"Ce sont les consommateurs qui font et défont les innovations"

Publié le mercredi 3 septembre 2014

Interviews

Étudier et analyser les pratiques et les comportements des consommateurs de musique, cela les intéresse au plus haut point. Sociologues, dirigeant de plateforme de streaming ou de service de recommandation musicale, comment analysent-ils l’impact du numérique sur l’écoute et la prescription musicale ?

François Ribac, sociologue et compositeur de théâtre musical

Thibault Christophe, doctorant à l’université Toulouse II Jean Jaurès - LERASS / ANR Musimorphoses

Yann Thébault, directeur général Europe du sud, Spotify

Hugo Bon, fondateur de Soundytics


François Ribac


François Ribac est compositeur de théâtre musical et sociologue, maître de conférences à l’université de Dijon. Il est notamment l’auteur de l’étude La fabrique de la programmation culturelle 2011-2013. Il a également réalisé en 2010 une étude intitulée Ce que les usagers et Internet font à la prescription culturelle publique et à ses lieux : l’exemple de la musique en Île-de-France. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont L’Avaleur de rock (Paris, éditions La Dispute, 2004) et Les stars du rock au cinéma, avec Giulia Conte (éditions Armand Colin, Paris, 2011)

Biographie, ouvrage, travaux et publications de François Ribac


- Quel est, selon vos travaux, le premier canal de découverte et de prescription ?

Est-il si important de trouver le premier canal ? Mes enquêtes sur le sujet montrent qu’il n’y en a pas un seul mais une conjugaison qui s’articulent. Prenons un exemple très courant : quelqu’un entend une chanson à la radio, il l’apprécie, et découvre le nom du groupe grâce à une application sur son smartphone. Puis une personne de son entourage, ou un magazine, lui dit que ce groupe est horrible ou formidable, ce qui va (dés)orienter son jugement. Qui est alors le prescripteur ? Chaque canal est travaillé et médié par les autres. On dit souvent que la radio est le premier média prescripteur, mais à l’école, au travail ou dans sa famille, on échange des avis qui vont nous influencer. Sans même parler des facteurs du type « j’écoute telle musique parce que les autres ne l’écoutent pas, etc. ». On ne peut pas vraiment hiérarchiser les canaux.

- La construction des goûts est évidemment sociale…

Oui, cela revient à dire avec d’autres mots l’idée précédente : un faisceau ténu de prescriptions qui émanent du monde social nous sollicitent. De la même manière que l’on n’apprend pas des choses uniquement dans des situations explicites d’apprentissage, on ne construit pas son goût uniquement avec des prescriptions explicites. On baigne dans des pratiques, on observe des façons de faire, on teste sa propre conformité avec des usages et on rentre dans un certain type de musique (un style, un morceau) par des tas de portes : des types de vêtements, des façons d’être, des amis qui nous conseillent, ou pas, d’écouter tel artiste, les parents aussi, que l’on suit ou fuit volontairement, les médias, sites Internet, playlists partagées sur les réseaux sociaux on line également... Réciproquement, les médias, clips, films, réseaux sociaux, ne prescrivent pas seulement des œuvres, mais aussi des façons d’être.

- La musique est aussi un marqueur identitaire fort. On n’y accède pas forcément par la musique elle-même…

Il faut se méfier de cette notion d’identité si elle laisse entendre de la permanence et de la fixité. Certes, la musique marque notre histoire personnelle, et celle-ci est comme nos goûts, rythmée par des appropriations, des recompositions, des bifurcations. Il n’y a qu’à voir comment un(e) ado peut du jour au lendemain arrêter d’être gothique ou gangsta… C’est d’autant plus vrai à une époque où la plupart des gens ont dans leur disque dur plus de musique qu’ils ne pourront en écouter dans leur vie… Ce qui compte avant tout, c’est l’expérience, et la valeur qu’on lui attribue. L’identification avec une musique ne renvoie pas au fait de se projeter dans des classes sociales ou des représentations, mais passe par le fait de s’approprier ou non une chose. C’est aussi valable pour les modes de consommation et de production de soi-même sur le web. Là où l’on décrit des gens qui s’assemblent autour de styles par identification, ou qui réagissent à des sollicitations du marché, hypnotisés par des rock stars ou des blockbusters, l’on trouve au contraire sur le net des phénomènes de diversification, un raffinement de mélanges de genres, qui bouleversent en partie les modes d’écoute. Les auditeurs sont pluriels, ils naviguent, conjuguent, combinent…

- Certaines choses ont-elles changé avec l’essor du numérique ?

La différence entre le local et le global devient plus problématique, parce que l’on peut désormais recevoir et diffuser dans le monde entier. Y’a-t-il une différence entre l’entourage proche et le monde social ? Ce n’est plus aussi net (c’est le cas de le dire !).

En ayant la possibilité, depuis le CD puis le P2P, de dupliquer et faire circuler plus facilement les fichiers, les choses se sont fluidifiées. Contrairement à ce que l’on entend constamment, la musique n’a absolument pas été rendue immatérielle. On n’a jamais eu autant d’objets dans les mains qu’aujourd’hui ! Et si la musique est devenue plus fluide c’est grâce à cette ultramatérialisation qui va du smartphone au satellite. Le Web 2.0, c’est effectivement la possibilité pour des entreprises de faire de l’argent sur les données produites gratuitement par les gens. C’est aujourd’hui une dimension capitale de l’économie de la connaissance. Dans le même temps, ces techniques et technologies ont été appropriées par les usagers. Ce n’est pas la numérisation seule qui a produit des effets, c’est l’alliance (voire les batailles) entre les technologies et ce que les gens et les entreprises en font, le balancier entre les usages individuels et collectifs et les stratégies industrielles.

Autre changement non négligeable, la remise en question du monopole des journalistes, programmateurs et des professionnels de la distribution des supports, qui était lié aux limites matérielles de systèmes de reproduction analogique. Personne ou presque ne pouvait parcourir le monde, découvrir des artistes, enregistrer des concerts, et diffuser des cassettes. La prescription professionnelle n’a pas disparu, et elle ne disparaîtra pas, mais elle est battue en brèche par le fait que tout le monde, potentiellement, peut devenir prescripteur et que les contenus sont patrimonialisés en ligne.

- Il n’y aurait donc plus de différences entre le journaliste spécialisé, l’algorithme d’une plateforme et l’amateur qui tient un blog ?

Tout d’abord, il ne faut pas fantasmer la toute puissance des algorithmes. N’oublions pas que le déclin de Myspace est en partie dû aux évolutions de son algorithme qui ont déplu aux usagers. Le pouvoir d’un algorithme n’est pas toujours très évident, sinon la météo et le FMI seraient plus chanceux !

L’économiste Albert Hirschmann a écrit un livre très intéressant, intitulé Exil, Voice and Loyalty. Selon lui, quand quelque chose a tendance a devenir monopolistique, trois modes de comportements surgissent : la loyauté, on continue à utiliser l’outil ou le service, parce que l’on pense que sa position de monopole conforte les gens qui l’utilisent ; la prise de parole, on s’exprime pour dire ce que l’on pense, on créé des associations de consommateurs, ou des sites ou blogs ; et l’exil : parce que c’est monopolistique, fraction de consommateurs se détourne. Pour la prescription musicale, c’est peut-être pareil. Certains se détournent du web pour retourner vers les prescripteurs “d’avant” justement parce qu’ils (elles) trouvent le Web trop dominant. Ce n’est pas parce qu’on assiste à un essor de l’expertise amateur que celle-ci va tout balayer. Même des outsiders devenus professionnels, comme Pitchfork, sont soupçonnés d’être devenus des forces dominantes soumises à la publicité, à qui on ne peut plus faire confiance.

-  Dans l’ère de l’abondance, où tout est accessible, où les sources de prescription se multiplient, le risque n’est-il pas d’aller uniquement vers ce que l’on connaît ? L’embarras du choix en quelque sorte….

On a accès à tout, à condition d’avoir un ordinateur et une connexion Internet ! Il ne faut pas céder à l’optimisme technologique béat. Les inégalités sociales résolues par la technologie, on en est encore loin !

Il y a aussi un discours typique de la prescription professionnelle qui consiste à jouer double jeu. Les gens qui se dispersent font du zapping : on a là un cliché réactionnaire classique pour décrire la jeunesse qui zappe et ne s’intéresse à rien réellement. Certain(e)s musicien(ne)s tiennent ce discours, arguant du fait qu’avant on écoutait les albums en entier etc. Ils/elles ont tendance à prendre leur propre expérience d’arrivée dans la musique pour la règle, et considèrent les auditeurs actuels comme des brebis égarées dans l’abondance, qui ne digèrent rien et mangent de la fast music. L’autre face de ce discours, contraire, souvent tenu par les mêmes personnes, s’assurant ainsi d’avoir toujours raison, c’est de stigmatiser la supposée monomanie d’un métaleux ou d’un fan de Madonna, alors qu’avant on écoutait aussi bien Black Sabbath que Genesis, Brassens ou Bach. Ils stigmatisent alors la supposée bêtise de ceux qui sont trop spécialisés, et celle des éclectiques zappeurs… À ce jeu on gagne toujours !

- Ce sont deux formes, différentes certes, de fragmentation de la découverte, de la prescription et de l’écoute.

Dire, qu’en matière de musique et de consommation sur le net, les gens vivent dans un monde fragmenté c’est déjà porter un regard normé. Penser qu’auparavant, la consommation de musique passait par des albums, que les playlists actuelles, qui se multiplient, n’ont pas de cohérence, ni d’homogénéité, qu’elles ne sont pas des œuvres, est à mon sens faux. Notamment parce que la pratique de la playlist n’a pas attendu Internet pour exister ! Avant le numérique, les gens écoutaient la radio, donc des playlists, achetaient des 45 tours avec 2 ou 3 titres dessus, enregistraient des compilations personnelles sur des cassettes audio… En quoi ces modes d’écoute étaient-ils moins fragmentés que l’auditeur d’une plateforme de streaming ?

- Le numérique n’aurait-il finalement amené qu’un changement d’outils et d’échelle, et pas un changement de nature dans la découverte, la prescription et la consommation de musique ?

Enfermer les auditeurs dans un genre, un style, disqualifier les différents modes d’écoute comme des écoutes inattentives, du zapping, pose une question : qu’est-ce que l’attention ? Existe-t-il une seule forme d’écoute qualitative ? Je ne le pense pas, la qualité dépend de l’expérience. Les écoutes dispersées, « grises », inattentives, ne sont d’ailleurs pas l’apanage des seuls amateurs. Les professionnels de la musique pratiquent aussi cela : ils/elles écoutent des disques au bureau, dans leur voiture, sans les écouter, ou en attendant qu’un titre les accroche. Est-ce une écoute attentive ou pas ? Les études sur la fragmentation de l’écoute liée au numérique nous renseignent surtout sur les différents modes d’écoute et la façon dont ils se conjuguent et prospèrent, dans le monde social comme dans le tréfonds de chaque personne.

- Les canaux traditionnels de découverte et de prescription ont-ils encore de beaux jours devant eux ?

La conception moderniste veut qu’une technologie en chasse une autre. Or, si l’on adopte une vision historique, on remarque, télégraphe mis à part, que la radio, le phonographe (au sens de la reproduction sonore), le téléphone, la télévision, la presse écrite, n’ont pas disparu. Au contraire, les choses s’accumulent, se superposent et s’interpénètrent.. Si l’on prend l’exemple de la presse, elle est aujourd’hui multisupports : papier, web, applis, etc. Évidemment le passage en ligne pose des problèmes de rentabilité, la très grande fréquentation du site de Libération n’empêche pas le journal d’être en difficulté. C’est aussi ce qui se passe pour l’industrie musicale, elle est confrontée à ce changement d’échelle et cet essor de l’expertise et de la diffusion amateur. Cela veut-il pour autant dire que ces modèles pro antérieurs au Web disparaîtront ? Je ne le sais pas, mais l’expérience nous montre que ce n’est pas le cas. Quand un État, ou le marché, souhaite supprimer une technologie, l’on voit souvent des gens qui, créant de nouveaux usages, obligent à ne pas supprimer ou à réintroduire les dites technologies…Il n’y a qu’à penser au vinyle avec le hip hop puis l’electro. Le numérique en lui-même ne veut rien dire, ce qui compte, encore une fois, ce sont les pratiques. Ce sont les consommateurs qui font et défont les innovations.

- Est-ce à dire qu’en soi, une technologie est neutre ?

Non, une technologie n’est pas neutre, car elle induit un système d’organisation qui est lui-même un condensé de social. Utiliser un téléphone c’est se conformer à un certain type d’organisation sociale, ce réseau technique est un condensé du social. De plus, les usagers donnent à une technologie son contenu. Comme l’a montré Delphine Gardey, ce sont les secrétaires qui ont, d’une certaine manière, inventé la dactylographie et rendu opérationnelle la machine à écrire, pas seulement les fabricants. On ne peut pas détacher une technologie de ses usages. Dire qu’une technologie est démodée ou moderne, c’est croire qu’elle porterait en elle-même des qualités ou des défauts. L’histoire des techniques montre le contraire. Le téléphone a été inventé comme un outil de business, le phonographe a été inventé par Edison pour des transmissions d’ordres dans les entreprises. Et qui s’est approprié le téléphone ? Les femmes, qui l’ont utilisé pour communiquer entre elles dans une société où elles étaient en grande partie enfermées et exclues de l’espace public. Les publicités des débuts du téléphone déconseillaient son utilisation par les femmes ! Mais encore une fois, pour utiliser un téléphone, il faut une éducation sociale implicite : savoir reconnaître la sonnerie, décrocher, dire allo, etc. Et la diffusion dans le monde social des outils numériques et de savoirs pratiques permet une circulation extrême de connaissances, que l’on apprend en grande majorité sans être dans une situation explicite d’apprentissage. C’est aussi le cas pour l’apprentissage ou la découverte de musique. La culture populaire technique est produite par des gens qui ne sont ni “éduqués” ni “formés” et qui développent des techniques qui vont concerner des millions de gens. Il en va de même des bricoleurs du XVIIIe siècle, des DJ ou des ingénieurs du son de rock. La numérisation et les usages qui l’accompagnent rendent visible ce qui existe déjà depuis longtemps. Ce qui est nouveau, c’est que cela concerne un peu tout le monde. Certaines pratiques ont été amplifiées, et de nouvelles sont apparues. Elles ne sont d’ailleurs pas tellement liées au potentiel des techniques numériques, mais au fait que les objets par lesquels on accède au web, les modes de circulation et d’appropriation ne nécessitent pas un bagage technique. Pour le dire autrement, le web 2.0, c’est la réponse des pouvoirs publics et des opérateurs du web à une pression sociale. Si le web est vertical, on ne peut probablement pas le faire progresser. Sans usages sociaux, une technique n’évolue pas.

- Dans votre étude sur la blogosphère, vous avez montré que ce mode de prescription n’est pas coupé du monde professionnel musical.

J’ai effectivement découvert qu’une partie de la blogosphère la plus active, principalement basée en Île-de-France, était relativement bien intégrée dans la filière musicale. Il y a des rencontres avec des labels, la Blogothèque par exemple a aussi produit un standard de concert en appartement, devenu un standard de l’industrie musicale… Ce que l’on décrivait comme des mondes séparés ou concurrents s’articulent en fait de façon plus complexe. Ce ne sont pas des blocs figés, ils sont fait de nombreuses strates…


Thibault Christophe


Doctorant à l’université Toulouse II Jean Jaurès - Laboratoire LERASS, Thibaut Christophe travaille sur les pratiques d’écoute musicale des adolescents. Il participe au projet ANR Musimorphoses, dirigé par Philppe Le Guern.


- Pouvez-vous vous présenter et présenter le projet de recherche Musimorphoses ?

Je suis doctorant à l’université Toulouse II Jean Jaurès, au sein du laboratoire le LERASS. J’appartiens au projet ANR Musimorphoses, dirigé par Philippe Le Guern, lui-même professeur de sciences de l’information et de la communication à Nantes. Le but de ce projet est de comprendre les reconfigurations sociotechniques autour de l’écoute musicale liées au virage numérique. Il comporte trois volets. Tout d’abord, il s’agit d’historiciser la pratique. Si l’on situe ce virage au tournant des années 2000, des pratiques numériques préexistaient. L’idée est de travailler sur les adolescents, mais aussi leurs parents et leurs grands-parents, pour étudier les pratiques d’écoute musicale de l’enfance à l’âge adulte. Ensuite, nous nous attachons à faire des représentations visuelles des genres musicaux écoutés quotidiennement. Pour cela, le projet ANR associe des informaticiens de Polytech Nantes qui récupèrent les discothèques, principalement de collégiens et de lycéens, pour en faire des cartographies par genre, artiste, heures d’écoute, transferts entre les différents supports (de Youtube à l’ordinateur, puis au lecteur MP3, etc.). Dernier aspect, il s’agit de réaliser un panorama international des études réalisées sur l’écoute musicale. On s’est rendu compte que la littérature scientifique française sur le sujet n’était pas très fournie. Le domaine anglo-saxon est bien plus prolifique. Nous avons aussi exploré les productions de langue allemande, espagnole, ainsi que des études japonaises et chinoises en anglais. Cela nous a permis aussi de comparer les approches de l’écoute musicale au sein du monde scientifique. L’ensemble des travaux sera disponible prochainement sur le site musimorphoses.org.

- Sur quelles questions travaillez-vous plus spécifiquement ?

Ma thèse porte sur les pratiques d’écoute musicale des adolescents. Je cherche à comprendre comment la musique s’insère dans leur quotidien, et dans quelle mesure le numérique a changé ou non leurs pratiques. Je les ai observés principalement dans leur environnement familial, ce qui me permet de retracer les phénomènes de transmission, en termes de genres musicaux (les ados et les parents se retrouvent parfois sur le rock des années 70 et 80 par exemple), d’équipements, comme la platine vinyle, ou au niveau de la valeur affective portée à la musique.

- Vous avez récemment présenté les premiers résultats de vos recherches. Quels sont les principaux enseignements que vous en tirez ?

Les enseignements sont très nombreux. Sur la question de la transmission par exemple, j’ai pu observer un phénomène récurrent. Si l’on demande à un ado s’il partage de la musique avec ses parents, et inversement, la réponse immédiate est « non ». Si l’on pousse la discussion, on se rend compte qu’ils se mettent d’accord sur certains artistes, équipements ou valeurs. La transmission se fait de façon implicite. La musique étant tellement présente dans notre quotidien actuel, qui plus est pour la nouvelle génération, que nombre de phénomènes sont assez invisibilisés.

Les évolutions dans la recommandation sont assez marquées. Si la recommandation humaine, interpersonnelle, faite par des leaders d’opinion (un copain, un cousin, un parent…) est toujours bien présente, la presse spécialisée, très forte dans les années 70, 80 et 90 est aujourd’hui totalement marginale, a fortiori en ce qui concerne la presse papier. Elle est remplacée par les canaux de recommandation numériques, qui se conjuguent avec la recommandation humaine. Elle peut être interpersonnelle mais médiatisée (j’envoie à un copain un lien Deezer ou Youtube sur Facebook), ou algorithmique sur les différentes plateformes. La recommandation purement algorithmique pose la question des effets de concentration et de réseau. Les différents types de recommandation se conjuguent, et le numérique permet de relier ces différents faisceaux.

- Cette conjugaison de canaux de recommandation compose-t-elle de nouvelles pratiques ?

On observe deux phénomènes opposés. Sur Youtube, on assiste souvent à des dépassements de records de nombre de vues, ce qui illustre très bien les effets de concentration. Ceux-ci, s’ils connaîtront inévitablement des ralentissements, sont actuellement en forte augmentation. Mais si l’on passe la focale du macro au microsociologique, on observe un éclectisme prononcé. Si l’on interroge un ado sur ses playlists, on ne peut que constater un large éventail de goûts : on y trouve de la musique d’aujourd’hui, mais aussi de la musique d’avant, plusieurs genres musicaux… D’ailleurs, la question des genres musicaux ne compte plus vraiment. Si la musique leur plaît, peu importe le style ou l’époque. Avec la multiplication du nombre de productions et les hybridations plus ou moins plurielles entre les différents genres musicaux, il est de plus en plus difficile, pour un non-musicologue, de définir un genre. Les ados que j’observe se sont très vite affranchis de cette question.

- Plus qu’un discours savant sur la musique, ce qui compte c’est l’expérience musicale ?

Cela s’observe très clairement. Le discours qui pose la musique comme un vecteur de souvenirs, permettant de revivre des instants, des émotions, n’est pas du tout nouveau. Le numérique joue cependant un rôle d’amplificateur, grâce aux pratiques de constitution et d’échange de playlists. Évidemment, la pratique du playlisting n’est pas apparue avec le numérique et le MP3. De même, si elle existait déjà, l’écoute au titre s’est beaucoup développée. L’écoute à l’album est très marginale. Cette écoute au titre, en playlists, est justifiée dans les discours par la volonté d’écouter une musique en rapport avec une humeur ou une émotion qu’ils vivent ou qu’ils souhaitent atteindre. On est là pleinement dans la dimension expérientielle de la musique. Soit ils ressentent une émotion et vont chercher à faire coller la musique à celle-ci, pour augmenter la bulle dans laquelle ils se trouvent, soit ils vont susciter une émotion, ou essayer de l’atteindre, par le biais de la musique. Un jeune adulte récemment parti du cocon familial me confiait ainsi que la seule façon qu’il avait de se motiver pour faire le ménage, c’était d’écouter du hard rock.

- Ce phénomène d’écoute au titre, fragmentée, est-elle si nouvelle ? Les jeunes des années 60 achetaient des 45 tours avec 1 titre par face, ceux des années 80 et 90 se faisaient des compils sur K7 audio…

Le numérique n’a pas apporté grand chose de nouveau en termes d’usages et de pratiques, si ce n’est une amplification et une accélération de celles-ci. C’est aussi un facilitateur. Se faire une compilation sur K7 audio via la radio nécessitait un vrai savoir faire : il ne fallait pas avoir le bout de jingle, ni la voix de l’animateur, etc. Aujourd’hui, il suffit d’ouvrir Youtube converter, de télécharger 5 pistes et on a un début de playlist en moins de 3 minutes. Cependant, si l’on considère le moyen et le long terme, cette amplification et cette accélération peuvent amener de nouveaux rapports à la musique. Les adolescents parlent de la musique comme d’un moyen de réguler leurs émotions et leurs souvenirs, alors que leurs parents parlent plus volontiers de la musique de leur époque comme un élément constitutif de l’identité de leur génération.

- N’est-ce pas là une reconstruction a posteriori, par les générations précédentes, de ce rapport à la musique ?

Probablement. Il faudra interroger les ados d’aujourd’hui dans 15 ou 20 ans, pour voir si cette intensification apportée par le numérique transforme leur discours et leur rapport à la musique. La nouveauté est sûrement plus à chercher dans ces discours et ces représentations. Les ados, comme leurs parents, ont souvent l’impression que les playlists sont un phénomène nouveau, qu’écouter de la musique en mobilité, par exemple en faisant son jogging, est très récent… Toutes ces pratiques existaient bien avant le numérique. Il est intéressant de déconstruire ces discours, souvent teintés de consumérisme. Le numérique a tout de même baissé les coûts des barrières à l’entrée. Même si un Ipod représente un investissement financier non négligeable, la plus grande musicalisation du quotidien a rendu ce poste de consommation plus « inéluctable ». Même à moyens réduits, on hésite moins à payer 300 euros pour s’en procurer un.

- Cette amplification des pratiques liées au numérique a-t-elle des conséquences sur les logiques d’achat ?

Là encore, précisons que le phénomène de piratage n’a pas attendu le numérique pour exister. Il n’y a qu’à penser aux bootleggers des années 70 et 80, au repiquage sur K7, etc. Dans les années 80 et 90, la Fnac proposait même un service d’essai sur la journée pour les disques. S’il ne plaisait pas à l’acheteur, il pouvait le ramener au magasin. Combien se sont constitué des discothèques gratuitement grâce à ça ? Les techniques de piratage existent depuis que la musique enregistrée existe.

Les ados d’aujourd’hui évoluent dans un environnement marqué par la gratuité. Sans le justifier, on peut dégager deux causes. La première, c’est qu’on n’a jamais autant produit de musique qu’aujourd’hui. Les chiffres les plus récents dont je dispose font état de 33 000 sorties par an, en France. L’offre est pléthorique. Comment fait-on alors pour choisir sa musique ? Les effets de concentration sont paradoxalement plus importants. On va aller écouter l’artiste dont on parle le plus. La deuxième cause, sans poser cette nouvelle génération en victimes, c’est l’existence de moyens faciles d’accès gratuits à la musique. Il y a là une part de responsabilité des parents pour transmettre certaines valeurs. Il y a aujourd’hui une économie très florissante autour des tuyaux, et un oubli complet des besoins de financer les contenus. La plupart des ados que j’ai rencontrés possèdent un téléphone portable, souvent doublé d’un lecteur MP3, qui donc ne leur sert plus à grand-chose, et pour certains à partir de la 3e ou de la seconde un ordinateur portable. Quand on fait le compte, le poste de dépense par an pour les supports est colossal ! Et quand on leur demande de payer un abonnement à une plateforme à 10 euros par mois, cela leur paraît inconcevable. Il y a une dérive dans les représentations qui fait que financer un équipement « va plus de soi », que financer un contenu, qui apparaît comme saugrenu. Un ado va demander un téléphone portable ou une tablette à Noël, pas un CD ou une playlist… Mais l’on observe également un phénomène de retour à l’achat chez les jeunes adultes. Ils ont pu télécharger énormément quand ils étaient étudiants, puis une fois touchés leurs premiers salaires, ils se remettent à acheter de la musique. Cela s’accompagne souvent d’un discours légitimant de type « avant je n’avais pas assez d’argent, mais maintenant j’ai plaisir à financer tel artiste ou à m’acheter une platine vinyle ». Sans même parler des effets de distinction liés.

- Sur l’aspect découverte musicale, on entend souvent que la radio reste le premier media prescripteur. Est-ce toujours aussi vrai pour les ados que tu rencontres ?

Il faut se mettre d’accord sur ce que l’on entend par prescription. Si la prescription, c’est faire découvrir pour provoquer l’acte d’achat, globalement, la radio n’est pas un si bon prescripteur. S’il s’agit simplement de découvrir et d’apprécier, là cela me semble plus réaliste. La radio n’est plus très écoutée par les jeunes dans leur quotidien, ni même les webradios, en tout cas par ceux que je rencontre. Ils sont bien plus friands de playlists qu’ils peuvent s’échanger et écouter hors ligne, quand ils le veulent et où ils le veulent. Un des étudiants de master de mon département a mené une étude statistique sur les tops 10 des passages radio et les tops 10 des achats en single et en album. La correspondance entre les deux est très très faible… La forte rotation en radio n’entraîne pas du tout systématiquement un pic de ventes. Comme nous l’avons déjà évoqué, les canaux de prescription sont beaucoup plus éclatés. La radio en est un parmi tant d’autres.

- L’étude des pratiques des utilisateurs est aujourd’hui fortement intégrée par l’industrie de la musique en ligne pour améliorer, ajuster ses produits et ses offres ou en proposer de nouveaux.

Le dialogue est permanent entre ceux qui produisent, qui diffusent et qui écoutent de la musique. Ce n’est d’ailleurs pas spécifique à la musique. C’est toute l’histoire des techniques dans notre société en général qui est traversée par ces allers-retours. Quand Apple met en place la vente au titre sur iTunes, il vient répondre à un besoin exprimé par ses utilisateurs. Cela a des conséquences sur la création. Un artiste qui pense une unité album, avec une cohérence, n’a pas forcément envie que son œuvre soit dépecée et vendue au détail… Encore une fois, aujourd’hui comme par le passé, plusieurs modes d’écoute cohabitent. Beaucoup d’ados écoutent à la piste dans certaines circonstances, et par album dans d’autres. Ils naviguent entre les supports, les modalités d’écoute, les genres musicaux, dans une recomposition permanente. Une ado m’expliquait par exemple que son mode d’écoute était lié à l’équipement utilisé, lui-même lié au lieu d’écoute, et que tout cela influait aussi sur les genres écoutés. Dans sa chambre, elle écoutait en entier, sur une chaîne hi-fi, des disques de rock des années 60, 70 et 80 empruntés à ses parents. Dès qu’elle sortait de la maison, elle écoutait, sur son téléphone, des musiques téléchargées au titre d’artistes contemporains.

La musique s’inclut dans un phénomène de circulation intermédiatique. Elle est partout, et circule entre jeux vidéo, films, playlists, parfois même la littérature. Elle s’insère dans un univers culturel qui la déborde largement. La cohérence et la valeur que l’on donne à la musique sont liées à beaucoup d’autres facteurs culturels non nécessairement visibles de prime abord. Une autre ado m’expliquait être fan de culture asiatique. Elle avait choisi en troisième langue le japonais, ne regardait que des dramas (séries asiatiques) et n’écoutait que de la K-pop ou de la pop japonaise. Le fait d’écouter cette musique est en cohérence avec l’univers culturel dans lequel elle évolue.

- Cette place particulière, quasi permanente de la musique, est-elle liée au fait qu’elle ne nécessite pas obligatoirement une attention unique ?

La musicalisation de notre société est due au fait que l’on a gagné en mobilité et en rapidité d’accès, de diffusion et que la musique peut se superposer à d’autres activités. Il y a une tendance à vouloir distinguer des temps d’écoute passive et des temps d’écoute supposément active, avec bien souvent un jugement de valeur. Nous préférons parler de téléologie de l’écoute : quelle musique met-on, pour quel « objectif » (souvent inconscient), sur quel temps précis ? Dans une soirée entre amis, on ne va pas forcément retenir les mélodies ou les paroles de la musique écoutée, pourtant celle-ci a rempli son objectif de créer une ambiance propice à la fête. En quoi ce mode d’écoute serait moins respectable que d’écouter « attentivement » un morceau, seul, sur son canapé ?


Yann Thébault


Yann Thébault est directeur général Europe du Sud de Spotify. Diplômé d’un MBA en marketing, il a été par le passé directeur du pôle commercial du groupe NRJ. Il a également fondé Horyzon clics et Distrilink.


- Comment fonctionnent la découverte et la recommandation sur Spotify ?

La recommandation est un enjeu actuel majeur pour la musique en ligne. Avoir 20 millions de titres disponibles sur la plateforme, c’est un avantage, mais ce n’est plus suffisant. L’enjeu pour Spotify aujourd’hui, c’est de proposer à nos utilisateurs la bonne musique au bon moment.
Les sources de découverte musicale et de recommandations sont multiples, c’est pour cela que sur Spotify nous proposons 3 piliers essentiels pour recommander de la musique à nos utilisateurs..

Tout d’abord, un volet de recommandation éditoriale avec l’onglet « Parcourir ». On y retrouve des playlists qui sont mises en avant et créés par nos équipes éditoriales ainsi que des tops et les dernières sorties... Notre objectif est de pouvoir proposer aux utilisateurs une playlist pour chaque moment de la journée, en fonction de leurs envies et de leurs goûts.
Ensuite, nous avons l’onglet « Découvrir » basé sur un algorithme qui analyse votre bibliothèque musicale, ce que vous écoutez, ce que vos amis et les gens que vous suivez écoutent, ce que recommandent les artistes que vous écoutez via leur compte personnel, etc. On propose ainsi à nos utilisateurs des nouveaux morceaux, albums, artistes ou playlists qui correspondent parfaitement à leurs goûts. Enfin, le troisième volet, c’est la recommandation sociale. Nous ne sommes pas seulement une plateforme de streaming musical, nous sommes aussi un réseau social et aujourd’hui la prescription sociale dans le domaine musical est essentielle. On peut suivre ses amis, les amis d’amis, mais aussi des célébrités, des milliers d’artistes, de Pharell Williams à Daft Punk en passant par Oxmo Puccino. Des médias ont aussi leurs comptes et peuvent ainsi partager leurs playlists avec leurs lecteurs comme Elle, Glamour, Nova, GQ, Canal plus...

Le constat, c’est qu’il y n’y a pas une façon unique de découvrir de la musique, il y a mille chemins possibles. Nous essayons de les proposer tous à nos utilisateurs. Nos outils de recommandation sont en perpétuelle évolution. C’est essentiel pour une plateforme aujourd’hui. L’utilisateur doit tout de suite s’y retrouver dans l’offre pléthorique de titres. Un utilisateur est volatile : s’il n’a pas, très vite, la bonne musique au bon moment, il va voir ailleurs.

- Sur Spotify, tout le monde, artiste, média ou anonyme, amateur ou professionnel, peut donc potentiellement être prescripteur ?

Aujourd’hui, n’importe qui peut être prescripteur de musique. Les outils numériques, plateformes et réseaux sociaux, démultiplient les possibilités de découverte et de prescription. Un exemple très parlant, c’est celui de la chanteuse néo-zélandaise Lorde. Elle a été ajoutée par Sean Parker à sa playlist (cofondateur de Napster, actionnaire de Facebook et membre du directoire de Spotify, ndlr). C’est une personnalité connue, pas aussi populaire que Daft Punk ou Pharell Williams, mais sa playlist Hipster international compte 1 million d’abonnés. C’est une des plus suivies sur Spotify. Il a ajouté le titre "Royals" de Lorde à sa playlist bien avant qu’elle ne soit connue. Résultat : 6 jours après, elle était numéro 1 du viral charts Spotify (le top des chansons les plus partagées sur la plateforme). Et cela, 2 mois avant ses premiers passages en radio ! La playlist est aujourd’hui un moyen de prescription très fort, qui permet de faire émerger des artistes.

- Cela vient bouleverser la chronologie classique des médias.

La chronologie des médias en musique est spécifique. Quand un single sort, il est tout de suite sur les radios et les plateformes. Ce qui change, c’est qu’avec les outils et canaux de recommandation sur Spotify, un titre n’a pas besoin de passages radio pour émerger et se hisser en haut des tops. C’est un bouleversement qui n’est pas uniquement lié au streaming. Les consommateurs de musique sont aujourd’hui tous prescripteurs, et le numérique propose une multitude d’outils permettant de faire émerger des artistes. On l’a vu avec Myspace, Mymajorcompany ou d’autres. La radio n’est plus la source principale de découverte musicale et le seul faiseur de hits, même si son rôle reste encore aujourd’hui très important. Un artiste qui passe sur NRJ a de plus fortes chances de se retrouver dans les tops, mais les seuls passages radio ne suffisent plus.

- Quels sont les caractéristiques principales de vos utilisateurs ? Leurs habitudes d’écoute ?

La première chose importante, c’est que nous avons des utilisateurs très engagés. Un utilisateur passe en moyenne 147 minutes par jour sur Spotify. Un utilisateur premium dépense en moyenne 120 dollars par an dans la musique alors que le panier moyen d’un utilisateur d’un service de téléchargement est de 40 dollars par an. Ne serait-ce qu’en payant leur abonnement mensuel à la plateforme, nos utilisateurs sont plus enclins à dépenser de l’argent pour la musique. Ils sont multisupport, avec une progression très forte de l’appli mobile. Ensuite, la nature même de Spotify fait de la constitution et de l’échange de playlists la pratique principale de la plateforme. Le taux de partage de musique est très important. En résumé, ce sont de gros consommateurs de musique, très engagés, qui consomment de la musique principalement sous forme de playlists, et qui partagent énormément.

Après de manière anecdotique, nous avons observé qu’au niveau mondial, le pic de connexion le plus important a lieu le jeudi de 16h à 17h. Nos utilisateurs écoutent de la musique du matin au soir, avec une hausse sensible le week-end. Beaucoup ont le site ouvert en tâche de fond, et écoutent de la musique tout en faisant autre chose. Globalement, Spotify augmente le volume de consommation de musique des utilisateurs.

- Comment prenez-vous en compte les données utilisateurs pour faire évoluer vos services ?

C’est un travail que nous menons en permanence. Nous analysons les données de nos utilisateurs en continu. Par exemple, pour le re-design de l’application nous avons vraiment pris en compte les retours de nos utilisateurs après de nombreux bêtatests. Nous avons essayé de comprendre ce que voulaient nos utilisateurs pour adapter nos fonctionnalités et nos modalités de recommandation. Cela nous permet d’affiner nos propositions de playlists en fonction de la saison, du jour, du moment de la journée, de l’activité de l’auditeur, de l’actualité... Pour arriver à la recommandation la plus fine possible, c’est un mélange d’humain et de technologie. Le but ultime, c’est de proposer à chaque utilisateur le contenu le plus personnalisé possible.

- Quel est l’impact de l’utilisation de Spotify sur les actes d’achat ?

Nous ne disposons pas de données sur la conversion en acte d’achat, mais nous avons mis en place sur Spotify la possibilité, sur les pages des artistes, d’acheter des places de concert, du merchandising... Le streaming n’est donc pas la seule possibilité de rémunération pour les artistes sur la plateforme. Nous souhaitons intégrer à la plateforme tous les moyens possibles de monétisation.

- Dans cette combinaison homme/machine, quelle est la part de l’humain dans la recommandation ?

C’est vraiment l’association de la recommandation humaine et de la technologie qui fait notre force. Nous avons chez Spotify des équipes éditoriales qui passent leur temps à créer des playlists, dénicher des nouveaux morceaux pour les proposer à nos utilisateurs et grâce aux données récoltées nous pouvons affiner cette recommandation éditoriale pour proposer aux utilisateurs ce qui leur plaît le plus.

L’acquisition de The Echo Nest est très importante sur cet aspect. En plus d’être une entreprise technologiquement à la pointe, ce sont des spécialistes de la musique. Ils la connaissent en termes de contenu, d’esthétique, d’histoire, de signification... Ce sont des experts très pointus.

- En quoi était-ce stratégique pour Spotify d’acquérir The Echo Nest ?

The Echo Nest est vraiment une entreprise experte dans l’analyse des données musicales permettant ainsi une réelle compréhension du contenu musical, de la culture musicale et des fans de musique. Notre mission est de créer la meilleure expérience musicale de l’histoire et les experts de The Echo Nest se sont dédiés à faciliter la découverte musicale pendant près d’une décennie. Au final, cet acquisition nous aidera à atteindre notre objectif de pousser plus de gens à écouter plus de musique.

The Echo Nest possède par ailleurs une excellente API permettant à des développeurs indépendants de créer de nouvelles expériences musicales à l’aide de leur catalogue et de leurs services. Cette acquisition nous a permis de développer et améliorer notre API.

Au final l’association entre The Echo Nest et Spotify nous aide également à amplifier et affiner notre système de découverte musicale. Avec une connaissance plus pointue de la musique, c’est l’expérience utilisateur dans son intégralité qui est améliorée sur Spotify.


Hugo Bon


Hugo Bon est le fondateur et dirigeant de Soundytics, société spécialisée dans la recommandation musicale. Il a également créé Echopolite, une plateforme de découverte musicale. Diplômé en droit, il a travaillé sur les métadonnées juridiques et la distribution numérique.


- Pouvez-vous vous présenter et présenter Soundytics ?

Je suis le fondateur de Soundytics, jeune société innovante spécialisée dans la recommandation musicale. Nous avons développé une technologie qui nous permet d’analyser la musique et de détecter automatiquement les éléments acoustiques qui la composent : les catégories d’instruments, les données rythmiques, le genre, les sous-genre, le mood, etc. Une fois captées toutes ces données sur une chanson, nous allons consulter les différentes bases de données spécialisées pour y ajouter des données autour de la chanson, comme par exemple l’artiste, la date, le pays d’origine, la popularité, ainsi que des données annexes comme les événements, les biographies, etc. Nous compilons le plus de données possibles permettant de décrire la chanson. Cela représente environ une centaine de données par titre. À ce jour, nous avons effectué ce travail sur 13 millions de titres, fin septembre 2014, nous serons à 20 millions.

- Quels sont vos clients ?

Nous avons trois marchés. Tout d’abord, les plateformes de streaming et de musique en ligne, à qui nous proposons une API permettant de faire de la recommandation, via la similarité acoustique (je recherche une chanson similaire à ce que j’écoute), via des critères de recherche avancés (par année, genre, tempo, instruments utilisés…). Cela permet aussi de créer des smart radios ou des playlists thématiques. Il est possible de paramétrer une radio « voyage », « relaxation »... Nous pouvons également fournir aux plateformes des données sémantiques, éditoriales.

Ensuite, nous proposons des interfaces d’écoute pour les transports, notamment pour les compagnies aériennes. Nous allons là plus loin, en proposant de la conception d’expérience utilisateur. On développe un service musical adapté selon l’activité, les goûts musicaux et paramétrable, pour les voyageurs.

Pour les magasins, nous proposons un service dématérialisé de sonorisation paramétrable selon les produits vendus, les clients et les comportements que l’on veut susciter. Les gérants de magasin peuvent ainsi créer et paramétrer des playlists selon le mood, l’ambiance qu’ils souhaitent créer.

Enfin, nous proposons une application gratuite qui permet aux utilisateurs de choisir la musique qu’ils vont écouter en fonction de leur activité : à la maison, au bureau, en déplacement, au sport, en soirée... Là aussi, tous les paramètres des playlists sont modifiables par l’utilisateur.

- Peux-tu nous en dire plus sur la technologie utilisée ?

Nous faisons de la reconnaissance à partir de descripteurs que nous avons développé en partenariat avec un centre de recherche européen. Nous travaillons directement sur le signal acoustique. Cela nous fournit des données brutes que nous traduisons ensuite à valeur humaine. C’est beaucoup de machine learning, c’est-à-dire que nous faisons travailler l’algorithme pour améliorer les données. Par exemple, calculer un mood sur de la pop anglaise n’est pas la même chose que de le faire sur de la musique traditionnelle indienne. Il y a donc une partie du travail à la main. Il faut ensuite trier et croiser les données pour avoir les meilleurs résultats exploitables.

- C’est donc un travail complémentaire homme/machine.

C’est du machine learning, un entraînement de la machine supervisé par l’humain. Cela nécessite de travailler avec des professionnels du signal acoustique qui ont, en plus, une grande connaissance musicale. Ce sont des chercheurs en informatique, en mathématiques appliqués (algorithmes) spécialisés dans le traitement du signal audio.

L’enjeu de la recommandation aujourd’hui, c’est de délivrer le bon contenu, à la bonne personne, au bon moment. C’est un enjeu culturel et économique.

Aujourd’hui, les différents acteurs de la musique en ligne, a fortiori les gros (Deezer, Spotify...), proposent des contenus assez similaires. Même Soundcloud va intégrer du catalogue de major. La concurrence ne se fait plus, comme au premier âge de la musique en ligne, sur du quantitatif. Elle va se faire sur l’expérience utilisateur, sur la valorisation du contenu. Les mouvements dans l’industrie l’illustrent bien. Les rachats d’entreprises de curation se sont multipliés, le plus emblématique étant celui de The Echo Nest par Spotify. Amener la bonne musique à la bonne personne au bon moment, c’est ce que toutes les plateformes recherchent. C’est un enjeu économique majeur. Le but est de capter le consommateur, de le garder sur le service et de le faire consommer, que ce soit de la publicité ou de l’abonnement. C’est aussi un enjeu de diversité. N’oublions pas qu’aujourd’hui, 1% des artistes génèrent 70% des revenus. Sur Spotify, 20% du catalogue n’a jamais été écouté. Et la part des titres écoutés moins de 100 fois est colossale. L’enjeu d’une meilleure exploitation des catalogues est très important, tant du point de vue économique que culturel.

- Est-ce un moyen de sortir des phénomènes de standardisation et de concentration de l’écoute ?

Nous arrivons aujourd’hui dans un nouveau cycle de la recommandation musicale. Jusqu’à maintenant, la recommandation sur les plateformes était faite de trois manières. La première est basée sur les informations que les services musicaux se procurent via les producteurs et distributeurs fournisseurs de la musique ainsi que sur les bases spécialisées (MusicBrainz, Last.fm, Rovi, MusicStory,…). Il s’agit des informations qui permettent de décrire un titre musical (nom de l’artiste, genre musical, pays, date) et donc de créer les moteurs de recherche et suggérer des titres similaires à l’auditeur. La deuxième, c’est la curation humaine. Ce sont les Deezer editors, les playlisters de Beats. Ce sont des passionnés, des musicologues, qui ont une grande connaissance des catalogues. Leur expertise est très pointue, mais bornée par les limites humaines : un être humain ne peut pas être pertinent sur 30 millions de titres, il ne peut pas connaître l’intégralité du catalogue. De plus, les personnes sont tenues par des enjeux marketing ou promotionnels. On met en avant les sorties, l’artiste qui passe en concert, qui a une actualité... La troisième manière utilisée aujourd’hui, c’est la recommandation collaborative, qui est en fait algorithmique. Elle est basée sur les données sociales des utilisateurs : leurs données personnelles (âge, sexe, lieu d’habitation...), qui sont relativement simples à avoir, l’historique d’écoute, ceux des amis (partages facebook, etc.), ainsi que les contextes d’écoute. Dans quel cadre une personne écoute-t-elle telle musique : est-ce un jeune qui prend le bus le matin pour se rendre au lycée ou un homme de 45 ans qui écoute du jazz dans sa voiture quand il rentre du travail ? L’algorithme utilise ces données pour recommander de la musique qu’ils pourraient potentiellement aimer.

Le débat qui oppose ces deux modes de recommandation est à mon sens faux et inutile. Les deux approches sont complémentaires : on suggère de la musique curée par des spécialistes, et on adapte les propositions en fonction des habitudes de l’utilisateur. L’avenir est à la mise en cohérence de ces deux modes de recommandation.

- En se basant sur les habitudes des utilisateurs, n’y a-t-il pas un risque de renforcer les tropismes, et de limiter la découverte de nouvelles musiques ? Cela peut-il limiter la sortie de notre territoire d’écoute ?

C’est pour éviter cela que nous ajoutons un nouveau paramètre supplémentaire. En plus de connaître le plus précisément possible les gens, il faut également mieux décrire le contenu. Il s’agit d’une description complète et surtout objective des titres qui permet de suggérer tous les titres du catalogue s’il y a correspondance avec la recherche de l’utilisateur, son profil, le contexte ou le concept de l’application. Savoir qu’une personne de 15 ans écoute plutôt du dubstep en fin d’après-midi, c’est bien, mais si l’on n’a que ces données-là, la recommandation risque de tourner en rond. Deux genres musicaux différents peuvent très bien avoir des propriétés acoustiques proches. Là cela devient intéressant, et permet de proposer des musiques nouvelles, potentiellement différentes des habitudes de l’utilisateur, et qui peuvent lui plaire. Seule une description précise du contenu le permet. Pandora par exemple fait de la description « à la main », c’est le fameux Music Genome Project, combinée à un algorithme, mais à la marge. Cette méthode est efficace pour 1 million de titres, mais pour en décrire 30 millions, il faut des technologies efficaces, qui fonctionnent pour décrire très précisément un gros volume de données très hétérogènes. C’est ce que nous nous attachons à faire, c’est aussi ce que font les ingénieurs de Spotify, c’est à dire du deep learning.
L’intérêt est aussi d’exploiter ces données pour créer de nouvelles expériences utilisateurs car la conceptualisation de la recommandation est très importante. Le concept va être un prétexte à la découverte musicale (météo/musique, transports/musique, lifestyle/musique, sport/musique...) même quand la musique est un produit d’appel pour une marque. Sans des données toujours plus précises et sur le plus grand nombre de contenus la création de nouveaux services est limitée. La seule limite aux développements doit être l’imagination des concepteurs et des développeurs ! Il s’agit d’un point important notamment pour le futur de la synchronisation et de l’édition musicales.

- Ces nouveaux outils vont-ils enterrer les canaux de recommandation classiques, comme la presse spécialisée par exemple ?

Au contraire ! C’est un débat qui revient souvent actuellement, mais la recommandation automatique ne sera jamais aussi argumentée ou subjective que celle d’un journaliste, d’un critique, d’un passionné ou de l’ami en qui l’on a confiance. Ces modes de recommandation sont complémentaires, ils ne s’annulent pas. On commence par écouter la musique que notre entourage social, proche ou plus lointain nous conseille, puis celle recommandée par la presse. La recommandation algorithmique peut prendre ensuite le relais pour approfondir et faire découvrir de nouvelles choses. Aujourd’hui, se limiter à « vous aimez ça, donc écoutez ça », c’est assez pauvre en termes d’expérience utilisateur. Des multitudes d’applications peuvent être imaginées pour étoffer l’offre. C’est aussi ce qui est recherché par les utilisateurs : une recommandation personnalisée. Un journaliste spécialisé ne connaît pas personnellement tous ses lecteurs. Avec Soundytics, si tu prends ta voiture pour un voyage de nuit de 3 heures, on peut proposer une playlist qui va correspondre à tes goûts et à l’activité que tu es en train de faire. Autre différence, un spécialiste pourra te recommander une playlist de 2 heures, là où la recommandation algorithmique est sans fin. Et plus on connaît l’utilisateur, et plus l’offre est riche et pertinente. On ne va quand même pas aller prendre sa douche avec son curateur personnel ! Bref, on ne remplace pas la recommandation humaine, on lui fournit des outils pour être encore plus pertinente et durable. C’est d’ailleurs, après la posture de méfiance, le discours que tiennent des curateurs à qui l’on présente notre outil. Sans parler d’un patron de bar qui passe des heures à créer des playlists pour sa clientèle. Et cela ne remplace pas non plus un DJ.

- Pouvez-vous expliquer la notion de media pervasif ?

À la différence d’un film, d’une série ou d’un livre, la musique est consommable à peu près dans tous les moments de la vie. On peut écouter de la musique à la maison, au travail, dans la rue, seul, à plusieurs... Le tout est de savoir bien l’amener pour qu’elle soit au bon endroit au bon moment pour la bonne personne.



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