenant, on aura toujours du retard sur les autres pays, mais au moins on avancera. Des groupes de hard rock et de heavy metal se classent pourtant parmi les plus grands succès internationaux, comme AC DC, Metallica, Slayer… Mais l’imagerie, le folklore autour de ces musiques a dû effrayer une France peut-être encore un peu trop puritaine.

- Justement cette imagerie et ce folklore, les milieux metal n’en ont-ils pas joué aussi en retour ? Le rejet n’a-t-il pas favorisé un développement et une structuration très communautaires ?

Si, bien sûr. Mais c’est dans une large majorité de la provocation, comme les punks ont pu le faire à une autre époque. Quant au développement, cela s’est fait naturellement. Quand toutes les portes existantes se ferment, il y en a toujours qui, dans la communauté stigmatisée, vont chercher à en ouvrir d’autres par eux-mêmes. Si les labels ne veulent pas signer de groupes metal, il n’y a qu’à créer des labels metal. C’est un réflexe logique, qui peut se retrouver dans d’autres esthétiques, comme les musiques électroniques par exemple. Toutes les niches, toutes les musiques underground doivent passer par de l’autostructuration. Ce n’est pas de l’imperméabilité, c’est un état de fait initial, qui entraîne une spécialisation. L’histoire de Rage Tour l’illustre bien.


Florent BÉCOGNÉE

Rédacteur en chef de Metallian


- Pouvez-vous me présenter le magazine Metallian ?

Metallian est né en 1991 au Canada, de la main d’Yves Campion. C’est un magazine principalement centré sur les esthétiques les plus extrêmes du metal : death, thrash, black, grind, speed… Mais on est aussi ouvert au heavy. On essaye au maximum de rester dans l’underground, pour que les labels ou les groupes les moins médiatisés puissent avoir accès à une publication papier.

Les premiers numéros étaient en noir et blanc, en anglais. À partir du 10e numéro, le magazine a déménagé en France. Il y avait donc une version anglaise et une française. Au fur et à mesure, nous n’avons gardé que la française. En 1996, on a ajouté pour la première fois un CD sampler, Metal Explosion, qui a permis a beaucoup de monde de découvrir des groupes jusque-là inconnus.

- Styles les plus extrêmes et volonté d’être underground : on pourrait presque dire que vous vous intéressez à des niches dans la niche ! N’est-ce pas compliqué, au regard de la situation de la presse papier ?

Ce n’est pas évident, mais le metal n’a jamais été une manne financière, ni même un vecteur de communication de masse. La spécialisation joue du coup en notre faveur, puisque nous sommes seuls sur notre créneau. On est là depuis longtemps, on est identifiés et reconnus. Cela nous permet d’ailleurs de prolonger l’activité de presse en organisant des événements. Il y a moins d’un mois, nous avons par exemple organisé au Havre la date française du Full Metal Cruise, avec Sepultura, Whisky of Blood…

- Vous n’avez jamais pensé à passer au format tout numérique ?

On ne sait jamais ce qui peut se passer demain, mais pour ma part je ne le souhaite vraiment pas. La publication papier fait partie de notre identité.

- C’est raccord avec l’image du public du metal très attaché au support physique et consommateur de merchandising ?

Un public qui a besoin d’avoir l’objet produit par le groupe, CD ou vinyle, avec les visuels, est sûrement plus enclin à être attaché au support papier pour son magazine. Il y a un côté un peu fétichiste, on collectionne les anciens numéros. Qui se souvient des premières mises à jour d’un site Internet ?

- Venons-en à la perception du metal en France. Visiblement, nous ne sommes pas très adeptes des esthétiques les plus extrêmes ?

C’est sûr. Et plus l’on va dans l’extrême, plus le public s’amenuise. Déjà qu’à la base, il n’est pas pléthorique… Le moteur de tous ceux qui s’investissent dans ces musiques, c’est la passion, pas l’argent ou la reconnaissance, à part quelques opportunistes. Il y a des éléments culturels qui entrent en jeu pour expliquer le fait qu’au mieux, dans le grand public, ces musiques ne sont pas prises au sérieux, elles font rire. Quand l’émission de Télé « La France a un incroyable talent » a invité Rachel Aspe, la chanteuse du groupe Eths, elle s’est demandé si ce n’était pas pour faire l’animal de foire.

- Les metalleux n’ont-ils pas aussi une part de responsabilité ?

Pour les styles les plus extrêmes, comme le black metal, les groupes y sont aussi pour quelque chose. Il y a un côté très élitiste, voire arrogant. C’est une image qui vient peut-être de groupes comme Mayhem ou Dark Throne, dont la posture a mal été interprétée. On s’identifie à quelque chose d’occulte, de secret, de dark… Mais c’est aussi ce qui fait l’identité du style, une vision un peu froide et distante, nihiliste et élitiste.

J’ai été récemment faire un reportage sur le metal extrême en Indonésie. J’avais un contact en partant. J’ai dû en rencontrer sur place plus d’une centaine. Les mecs venaient de très loin pour me rencontrer, ils étaient très heureux de partager leur passion. Tous les groupes, quel que soit leur style, se connaissent, ils fonctionnent comme de véritables communautés. Par exemple, à l’est de Djakarta, ils font plutôt du death, mais ils organisent des concerts ensemble, etc. À l’inverse, un journaliste indonésien qui viendrait en France pour un reportage sur la scène française aurait énormément de difficultés. Il ne serait pas forcément bien accueilli, parce qu’il ne serait pas assez ceci, ou pas assez cela, etc.

-  Comment caractériseriez-vous la scène française, esthétiquement parlant ?

Jusqu’à quelques années en arrière, on observait des vagues, des mouvements de modes, qui correspondaient à ce qui se passait en Allemagne ou en Europe du nord. Il y a eu un revival du death, donc plein de groupes se sont mis à faire du death, puis du thrash, donc tout le monde faisait du thrash, puis du hardcore, puis du black, etc. Quand Dimmu Borgir et Cradle of Filth sont arrivés, il y a eu une quantité d’ersatz… Depuis quelques années, 7-8 ans je dirais, les choses ont évolué. Les artistes français suivent moins les modes, et vont vers quelque chose de plus personnel, de plus travaillé. En France, la musique très efficace, type thrash, fonctionne bien, peut-être même un peu trop, du coup les productions finissent par se ressembler. Le black metal aussi fonctionne bien, avec ses côtés froids, bruts et nihilistes, avec des groupes comme Otargos ou Deathspell Omega. Le côté un peu crade du son, enregistré sur des 4 pistes, revient aussi à la mode. Il y a aussi de nouvelles scènes qui émergent, avec des groupes comme Moonreich, Lutece, Seide…

- Comment sont reçus les groupes français à l’étranger ?

À part quelques exceptions, les groupes français ne sont pas très connus à l’étranger. En général, ils arrivent à se greffer sur une tournée, mais rarement plus, ils ne rayonnent pas. Ce qui est étrange, c’est que je ne suis même pas sûr que les groupes français ont très envie de s’exporter. Et puis, vue la situation actuelle, de plus en plus de groupes ont bien conscience que la musique ne peut qu’être un à-côté, qu’il est très difficile d’en vivre, à moins de tout sacrifier. Il y a peut être aussi une question de volonté des groupes…

- La place du metal dans les médias traditionnels est-elle en train d’évoluer ? Ne prend-on pas un peu plus ces musiques au sérieux ?

Il y a encore beaucoup de curiosité et d’ironie, de second degré. Même quand on parle du Hellfest, c’est pour montrer des chevelus qui poussent des cris et montrent leurs fesses. Ça a un côté sympathique, franchouillard, les metalleux sont des nounours, etc. Cette image-là passe bien. Mais ce qui est important, c’est de soutenir les émissions de radio, la presse spécialisée, les webzines, les magazines, comme L’Antre des damnés, tous ces passionnés qui font vivre ces musiques.


Christian BIVEL

Adipocere


- Tout d’abord, pouvez-vous présenter Adipocere, ses activités (label, distribution, VPC) et son historique ?

Adipocere existe depuis 21 ans : juin 1992 ! ça commence à devenir une longue histoire. J’ai démarré ce label metal seul, en commençant à produire quelques 45 tours et en faisant de la vente par correspondance. À ce stade, le seul moyen d’écouler ce genre de productions underground est les échanges avec d’autres labels spécialisés. Et donc on se retrouve vite avec de plus en plus de produits différents à vendre. D’où la nécessité de faire de la VPC. Puis on a vite fait aussi des albums, et là commence la recherche de distributeurs à l’étranger. À cette époque c’était bien plus facile. Et ainsi l’activité a grossi petit à petit, avec la taille de l’équipe. Un premier employé assez vite, puis deux, et jusqu’à plus de dix à une époque. Mais depuis 2002, la chute a commencé, et à présent nous ne sommes plus que trois ici, dont deux employés à mi-temps ! En 2013 nos différentes activités sont : toujours la vente par correspondance, une boutique à Bourg-en-Bresse, et aussi du pressage (CD, DVD, vinyle) surtout pour les groupes autoproduits ou les petites structures (sous l’enseigne ADI-MEDIA).

- De ton point de vue, quelle est aujourd’hui la situation du metal et des musiques extrêmes en France ?

Le metal a toujours été et restera en France une musique marginale. La majorité de la "jeunesse" préfère se faire lobotomiser par de la "non-musique" toute formatée. Mais ces dernières années, je trouve quand même que le metal rentre un peu plus dans les mœurs. Mais ça n’est plus le même état d’esprit qu’au début des 80’s où le metal était souvent exclusif. À présent des jeunes écoutent du metal mais sont aussi ouverts sur d’autres styles. Mais certains, sûrement suite à l’éducation de leurs parents, gardent cet état d’esprit. Avec notre boutique à présent, on peut donc rencontrer le public,et voir de plus près cette évolution, et c’est très intéressant à vivre, chose qui n’était pas possible avant en faisant que de la VPC.

- Du point de vue de la production comme du point de vue des publics, quelles sont les évolutions que tu as pu observer ?

Au niveau de la production, nous avons stoppé cette partie depuis plus de 5 ans. Déjà nos 2 déménagements depuis 2008 et notre situation financière, et notre équipe réduite, ne nous permettent plus de faire de la production de groupes comme avant. De plus c’est devenu très dur et risqué, car entre la baisse générale et régulière des ventes, et la surproduction, nous ne pouvons plus produire comme avant avec les même frais (studio, promo). Le marché est vraiment trop saturé. Dans les 80’s on pouvait acheter presque tout ce qui sortait, car il y avait sûrement moins de 10 nouveautés chaque mois. Alors que de nos jours, on pourrait en trouver entre 100 et 200 sans soucis. Ceci incite aussi fort justement les gens à télécharger pour tout connaître. Qui pourrait se payer de nos jours 100 CD par mois ?!! Mais pourtant, on est juste en train de ressortir un album !!! Azure Emote, groupe de death avant-gardiste américain. Mais en fait, le CD sort sur un Label polonais, et nous faisons juste la version double LP (avec bonus) en licence avec le groupe. On l’attend courant juin, on espère juste avant le Hellfest pour faire une séance de dédicace à notre stand. Car le leader du groupe est aussi le guitariste de Monstrosity qui joue au Hellfest. Ça tombe donc bien.

-  On pourrait penser qu’il existe un vrai public et une production significative en France dans ces esthétiques. Pourquoi n’ont-elles pas plus de relais en promo et presse ?

Il existe quand même encore plusieurs magazines en France spécialisés sur la musique metal. Et beaucoup de webzines sur Internet. Ce nouveau mode est très important et très développé. Et également Steph de Loudblast a commencé une émission hebdomadaire télé "Une dose 2 metal", mais visible uniquement via la Neuf Box (Canal 133) ou en Podcast sur leur site. Il y a également beaucoup de labels français produisant du metal, et ce depuis plus de 20 ans. Et énormément de groupes de grande qualité ayant pu signer sur de gros labels étrangers. Donc tout s’est amélioré pour le metal français.

- Quelles sont les difficultés rencontrées dans la production ? Êtes-vous dans la configuration de devoir faire du 360° ? Si oui, est-ce facile de booker des concerts de musiques extrêmes ?

Je ne sais plus trop ayant mis cette activité en sommeil depuis 2007. Mais les plus grosses difficultés de toute manière sont financières, car ventes trop faibles. Après au niveau des concerts, il y en a de partout et souvent, et même dans des salles conventionnées. Tant qu’il y a du public qui vient, il y aura des concerts extrêmes.

- Est-ce plus facile pour ces esthétiques ailleurs en Europe, ou dans le monde ? Pourquoi selon vous ?

Oui, ayant beaucoup voyagé en Europe, on voit que la France a toujours eu 20 ans de retard dans ce domaine. Un pays comme l’Allemagne a toujours été très "rock" en général et le look metal n’y a jamais choqué personne. En gros partout en Europe, sauf en France. Pourquoi ?? je n’en sais rien. Car on ne peut pas dire à cause de la culture méditerranéenne, car en Espagne ou en Italie par exemple le metal est très présent aussi.



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