L’impact du confinement sur la pratique de la musique

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Si la facture instrumentale a été affectée de plein fouet par la crise, la pratique musicale semble avoir au contraire progressé. Cette dernière s’est transformée avec une hausse des téléchargements d’outils numériques de production mais aussi d’applications de composition. La pratique numérique collaborative semble elle aussi s’être développée en réponse aux contraintes posées par le confinement.

Un déclin de la facture instrumentale traditionnelle

À l’instar des disquaires, les artisans et magasins de ventes instrumentales ont subi de plein fouet le confinement et ses implications. Les chiffres contenus dans l’enquête de la CSFI pour France Culture sont assez vertigineux et touchent principalement les instruments dits traditionnels. Il semble donc bel et bien qu’il y ait eu impact sur la facture instrumentale. La production instrumentale française d’instruments a connu une détérioration majeure qui a mis le marché français en défaut, 56 % des fabricants d’instruments ont cessé leurs activités totalement et 32 % partiellement, 40 % des entreprises du secteur attendent une baisse de leur CA entre 75 et 100 %. La fermeture des lieux de production non prioritaires et la paralysie générale du commerce mondial, dues aux mesures de confinement, en sont les causes évidentes. Cette paralysie, qui reste importante, risque de continuer à affecter les acteurs au sortir du confinement avec des imports de matières premières et de composants pour les instruments assemblés en France qui seront sans doute plus lents.

Cependant les revendeurs et distributeurs disposant d’une plateforme numérique ont observé, eux, leurs rentrées d’argent augmenter grâce aux stocks constitués. Avec des ventes numériques en hausse impliquant des instruments produits dans les quatre coins du monde. Ainsi le directeur du magasin parisien Woodbrass dévoile, toujours pour France Culture, que depuis le début de confinement "La vente en ligne a augmenté avec beaucoup d’achats de pianos numériques et de guitares premiers prix. Les gens en profitent pour se mettre à la musique.". Le fabricant de pianos et instruments numériques Roland a lui aussi vu une augmentation importante de ses ventes numériques. Le fabricant Joué Music a quant à lui connu une continuation de ses activités de vente de claviers Joué Play via son système de financement en crowdfunding, indiquant par ailleurs, lors du webinaire Business France sur les ICC en Amérique, disposer de suffisamment de matière première importée préalablement à la fermeture des frontières pour répondre aux commandes effectuées.

Outre la hausse des ventes en ligne de pianos numériques et guitares (observée par ailleurs aussi aux US), a été observée une forte hausse de l’intérêt pour les logiciels de composition musicale tels que le best seller d’Apple : GarageBand. Les recherches Google observées pour les DAW (Digital Audio Workstation) ont considérablement augmenté pendant la période de confinement comme on peut l’observer sur le graphique ci-dessous qui met en évidence la hausse de l’intérêt pour les logiciels Ableton, Logic Pro et GarageBand aux États Unis.

Recherches Google pour Ableton, GarageBand et Logic Pro aux USA entre les semaines du 2-8 juin 2019 et 24-30 mai 2020

En France le résultat est moins marqué concernant GarageBand et Logic Pro. Et on observe aussi une baisse de l’intérêt suite à la première semaine de déconfinement, baisse mais maintient tout de même d’un volume de recherches supérieur au niveau préconfinement.

Recherches Google pour Ableton, GarageBand et Logic Pro en France entre les semaines du 2-8 juin 2019 et 24-30 mai 2020

La production indépendante en nette progression

La question est de savoir si cette augmentation des ventes s’est aussi traduite par une augmentation de la pratique de la musique en amateur, ou en amateur à visée professionnelle (autrement dit, semi-professionnelle).

Si l’on accepte une définition large de la “visée professionnelle”, on peut y inclure toute personne souhaitant tirer des profits de sa pratique musicale. Mettre à disposition ses musiques sur des plateformes payantes est donc un exemple de cette définition. Or, le directeur de Tunecore (la plateforme à destination des artistes indépendants, propriété de Believe) constate pour Rolling Stone une augmentation de 20 à 40 % de nouvelles inscriptions sur la plateforme à la mi-avril. Il y a donc, en partie, une corrélation entre la hausse des achats d’instruments et de logiciels et la progression de la pratique instrumentale à visée professionnelle. Cette hausse s’explique aussi par le temps dégagé par le confinement pour un bon nombre d’acteurs. Ces derniers, faute de pouvoir sortir, ont mis à profit cette période pour pratiquer chez eux qu’ils soient amateurs, pros ou semi-pros.

Ce qu’observent les marketplaces comme Reverb c’est aussi une hausse de l’achat d’accessoires : que cela soit pour compléter des instruments ou pour obtenir des moyens d’enregistrement, des convertisseurs midi, ce qui conforte le point défendu tout au long de l’article par la journaliste Samantha Hissong : à savoir une hausse de la production DIY (Do It Yourself) de musique avec des artistes confinés qui se créent un studio à domicile pour continuer à créer du contenu.

Ce même article de Rolling Stone fait d’ailleurs état d’un boom généralisé de la production indépendante avec notamment 300 % d’augmentation du volume de musique chargé sur la plateforme Ditto par des artistes et labels indépendants pendant la première moitié du confinement. Basile Beuagendre de Tunecore France nous précise "il y a eu une augmentation de +247% dans le volume de projets distribués par rapport à la même période en 2019" Outre la pratique, il y a donc eu aussi une forte hausse de la production de nouvelles créations pendant la période.

Ceci étant dit, ne tombons pas dans l’écueil de catégoriser les artistes indépendants comme un groupe uni, les esthétiques que regroupe cette appellation sont extrêmement variées. Le diable se niche dans les détails, or, comme mentionné, les ventes d’instruments et de logiciels ne sont pas égales. Les secteurs plus traditionnels de la facture instrumentale alimentant d’ordinaire les musiciens de classique ou de jazz ont souffert de la période de confinement. La hausse observée chez Woodbrass des ventes de guitares est liée à la portée populaire de l’instrument qui est toujours selon cette enquête de LiveTonight et Movinmotion l’un des deux instruments les plus appréciés par les Français avec le piano.

De même les logiciels Ableton et les claviers Roland, qui ont connu une hausse importante de leurs ventes durant le confinement, sont un marqueur lié aux musiques populaires d’aujourd’hui (rap & électro). On en déduit donc, à l’orée de cette seule analyse, que la hausse des utilisateurs sur Tunecore vient d’abord primordialement de ces deux ensembles esthétiques que sont le rap et l’électro.

Mais cette première analyse est, elle aussi, imparfaite. Elle ne tient pas compte de l’évolution récente et exponentielle des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) et de l’accroissement des capacités offertes par les technologies de visio ou audio à distance (avec notamment la latence qui tend à être de plus en plus réduite). Ces évolutions technologiques ont permis l’émergence de nouveaux outils permettant aux musiciens et groupes de musiques utilisant des instruments “classiques” de pouvoir à leur tour pratiquer à distance. D’ailleurs Basile Beaugendre nous précise, concernant les 247% d’augmentation du volume de projets distribués, que "tous les genres musicaux sont représentés dans cette augmentation".

La hausse généralisée de la pratique à distance

Des nouveaux modes de pratique confinée

Lancée au printemps 2019, NomadPlay est une application qui permet aux musiciens amateurs et professionnels de pouvoir répéter chez eux dans les mêmes conditions que pourrait leur offrir une session en orchestre. La plateforme permet au musicien de jouer de son instrument en enlevant la piste audio correspondant à ce dernier du concert joué tout en faisant défiler la partition du morceau interprété.

Clothilde Chalot (CEO de Digital Music Solutions qui développe la plateforme) ne dévoile pas de nombre précis, mais elle indique dans cette vidéo du Cosylab que la consommation et les abonnements à sa plateforme ont considérablement augmenté pendant la période de confinement. La hausse, comme elle l’indique, a aussi dû être augmentée pour partie par la gratuité de la plateforme qui a été prolongée jusqu’au 31 mai. Loin donc de l’hypothèse de départ formulée sur un éventuel déclin de la pratique d’instruments classiques, cette hausse des abonnements indiquerait au contraire un accroissement de la pratique.

Bien avant le confinement, de nombreux artistes s’étaient déjà emparés des outils de conversation vidéo tels que Skype, Zoom ou Jimmbi pour coordonner leurs créations et pratiques à distance. Ainsi les musiciens de Khruangbin ont l’habitude de composer et de pratiquer via Skype pour travailler leurs morceaux malgré la distance physique existant entre les différents membres du groupe, entamant un processus créatif fait de multiples allers-retours. Et ce ne sont pas les seuls à le faire depuis ces dernières années, loin s’en faut.

La pratique de groupes amateurs ou professionnels a ainsi pu continuer d’abord en utilisant ces technologies en accès libre. D’ailleurs les opéras dans le monde n’ont-ils pas utilisé ces logiciels pour enregistrer leurs performances avant qu’elles soient mixées et diffusées sur les agrégateurs de contenus web ? Et je dis bien mixées au préalable car ces vidéos virales ne résultent pas d’une coordination instrumentale à distance parfaite.

Les logiciels de visioconférence ont tous un temps de latence qui peut s’avérer très problématique lorsque l’on souhaite jouer ensemble à distance : ainsi un temps de latence de 100 microsecondes est déjà audible lors d’une session numérique. Cela perturbe la coordination du groupe. Le temps de latence est donc l’un des enjeux clés pris en compte par les logiciels Jamkazam ou encore Jamulus (en accès libre) : ces logiciels permettent de répéter en groupe à distance avec un temps de latence faible comme tend à le montrer la vidéo promotionnelle ci-dessous. Ninjam, un logiciel en accès libre, offrant un service légèrement différent puisque si les musiciens disposent d’un beat commun, ils disposent tous d’un même temps de retard, et ne peuvent donc écouter que rétrospectivement le rendu final.

Le hic cependant, qui n’est pas indiqué dans la vidéo mais soulevé sur de nombreux forums et blogs est la question de l’équipement à disposition du musicien. Pour fonctionner ces application requièrent en effet un équipement audio poussé, mais aussi une connexion Internet optimale, ce qui n’est donc pas à disposition de tous les Français. En février 2019, un peu moins de la moitié de ces derniers disposaient d’un accès à Internet en haut débit ou très haut débit.

Le marché du jam en ligne est donc relativement peu développé et surtout peu adapté pour le quidam ne disposant pas d’un équipement complet à domicile. La startup française Jamspace, qui fait partie des 6 projets à avoir été sélectionnés par l’initiative européenne/accélérateur Next Stage Challenge née pendant le confinement, a proposé de développer une nouvelle application web pour pallier cela. Ce pivot effectué par Jamspace s’inscrit là en lignée avec son activité originelle qui est le booking et la mise en relation de studios de répétition pour des musiciens. L’idée développée dans le pitch d’Alice Robelin, la fondatrice, est d’offrir la possibilité aux musiciens de répéter à distance avec le minimum de temps de latence via une interface simplifiée.

Le développement des outils collaboratifs de composition à distance

Outre la pratique synchronisée à distance qui est donc le but derrière la nouvelle plateforme développée par l’équipe de Jamspace, la composition d’œuvres à distance est apparue comme un des enjeux clés pour les artistes issus d’horizons divers.

Au sein de la communauté d’auteurs-compositeurs de Nashville, le magazine américain The Star a pointé la tendance des auteurs à utiliser des outils de visioconférence pour remplacer la possibilité de coopérer physiquement sur une composition de chanson. Par ailleurs, Forbes pointe une hausse de 577 % des téléchargements de l’application We Should Write Sometime, une application décrite comme mettant en relation des auteurs-compositeurs via une interface reproduisant celle d’une application de dating. Autre chiffre, plus marquant, la hausse de 61 % des sessions par utilisateur qui démontre que We Should Write Sometime a été bien plus utilisée durant la période qu’auparavant. Cette nouvelle tendance observée au sein d’une des esthétiques musicales parmi les plus traditionnelles de l’industrie ne peut qu’indiquer que le phénomène a affecté également les autres genres musicaux durant la même période.

Quand on s’intéresse au sujet de la composition à distance, force est de constater que pléthore d’outils de composition à distance, de logiciels de versioning et de partage des fichiers musicaux existaient au préalable. La plateforme Discoest par exemple utilisée depuis quelques années par des artistes pour stocker des versions différentes d’un même morceau et partager ces dernières avec le membres de leur équipe ou avec d’autres utilisateurs susceptibles d’utiliser l’outil en question pour proposer leur propre version. L’application Pibox permet, elle aussi, d’accéder aux versions d’un morceau en ligne avec, en outre, la possibilité d’échanger sur ces dernières.

Kompoz permet de charger un contenu auparavant enregistré sur une DAW pour partager le contenu avec d’autres artistes et composer un morceau à plusieurs mains. Le logiciel Soundstorming quant à lui permet aux utilisateurs d’ajouter une ligne d’instrument par dessus un contenu déjà réalisé par un utilisateur tiers. La plateforme Bandlab permet aux utilisateurs de brancher leur DAW directement à l’application puis de composer ensemble dessus. Bandhub, elle, n’autorise qu’une personne à composer le morceau à partir des éléments collectés auprès des musiciens participants. Ce que l’on peut constater parmi ces plateformes listées (et d’autres) c’est la dimension sociale qu’elles impliquent. Cependant l’usage reste tout de même là encore plus approprié pour des musiciens aguerris, professionnels ou souhaitant le devenir. D’ailleurs la startup Reveel Music, qui a lancé en bêta son application de gestion de crédits artistiques, apparaît clairement comme une solution à destination des professionnels.

La démocratisation de la composition musicale par la gamification

C’est sur une proposition de valeur différente qu’a été lancée Endless au tout début du confinement. La startup anglaise a développé une application de composition collaborative qui se présente ergonomiquement comme un jeu et qui est disponible sur téléphone et tablette, permettant ainsi un usage plus intuitif. Les utilisateurs peuvent utiliser l’application pour pratiquer à distance avec d’autres musiciens et créer de véritables morceaux en improvisant ensemble via leur téléphone. Endless se différencie donc par son côté collaboratif et sa facilité de prise en main, une condition sine qua none pour assurer le succès d’une application mobile.

Ce format d’application mobile est porté par le développement des nouvelles interfaces que sont donc les smartphones et tablettes. Il ouvre d’ailleurs de nouvelles perspectives créatives. L’un des champions de la création d’applications de composition musicale est français, il s’agit de la société Music World Média. Cette dernière propose une vaste gamme qui va d’applications de production de beats à une application permettant de recréer numériquement le métronome nécessaire aux sessions de répétitions à domicile en passant par une autre permettant de mixer en ligne. Juste avant le confinement, la startup a d’ailleurs levé plus de 50 millions d’euros pour accélérer son essor. Une de ses applications phares, Edjing Mix, comme l’indique un chart d’App Annie, a gagné 300 places au sein du classement des applications les plus téléchargées entre le 1er mars et le 4 avril sur l’app store.

L’application de beatmaking Remixlive- Make Music & Beats développée par la société parisienne Mixvibes a elle atteint le 53e rang en France de la catégorie Musique le 5 avril alors qu’elle était au 100e rang de ce même classement le 1er mars.

La croissance de la création d’applications de production, de composition et d’apprentissage musical est une conséquence de l’évolution des pratiques de consommation numérique. Une étude de Médiamétrie indique que 38,4 millions de Français se sont connectés à Internet quasi quotidiennement via leurs téléphones mobiles en 2019. Les développeurs s’adaptent donc à cette évolution du marché pour toucher un public a priori plus large que les traditionnels utilisateurs de DAW et logiciels de composition sur desktop.

La dernière initiative de Popgun AI illustre la tendance à la démocratisation de la composition musicale par le jeu. Splash Music, une application générant des loops et des beats assistés par une intelligence artificielle, a intégré en mai 2020 Roblox, une plateforme de jeux en ligne destinée à un public jeune comptant plus de 115 millions d’utilisateurs. Après moins d’un mois, plus d’un million d’utilisateurs ont joué au jeu intitulé Club Splash qui permet de jouer/mixer en direct sous la forme d’avatars devant d’autres utilisateurs. Club Splash Music tend à démocratiser la pratique musicale dès le plus jeune âge. Des ponts se sont donc créés ces dernières années, et d’autres continueront à se former pour développer en ligne le côté ludique de la pratique musicale.

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Cette démocratisation par le jeu, cette hausse et cette diversification des pratiques musicales amateurs et semi-professionnelles est une très bonne nouvelle pour l’industrie musicale. La pratique musicale engendre en effet de nouvelles vocations tout en ayant aussi un impact sur la consommation de biens musicaux numériques.

Entre 2007 et 2013, une étude sur les pratiques et consommations en biens culturels menée à l’échelle de l’Union européenne pointait une baisse de la participation/création artistique corollaire d’un déclin de la consommation de biens culturels. Cela correspondait à une conjoncture double : celle des crises affectant les pays de l’Union européenne et celle de la crise du disque affectant l’industrie de la musique enregistrée.

La série d’enquêtes d’Hadopi sur la consommation de biens culturels dématérialisés pendant le confinement montre une valorisation et une hausse de la consommation de ces derniers, musique comprise, ce qui correspond donc à une trajectoire parallèle à celle de la pratique musicale en cette période. Cet indicateur est donc une source d’espoir pour l’industrie, qui subit actuellement de lourdes pertes, notamment dans le secteur de la musique live. Cette hausse laisse entrevoir un horizon moins sombre que celui post 2008 en matière de création et de consommation musicale en France.

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