Disparition du photographe de jazz Jacques Bisceglia

Publié le lundi 4 mars 2013

Hommage

Jacques Bisceglia est décédé, à l’âge de 72 ans, le 1er mars à Paris des suites d’une longue maladie. "Témoin actif" de la cause du jazz, grand photographe, mais aussi spécialiste de littérature policière et de bande dessinée, il avait présenté en 2008, dans les locaux de l’Irma, une superbe exposition de ses plus beaux clichés.

Si cela n’avait été pour la musique, Jacques Bisceglia n’aurait jamais fait de la photo. En effet, son parcours fut celui d’un homme mordu de jazz qui, un jour, découvre un moyen d’immortaliser l’objet de sa passion. Le déclic se produit, il y a plus de quarante cinq ans, lors de son service militaire en Algérie et lorsque le cornettiste Rex Stewart, qui effectue son dernier voyage à Paris, lui prête son appareil photo. Dès lors, il n’aura de cesse de fixer des instants précieux et fugitifs de la vie de ces artistes, protagonistes illustres ou moins connus du grand public de l’histoire du jazz depuis près de cinquante ans.

En 1968, il intègre dès les débuts le magazine fondé par Claude Delcloo, une revue consacrée aux nouvelles musiques et au free jazz, dont il est l’un des pionniers en France. Ce sera Actuel, qui publiera treize numéros avant d’être racheté par Jean-François Bizot qui en changera la formule, avec le succès que l’on sait. Contactés par Jean Karakos, ils participeront à la création d’un label de jazz aujourd’hui légendaire : BYG-Actuel.

Bouquiniste quai de la Tournelle, grand spécialiste de la BD et du roman policier, directeur de la revue Papiers Nickelés, Jacques Bisceglia avait déjà connu mille vies. Mais le jazz restera sa passion primordiale. Ce n’est que par hasard s’il fut et resta l’ami de nombreux musiciens américains et français, qu’il a pu côtoyer tout au long de son existence mouvementée.

Jacques Bisceglia se définissait comme un témoin actif. Photographe atypique, pour lui, l’appareil photo n’était qu’un instrument qui lui permettait de conserver ses témoignages. Soucieux de ne pas interférer dans la musique, il n’utilisait ni flash, ni trépied, ni aucun attirail qui pourrait indiquer sa présence. La discrétion était l’approche qui lui permettait de mieux saisir l’ambiance, les lumières propres à chaque prestation, en concert ou en club.


En 2010, pour le dossier introductif de Jazz de France, nous lui avions posé cette question faussement simple, volontairement ouverte : Pourquoi le jazz ? Voici sa réponse où il nous expliquait les causes de sa passion pour cette musique, amour très large, sans exclusives ni frontières, puisqu’elle allait du dixieland au free le plus radical.

Jacques Bisceglia :

« Pourquoi le jazz ? En fait, je ne me suis jamais posé la question. J’ai été là, au bon endroit, au bon moment. Tout simplement. Né à Paris en octobre 1940, j’ai grandi dans une cité à Montrouge. Mon voisin de palier s’appelait Michel de Villers, un des meilleurs saxophonistes de l’immédiate après-guerre, compagnon de route de Django Reinhardt (1947), Kenny Clarke (1948), Bill Coleman et Don Byas (1949). Comme j’ai fait mes études au Quartier latin, c’est tout naturellement que j’ai commencé à fréquenter le Caveau de la Huchette.

J’ai donc découvert le jazz grâce à Bechet et à Maxim Saury. Début d’une passion qui ne m’a jamais quitté. Le soir, j’allais à la Huchette, puis, à la fermeture, je rejoignais de Villers au Trois Mailletz où il jouait avec André Persiani. Quand il avait fini, avant de rentrer à Montrouge, nous allions au Tabou écouter Henri Renaud, Bobby Jaspar, René Thomas ou Sacha Distel. Un soir de 1956, j’y vois arriver Milt Jackson dont je connaissais le visage pour l’avoir vu dans Jazz Hot que me donnait Kurt Mohr. Ce discographe travaillait alors à Latin Musique où il me conseillait pour mes rares achats. Ce soir-là , j’ai demandé, en toute naïveté, à Milt Jackson : « Qu’est-ce que le bebop ? ». Sa réponse fut brève : « Écoute Charlie Parker ». Le lendemain, j’achetais le seul disque disponible de Parker, un Dial sur lequel se trouvait le tragique « Lover man ». Je l’écoutais sans cesse. Coup de foudre. J’avais trouvé mon oxygène. À partir de là , j’ai vécu le jazz au quotidien, découvrant grâce à Boris Vian et sa collection « Jazz pour tous » les enregistrements classiques. J’avais aussi la chance d’écouter le jazz le plus contemporain possible, car très peu de disques arrivaient chez nous. Il y avait heureusement le Chat qui pêche, un de mes deux clubs préférés, l’autre étant le Montmartre de Copenhague où j’avais la chance d’aller, de 1963 à 1966, six fois par mois pour mon travail.

Il y eut les rencontres décisives avec les musiciens : Albert Nicholas, Bud Powell, Oscar Pettiford (qui m’a tant appris), Kenny Clarke, sans oublier Don Cherry (une très grande amitié à partir de 1963), Alan Silva, Jimmy Lyons, Archie Shepp, Sun Ra, Sonny Sharrock, Dave Burrell, Charles Gayle, William Parker, Hamid Drake, et beaucoup d’autres. Il y eut aussi le bonheur toujours renouvelé des concerts : Louis Armstrong, Count Basie, Duke Ellington, Billie Holiday, J.A.T.P., les Jazz Messengers (Ah ! ceux de 1958 !), Sonny Rollins, Miles et Coltrane, Thelonious Monk (c’est toujours à l’écoute de sa musique que je trouve le bonheur absolu), Charles Mingus, Eric Dolphy, Albert Ayler, Sun Ra… Aujourd’hui quand je réécoute tous ces concerts, j’éprouve le même plaisir. Ils n’ont pas pris une ride.
Toujours la chance. J’apprends la photo grâce à Marc Garanger, à l’armée en Algérie, en 1961. Au retour, je profite de ma position de témoin privilégié, ma proximité avec tous ces musiciens, pour les photographier dans leurs vies privée et professionnelle. Tous cela sans aucun voyeurisme. Les portes s’ouvrent. Je deviens gérant et programmateur de clubs, journaliste spécialisé, producteur artistique de disques, producteur à Radio France, tout en restant indépendant. J’ai la fierté de n’appartenir à aucune de ces chapelles qui ont fait et font toujours autant de mal au jazz en France.

Quelle chance ! Et tout cela sans aucun plan de carrière. Je me suis contenté de suivre mes oreilles et mon cœur. Bilan de ma vie : je suis un homme libre qui se contente de vivre sa passion. »



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