Écologie et facture instrumentale : "Faire preuve de transparence pour justifier ces exemptions"

Interview

Les instruments de musique contenant des espèces de bois protégées sont soumis à une réglementation internationale contraignante… qui vient d’être assouplie. Jacques Carbonneaux, chargé de mission à la CSFI, nous explique pourquoi.

Peu de musiciens le savent, mais de nombreux instruments en bois sont composés d’espèces protégées et nécessitent un permis pour circuler en dehors de l’Union européenne.
La CITES - Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction - qui régit ces règles, a adopté, lors de sa dernière convention des parties en septembre, des exemptions de permis sur certains types de bois présents dans les instruments de musique finis.

Pour savoir lesquels et comprendre ce qui se joue, nous avons interrogé Jacques Carbonneaux, consultant pour la CSFI - Chambre syndical de la facture instrumentale - qui a activement participé aux échanges au sein de la CITES et défend une posture proactive des fabricants d’instruments face aux enjeux de développement durable.


INTERVIEW
Jacques Charbonneaux,
chargé de mission à la CSFI


En quoi la CITES concerne les musiciens (et par ricochet les managers et responsables de tournées internationales) ?

La CITES réglemente le commerce internationale de la faune et de la flore des espèces menacées, du moins celles pour lesquelles les pays qui en exportent demandent un contrôle, ce qui est le cas pour plusieurs espèces de bois tropicaux servant à la fabrication d’instruments de musique. Cette réglementation s’applique aux passages transfrontaliers, qu’ils soient commerciaux ou non commerciaux, et c’est pour cette raison que le musicien s’y retrouve confronté lorsqu’il voyage avec ses instruments en dehors de l’Union Européenne, qu’il soit en tournée ou non.

Si les instruments contiennent des espèces classées en annexe 1 de la réglementation CITES (ndlr : la catégorie la plus réglementée), comme le palissandre de Rio ou l’ivoire qui sont interdits de commerce, le musicien est censé posséder un certificat d’instrument de musique lui permettant de se déplacer d’un pays à un autre. Pour l’obtenir, et ce dés que l’instrument possède ne serait-ce qu’un gramme d’ivoire ou de palissandre de Rio, il doit s’enregistrer sur le site de la CITES et se faire connaitre auprès de leur autorité de gestion régional pour obtenir un certificat d’instrument de musique, valable uniquement trois ans et qui doit être tamponné à chaque douane sortante et entrante.

Un préalable : que faire si les musiciens n’ont aucune idée des bois qui composent leurs instruments ?

Il faut savoir que le palissandre de Rio est interdit de commerce depuis 1992. Autrement dit, cela fait 25 ans que les nombreux instruments de musique qui en contiennent nécessitent un permis. Pourtant, combien de musiciens en ont ? Il y a eu un manque d’informations et des pratiques "au petit bonheur la chance" qui perdurent mais, maintenant que nous sommes dans une telle situation, les choses doivent changer. Les ressources naturelles ne sont pas inépuisables, et les douanes deviennent plus vigilantes.

Les musiciens sont à la base de la commande, ils doivent être sensibilisés et savoir de quoi leurs instruments sont faits. S’ils ne le savent pas, ils peuvent demander une expertise des matériaux et des dates à un luthier qui délivre un certificat faisant foi auprès de l’autorité de gestion régional CITES. Il y a d’ailleurs une initiative intéressante qui vise actuellement à établir un carnet de suivi d’instrument pour conserver ces informations lorsqu’il est vendu ou qu’il passe de main en main.

Des changements dans la réglementation CITES ont assoupli les contraintes concernant plusieurs variétés de bois tropicaux contenus dans les instruments. Quels sont-ils ?

Cela concerne les instruments de musique finis contenant du dalbergia (le genre entier des espèces de palissandres, sauf celui de Rio) et une des trois espèces de guibourtia (bubinga) qui sont désormais exemptés de procédure CITES, et donc de permis. Avec la CSFI, nous avons défendus cette exemption car, face à l’industrie du meuble, le fait de réglementer les instruments de musique n’apportait rien en terme de préservation des espèces. D’ailleurs, seuls les instruments de musique finis (ou parties et accessoires d’instruments de musique finis) bénéficient d’une dérogation, pas les meubles, ni les bois sciés.

« Il est clair que des matériaux ne vont plus exister si nous ne faisons pas attention »

Si cela facilite la vie du musicien, cela ne va-t-il pas tout de même à l’encontre de la protection des espèces ?

Il est clair que des matériaux ne vont plus exister si nous ne faisons pas attention. Les fabricants d’instruments en prennent conscience, mais beaucoup d’entre eux n’ont pas attendu que la CITES tire la sonnette d’alarme et avaient déjà engagé des actions de replantation, des alternatives avec les bois locaux ou avec des matériaux de substitution. Seulement, les instruments de musique sont de très petits consommateurs de bois et subissent un dommage collatéral en étant placés sous le même régime que l’industrie du meuble.

Certains sont contre ces exemptions car ils estiment qu’il faut remplacer les palissandres par des bois locaux. Il se trouve que nous avons mené beaucoup d’expériences avec des bois locaux, mais lorsqu’on regarde la situation et la gestion des forêts françaises depuis 50 ans, on constate que c’est une catastrophe. Je n’avais pas conscience de cela auparavant mais, à force de développer l’industrialisation du bois, nous faisons disparaitre les feuillus pour mettre des pins à croissance rapide, en monoculture, sans s’inquiéter des conséquences sur la biodiversité des sols, de la faune et de la flore. Résultat, instrumentistes et luthiers auront de plus en plus de mal à trouver des érables suffisamment grands et vieux pour fabriquer des violoncelles et des contrebasses. Les épicéas, pourtant indispensables aux tables d’harmonie, commencent également à nous inquiéter.

Pour revenir à la question, je pense que les fabricants d’instruments doivent être proactifs et ne pas attendre la CITES. J’ai fait un bilan des bois utilisés dans les guitares et, sur les 120 espèces trouvées, 76 sont tropicales et 57% d’entre elles sont menacées. Pourtant, seulement 15% des espèces menacées sont réglementées par la CITES. Dans cette situation, que va faire l’industrie de la facture instrumentale ? Va-t-elle être assez impliquée pour prendre les devants et demander aux pays exportateurs de les réglementer ? Je ne sais pas, il est possible que les industriels et les artisans prennent à l’avenir des positions différentes sur le sujet. Et puis, l’autre point d’interrogation renvoie à l’attitude de la Chine, plus gros fabricant d’instruments et plus gros importateurs de bois, illégal ou légal, et avec qui beaucoup d’occidentaux sous-traitent. J’aimerais qu’on se mette autour de la table avec eux pour les sensibiliser.

Jusqu’à quand ces exemptions sont-elles valables ?

Ces dérogations sont acquises pour toujours tant qu’elles ne sont pas remises en question par une partie de la CITES, en sachant que ce sont des exceptions sans précédent et que nous n’avons pas du tout "carte blanche". Dans trois ans, il faudra rendre des comptes, présenter des études d’impact sur ces mesures et ne pas faire du green washing.
C’est pour cette raison que des artisans travaillent d’ores et déjà avec des scientifiques du CNRS pour mettre en place un système d’identification de tous les bois de lutherie en guitare, avec des aspects techniques et une sensibilisation sur l’état de protection de ces espèces. Si elles sont en dangers ou pas, si elles sont réglementées ou pas, etc. Il nous faut faire preuve de transparence pour justifier ces exemptions.


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