"Le spectacle vivant est aujourd’hui à un moment charnière"

Publié le mercredi 5 novembre 2014

Interviews

Deux acteurs majeurs du spectacle vivant nous ont accordé de longs entretiens, afin d’aborder l’actualité du secteur : mutations économiques, transition numérique, évolution du droit, nouveaux dispositifs de soutien, Ifcic, déplafonnement de la taxe, droit voisin pour les producteurs... Autant de sujets sur lesquels le CNV et le Prodiss entendent agir pour favoriser le développement d’un secteur en pleine montée en puissance. - Philippe NICOLAS, directeur du CNV
- Malika SEGUINEAU, déléguée générale du Prodiss


Philippe NICOLAS

Directeur du Centre national de la chanson, des variétés et du jazz (CNV)

"Les acteurs souhaitent que le CNV joue un rôle central"

(c) Véronique Guillien

Philippe Nicolas a pris ses fonctions en septembre 2014. Administrateur civil, il a occupé différents postes au ministère de l’Économie et des Finances, puis au sein de la Représentation française auprès des Nations-Unies, avant d’intégrer le groupe France Télévisions en 2001 dont il devient le directeur financier, membre du Comité exécutif. Membre du directoire en charge des fonctions financières d’Euro Media Group à partir de 2008, il est nommé en 2011 coprésident du journal Libération dont il accompagne la mutation stratégique.


- Quelles conclusions tirez-vous de l’étude que le CNV vient de publier sur les entreprises de spectacle ?

Le premier constat fort de cette étude, c’est le dynamisme du secteur du spectacle vivant, avec une croissance structurelle d’environ 8% par an, et une hausse de l’emploi de 5% par an. Il est créateur d’artistes, de talents, de culture, mais aussi d’emplois non délocalisables. Le spectacle est constitué d’un tissu d’acteurs diversifiés, environ 4 000 entreprises. Le chiffre d’affaires cumulé est d’1,5 milliard d’euros, devant la musique enregistrée.

Cependant, on voit bien que cet écosystème « magique » est fragile. Sa création résulte de l’implication, à partir de la fin des années 70, d’entrepreneurs qui ont mis leur passion et leur argent pour le développer et le structurer. C’est un secteur relativement jeune. Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière : beaucoup vont passer la main, et l’on va assister dans les années à venir à un changement de génération. Ce secteur est aussi animé et structuré par des mécanismes de redistribution, notamment le Fonds de soutien, devenu par la suite le CNV, mais aussi un certain nombre de dispositifs d’émergence et d’accompagnement des talents, comme le Fair, Les Inouïs, Le Chantier des Francofolies... Ils ont démontré leur performance pour créer et renouveler la scène française.

Cet écosystème ne s’est pas créé tout seul, il n’est pas immortel. Si l’on n’y prend pas garde, son équilibre peut se trouver endommagé. Le résultat net est très faible, et en baisse : 9 millions d’euros sur 1,5 milliards, c’est-à-dire 0,6% du chiffre d’affaires. C’est inquiétant et cela ne permet pas de répondre aux enjeux cruciaux actuels d’investissement, de développement, de recherche de nouveaux talents ou de mutation numérique. Il convient donc d’être très vigilant dans les mois et les années à venir.

- Ce moment de transition que vous relevez peut-il représenter une opportunité pour les nouveaux entrants qui lorgnent de plus en plus sur un secteur présentant un fort potentiel de développement économique, et encore largement artisanal ?

C’est un secteur qui offre de nombreuses opportunités, et de nouveaux entrants les saisissent. Conséquence : on observe un mouvement clair de concentration. Pour l’instant, on ne fait que l’observer, mais je souhaite que nous renforcions nos études sur le sujet pour en avoir une vision précise. Au CNV, nous avons un prisme d’analyse société par société, puisque tous nos éléments proviennent des données remontées via la perception de la taxe. La dimension de groupe nous échappe donc partiellement. Il serait intéressant d’ajuster notre focale d’étude également au niveau des groupes.

Passer de l’artisanat à l’industrialisation peut être une opportunité réelle pour un secteur qui dégage des marges faibles, s’il s’agit d’apporter des méthodes encore plus efficaces et de l’argent nouveau. Mais ce peut aussi être une menace forte si l’industrie minore les dimensions culturelles et artistiques, l’émergence et la diversité. Et c’est justement parce que nous sommes à un moment de transition qu’il faut être vigilant, pour que celle-ci se fasse au bénéfice de tout l’écosystème. Importer le confort, la sécurité et la capitalisation du monde industriel doit se faire en conservant la vigueur, la fraîcheur et la diversité du monde artisanal.

Le mouvement de concentration peut aussi s’opérer selon plusieurs modalités. Évidemment via les nouveaux entrants, mais aussi par les acteurs historiques de la filière qui décident de se regrouper. Ces problématiques ne sont pas spécifiques au spectacle vivant, elles se posent également dans beaucoup d’autres secteurs. Il serait donc très intéressant d’étudier comment ces autres secteurs, y compris dans la culture, répondent à ces enjeux, pour identifier les solutions qui marchent. Il faut clairement et rapidement s’y atteler. On ne peut pas laisser ce mouvement se faire en se contentant de le constater. Les débats doivent avoir lieu. Et se décentrer en regardant ce qui se fait ailleurs va aussi nourrir nos réflexions.

- Ce mouvement de concentration déjà à l’œuvre renforce-t-il ce trompe-l’œil de résultats économiques bons, mais tirés vers le haut par les gros acteurs ? Les chiffres de la diffusion montrent bien une bipolarisation entre petits et gros...

Rappelons-le : 5% des producteurs génèrent 56% du chiffre d’affaires, et 25% font 86%. On est très proche de la règle des 80/20 observable dans beaucoup de secteurs. Ce n’est pas une anomalie propre au spectacle vivant, mais il existe des risques potentiels. Si l’on considère les 9 millions de résultats nets évoqués précédemment, 120% de ce chiffre est réalisé par un petit nombre de producteurs et quelques salles générant plus de 5 millions de chiffres d’affaires. Si l’on regarde dans le détail, dans chaque catégorie, sur notre échantillon, la moitié des structures sont en perte. Ça interpelle ! La créativité et la diversité sont des conséquences directes de la multitude d’acteurs. Si la moitié est en situation de perte, ce sont cette diversité et la créativité qui sont en péril. De même, l’emploi, situé en grande partie dans les petites structures, peut aussi être impacté négativement par un mouvement de concentration accéléré.

- L’arrivée de nouveaux entrants bénéficiant d’une force de frappe conséquente, et engagés dans des stratégies de développement vertical, donc englobant toute la chaîne, ne risque-t-elle pas d’obliger les TPE et PME qui constituent le secteur à devenir dépendantes de ces mastodontes ?

Nous sommes effectivement aujourd’hui dans un système sain, ouvert, dans lequel les différents maillons de la chaîne sont relativement indépendants. Ceux qui produisent des artistes ne sont pas forcément ceux qui possèdent les salles ou les festivals, même si les logiques de développement vertical n’ont pas attendu l’entrée d’acteurs extérieurs à la filière pour exister. Entrer dans une logique industrielle pourrait accélérer la concentration. Le morcellement des acteurs, qui pourrait apparaître comme une faiblesse structurelle d’un secteur artisanal, est en fait un facteur de la diversité. La concentration n’est pas forcément mauvaise en soi, mais elle doit être observée et régulée.

La billetterie est à ce propos un sujet très important, qui s’ajoute à celui du numérique. Internet est un moyen d’exposition extraordinaire, sans précédent, mais aussi un facteur exponentiel de concentration. C’est l’un des enjeux quand on évoque les positions dominantes des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple). S’il y a une concentration sur certaines billetteries, le canal de distribution en aval de la diversité française peut se retrouver contraint à n’exposer que les grosses têtes d’affiche ou les artistes les plus prometteurs d’un point de vue strictement commercial. Les questions liées à la distribution et à l’exposition numérique sont des questions clés sur lesquelles le secteur du spectacle vivant, et la musique en général, a de formidables opportunités à saisir. Il existe déjà de grands acteurs bien positionnés, mais l’expérience nous montre qu’en matière numérique, il n’est jamais trop tard pour commencer. Il est possible de créer des fenêtres d’exposition pour la diversité française. C’est un des relais de croissance importants pour le spectacle vivant, pour la musique et les industries culturelles en général.

- Le numérique représente un champ de valeur à capter pour le spectacle vivant. Comment l’investir ? Par le biais de la captation et de la diffusion des contenus ?

Le spectacle vivant a ceci d’exceptionnel que rien ne peut le remplacer : rien ne vaut la présence dans une salle, le contact direct, humain, physique avec un artiste, dans une dimension collective. Ce sont des moments magiques, uniques, et s’il n’y a pas de captation, ils se perdent à tout jamais. La captation et la diffusion permettent à la fois de rendre accessibles à ceux qui ne sont pas présents, de revivre a posteriori les moments vécus par ceux qui y étaient, et de susciter l’envie pour les concerts suivants. La demande et le potentiel sont énormes. Rappelons ce chiffre : 1% seulement des vidéos de spectacles live sur Youtube proviennent de comptes officiels, alors même qu’elles sont parmi les contenus les plus partagés et visionnés. La profession doit réellement prendre ces questions à bras-le-corps, pour capter à son profit la manne qui lui revient. Il ne faut plus attendre, il faut y aller.

- Sur ces questions, il est temps de favoriser les rapprochements entre spectacle et innovation ! Quelles actions comptez-vous mettre en place en ce sens ? Quelles sont les pistes que vous étudiez ?

Tout le monde parle de rapprocher les deux mondes, il faut maintenant le faire concrètement. Il existe une certaine communauté de pensée entre les startups du numérique et les acteurs du spectacle vivant. Ce sont des petits entrepreneurs, avec un émiettement et un foisonnement des initiatives. On n’est qu’au tout début de la coopération entre les deux secteurs. Il faut créer les conditions et les espaces propices à ces rencontres. Il faut jouer un rôle d’incubation, pour que se crée un langage commun, et que les projets se multiplient.

La richesse du CNV, c’est d’avoir en son sein une diversité d’acteurs représentés, par exemple dans son comité des programmes. Il faut encore plus ouvrir les fenêtres si je puis dire, pour toucher les trois facettes qui constituent ce secteur : spectacle vivant, musique enregistrée et numérique. Il faut être très pragmatique. Plutôt que des think tanks, nous avons besoin de do tanks. Il faut faire se rencontrer les acteurs, et les encourager à faire ! Il faut introduire du droit à l’expérimentation. Il ne s’agit pas de faire fusionner des grands groupes, rapprocher des petits acteurs sur des initiatives n’est pas coûteux. Et si cela fonctionne, cela peut être dupliqué et créer un effet d’entraînement pour les autres. Toutes les pistes sont envisageables et doivent être étudiées pour dégager les dispositifs les plus pertinents : adaptation et évolution des aides existantes à la production, à la diffusion, aides à l’aménagement et l’équipement des salles pour la captation/diffusion, spécification éventuelle de nouvelles aides, rapprochement avec les acteurs de l’audiovisuel... Bref, il faut regarder ce qui marche et ce qui manque.

- Autre aspect important lié au numérique : la question des données collectées. Par leur activité, les producteurs de spectacles en sont les générateurs, mais celles-ci leurs échappent largement au profit des acteurs de la billetterie ou des géants du numérique. Menez-vous des réflexions sur le sujet ?

La révolution numérique en général, et en particulier dans le secteur du spectacle vivant, pose la question centrale de savoir qui contrôle les données : celui qui les produit ou les intermédiaires techniques ? La question des datas est une question clé pour les artistes, les producteurs, mais aussi les consommateurs. En cela, la billetterie est un sujet central : on peut récupérer beaucoup de données au moment des transactions. Si les données sont collectées et gérées par d’autres acteurs, il faut poser la question de leur accessibilité et de leur disponibilité. C’est un sujet sur lequel nous travaillons. Les initiatives de gestion mutualisée de la billetterie par les acteurs eux-mêmes sont aussi des pistes à explorer. Elles pourraient permettre au secteur de capter la valeur et les données. L’important, c’est que la valeur créée sur toute la chaîne profite aux artistes, producteurs, salles…

- Là aussi, tous les leviers potentiels à votre disposition (nouvelles aides, soutien aux projets de mutualisation…) sont envisagés ?

Absolument. Le CNV est un outil extraordinaire par la diversité et l’implication des acteurs qu’il fédère. Les débats sont riches, les retours et avis des acteurs de terrain nombreux. Nous allons continuer à débattre sur la numérisation, l’équipement des salles, les modalités d’accompagnement des plus petits acteurs, sur les moyens de suivre les évolutions et de les financer. Certaines ressources peuvent aussi être mutualisées, comme l’observation ou la formation aux nouveaux métiers. Toutes les structures n’ont pas les compétences ou les moyens nécessaires pour faire du data management ou simplement du community management. Le CNV a un rôle à jouer, en mobilisant tous les acteurs concernés. Y compris l’Irma, dont les réflexions sur ces sujets sont proches des nôtres.

- Je reviens sur la question du financement de l’investissement. Il semble qu’un dispositif dédié au spectacle vivant soit en voie d’être créé à l’Ifcic. Comment cela va-t-il s’articuler avec le CNV ?

Il est encore un peu tôt pour pouvoir se prononcer sur le sujet, le dispositif n’ayant pas encore été formellement validé par le conseil d’administration de l’Ifcic. Mais encore une fois, le CNV est un outil formidable qui peut élargir ses missions en faisant levier sur un certain nombre d’acteurs. Le levier peut être réglementaire, il peut également être bancaire. Là, il s’agit d’ouvrir l’accès au marché bancaire pour des structures qui en sont traditionnellement exclues. L’étude économique et sociale montre des taux d’endettement des entreprises assez faibles par rapport à d’autres secteurs. Notamment parce que les banques ont du mal à appréhender le secteur du spectacle vivant. L’Ifcic est un sas d’accès au marché bancaire, primordial pour les entreprises de spectacle, qu’il s’agisse de soutenir la production ou de financer des investissements structurels, comme une mutation numérique. Cette question était sur la table depuis un moment, nous sommes donc satisfaits de la voir aboutir. Ce dispositif devrait se mettre en place début 2015 et le CNV sera naturellement associé à sa mise en œuvre.

- Les évolutions, que vous appelez de vos vœux, nécessitent-elles des ressources nouvelles ? La question du plafonnement de la taxe est donc centrale ?

C’est un sujet très sensible pour la profession. Je rappelle que cette taxe a été voulue et mise en place par la profession, et pendant un temps, gérée par elle. C’est un mécanisme de redistribution sectorielle dont l’efficacité n’est plus à démontrer. Au travers d’aides assez faibles, on génère des flux importants de spectacle vivant. Et ce sont des aides sur la durée, pas du saupoudrage court-termiste comme on le voit malheureusement aujourd’hui trop souvent dans l’économie. Le plafonnement de la taxe bride les capacités d’innovation et de développement du CNV et du spectacle, sur le numérique ou encore sur la coopération avec d’autres secteurs. Tout le secteur de la musique aujourd’hui souhaite ce déplafonnement.

La dynamique de cette taxe vient aussi d’une meilleure gestion de celle-ci à travers la montée en puissance des services de recouvrement, sans hausse du prélèvement obligatoire. Il faut aussi se réjouir du dynamisme des entreprises du secteur, qui élargissent l’assiette de perception. C’est un mécanisme sain, au fonctionnement vertueux : une taxe voulue par la profession, sur un secteur en croissance, créateur d’emplois non délocalisables et qui permet de réinvestir dans de nouveaux projets de développement. Le déplafonnement est donc primordial, d’autant plus que les autres pistes de ressources nouvelles évoquées dans le cadre des travaux liés au CNM n’ont pas abouti. C’est aujourd’hui un des principaux relais de croissance. La ministre de la Culture a été saisie de ce sujet, et y est très attentive.

- Les hypothèses d’élargissement des compétences du CNV, envisagées par la précédente ministre, sont-elles toujours d’actualité ?

La lettre de mission du CNV est en cours de finalisation par la ministre. En tout état de cause, je constate au fur et à mesure de mes rencontres que les acteurs souhaitent que le CNV joue un rôle central dans le spectacle vivant, cela va de soi, voire plus largement dans la sphère musicale. Toutes les actions que nous prenons au quotidien ont pour objectif d’étendre et d’élargir notre champ d’action. Cela commence par élargir le champ de nos études, pour mieux saisir et décrire les évolutions économiques à l’œuvre. Nous souhaitons agir sur tous les plans. Sur le plan réglementaire, bancaire, mais aussi en intensifiant les rapports avec les collectivités territoriales pour coordonner nos actions et nos moyens. Il existe de nombreuses pistes à explorer pour favoriser le développement de la profession. Nous nous y employons au quotidien.


Malika SEGUINEAU

Déléguée générale du Prodiss

« Le spectacle vivant est la locomotive de la filière musicale »

(c) Little Shao

Titulaire d’un DEA de droit privé, Malika Séguineau a exercé 10 ans chez Wolters Kluwer France - groupe d’édition et de presse juridique - en tant que rédactrice en chef adjointe, et a rédigé de nombreux ouvrages en droit social avant de rejoindre en 2009 le Prodiss, le syndicat des producteurs, diffuseurs et salles de spectacles œuvrant dans le domaine des variétés (musiques actuelles et populaires, jazz, comédies musicales et one man shows) comme responsable juridique. Elle dirige le Prodiss depuis décembre 2012.


- Le panorama des entreprises de spectacle publié récemment par le CNV montre un secteur dynamique mais fragile. Quelle analyse faites-vous de la situation actuelle ?

Le secteur possède une position de force et d’influence dans le paysage musical et de variété en France, mais il doit également faire face à de fortes tensions issues de la structuration du marché au niveau national et international. L’enjeu est ici celui de la compétitivité de nos entreprises, des artistes et de leurs projets portés ou diffusés par nos sociétés, et des moyens indispensables dont nous devons disposer pour que la diversité artistique conserve la même richesse. Actuellement, les entreprises membres du Prodiss cumulent un poids économique évalué à plus d’1 milliard d’euros de chiffre d’affaires, soit une représentativité estimée entre 52% et 78% du chiffre d’affaires total du secteur, selon que l’on se réfère à l’estimation basse ou haute du chiffre d’affaires cumulé du secteur par le CNV. En termes d’emploi, les adhérents du Prodiss représentent ¼ des emplois du spectacle vivant privé (chiffres 2012) que ce soit en termes d’effectifs permanents (5 185 personnes), d’effectifs intermittents (21 844 personnes) ou de masse salariale totale.

Ces éléments de force dynamique sont à analyser en ayant à l’esprit les chiffres 2013 de la diffusion affichant une progression en demi-teinte : la scène musicale et de variété reste portée par le succès des grosses productions. En l’occurrence les spectacles d’artistes « découvertes » ou « jeune talents » connaissent depuis 2006 une baisse de fréquentation, et de moyens budgétaires et humains. C’est dans ce sens qu’il nous semble nécessaire, avec des dispositifs adaptés comme le crédit d’impôt spectacles, d’accompagner les mutations de la filière musicale avec une prise de risque dans le lancement de la carrière d’un artiste qui s’est reportée sur le producteur de spectacles. Enfin, éviter la concentration de tous les acteurs du secteur, c’est éviter la disparition des producteurs indépendants dynamiques.

- Cette étude montre également une faible capacité d’autofinancement des entreprises de spectacle. Le prêt bancaire leur est très peu accessible. L’ouverture d’un guichet dédié à l’Ifcic représente-t-elle une bonne solution pour vous ?

A compter de janvier 2015, deux fonds devraient être créés au sein de l’IFCIC. Un fonds de garantie additionnel dédié qui serait constitué au profit du montage de grosses productions et un fonds d’avances remboursables pour l’aide au développement des TPE / PME qui pourrait avoir un abondement du CNV.
L’ouverture d’un nouveau guichet aux entreprises de spectacles sera nécessairement une bonne nouvelle bien sûr. L’Ifcic a vocation à devenir un partenaire pour nos entreprises. Toutefois, cela ne résoudra pas l’ensemble des problèmes de financement de la production qui a besoin aujourd’hui d’outils structurants, qui ne peuvent se résumer à un recours aux prêts bancaires.

- Suite à votre assemblée générale en septembre, quels sont les dossiers prioritaires du Prodiss ?

Les 3 dossiers prioritaires du Prodiss s’articulent autour de la nécessité de pérenniser nos entreprises et d’assurer le renouvellement de la scène en France dans toute sa diversité :
- un droit de propriété du producteur de spectacles ;
- l’emploi (intermittence, pacte de responsabilité) ;
- le soutien à la dynamique économique du secteur : renforcer les dispositifs existants dédiés à nos entreprises (CNV) et mettre en place de nouveaux dispositifs de soutien à l’entrepreneuriat, en France et à l’international (crédit d’impôt filière & soutiens structurants de développement à l’international de la scène française).

Dans un secteur constitué en majorité de TPE/PME relevant du secteur privé (donc peu ou pas subventionnées) notre métier est, d’une part, de prendre des risques dans la création de spectacles, sur tout le territoire, et d’autre part, d’assurer le lien entre l’artiste et le public. Nous sommes des entrepreneurs, avec des prises de risques constantes et importantes, des choix et des investissements importants, éléments nécessaires pour réunir les conditions du succès d’un spectacle. Cette force entrepreneuriale permet chaque année en France de produire 58 000 spectacles qui réunissent plus de 20 millions de spectateurs.

L’accompagnement des artistes en France par les entrepreneurs de spectacles est d’autant plus important que la scène est désormais pour eux une fenêtre de visibilité essentielle, et une source de revenus indispensable et primordiale.

Ce rôle de « locomotive » de la filière musicale et de variété, l’entrepreneur de spectacles l’assume pleinement désormais puisque le chiffre d’affaires global du spectacle musical et de variété est estimé entre 1,5 et 1,8 milliard. et celui de la musique enregistrée est de 1,1 milliard. De fait la bascule est faite, et les dispositifs doivent donc évoluer en conséquence au profit de la scène. Ce dynamisme de la scène ne pourra prendre sa pleine puissance que si certains freins au développement sont levés, et des leviers de croissance favorisés.

Le business model traditionnel de l’entrepreneur de spectacles est à bout de souffle : le secteur constitué principalement d’une multitude d’opérateurs de taille modeste, souffre d’une réglementation restrictive contraignant à l’ultra-spécialisation. Par ailleurs, les entreprises sont confrontées à une hausse des coûts et des charges qu’il devient difficile de couvrir par de nouvelles recettes. Bien sûr l’hétérogénéité des entreprises membres du Prodiss comptant à la fois des entreprises indépendantes ou des grands groupes est représentative du dynamisme du secteur, mais il faut pouvoir accompagner la diversité artistique et le renouvellement des talents dans ce contexte de mutation : la pertinence de la mise en place d’un crédit d’impôt permet justement à des acteurs économiques divers de coexister tout en favorisant les TPE/PME, véritables viviers de développement des talents de demain.

Actuellement les seules solutions de financement qui existent pour nos entreprises sont celles du CNV, établissement vertueux dont le produit de la taxe est généré par celles-ci. Cet outil doit être rénové, le nombre de dossiers affluant pour les aides sélectives a pour conséquence un saupoudrage réellement insuffisant. Par ailleurs, le plafonnement de la taxe et le niveau de celui-ci par le ministère de l’Économie sont contre-productifs et constituent une menace permanente.

-  Vous aviez dévoilé, lors du dernier Midem, une étude sur le spectacle vivant et le numérique. Il s’agit d’un champ de valeur encore peu investi. Vous déclariez lors de ce même Midem, que "le spectacle vivant n’est plus le vassal de l’industrie phonographique". Mais n’est-il pas, tout comme elle, en train de se faire grignoter par le numérique ? 

Le numérique a profondément fait évoluer la filière musicale : l’irruption d’Internet, et plus récemment la généralisation des terminaux mobiles ont donné lieu à de nouveaux usages pour le public. Ainsi la consommation de la musique a été transformée, tout en stimulant la scène. L’économie de la scène est directement impactée par le numérique : pour promouvoir les concerts, on utilise les réseaux sociaux ; la billetterie est quant à elle numérisée, et les datas collectées constituent dans ce contexte un enjeu central ; de nouvelles interactions se créent pendant les spectacles et l’on retrouve sur Internet des centaines de millions de lives extraits de nos spectacles, générateurs de revenus pour les plateformes et les ayants droit… sauf pour les producteurs de spectacles.

Nous avons en 2014 mené 2 études avec les cabinets Idate et Items. Ces études sont disponibles sur le site de notre think tank dédié au numérique www.proscénium.fr. Grâce à nos études, nous explorons notamment les bénéfices non seulement économiques mais aussi culturels et sociaux qui pourraient découler d’une offre riche et diversifiée de spectacles en ligne, au bénéfice du public. Néanmoins nous nous sommes rendus compte que sur les 80 millions de lives diffusés sur Youtube par exemple, seules 1,2% de captations de concerts sont mises à disposition par des comptes officiels. Cet enjeu de répartition dépasse donc celui de la scène, il touche notamment les artistes.

Le Prodiss souhaite jouer un rôle de premier plan dans l’adoption du numérique par la scène musicale et de variété en France, mais le marché concentré autour de multinationales du Net nécessite la mise en place de dispositifs permettant un rééquilibrage. Actuellement le producteur de spectacles est dépourvu de protection juridique quant à la diffusion de ses créations sur Internet. Alors même qu’il joue un rôle fondamental dans la carrière de l’artiste, il est le seul acteur économique à ne pas avoir vu un droit de propriété protéger ses investissements dans le Code de la propriété intellectuelle. Ainsi lui échappe une source de revenus complémentaires, qui permettrait de lui assurer sa place dans ce marché, et de conforter un nouveau modèle économique de la production de spectacles en France.

Alors que les débats sur le numérique sont nombreux, qu’une loi création est attendue, il est temps que le débat de la répartition de richesses dans la chaîne s’ouvre, d’autant que certains pays comme l’Allemagne disposent d’ores et déjà d’un droit de propriété au bénéfice du producteur de spectacles. La mise en place d’une société de gestion collective a d’ailleurs été mise en place par ce pays en septembre 2014. Si le dispositif allemand comporte des différences par rapport au droit du producteur proposé par le Prodiss, il n’en demeure pas moins que l’investissement du producteur est ici reconnu et protégé, et nous nous réjouissons de constater que les lignes évoluent en Europe sur ce sujet.

- Pouvez-vous nous en dire plus sur Proscenium, et sur l’événement prévu en janvier prochain ?

Pour lancer Proscenium et nourrir les réflexions sur les enjeux du numérique et du spectacle vivant, nous mettons en place un premier rendez-vous, ouvert à tous, le 28 janvier 2015 prochain sous la forme d’un conclave. L’objectif est de réfléchir ensemble sur une dizaine de scénarios prospectifs en réunissant des participants venus d’horizons variés comme des producteurs, diffuseurs, chercheurs, artistes, entrepreneurs du numérique qui rédigerons le détail des scénarios.



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