"Le secteur culturel doit prendre l’initiative !"

Publié le mercredi 4 février 2015

Interviews

La mise en place d’actions artistiques et culturelles à destination des publics scolaires amène à faire travailler ensemble acteurs de terrain, Éducation nationale et collectivités territoriales. Les espaces de rencontre et les projets se multiplient. Rencontre avec celles et ceux qui, au quotidien, accordent éducation et musiques actuelles.

Franck MICHAUT, directeur du Rif
Yves GUINCHAT, conseiller musique, rectorat de Créteil
François LAJUZAN, directeur des affaires culturelles, Tournefeuille
Patricia SARRANT, directrice de la communication du Snep, groupe "Pédagogie" TPLM
Thierry DUVAL, directeur du Cry, collectif RPM
Pauline MAUVE-BUCHPAN, Zebrock au bahut



Franck MICHAUT

Directeur du Rif


- Comment s’est mise en place l’étude que vous avez menée en 2007 sur l’action culturelle en milieu scolaire et les musiques actuelles ?

Le Rif avait déjà une partie importante de son activité en rapport avec les publics scolaires, via notamment l’opération de prévention des risques auditifs Peace&Lobe, un spectacle pédagogique à destination des collégiens et des lycéens diffusé une centaine de fois chaque année en Ile-de-France. Cette problématique de santé publique, encore largement sous-estimée, est aussi une entrée pour permettre un travail en classe avec les élèves sur la question des musiques actuelles, leur histoire, leur diversité, leurs enjeux sociaux, sociétaux et technologiques.

L’idée a donc émergé de mener une mission prospective pour étudier comment le Rif pourrait repenser ou compléter son intervention sur ce sujet-là. Et cela a finalement pris une autre tournure, plus complète : un tour d’horizon à la fois des dispositifs existants d’action artistique et culturelle au sein du milieu scolaire, ainsi qu’un tour d’horizon des actions menées dans ce cadre par les adhérents du Rif et les conditions dans lesquelles elles étaient menées.

- Quelles ont été les conclusions de cette étude ?

Il y avait trois grands enseignements. Tout d’abord un lien compliqué entre les acteurs des musiques actuelles et l’Éducation nationale, mais une posture de plus en plus volontariste des adhérents du Rif sur ces questions, avec toutefois de nombreux freins, pour mener à bien les actions. Sur le lien compliqué, l’étude de 2007 pointait un certain désintérêt, voire parfois du mépris, de la part de l’institution scolaire pour les musiques actuelles. On sentait encore chez certains la persistance d’une vision de ces musiques sans intérêt pédagogique, même si cela était loin d’être majoritaire, notamment chez les enseignants. Il y a en effet dans le corps enseignant un renouveau générationnel et beaucoup ont baigné dans ces musiques, donc n’ont pas d’a priori. Ce qui est le plus pernicieux, c’est que même face à des gens qui ont cette culture des musiques actuelles, et donc une posture plus bienveillante, il existait une forme d’autocensure formulée le plus souvent de la manière suivante : puisque ces musiques sont le quotidien des jeunes, est-ce primordial d’en rajouter une couche à l’école ? C’est un discours que l’on entend encore aujourd’hui, alors que de mon point de vue, c’est justement parce que les jeunes baignent dans un environnement de matraquage médiatique sur un spectre infime de ces musiques qu’il y a matière à y revenir en pour apporter des grilles de lecture.

- Les rapports compliqués entre Éducation nationale et acteurs des musiques actuelles ne viennent-ils pas en partie de ces derniers ?

Ils sont aussi le résultat de l’histoire de ces musiques. Elles se sont construites en partie dans une forme de défiance vis-à-vis de l’institution. L’école n’était donc pas forcément leur terrain de jeu prioritaire. Ces acteurs se sont aussi construit sur des logiques de démocratie culturelle, plus que de démocratisation culturelle, c’est-à-dire en travaillant avec les cultures des populations plutôt que de se mettre dans la posture de leur apporter une culture "légitime". Ce postulat bouscule un peu les lignes traditionnelles de l’Éducation nationale.

Notre secteur n’a pas non plus, je pense, investit tout de suite le champ de l’éducation artistique et culturelle, parce qu’il ne sentait peut-être pas l’urgence de la question du renouvellement des publics, contrairement au théâtre par exemple, pour qui cela a vite constitué une nécessité absolue. Comme nous travaillons sur des musiques dites "populaires", cet enjeu a peut-être été quelque peu sous-estimé dans un premier temps.

Un frein notoire aussi, au moment de l’enquête, c’était celui des moyens financiers et humains, avec peu d’aides publiques fléchées sur ces projets et dans le même temps, peu de postes dédiés à ces projets-là. Dans le mini-recensement que nous avions mené, seuls 7 postes étaient dédiés, entièrement ou largement, à ces questions-là. Même s’il est important que ces missions soient transversales à l’intérieur des structures, pour pouvoir construire des projets sur la durée, il faut des personnes référentes.

Mais, élément notoire de l’enquête, malgré ces difficultés, il y avait donc un élan de plus en plus volontariste des adhérents de nos réseaux, et plus généralement des acteurs musiques actuelles, pour aller vers l’école.

- À quand remonte cette volonté des acteurs musiques actuelles de s’ouvrir à l’action culturelle et artistique ?

Je serais bien en peine de le dater précisément, mais ce qui pouvait être secondaire ou accessoire dans les projets des structures dans les années 1990 en est devenu un élément à part entière dans les années 2000, devenant même un des axes majeurs des projets d’établissement. Pour l’étude de 2007, la majorité des structures répondantes avaient déjà des actions en lien avec l’Éducation nationale, et une grande partie de celles qui n’en menaient pas avaient le projet d’en mettre en place. On était vraiment sur une dynamique qui ne s’est pas démentie depuis, comme l’a montré l’enquête nationale qui a suivi, menée par Opale et la Fedelima.

- Vous avez participé à cette enquête nationale ?

Oui. À l’initiative de la Fedelima, du Rif et d’autres partenaires, une étude sur l’action culturelle au sens large s’est mise en place au niveau national avec le soutien du ministère de la Culture, sur deux ans, et qui a été publiée en avril 2014. Cette étude a été réalisée par la Fedelima et Opale, en partenariat avec d’autres réseaux régionaux ou nationaux. De mémoire, il y a eu près de 200 répondants sur tout le territoire national. Cette étude a tenté de caractériser ces actions et leurs conditions de mise en place. Cette étude a nationalisé et actualisé les constats que nous avions fait en 2007, notamment la montée en puissance des projets en direction des publics scolaires, et plus généralement de l’action culturelle et artistique, particulièrement dans les lieux.

- Les actions de ce type sont réellement montées en puissance ?

Cela transpire à la fois dans le nombre de projets remontés via cette enquête mais aussi dans le poids relatif de ces missions dans les projets des établissements. De mémoire, pour plus d’un tiers des répondants, cela représentait plus de 25% du budget de la structure. C’est très significatif, même si on peut imaginer que les structures répondantes étaient les plus engagées dans ces démarches.

- Pour quelles raisons, selon vous, les structures développent les actions culturelles et artistiques ?

Est-ce un effet du volontarisme des structures ou bien des injonctions des financeurs publics, notamment des collectivités territoriales ? Il y a sûrement un double mouvement. Il faudrait mener une étude plus précise pour déterminer les raisons, mais cela procède sûrement d’une plus grande inscription territoriale des structures. Les lieux ont largement dépassé la seule dimension de diffusion pour aller vers des projets plus globaux. Les collectivités, mais aussi l’État, y ont également contribué en incitant, dans les cahiers de charges et les conventionnements, à travailler ces dimensions-là.

L’étude révélait également une grande diversité des projets, qui combinent le plus souvent différents types d’actions, avec toujours le concert comme pivot. Si les publics sont différents, il y a une prédominance forte des enfants et des adolescents, particulièrement dans le cadre scolaire. C’est le premier public, et du coup, les acteurs scolaires et socio-éducatifs sont donc des partenaires privilégiés.

- Cela pose inévitablement la question des financements de ces actions, et des postes dédiés ?

Le revers de la médaille, qu’a confirmé l’étude nationale, c’est la question délicate des financements. Près d’un tiers des projets sont développés sans financement spécifique, et de manière générale, la part des partenaires ne dépasse pas, en moyenne, un quart du coût des projets. Certes, on peut analyser les chiffres de différentes manières, et il y a aussi des disparités en fonction des territoires. Mais on sent tout de même que le développement de ces missions est encore difficile à financer par les acteurs de terrain.

Concernant les moyens humains, les postes dédiés sont aussi en forte augmentation. Près de 80% de ces postes ont été créés après 2000. Cela confirme la structuration récente, et encore en cours, de ces activités. Mais pour 50% des répondants, il n’y a pas encore de postes dédiés à ces projets. Si on essaye de faire un parallèle par rapport à l’étude de 2007, on retrouve les principales conclusions, mais les choses semblent en voie de structuration. Il ne faut pas non plus négliger le fait que, parmi les répondants de cette étude nationale, il y avait une surreprésentation des lieux de type Smac, qui sont en général les mieux outillés sur ces questions-là.

- Les réformes de 2013 vont-elles amener un nouvel élan ?

Au niveau de l’État, l’éducation artistique et culturelle a été mentionnée comme étant la priorité depuis 10-15 ans. C’est réaffirmé par chaque nouvelle équipe ministérielle, à la Culture comme à l’Éducation nationale. Pourtant, au niveau du ministère de la Culture, les crédits alloués à l’éducation artistique sont parmi les lignes qui ne sont en général pas dégelées en fin d’année. Elles connaissent même souvent des coupes budgétaires. On peut espérer un nouvel élan, lié à la mise en place des Parcours artistiques et culturels et la réforme des rythmes scolaires mais on peut aussi légitimement être sceptiques. Du côté de l’Éducation nationale, ce n’est pas forcément plus rassurant. Il y a quelques années, les rectorats, les inspections académiques, avaient une petite manne financière pour financer les dispositifs de type classes à PAC (Projet artistique et culturel), mais ces moyens sont en très net recul.

Il y a eu, dans le même temps, une montée en puissance depuis 15 ans, de manière générale, des collectivités territoriales sur le secteur musiques actuelles. Cela s’est traduit sur les projets d’action culturelle, mais entraîne aussi une approche segmentée : les communes pour le primaire, le département pour les collèges, et la Région pour les lycées. Dans ce contexte, les inégalités de territoire ont d’autant plus d’impact. Malgré tous ces freins, cela ne ralentit pas la dynamique qui se met en place au sein de ces structures, que l’on observe de manière constante, au-delà des chiffres.

- Comment les têtes de réseaux peuvent-elles agir sur ces questions ?

Dans ce contexte de manque de moyens budgétaires et humains, le rôle de nos réseaux se trouve renforcé sur ces questions-là. Nous nous devons, en tant que têtes de réseau, de multiplier les espaces d’échanges, les projets de mutualisation, de savoir faire, d’outils communs, de formation… À la suite de l’étude nationale, nous avons commencé à réfléchir, avec d’autres réseaux, à la mise en place d’une plateforme web de valorisation des projets et de ressource pour les chargés d’action culturelle. Je ne sais pas si cela se fera au niveau national, mais nous avons en tout cas envie de le faire au moins au niveau de l’Ile-de-France. C’est un besoin exprimé très fortement par les personnes en charge de ces projets au sein des structures, qui font souvent remonter une certaine forme d’isolement.

- Des projets de mutualisation d’emplois seraient-ils pertinents ?

C’est une piste à creuser, même si les limites sur cette question-là sont claires : elles sont territoriales. Ces postes nécessitent d’avoir une connaissance, une vision et un ancrage locaux. On ne peut donc l’imaginer que sur des bassins de population limités. On peut aussi agir sur d’autres leviers, notamment au niveau de l’Éducation nationale. Il serait utile de contribuer plus fortement à la formation, initiale et continue, des enseignants. Nous avons entamé un partenariat avec le rectorat de Créteil pour la formation continue des enseignants sur la question des musiques amplifiées. On aimerait bien le déployer sur d’autres académies, et aller aussi sur le terrain de la formation initiale. Par ailleurs, il faut aussi multiplier des temps d’échange plus ouverts, qui mêlent porteurs de projets et partenaires potentiels, pour favoriser la rencontre, le dialogue et la coopération. Nous avons organisé récemment avec le Maad 93 une rencontre de ce type qui a constitué une vraie réussite. Et puis, il ne faut pas non plus lâcher sur la question des financements. Il faut travailler avec tous les partenaires, État et collectivités, pour accompagner financièrement cette montée en puissance des projets d’action artistique et culturelle.

- L’action culturelle et artistique, notamment en direction des scolaires, représente un marché important. Y a-t-il un risque de voir débarquer des acteurs privés, comme par exemple sur les cours particuliers ? Avec la possibilité de proposer des actions à plus grande échelle, et donc de tirer les prix vers le bas ?

Le risque existe, comme il existe pour l’ensemble des acteurs culturels. La question du sous-financement peut déboucher sur ce genre de logiques. Mais c’est surtout lié à une tendance plus générale au niveau des collectivités, et qui consiste à davantage recourir aux mécanismes d’appel à marchés publics ou à des prestataires, qu’à des partenariats avec des structures locales. Mais cela dépasse largement le cadre des seules actions culturelles. On est sur des mécanismes de transposition, parfois très zélés, de directives européennes. C’est un vrai danger que l’on minore sans doute beaucoup trop, et sur lequel travaille efficacement le Collectif des associations citoyennes ou l’Ufisc notamment.



Yves GUINCHAT

Conseiller musique à la délégation académique à l’éducation artistique et culturelle du rectorat de Créteil


- Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter ? Et présenter votre travail ?

Je suis conseiller musique à la délégation académique à l’éducation artistique et culturelle du rectorat de Créteil, après avoir exercé longtemps en tant que professeur d’éducation musicale. Je joue le rôle d’interface entre le recteur, les enseignants, et les partenaires avec lesquels nous sommes amenés à travailler.

De façon générale, il existe des dispositifs qui ciblent spécifiquement les musiques actuelles, mais nous travaillons principalement dans le cadre d’une politique d’éducation artistique et culturelle plus large, qui englobe les musiques actuelles, au même titre que les autres domaines. Ces dispositifs sont pilotés, au sein des rectorats, par les DAAC, les délégations académiques à l’éducation artistique et à l’action culturelle, plus ou moins développées en fonction de la politique académique. Pour l’académie de Créteil, c’est un service assez important, avec un délégué académique et un conseiller par domaine : musique, cinéma, théâtre, arts visuels, architecture et patrimoine...

Notre rôle est donc de définir et de mettre en œuvre une politique artistique et culturelle, principalement définie aujourd’hui autour de la refondation de l’école et par la mise en place des Parcours d’éducation artistique et culturelle. En s’appuyant sur la circulaire de 2013 et sur le référentiel proposé en décembre 2014 par le Conseil supérieur des programmes. On reprend donc les 3 grandes orientations : la rencontre, la pratique et l’appui sur les savoirs. Et on les décline pour les insérer dans le cadre du socle de compétences.

- Quels sont les enjeux de l’action artistique et culturelle auprès des scolaires ?

Ils sont à la fois très simple et très ambitieux : la participation à la construction de la personne et de l’identité de l’élève, la formation d’un sens critique, l’ouverture sur le monde et ses représentations l’accès à la culture de tous mais plus particulièrement des publics éloignés, socialement, géographiquement… Le décloisonnement des établissements éloignés est un axe de travail fort pour nous.

- La dimension de réussite éducative est-elle primordiale ?

Elle peut exister de façon très formelle dans certains projets, mais il est évident que la dimension de la réussite éducative est toujours en arrière-fond. Elle peut prendre des formes diverses, comme la réussite scolaire, très revendiquée chez certains de nos partenaires, comme Zebrock par exemple, ou la transformation des rapports enseignant/élève ou de la perception que l’élève peut avoir de lui-même …

- Quels sont les espaces de rencontre et d’échange avec les partenaires venus du secteur culturel ?

Au niveau de l’académie, nous avons mis en place des espaces de rencontre. Les plus significatifs sont les groupes de réflexion par domaine, pilotés par chacun des conseillers. S’y rencontrent des enseignants, des structures culturelles, des artistes, des partenaires institutionnels... En termes de musiques actuelles, des représentants du Rif y côtoient des représentants de la Philharmonie, de la Gaîté lyrique, de Zebrock, de Banlieues bleues ou de la Muse en circuit ... On y discute de projets, de formations pour les enseignants... Mon rôle est d’identifier les partenaires potentiels par tous les moyens possibles. Ce sont pour nous des temps très précieux, dont il émerge beaucoup de matière. Il y a environ 4 à 5 rencontres annuelles. S’y ajoutent les temps de formation, sur des thématiques ciblées. Nous avons également des réseaux d’enseignants référents sur lesquels nous nous appuyons, ainsi que des professeurs-relais, dont quelques heures de travail au sein des structures culturelles sont dévolues à la formalisation de partenariats.

- Vous pouvez donner un exemple de formation ?

La particularité de ces formations, c’est qu’elles ne s’adressent pas aux enseignants d’une seule discipline, avec toujours comme arrière-fond l’objectif de monter des projets. Par exemple en matière de musique actuelle : nous proposons une formation intitulée "à vos amplis !, pratique et découverte des musiques amplifiées", en partenariat avec le centre national de création musicale la Muse en circuit, Banlieues bleues et le Rif (qui présentera l’opération Peace and lobe) et nous accueillera au Deux pièces cuisine. Là aussi, l’idée est de faire se rencontrer enseignants et professionnels, à charge pour eux ensuite de construire des projets. Dans le même temps, nous proposons dans ce cadre un processus de création sur les 3 jours de formation, en abordant toutes les problématiques des musiques amplifiées, de la production du son jusqu’à la diffusion en salle, en passant par la captation et la manipulation numérique. Nous aborderons aussi la question du partenariat territorial : comment une scène de musiques actuelles peut rayonner sur un territoire donné et servir de point d’appui à des projets dans des établissements scolaires.

- Y a-t-il aussi des choses sur la sensibilisation aux pratiques numériques, de la prévention ?

Ce sont souvent des éléments qui font partie des stages de formation. Je n’ai jamais encore été amené à proposer une formation autour des bonnes pratiques numériques comme finalité du stage, mais c’est abordé dans ceux qui traitent de la relation des adolescents aux médias par exemple. La question du numérique, de toute façon, est aujourd’hui omniprésente dans les formations.

- Le cliché de l’enseignement de la musique qui se résume à la flûte à bec semble bien loin, non ?

Il y a eu beaucoup de chemin de fait par rapport à l’époque, pas si lointaine, que vous évoquez ! Ce cliché de la flûte à bec est tenace... Mais il faut lui rendre justice. C’est un instrument de musique qui peut être porteur de projets musicaux de qualité ! L’enseignement musical à l’école a évolué, notamment en opérant une distinction claire entre l’enseignement spécialisé (en conservatoire) et l’enseignement généraliste (dans les établissements scolaires), mais la flûte reste un outil mobilisable, au même titre que la voix, des percussions, des petits claviers ou l’informatique musicale. Plus comme objet sonore que comme instrument d’étude. Elle n’est plus utilisée comme elle a pu l’être pendant des années. Il faut tout de même lui rendre hommage, c’est un très bel instrument avec un répertoire magnifique !

Mais n’oublions pas non plus que l’enseignement musical a aussi été à la pointe de l’utilisation du numérique dans les années 1980 et 1990, quand sont arrivés les premiers ordinateurs personnels. Plus qu’ailleurs, il y a eu, en éducation musicale, une prise de conscience des potentialités offertes par les outils numériques. Et le numérique a été très tôt ancré dans la pratique et dans la formation. Même s’il fait encore un peu peur... Mais c’est aussi en cela que les partenariats peuvent aider. Les collectivités territoriales aussi notamment en équipant tous les élèves de collèges d’outils numériques comme c’est le cas dans le département du Val-de-Marne depuis quelques années maintenant par exemple. Ce sera là aussi l’occasion de reprendre la question des bonnes pratiques numériques, en débordant d’ailleurs le seul cadre de la musique.

- Une fois la rencontre provoquée entre professionnels du secteur culturel et enseignants, est-ce à ces derniers de s’en emparer pour passer à des projets ?

Il existe des dispositifs qui permettent de cadrer des types de partenariats. Certains sur le temps scolaire, avec un groupe classe pendant un temps donné sur un projet spécifique, coconstruit par une équipe pédagogique d’enseignants et des partenaires. Nous demandons à ce que soit incluse la sensibilisation à une pratique, une ouverture culturelle, un contact avec des œuvres et des artistes, via des spectacles, des concerts. C’est ce que l’on appelle les classes à Pac (Projet artistique et culturel). Dans ce cadre, on est en général autour d’une dizaine d’heures de rencontre entre des artistes et les élèves. D’autres dispositifs sont en dehors du temps scolaire, sur la base du volontariat des élèves qui s’inscrivent à un atelier. On est là beaucoup plus dans des approches par la pratique. Dans le cadre des ateliers musique, il n’y a pas là d’obligation de partenariat, dans la mesure où l’enseignant de musique est lui-même spécialiste de sa discipline. Il peut tout de même y avoir des intervenants extérieurs, et nous demandons aussi qu’il y ait dans l’année la participation à quelques concerts.

Il existe également des jumelages entre des établissements scolaires et des lieux culturels, tout simplement en montant des projets autour de la programmation d’un lieu de diffusion par exemple qui vont concerner l’ensemble de la collectivité scolaire. En musiques actuelles, nous avons aussi l’exemple d’un Clea, un contrat local d’enseignement artistique. Porté par la Drac, la DSDEN (direction des services départementaux de l’éducation nationale) et les collectivités territoriales, il est accueilli par le Deux pièces cuisine du Blanc-Mesnil et le Cap d’Aulnay-sous-Bois.

- La réforme des rythmes scolaires offre une opportunité pour les acteurs culturels au niveau de l’enseignement primaire. Il n’y a pas d’équivalent dans le secondaire. Comment prolonger ce travail au collège et au lycée ?

Au niveau du secondaire, contrairement à ce qu’instaure la réforme des rythmes scolaires dans le primaire, nous avons moins de visibilité sur le temps périscolaire. Mais les choses évoluent beaucoup, notamment dans le cadre des Parcours d’éducation artistique et culturelle. Notre cœur de cible dans le secondaire, c’est le temps scolaire. Bien sûr, nous travaillons étroitement avec les inspections académiques, qui s’occupent de l’enseignement primaire. La mise en place de ces parcours implique le temps global du jeune, et non plus seulement de l’élève, donc temps scolaire et hors temps scolaire. Cela nécessite de travailler en partenariat, avec la Drac, le conseil général, le conseil régional, les agglomérations, les communes… C’est un très gros chantier. Et il pourrait être pertinent d’associer plus fortement encore les structures d’éducation populaire.

Nous avons mis en place des journées professionnelles, qui auront lieu mi-février, sur ces questions-là. Premier objectif : que la rencontre se fasse entre acteurs et institutionnels, de l’éducation et de la culture, et qu’ils puissent travailler pendant deux jours sur l’éducation artistique et culturelle. Sachant qu’il faut accorder les différences de temporalité. Les représentants de l’État et ceux des collectivités ne sont pas sur le même temps politique. Et, de plus, la situation des acteurs culturels n’est pas des plus simples actuellement… C’est une mobilisation et un engagement de toutes les parties prenantes, acteurs culturels, chefs d’établissement, enseignants, institutionnels, qui permettra de renforcer et de développer l’action artistique et culturelle en direction des publics scolaires, au bénéfice de la société dans son ensemble.



François LAJUZAN

Directeur des affaires culturelles, Tournefeuille (Haute-Garonne)


- Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis Dac de Tournefeuille, en Haute-Garonne. J’interviens régulièrement, à l’université ou en colloque, sur les questions de ville créative ou de médiation et d’éducation artistique. J’ai fait toute ma carrière dans la direction de services culturels, en ayant toujours le souci de relier la création artistique et les populations, toutes les populations. Cela fait 18 ans que j’essaye de mettre en œuvre cette philosophie au quotidien, avec mon élue à la Culture. La première action que nous avions menée consistait à faire intervenir des artistes dans des crèches. À l’époque, beaucoup s’étaient moqués de nous, mais l’éducation artistique et culturelle commence dès le plus jeune âge.

À la demande des éditions Territorial, j’ai rédigé un ouvrage intitulé L’Action culturelle dans les rythmes scolaires. Le croisement des politiques éducatives et des politiques culturelles, et leur impact sur les territoires, est un sujet qui me passionne.

- Dans la logique, politiques culturelles et politiques éducatives doivent-elles aller de pair ?

Malheureusement, c’est loin d’être toujours le cas. Bien souvent, les politiques éducatives ne cherchent qu’à utiliser la culture sans tenir compte des dimensions artistiques et de création. On a envie de faire des actions culturelles avec les enfants, alors on appelle la médiathèque en lui demandant ce qu’ils proposent, sans réfléchir au pourquoi du comment. De l’autre côté, on a des acteurs culturels obnubilés par une seule chose : remplir leurs équipements, en allant vers des logiques de pure consommation culturelle. Je grossis évidemment le trait.

Il s’agit donc de penser et de mettre en œuvre des politiques d’éducation artistique qui permettent une rencontre active entre l’art et l’enfant. Il ne s’agit pas de considérer qu’il faut rendre accessible l’art. Cette approche n’a pas de sens pour moi. Il s’agit bien plus de créer des aventures artistiques qui se vivent et se partagent. À partir de là, l’enfant peut toucher du doigt le processus de création, fréquenter les artistes et les œuvres, mais aussi basiquement avoir connaissance des équipements qui existent dans sa commune, dans son environnement proche. Tout cela participe de la construction d’un regard critique.

- Pour ne parler que du secteur des musiques actuelles, de nombreux lieux ou structures ont depuis des années des actions en direction des publics scolaires. La question de l’inégalité des territoires se pose-t-elle ici ?

Selon l’endroit où habite un enfant, il bénéficie, ou pas, d’activités d’éducation artistique. En fonction de l’existence d’équipements, et de la volonté d’un directeur de lieu, d’école, d’un responsable de festival ou d’un élu... Et si l’on parle de musiques actuelles, il y a encore beaucoup de gens pour qui ce n’est pas vraiment de la culture. Il y a des fantasmes encore tenaces sur ce qui se passe dans les lieux musiques actuelles, et l’on n’a pas forcément envie que son enfant de 8 ans soit encouragé à fréquenter ces lieux. Je caricature à peine. Pour la réduction des inégalités entre les territoires, les réformes récentes pourraient limiter ces effets de disparités.

- Pouvez-vous développer ?

La grande réforme de l’Éducation nationale inscrit pour la première fois dans la loi que tous les enfants ont droit à l’éducation artistique, dans le temps scolaire et périscolaire, sur l’ensemble du territoire. Ce qui jusqu’à présent relevait de l’initiative individuelle est désormais une obligation qui s’applique à tous, et partout.

- Ces nouvelles activités périscolaires mises en place par la loi sont-elles une opportunité intéressante pour les acteurs culturels ? C’est un espace dont ils doivent s’emparer ?

J’engage et j’encourage fortement les acteurs culturels à s’engager dans cette porte qui est ouverte, même si ce n’est pas si simple. Dans le temps scolaire, mais aussi périscolaire, c’est l’idée des Parcours artistiques et culturels. Ce n’est pas très nouveau, cela existe depuis une vingtaine d’années à Annecy par exemple, à Angers, Toulouse ou encore Perpignan. La notion de parcours est importante, il s’agit de sortir de l’action ponctuelle : concert, visites de lieux, écoute, travail en classe, pratique instrumentale... Il y a là, déjà, de belles opportunités. La vraie nouveauté, ce sont les Nap (Nouvelles activités périscolaires) : 3 heures hebdomadaires consacrées à des activités culturelles, artistiques, sportives, environnementales... Donc des opportunités supplémentaires de projets pour tous les acteurs culturels. Il faut donc prendre l’initiative et proposer des choses.

- Quelles sont les modalités d’action pour les acteurs culturels ? Être opérateurs des actions, embaucher les animateurs, être lieux ressources pour aider à la formalisation des projets... ?

Tout à la fois ! Mais il y a là un vrai problème. L’État lance une injonction à ce que tous les enfants aient accès à l’art et à la culture, il réforme les rythmes scolaires et aménage le temps périscolaire et... il ne finance pas... Cela retombe donc sur les collectivités territoriales qui, dans le même temps, ont de moins en moins de moyens... Pour être juste, l’État donne un peu de moyens, via le Fonds d’amorçage, qui s’appelle maintenant le Fonds de soutien. Cela représente une cinquantaine d’euros par enfant et par an. La Caf aussi finance les 3 heures d’activités périscolaires. Le ministère de la Culture a également débloqué de l’argent pour le plan d’éducation artistique en faveur des quartiers sensibles et zones rurales isolées. Il y a également les Contrats locaux d’éducation artistique... Mais il y a un vrai problème de moyens. Et ce sont les collectivités territoriales qui doivent organiser tout ça, dans le cadre de ce que l’on appelle le PEDT, le Projet éducatif de territoire.

- Pouvez-vous expliquer ce qu’est le Projet éducatif de territoire ?

C’est un document qui est censé définir la politique éducative d’une collectivité. C’est à dire tout ce qui se passe pendant le temps scolaire, le midi, après la classe, le mercredi après-midi, pendant les vacances... Il définit l’organisation du temps de l’enfant, et les activités qui ont lieu dans ces différents moments. Dans l’idéal, ce document est formalisé avec l’ensemble des structures reconnues comme participant à l’éducation de l’enfant. Il y a donc l’école, la famille, le périscolaire et les collectivités territoriales, les établissements culturels, les associations sportives, d’éducation populaire, les médiathèques... À charge pour les collectivités d’organiser ce travail, avec tous les biais que nous évoquions d’inégalités entre les territoires. Pour celles qui avaient déjà une politique volontariste, prendre en charge 3 heures hebdomadaires supplémentaires, ce n’est pas insurmontable.

À Tournefeuille, nous avons formalisé des parcours : un sur les musiques actuelles, un autre sur l’ours dans la littérature, un autre sur une enquête policière à la médiathèque, sur les musiques du monde, sur la danse contemporaine... En réfléchissant, en mobilisant les acteurs et en redéployant les moyens, on arrive à absorber ce surplus. Mais dans des communes où les activités périscolaires se résument à une garderie encadrée par des animateurs pas forcément diplômés, où la médiathèque ou le théâtre le plus proche est à 20 kilomètres, c’est beaucoup plus problématique.

Cela pose aussi la question de la formation des intervenants, quand il ne s’agit pas tout simplement d’en trouver. Dans certains endroits, les activités périscolaires sont mises en place avec les personnels de ménage ou les Atsem. Il ne s’agit pas de dire que ces personnes ne sont pas compétentes, encore faut-il les former. Et si le but est de mettre les enfants en contact avec le monde de l’art, artistes et techniciens, le compte n’y est pas. La question des budgets disponibles se pose également. Un village seul peut difficilement le faire. À mon sens, dans ces cas-là, c’est au niveau des intercommunalités ou des départements que les élus devraient se positionner, pour mutualiser les moyens et les équipements.

Je prends un exemple que je connais bien, celui de l’Aveyron. L’école départementale de musique a remplacé la grande majorité des écoles municipales. Les profs se déplacent de village en village et ils arrivent à peu près à couvrir tous les instruments. Pour les parcours et les activités périscolaires, il faudrait s’en inspirer, pour disposer d’un vivier d’artistes et d’intervenants qui tournent dans les villages et les communes.

- C’est donc là aussi que les acteurs culturels doivent se mobiliser ?

Il faut que les équipements, Smacs, théâtres ou autres, prennent l’initiative pour proposer des activités éducatives, quitte à rogner dans leur budget sur d’autres choses. Même si ce n’est pas toujours facile à faire ou ne serait-ce qu’à entendre, je suis un ardent défenseur du redéploiement. On a tendance à mettre le paquet sur l’aspect diffusion, qui, en grande partie, s’adresse à un public déjà acquis, alors qu’il faudrait rééquilibrer les budgets en faveur de la médiation. En espérant que ces actions auront pour effet de transformer ces publics en publics de la diffusion. C’est presque un investissement sur l’avenir, même si ce n’est pas le but premier. Si un enfant peut, par ce biais, ouvrir son horizon culturel en prenant conscience que les musiques actuelles, ce n’est pas que ce que les médias diffusent en boucle, c’est déjà pas mal.

- La réforme des rythmes scolaires, et les opportunités qu’elle offre, concerne l’enseignement primaire. Qu’est-il possible d’imaginer ou de faire pour prolonger ce travail vers le secondaire ?

C’est très compliqué. À Tournefeuille, nous avons formalisé un Contrat local d’éducation artistique, validé par la Drac, de la crèche jusqu’au lycée. On a un grand vide au niveau des collèges. D’un point de vue organisationnel, c’est plus simple avec l’enseignement primaire. Les emplois du temps sont fixes, les instituteurs peuvent organiser plus facilement leur temps, alors qu’il est très difficile de banaliser une demi-journée au collège ou au lycée.

Je verrais bien des artistes en résidence de création dans les collèges et lycées. Vous imaginez toutes les choses extraordinaires qu’il serait possible de faire avec les adolescents ? Mais bon, là nous ne disposons pas du levier de la loi. On ne peut alors que s’en remettre aux bonnes volontés. Il y aurait énormément de chose à faire.

- Ce serait aussi l’occasion, au primaire comme au secondaire, d’intégrer la dimension de la sensibilisation aux bonnes pratiques culturelles en matière de numérique ?

La loi de refondation de l’école de la République a prévu la remise en place des écoles de formation des maîtres. Les grandes structures nationales, comme le CNV, ou encore l’association des bibliothèques de France, devraient faire du lobbying pour que la formation des maîtres intègre l’éducation artistique et culturelle dans toutes ses dimensions. Mais aussi pour intervenir dans la formation des dumistes. À Tournefeuille, si l’on peut mettre en place un parcours artistique sur les musiques actuelles, c’est grâce aux dumistes ! Les représentations du secteur musical qui s’intéressent aux questions de pédagogie devraient également se rapprocher fortement des structures d’éducation populaire (Léo Lagrange, Francas, amicales laïques...). C’est souvent à ces dernières que les collectivités font appel pour gérer les activités des centres de loisirs ou d’accueil périscolaire. Il y a des besoins en formation à ce niveau-là. En Midi-Pyrénées, la Drac finance par exemple une sensibilisation des animateurs de la Fédération Léo Lagrange, en partenariat avec le musée d’art contemporain, le théâtre national, des compagnies de danse, le Centre chorégraphique national...

Quoi qu’il en soit, pour que ça marche, il faut une volonté politique. Et j’insiste, mais le secteur culturel doit prendre l’initiative pour être au cœur du dispositif. Et c’est maintenant que ça se joue !



Patricia SARRANT

Directrice de la communication du Snep, pour le groupe de travail "Pédagogie" de Tous pour la musique


- Pourquoi TPLM s’intéresse-t-elle à l’action culturelle et artistique en direction des scolaires ? La pédagogie est-elle une dimension importante pour vous ?

Les actions de sensibilisation du jeune public autour de la musique font partie de l’objet même de l’association Tous pour la musique et des principes qui ont participé à sa création. Cela couvre la pratique musicale, l’éducation artistique, mais aussi la sensibilisation aux bonnes pratiques relatives à la musique numérique.

- Quels types d’actions menez-vous en ce sens ?

L’ancêtre de TPLM, qui s’appelait Promusic, avait déjà entamé ce travail, il y a 7-8 ans, en menant des actions en direction des scolaires. Nous avions fait un numéro hors-série avec le groupe Play sur "les 1001 métiers de la musique", diffusé à 6-8 000 exemplaires dans les écoles primaires. Nous en avions fait une version numérique également. Pendant le Salon de la musique, nous organisions également des parcours pédagogiques pour les classes. Le but de ces actions est de faire découvrir aux enfants qui se cache derrière la musique qu’ils écoutent. C’est une mise en valeur des métiers et une prise de conscience que derrière la musique, il y a des gens qui travaillent. C’est aussi une façon subliminale de parler de la valeur de la musique.

Nous avons par la suite décidé de mener un travail à plus grande échelle, au niveau européen, en participant à la diffusion d’un livret réalisé par Childnet, une organisation caritative anglaise. C’était un guide pratique des bons usages de l’Internet pour la musique à destination des parents, des enseignants. C’était un guide pratique avec des explications simples et des conseils pratiques sur les nouveaux usages et services de musique en ligne : téléchargement au titre, streaming... Nous avons distribué 100 000 livrets par an pendant 4 ans, via le Tour de France des collèges de l’association Calysto, avec laquelle nous travaillons depuis près de 10 ans. La musique étant très importante dans les pratiques numériques, la filière, via TPLM, s’est très tôt investie dans la construction des messages pédagogiques. Et les résultats sont assez marquants. Nous avons réalisé une vidéo avant/après intervention des jeunes, que nous avons envoyée aux politiques et parlementaires qui traitent d’éducation. Nous continuons cette année à accompagner le Tour de France des collèges, mais en ayant fait évoluer l’action. Nous abandonnons le livret papier pour faire découvrir, en partenariat avec les plateformes, les services de streaming disponibles en France aux parents qui ne les connaissent pas.

- Vous allez concentrer votre action sur l’offre légale de streaming ?

Je sais que cela fait sourire les journalistes parisiens branchés, mais tous les adultes ne sont pas au fait de l’offre légale sur l’ensemble du territoire. Même si cet usage se développe à grande vitesse dans notre pays, le streaming n’est pas encore une pratique totalement généralisée et connue de tous. Cette année, nous avons mis en place une initiative avec les plateformes de l’ESML et Spotify. Nous leur avons demandé d’offrir quelques centaines de codes d’accès à leurs services premium pour une durée de 3 mois. Ceux-ci seront distribués pendant les sessions parents/enseignants de Calysto. Si l’initiative nous apporte de bons retours, on réfléchira à une action de plus grande ampleur. L’idée est de sensibiliser non seulement les jeunes, mais aussi leurs parents, qui pourront ainsi découvrir les nouvelles offres « familles » de ces services.

- Pouvez-vous nous parler du projet Music Prim ?

Parallèlement à cela, nous travaillons depuis 5 ans avec les cabinets successifs des ministres de l’Éducation nationale. Nous avons ainsi pu formaliser le projet Music Prim, pour fournir des contenus pédagogiques aux enseignants, que nous avons co-construit avec la DGSCO et Canopée. Une sélection de titres est mise gracieusement à la disposition des enseignants du premier degré. Ils sont accompagnés de fiches pédagogiques. Les enseignants y ont accès en ligne via un identifiant Éducation nationale. Sur la plateforme, ils trouvent également des vidéos sur les métiers de la musique, des informations sur l’offre légale disponible… Le contenu est enrichi chaque année, et les retours sont excellents. Nous allons réfléchir, avec nos partenaires de l’Éducation nationale, à un nouvel outil de ce type destiné cette fois aux enseignants du secondaire.

- TPLM a également mis en place un groupe de réflexion sur la pédagogie. Vous pouvez nous en dire plus ?

Il s’agit, au-delà des membres de TPLM, de rassembler des acteurs qui travaillent sur la pédagogie. Il y a par exemple les JMFrance, Francos Éduc, des fondations, des artistes... Il s’agit de faire un état des lieux de ce qui existe, de ce qui marche, et de voir ce qui peut être amélioré, renforcé, reproduit, transposé, décliné au niveau national... On ne va pas réinventer ce que beaucoup font déjà très bien depuis longtemps. Il existe une multitude d’actions et de partenariats au niveau de l’Éducation nationale. Sans parler des initiatives personnelles des enseignants, et de tout ce que font les collectivités territoriales pour l’éducation artistique.

Pour nous, il s’agit aussi d’affirmer que TPLM est une maison commune ouverte à toutes les composantes qui travaillent ou œuvrent pour la musique, à travers la sensibilisation, l’action artistique et culturelle... C’est un lieu de rencontre et d’échange. Nous réfléchissons ensemble, mais surtout nous essayons d’être résolument tournés vers l’action.

Nous souhaitons nous inscrire pleinement comme un partenaire qui accompagne les nouvelles ambitions qui rapprochent Culture et Éducation nationale. Les deux ministres, Fleur Pellerin et Najat Vallaud-Belkacem, vont faire des annonces mi-février en matière d’éducation artistique notamment. Quelle que soit la feuille de route annoncée, la volonté de travailler de façon étroite entre les deux ministères est déjà une très bonne nouvelle. Nous avons la capacité de mobiliser des professionnels, artistes, auteurs compositeurs, producteurs de spectacles ou de disques, pour accompagner ces initiatives. Il s’agirait de participer à la formalisation d’actions pérennes à l’échelle nationale, sans remettre en cause tout ce qui se fait localement à l’intérieur de chaque académie.

- C’est aussi un moyen de limiter les effets des inégalités entre territoires ?

Tout à fait. Et pour aller dans ce sens, le numérique est un medium formidable pour réduire l’isolement et décloisonner les territoires. Notre position est simple. Il s’agit de dire à l’Éducation nationale que nous, professionnels de la musique, sommes là pour les accompagner concrètement dans toutes les initiatives qui visent à travailler la dimension pédagogique autour de la musique. Il y a une vraie volonté et une énergie positive des professionnels de la musique autour de ces questions.



Thierry DUVAL

Directeur du Cry, et membre fondateur du Collectif RPM


- Pouvez-vous tout d’abord vous présenter ?

Je suis directeur du Cry, le Centre de ressources des Yvelines pour la musique, et réseau de structures musiques actuelles sur le département, qui s’est constitué à la fin des années 1980. Le Cry est membre du Rif, le réseau régional qui fédère les structures départementales. J’ai également participé à la création d’une association nationale, le Collectif RPM, qui travaille sur les questions de pédagogie dans les musiques actuelles.

- Le rapport de Franck Michaut de 2007 regrettait le fait qu’Éducation nationale et structures de musiques actuelles ont trop tendance à s’ignorer. Les choses ont-elles changé ?

Cela a beaucoup évolué. À quelques exceptions près, les structures dédiées aux musiques actuelles n’étaient pas identifiées comme des acteurs culturels et des partenaires potentiels dans les réseaux de l’Éducation nationale. Cette méconnaissance mutuelle venait du fait que nous n’avions quasiment jamais travaillé ensemble. Il n’y avait pas, du côté des structures musiques actuelles, de volonté particulière de travailler en direction des publics scolaires. En 2009-2010, nous avons mis sur pied un projet départemental de sensibilisation des enfants et des adolescents aux musiques actuelles, en partenariat avec des établissements scolaires. Cela a permis cette identification mutuelle. Et depuis 5-6 ans, les projets pédagogiques en partenariat avec l’Éducation nationale se sont énormément développés. Cela s’inscrit dans un mouvement, lancé depuis le début des années 2000, d’ouverture des activités de nos structures au-delà de la seule diffusion et répétition. Et le fait de travailler en réseau, au niveau départemental et régional, a un effet de levier. Les structures s’approprient les projets qui ont marché ailleurs. Suite au rapport de Franck Michaut pour le Rif, une commission sur l’action culturelle s’est mise en place.

- Que s’est-il alors passé ? Quels types d’actions avez-vous mené ?

En 2010, nous avons rassemblé, au sein de nos réseaux, une dizaine de structures volontaires pour développer ensemble un projet éducatif autour des musiques actuelles. Certaines menaient déjà des actions localement, en lien avec l’Éducation nationale. Nous avons élaboré un tronc commun pédagogique, avec 4 directions définies : la pratique musicale, la dimension patrimoniale, la question technologique (tant du point de vue des pratiques numériques que de la prévention santé) et enfin sur les métiers, plus en direction des lycéens. À travers cette démarche, nous avons beaucoup insisté sur le fait que les salles de spectacles de notre réseau sont, en elles-mêmes, des objets culturels. Nous avons donc organisé de nombreuses visites de salles, des rencontres avec les professionnels qui y travaillent, des visites de résidences...

Nous avons eu de riches débats de fond, entre nous et avec nos partenaires de l’Éducation nationale. Sur les outils, sur les objectifs... Pour nous, l’action éducative ne se cantonne pas à mettre en relation des enfants avec des œuvres. Il existe beaucoup d’autres éléments forts constitutifs de l’émergence et du développement des musiques actuelles que la seule notion d’œuvre. Nous avons expérimenté plus largement que dans d’autres domaines, où la ressource principale c’est l’artiste. En musique, le patrimoine est enregistré, on peut donc y avoir accès sans être en face à face avec l’artiste.

À partir des quatre axes définis, le projet est décliné dans chaque structure, selon ses moyens, ses opportunités... Un groupe de travail suit ces mises en œuvre. Ce projet a même initialement été soutenu par la Drac, qui s’est malheureusement retirée au bout d’un an.

- Justement, qui finance ces actions ?

Nous nous sommes appuyés sur un certain nombre de dispositifs, comme l’Accompagnement éducatif qui permet, en Yvelines, d’obtenir des aides financières pour tout ce qui concerne le collège. Il y a aussi les Parcours éducatifs artistiques et culturels que gère le rectorat, ainsi que les aides régionales Musique au lycée. Nous avons donc mobilisé tous ces dispositifs, et assuré une coordination au niveau du département.

- Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

Il y a un désir fort des acteurs de continuer à échanger sur les savoirs, les savoir faire, à partager les ressources pédagogiques... Nous avons aussi développé cela au niveau régional, avec d’autres membres du Rif. L’idée, c’est de créer des points de rencontre entre les professionnels des structures musiques actuelles, les partenaires potentiels, dont l’Éducation nationale, et les artistes. Il y a aussi un enjeu important, c’est celui de la formation des intervenants pédagogiques. Cela fait partie des choses à travailler.

- Il y a les dumistes qui sont formés à cela.

Nous n’avons pas eu l’occasion de travailler avec des dumistes. Les attentes dans le secondaire sont plutôt autour de projets avec des structures artistiques, un lieu, ou plus rarement avec des artistes directement. J’ai l’impression que les dumistes opèrent plus en primaire, en milieu rural, ou alors avec d’autres types de publics. Mais ce seraient des partenaires tout à fait légitimes pour nos projets.

- Quels sont les objectifs sur ce type de projets ?

C’est de faire toucher du doigt aux enfants et adolescents les différentes ambitions qu’il y a dans la musique. Cela concerne autant la rencontre avec une démarche artistique que la découverte de la pratique amateur. Il s’agit aussi de les mettre en situation active de création. L’année dernière, à la Clef à Saint-Germain-en-Laye, des élèves (primaire et secondaire) ont travaillé sur la création d’une chanson avec Lolito, un groupe francilien que nous accompagnons par ailleurs au Cry. Ils ont ainsi abordé le processus de création d’une chanson, le rapport musique/texte, approché le travail en studio...Il y a 3 ans, nous avons travaillé avec un artiste appelé Alex et sa guitare, avec qui les enfants ont réalisé un clip vidéo. Ils ont ainsi abordé le rapport musique et image, primordial aujourd’hui dans les pratiques des jeunes. Il y a eu aussi une année un travail avec des élèves de Segpa autour du slam. Ils ont pu se réapproprier un travail sur la langue, avec une pratique abordable, qui ne demande pas de connaissance ou de technicité liées à la maîtrise d’un instrument, trouver la confiance de monter sur scène... Et puis le fait d’être dans un lieu, donc de sortir de l’école, est aussi important.

Une idée que l’on défend aussi fortement au sein du Collectif RPM tient à la spécificité de la musique. Un enfant, quel que soit son âge, a forcément une pratique de la musique, ne serait-ce qu’a minima de l’écoute. Ils se sont déjà constitués des goûts, des représentations sur lesquelles on peut travailler. L’idée c’est de faire de ce qu’ils aiment un objet d’analyse. On peut ensuite décliner une approche patrimoniale (d’où vient la musique que tu aimes...), aborder les aspects technologiques ou aller sur des considérations plus spécifiques, comme la notion de droit d’auteur. Rencontrer des structures où l’on trouve à la fois de la répétition, de la résidence, du concert, permet aussi de sortir du schéma classique de l’action culturelle qui mise sur le « choc artistique ». Les mettre en position active, et a minima, leur faire découvrir des lieux à proximité de chez eux, pour les inciter à les fréquenter par la suite.

- Les objectifs sont-ils partagés avec les partenaires de l’Éducation nationale ?

Nous avons très longuement échangé sur la question des objectifs. Évidemment, nous nous retrouvons sur les objectifs culturels et artistiques, mais ce ne sont pas les plus importants pour eux. Ce qui est primordial pour eux, c’est la réussite scolaire : comment on développe ou renforce des compétences chez les élèves, à travers ces projets, pour qu’ils réussissent ou améliorent leur parcours scolaire. Disons que nous avons des objectifs communs, mais qui n’ont pas forcément les mêmes objets. Un autre aspect très important, et appréciable, c’est leur volonté systématique de travailler de manière interdisciplinaire, de ne surtout pas se limiter aux enseignants de musique.

Il y a par ailleurs une difficulté à penser ce qui existe en dehors du temps scolaire. Alors que beaucoup de choses se jouent ailleurs, dans d’autres lieux, ou tout simplement dans la sphère privée. Les partenaires de l’Éducation nationale sont quasiment focalisés sur les seuls dispositifs qui s’intéressent au temps scolaire. Non pas de façon individuelle, les enseignants ont évidemment pleinement conscience que les choses débordent le temps scolaire, mais dans l’organisation, dans les dispositifs et dans les façons de travailler.

Après, côté culturel comme éducation, les projets ne fonctionnent que s’ils sont portés par des personnes volontaires et engagées. Mettre en place ou s’inscrire dans des projets, c’est un travail supplémentaire non négligeable pour les enseignants et les chefs d’établissement.

- Y a-t-il eu également des débats pédagogiques ?

Bien sûr, et c’est aussi ce qui fait l’intérêt et la richesse de ces expériences. Avec des chefs d’établissement, nous avons débattu sur la posture à adopter : partir de la musique que les jeunes écoutent ou aller vers des musiques autres, qu’ils ne connaissent pas. Cette question du rapport à ce qui constitue la culture de l’élève est très intéressante. Au bout du compte, ce qui est en jeu dans ces processus éducatifs, c’est la parole de l’élève : quels espaces et quels supports imagine-t-on pour qu’elle se libère ? Nous travaillons de toute façon sur les deux tableaux. Historiquement, tous les savoir faire dans l’action culturelle sont constitués sur ce qu’on appelle la « conquête des publics ». Il faut faire découvrir des choses. Ce qui est évidemment très important, mais il ne faut pas négliger la culture de l’élève, et s’appuyer dessus. En termes d’approche, c’est une dimension qu’il faut fortement intégrer à la formation des artistes et des intervenants.

Tous ces aspects et ces réflexions, nous souhaitons les développer au sein de la commission régionale que j’évoquais.

- En filigrane de ce que vous expliquez, la question de la formation est très importante.

La formation est une question primordiale. Nous militons pour l’analyse et l’échange de pratiques. Il s’agit de créer des espaces temps entre les professionnels qui sont sur le terrain. Ce n’est pas simple à organiser, cela prend du temps... Mais il y a vraiment beaucoup de belles expériences menées qu’il serait dommage de ne pas partager. Cela permet aussi de mieux saisir les décalages qui peuvent exister entre la communication d’une structure et ce qui se passe en bout de chaîne, sur le terrain. La place de l’action culturelle dans les lieux de musiques actuelles a beaucoup évolué, mais elle n’est pas toujours très clairement établie.

- J’en viens maintenant à la réforme des rythmes scolaires, qui présente des opportunités, non encore forcément saisies, de proposer des projets en partenariat sur l’action culturelle et artistique. Est-ce une piste sur laquelle vous avez travaillé ?

Nous avons organisé au Cry, le 12 décembre dernier, une rencontre sur ce sujet. Cette réforme a d’abord été pensée administrativement. Il n’y a pas eu en amont de réflexion sur les contenus. Très peu de communes s’en sont emparé. Ce n’est pas simple, mais c’est justement l’occasion pour les acteurs culturels de faire des propositions adaptées pour s’emparer de ces espaces temps. Il ne s’agit pas de transposer ce que l’on fait déjà. Il y a tout à inventer. Et dans l’existant actuel, il y a... de tout... De la simple récréation jusqu’à des projets très cadrés. Les choses se mettent en place. Ce que l’on peut regretter, c’est l’absence de concertation et de réflexion en amont. Du coup, dans certains endroits, cela s’est fait dans la douleur et la précipitation, sans budget, avec des recrutements en urgence.

Nous souhaitons nous poser comme espace ressource pour la formalisation des contenus, en coconstruction avec les communes, les intervenants... Et organiser des temps de rencontre réguliers par territoire pour échanger et partager les expériences, les innovations pédagogiques comme les difficultés rencontrées. Cela pour casser aussi l’isolement des animateurs recrutés et livrés à eux-mêmes. Sauf changement radical de politique, cette nouvelle organisation du temps scolaire est là pour durer. Il est donc urgent d’accompagner la mise en place de ces ateliers.

Nous avons une crainte. Il s’agit là d’un marché assez conséquent. L’arrivée d’entreprises sans autre but que la lucrativité, ayant la capacité de remporter des marchés à grande échelle, en proposant aux communes des tarifs tirés vers le bas, n’est pas à exclure.

- Quels sont aujourd’hui les axes prioritaires de travail du Collectif RPM ?

Au-delà du travail sur le volet Éducation nationale, nous avons toujours beaucoup de choses sur le feu. Nous travaillons actuellement à la formalisation de ce que pourrait être un manifeste des pratiques amateurs. Nous développons des projets d’échanges au niveau européen pour voir ce qui se passe chez nos voisins, en termes de politiques publiques, de pratiques... Nous avons également eu des sollicitations pour intervenir sur la formation à la médiation, mais ce n’est pas simple à mettre en place. Nous souhaitons fortement renforcer l’échange et le partage au niveau régional.



Pauline MAUVE-BUCHPAN

Zebrock au bahut


- Pouvez-vous présenter Zebrock au bahut ?

Zebrock au bahut, c’est le dispositif original de l’association Zebrock, qui existe depuis 25 ans. Dès le tout début, l’ambition affichée était de « gagner avec le public et les créateurs des espaces de liberté toujours plus étendus ». On mesure aujourd’hui que cette liberté est toujours à conquérir.

Initialement, le but de Zebrock au bahut, c’était de faire entrer la musique et les artistes à l’intérieur des collèges. Assez rapidement, la formule s’est modifiée et, depuis quinze ans, nous proposons désormais aux élèves de partir à la découverte de chansons et d’interprètes qui font la culture musicale française mais également, hors de leur établissement et en partenariat avec les lieux de diffusion, du paysage de la création musicale actuelle.

Nous éditons chaque année un livret sur une thématique définie, avec une sélection de 20 chansons. Cette année, nous travaillons sur "Chanson, tweet et liberté", en écho à la devise républicaine, et en lien avec la commémoration des 70 ans de l’armistice de 1945, la fin de la guerre et la victoire contre le nazisme. Par le passé, les thématiques ont pu être "je fais ce que je veux", "un monde de musiques", sur l’influence des musiques du monde dans la chanson française, ou des choses plus personnelles comme "dans ma chambre", "la musique, mes parents, et moi et moi et moi", qui interrogeait les rapports générationnels à la musique, la transmission…

Nous sélectionnons donc 20 chansons, des années 1920-1930 à aujourd’hui, dans des styles différents, qui permettent aussi d’interroger le rapport de la musique à l’Histoire et de faire découvrir des grands interprètes de la chanson française et francophone.

Le livret est distribué à chacun des élèves et à leurs enseignants. Depuis cette année, nous avons abandonné le CD pour proposer une playlist sur Youtube, pour suivre les évolutions des pratiques d’écoute. Pour les enseignants, nous éditons des guides pédagogiques et mettons à disposition des ressources en ligne.

- La participation se fait sur la base du volontariat des enseignants ?

La participation se fait sur la base du volontariat des enseignants, ou plutôt des équipes pédagogiques, qui choisissent d’inscrire une classe. Nous travaillons avec des enseignants de musique, de français, d’histoire géographie, mais aussi beaucoup de documentalistes. Zebrock est un acteur historique bien identifié sur le territoire de la Seine-Saint-Denis. Chaque année, de nombreux enseignants renouvellent leur participation. Depuis 4 ans, nous avons passé une convention avec le conseil général de Seine-et-Marne. Ce sont eux qui se chargent de prendre contact avec les établissements. Un de leurs objectifs est de respecter un équilibre zone rurale/zone urbaine.

- Comment se déroule le projet ?

Nous amenons les élèves à travailler sur un corpus de chansons. Il y a donc une dimension patrimoniale de découverte. La première étape se passe en classe. Un médiateur de Zebrock se rend en classe avec les livrets pour présenter le projet aux élèves et faire une analyse commentée de certaines chansons. Ensuite, les enseignants s’approprient le thème, et montent des séquences sur certaines des chansons du corpus. Ils font travailler les élèves en groupes de 4-5 pour rédiger des chroniques, pour travailler la description et l’argumentation. Cela suppose aussi un travail de recherche sur le style, les artistes, les instruments... Le livret ainsi que le site du projet leur offrent de nombreuses ressources. Ils vont aussi être amenés à écrire des parodies, donc à travailler l’aspect création.

Une des étapes importantes du projet, c’est la sortie au concert. Outre la découverte artistique, c’est aussi la découverte d’un lieu, que l’on souhaite le plus près possible d’où vivent les élèves, pour qu’ils puissent y retourner par la suite. Ce n’est pas toujours le cas, certains établissements étant très éloignés de lieux culturels, comme c’est le cas en Seine-et-Marne. Il y a donc la découverte d’un artiste sur scène, qui se prolonge par une interview, qui donne lieu à l’écriture d’un reportage. Tous ces articles sont publiés sur le site college.zebrock.org. Les élèves se retrouvent donc toute l’année à gérer leur webzine : ils écrivent également un édito, et nous leur proposons aussi de réfléchir à des sujets libres autour de la musique.

- Travaillez-vous également sur la découverte de ce qu’il y a autour de la musique, comme par exemple les métiers ?

Les salles qui accueillent les concerts auxquels nous convions les collégiens assurent ce travail-là. Quand cela est possible, une visite du lieu est faite, présentant les espaces et les professionnels qui y travaillent, les aspects techniques, les métiers...

- Quels retours avez-vous des enseignants ? Que leur apporte, pédagogiquement, ce type de projets ?

Au-delà de l’acquisition de connaissances sur les esthétiques musicales, ce qui les intéresse, c’est de partir de la musique, qui occupe une place très importante dans la construction personnelle des collégiens, pour en faire un objet d’étude et un support d’apprentissage. Le changement de perception qui s’opère est un levier intéressant pour les enseignants. C’est un autre angle d’attaque pour interroger cette année l’Histoire, et se réapproprier une part de la culture française. Cela leur permet une approche pluridisciplinaire, mais aussi de renforcer la cohésion au sein du groupe-classe.

Pédagogiquement, c’est un aller-retour permanent entre apporter des connaissances pour parler savamment des musiques populaires tout se basant sur la culture des élèves. Ils peuvent ainsi réfléchir, exprimer leur sensibilité, aiguiser leur sens critique.

Nous sommes également très attachés à la dimension d’utilité sociale. Nous avons à cœur de travailler la musique, déjà très présente dans le quotidien des collégiens, mais en prenant le contre-pied de l’industrie et de ses stratégies marketing. L’ambition première de cette action, au-delà de cultiver le désir de musique, est une ambition de réussite scolaire, pour tous, de lutte contre les inégalités.

- Y a-t-il des évolutions de prévues pour le projet Zebrock ? Avez-vous par exemple été sollicité dans le cadre de la réforme des rythmes scolaires ?

Notre public initial, ce sont les collégiens. Mais à partir de 2015, nous allons effectivement mettre en place des ateliers dans le cadre de la réforme des rythmes scolaires, à destination des primaires. Nous avons, pour cette année, proposé à 3 artistes de construire avec eux des ateliers.

Le projet Zebrock, c’est également des actions à destination de musiciens (notamment Le Grand Zebrock, tremplin et accompagnement de jeunes groupes franciliens) mais aussi d’autres projets éducatifs en milieu scolaire :
depuis 3 ans, en partenariat avec la Région Ile-de-France, nous avons formalisé à l’échelle de la Région un projet à destination des lycéen, intitulé La musique en commun. Toujours dans le cadre des actions à destination des scolaires, nous menons également le projet Bienvenue au bahut. Le principe est le même que Zebrock au bahut, mais il s’adresse aux classes d’accueil, pour les élèves non francophones. L’idée est de leur faire découvrir la langue et la culture musicale française. Nous prenons également part au dispositif "La culture et l’art au collège" du conseil général de Seine-Saint-Denis, sur des ateliers de pratique musicale.

Nous venons également d’apprendre que nous avons été retenus dans le cadre d’un appel à projet avec l’Anru pour un projet éducatif qui va combiner musique et numérique autour d’un partenariat scientifique avec le CNRS, un chercheur de l’Ircam, Orange... Nous sommes également sur la poursuite du projet de Carte du monde des musiques, qui existe déjà en format papier. Nous l’avions réalisée avec François Bensignor (ex-CIMT, ndlr). Nous allons la transformer en carte intuitive, ludique et collaborative, en partenariat avec le ministère de la Culture, Radio France, la Sacem, la Fedelima et JM France.

Nous menons également depuis 3 ans un partenariat de recherche avec le laboratoire Escol de l’université Paris VIII. Nous accueillons une doctorante, embauchée par Zebrock pour une recherche-action sur l’appropriation des œuvres culturelles par les collégiens. Des temps de rencontres professionnelles ont eu lieu et seront à nouveau prochainement initiés afin de partager les avancées de ces recherches.

L’association Zebrock vient de passer 2 années difficiles. Nous sommes, comme beaucoup d’associations du secteur culturel, dans une situation financière tendue. Nous avons pu surmonter ces moments durs parce que notre projet est suivi et soutenu par de plus en plus de partenaires.

Nous ne pouvons pas aujourd’hui faire l’économie d’une réflexion sur les changements profonds et les opportunités que le numérique a apporté. Tout en étant toujours présents dans les classes, nous souhaitons faire évoluer nos métiers. En se basant sur notre expérience et notre expertise de terrain, il nous semble que la médiation culturelle doit aussi pleinement prendre le virage numérique.


Propos recueillis par Romain Bigay


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