"Derrière la situation particulière de Zebrock, des enjeux de société"

Publié le mardi 28 avril 2015

Politique culturelle

Alors qu’elle vient de fêter ses 25 ans, l’association Zebrock, pionnière et reconnue pour son travail sur l’éducation artistique et culturelle, est dans une situation financière difficile. Baisse de subventions, manque de soutien, procédure de redressement, elle est passée en 1 an et demi de 13 à 4 salariés. Mais continue de porter ses valeurs et réfléchit à l’avenir. Rencontre avec son directeur Edgard Garcia, "amer, furieux, mais combatif".

- Les derniers communiqués de Zebrock font état d’une situation alarmante.

Zebrock est dans une situation budgétaire et financière dégradée. Il va y avoir une déclaration de cessation de paiement, et la nomination d’un administrateur judiciaire qui va travailler à un redressement des comptes, dans le rouge depuis 2 ans. Nos subventions se réduisent ces dernières années, alors même que nous entamions une évolution forte du projet. La période est très complexe pour trouver de nouvelles sources de financement. Le tour de table est important, puisqu’il compte le Conseil général de Seine-Saint-Denis, le Conseil régional, la Sacem, les services de l’État, la communauté d’agglomération…

Au terme d’une imposante batterie de réunions, qui toutes mettaient en évidence la qualité des dispositifs d’éducation artistique et culturelle de Zebrock, et nous questionnaient sur leur extension via le numérique, nous pensions faire entrer dans notre dispositif le ministère de l’Éducation nationale et le ministère de la Culture. Cela n’a pas été le cas… Ce le sera peut-être à l’avenir, mais la réalité aujourd’hui, c’est que l’argent public sert à autre chose que la satisfaction des besoins publics. Il n’y a qu’à voir la tristement célèbre cartographie des festivals en crise pour s’en assurer… Il y a de l’argent pour les entreprises qui ne créent pas d’emplois, mais pas pour une vie culturelle qui travaille au vivre ensemble. C’est tout le paradoxe de la situation actuelle. Cela ne pourra pas durer indéfiniment…

- L’action artistique et culturelle n’est-elle pas pourtant revendiquée comme une priorité par le Gouvernement ?

Nous nous inscrivons parfaitement dans le cadre du grand plan national à l’éducation artistique et culturelle annoncé en 2012 : priorité à la jeunesse, priorité à l’éducation artistique et culturelle, engager la France sur le cap numérique, créer des emplois, notamment en banlieue… Sur l’éducation artistique et culturelle à la chanson et aux musiques actuelles, qui sont les pratiques culturelles les plus investies par les jeunes, nous avons bâti une expertise, une expérience et des outils largement reconnus, qui font de Zebrock l’un des dispositifs les plus pertinents en France. Tout notre travail va dans le sens du plan national : les processus d’intervention en milieu scolaire, les méthodologies mises au point, la relation de travail nouée depuis 8 ans avec le laboratoire Escol de l’université Paris 8, qui nous a conduit à pousser loin la réflexion sur les processus d’appropriation des œuvres d’art par les élèves, au point que nous accueillons depuis 2 ans et demi une chercheuse en contrat Cifre qui travaille sur ces questions (avec le MacVal)…

En 2012, quand nous faisons le bilan de notre projet associatif, nous nous engageons avec ardeur et détermination dans cette direction, d’autant plus que nous y étions invités ! Nous avons été sollicités pour la qualité de l’outillage que nous proposons. Nous avons mis toute notre énergie pour réfléchir et mettre en place les outils d’un « nouvel âge » de la médiation qui utilise au mieux les ressources du numérique. D’autant plus qu’en Seine-Saint-Denis, notre territoire d’ancrage, la construction d’établissements scolaires « tout numérique » bat son plein…

- Cette situation n’est pas apparue de façon subite. Personne n’a vu venir la catastrophe ?

Nous avions alerté nos tutelles il y a plus d’un an, sans réaction de leur part. L’année dernière nous avons du supprimer 5 postes, tout en continuant à travailler sur ce virage numérique. A raison, puisque nous avons décroché de très importants appels à projets, comme celui du Commissariat à l’investissement d’avenir, intitulé « Sciences et musiques : explorer les savantes musiques des jeunes ». Il s’agit de définir et de concevoir des outils numériques et des objets connectés en rapport avec la musique dans des classes de collège et de lycée, en partenariat avec le CNRS et l’Ircam. C’est un projet novateur très bien financé, sauf que les conditions de sa mise en œuvre ne sont plus à notre portée : les moyens humains et de trésorerie dont nous disposons ne le permettent pas. D’autant plus qu’en septembre dernier, nous avons appris par un coup de téléphone que le Crédit coopératif, la banque « amie » des associations, se retirait de notre dispositif en ne nous accordant plus de soutien qu’à compte créditeur. C’est toujours la même chose : on ne prête qu’aux riches. A partir de là, la spirale négative s’est accélérée…

- Quel est l’avenir immédiat pour Zebrock ?

Nous allons essayer de tirer profit de la situation de mise sous administration judiciaire qui va ralentir le rythme et soulager la capacité financière de l’association. Le processus de redressement ne pourra être lancé qu’à l’issue de l’audience du 7 mai. Nous allons avoir du mal à tenir nos engagements vis à vis de nos salariés… Et ça, c’est un vrai crève-cœur… Nous n’avons pas d’autre choix que d’accepter la situation, la mort dans l’âme, avec le sentiment d’un énorme gâchis. Nous sommes prêts à tout mettre sur la table, y compris en interrogeant nos façons de travailler, mais la réalité c’est qu’en passant de 13 à 8, puis à 4 salariés, nous avons éparpillé les compétences et les savoirs accumulés.

Illustration (a)Zebrock

Les personnes licenciées vont partir. Il nous faut trouver de nouveaux locaux, plus adaptés et moins chers. Nous allons finir toutes nos actions en cours. Et nous allons nous atteler à repenser le projet d’activités, dont les fondamentaux sont plus que jamais d’actualité. Nous allons faire moins de choses, mais nous ne les ferons pas moins bien. Nous sommes amers, furieux, mais combattifs pour l’avenir. Nous venons par exemple de mettre en ligne la plateforme "Bienvenue en chanson" pour les allophones qui rencontrent notre langue, notre culture.

- Vous allez devoir réduire fortement la voilure…

Nous avons pris la décision de ne pas renoncer à penser le développement du volet numérique. Nous allons prendre du retard, c’est évident, mais il faut y aller. Sinon que se passera-t-il ? Ce sont les entreprises à seule visée économique qui feront la loi sur les contenus des appareils numériques des jeunes. Il faut se donner les moyens de continuer à jouer les troubles fêtes dans le grand concert du marketing. C’est le cœur de notre projet, malheureusement le cap sur lequel s’est orienté notre pays va a contrario de ces valeurs. La période est marquée par une restriction draconienne de la dépense publique, notamment dans le domaine culturel. Cela va faire des ravages. Il y a de quoi être inquiet.

- Y a-t-il un risque d’abandon progressif de l’action culturelle et artistique au marché ?

Illustration (a)Zebrock

On assiste à la présence de plus en plus envahissante de fondations ou autres entités qui appartiennent à des nababs du CAC40 qui trouvent là le moyen de défiscaliser à outrance, en se donnant bonne conscience, en allant taper dans le dos des gamins de banlieue, avec la bénédiction des ministères concernés. C’est un « spectacle » qui se développe fortement, et qui me révolte au plus haut point. Notre vision de l’action artistique et culturelle est tout autre. Tout ce qui va dans le sens d’une privatisation de l’école est dramatique. Nous sommes pour un élargissement du périmètre d’action et de compétences de l’école publique. Derrière la situation particulière d’une petite structure comme Zebrock surgissent des questions de fond et des enjeux de société.

- L’avenir est-il si noir que ça ?

La torpeur semble quand même se dissiper un peu. L’état de sidération de pans entiers de la société, qui pour partie ont contribué à ce qui s’est produit en 2012, est fort. Il va falloir se mobiliser, pour repenser la vie culturelle dans notre pays autrement que par le prisme de la baisse des financements. Il faut des moyens nouveaux. D’autant plus avec ce qui s’est passé en janvier. Il ne suffit pas de faire de grandes annonces, il faut créer les conditions favorables pour que les petites mains sur le terrain puissent continuer de travailler. Surveillance et morale ne suffiront pas à recréer un cadre propice au vivre ensemble.


Visiter le site de Zebrock

Les derniers communiqués de Zebrock :



Nous suivre /asso.irma /IrmACTU