"C’est l’accompagnement à la professionnalisation qui est aujourd’hui primordial"

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Interviews

Responsables de dispositifs d’accompagnement ou de centres de formation professionnelles pour les artistes, ils exposent leur vision de ce que signifie être un artiste aujourd’hui. Et détaillent les évolutions dans les réponses qu’ils apportent au quotidien aux besoins actuels pour favoriser l’entrée dans le métier, et surtout professionnaliser les artistes. Pour que carrière rime le moins possible avec éphémère.

Julien SOULIÉ, directeur du Fair

Philippe ALBARET, directeur pédagogique du Studio des variétés

Émilie YAKICH, directrice de production, le Chantier des Francos

Stéphane RIVA, directeur de l’ACP-Manufacture chanson

Adrien MARCHAND, chef de projet Ricard SA Live Music


"C'est l'accompagnement à la professionnalisation qui est aujourd'hui (...)
(c) Franck Loriou

Julien SOULIÉ

Directeur du Fair


Créé en 1989 à l’initiative du ministère de la Culture, le Fair est le premier dispositif de soutien au démarrage de carrière et de professionnalisation en musiques actuelles. Diplômé d’école de commerce, Julien Soulié en a pris la direction fin 2013. Ayant occupé divers postes dans le secteur musical, il est entre autres le créateur de La Familia, structure de management et de production.

www.lefair.org


- Le Fair a évolué depuis votre arrivée, il y a maintenant 14 mois. Pouvez-vous détailler ces évolutions ?

Le premier chantier important fut celui de la dématérialisation pour la gestion de l’appel à candidatures. Nous devions être un des derniers dispositifs à fonctionner en papier, avec des envois postaux de CD... Nous recevons en moyenne 400 dossiers, donc 800 CD (titres studio et titres live), qu’il fallait encoder manuellement... Et je ne parle pas des sorties de statistiques très compliquées à gérer... Nous avons donc dans les deux premiers mois mis en place avec l’agence Say it Again une interface d’inscription en ligne ainsi qu’une interface d’écoute en ligne pour les membres du jury.

Nous avons revu nos partenariats. En commençant par en lier de nouveaux : avec Woodbrass pour de l’achat de matériel (les artistes peuvent avoir jusqu’à 40% sur tout le catalogue et 300 euros de consommables offerts) et avec Wolfpack United, qui fait du pressage et du merchandising, avec qui nous avons des prix. Pour les partenariats en communication, j’ai attendu de pouvoir faire un bilan de ma première année avant d’opérer des changements ou des ajustements. Par exemple, après 25 ans de partenariat avec Oüi FM, nous avons décidé désormais de passer avec Radio Nova. Non pas parce que nous n’étions pas satisfaits de Oüi FM, ils ont toujours été des partenaires très précieux, mais il nous semblait plus pertinent de travailler avec Nova, radio prescriptrice plus en adéquation avec la cible que l’on veut toucher, à savoir les 15-34 ans qui écoutent de la musique émergente. Sur la même logique, nous avons remplacé le partenariat avec Libération par un partenariat avec 20 Minutes.

En plus de la tournée « Fair le tour », nous avons aussi décidé de créer nos propres soirées. La première a eu lieu pendant le dernier MaMA à la Cigale, pour fêter les 25 ans du Fair. Il y en a d’autres à venir, au Café de la danse ou au Pan piper. Pendant ces événements, nous essayons de faire venir beaucoup de professionnels.

Nous avons aussi lancé un partenariat avec Yacast, pour la promotion auprès des radios. Nous essayons également de travailler sur le corps et la santé. Avec Agi-son, nous proposons de réaliser des filtres auditifs moulés sur mesure pour les lauréats (cette année 42 paires). Et nous allons mener un travail de sensibilisation. Nous envisageons également de travailler avec un ostéopathe pour informer sur l’impact de la pratique musicale sur le corps.

Pour le reste, nous n’avons pas tout révolutionné. Nous avons gardé la base très solide du travail qui a été fait pendant 25 ans, pour la faire évoluer vers les problématiques des artistes en 2015. Et envisager la façon dont nous pouvons encore mieux les accompagner. Nous avons développé plusieurs axes : spectacle, diversification des sources de revenus, international, rencontres avec les pros…

- Au niveau de l’accompagnement que vous proposez, comment se matérialisent ces évolutions ?

Nous avons repensé le module de formation. D’une semaine de 5 jours à l’Irma, nous sommes passés à 3 modules de 3 jours répartis sur l’année. Cela permet d’approfondir certaines thématiques, comme tout ce qui touche au web ou encore les droits d’auteurs et les droits voisins. Nous avons aussi un quota de 250 heures de formation au Studio des variétés pour des coaching voix, la MAO, la scène, les techniques d’interview... Nous avons également créé un séminaire artistique, qui aura lieu du 4 au 8 mai prochain à la Cartonnerie à Reims. Des lauréats de cette année, mais aussi des anciens, vont bosser par groupes de 3, d’univers différents, pendant une semaine. Si jamais les titres qui en sortent sont utilisés, ils seront déclarés à part égale entre les 3 artistes. L’idée c’est de faire se rencontrer et créer ensemble des artistes venus d’univers artistiques différents : electro, hip hop, chanson, pop rock...

Nous avons aussi créé des workshops avec des pros, les 5 à 7 du Fair. Nous en avons déjà fait sur la synchro, sur le merchandising, il y en aura sur le crowdfunding, sur la structuration juridique. Il y en aura aussi avec Youtube, Twitter... Nous y invitons les 5 dernières promos du Fair (soit 75 artistes). Sur le conseil juridique, nous travaillons avec des cabinets d’avocats spécialisés et des business affairs.

Et puis nous continuons de faire ce que le Fair a toujours fait, à savoir faire l’entremise entre les artistes et des professionnels. Nous identifions les partenaires manquants et ciblons ceux qui pourraient être intéressés. Cas classique : nous les invitons à un concert, et s’ils accrochent, cela débouche sur un rendez-vous.

C’est ce qui est passionnant dans la position du Fair : nous sommes au cœur des projets, sans autre intérêt que celui de professionnaliser et de faire avancer des projets artistiques. Nous n’avons pas la contrainte du rapport financier d’un éditeur ou d’un tourneur. Ce qui fait que nous sommes parfois plus proches des artistes que ne le sont leurs propres managers. Nous faisons en sorte que les artistes soient entourés par les bonnes personnes. Le Fair, c’est une boîte à outils, un couteau suisse. Il y a un tronc commun pour tout le monde, et ensuite, du cas par cas en fonction des problématiques de chacun.

- Autre aspect d’évolution : la dimension internationale. Est-ce aujourd’hui une obligation de considérer d’emblée l’international ?

Ce sont effectivement des évolutions nouvelles pour nous, à l’image des usages du secteur dans son ensemble. Nous avons des artistes qui sont signés sur des labels anglais, ce qui n’était jamais le cas avant, comme Concrete Knives avec Bella Union, François and the Atlas Mountain avec Domino, cette année Fakear a un management anglais, We Were Evergreen bosse beaucoup avec l’Angleterre également.

Nous avons passé un partenariat avec l’Institut français. L’année dernière, en 2014, nous avons fait jouer 8 groupes dans 14 pays, pour 64 concerts. Ce fut de belles expériences, très riches pour les artistes. Nous travaillons aussi désormais avec le Bureau export, pour améliorer la présence et la visibilité de certains de nos artistes sur des festivals prescripteurs (Eurosonic, Reeperbahn...).

Internet a fait éclater les frontières. We Were Evergreen est un bon exemple, ils ont plus tourné à l’étranger qu’en France. Benjamin Clementine va aussi axer son développement sur l’étranger. Nous nous adaptons aux projets, mais il faut aussi rester lucide, et ne pas courir plusieurs lièvres à la fois.

- Cela fait déjà beaucoup de nouveautés en 14 mois. Y a-t-il d’autres choses à venir ?

Nous allons aussi développer l’aspect musique à l’image. Nous allons aller voir des agences en amont pour qu’elles nous fournissent des briefs ou des spots sans musique pour que les artistes s’essaient à la composition, lors d’unstage à la Cartonnerie à Reims. Aussi, avec le nouveau label de Mathias Malzieu de Dionysos (lauréat Fair 1998), Eggman Records, nous travaillons sur des rencontres entre des « anciens » et des « nouveaux » lauréats du Fair. Ainsi, pour le Disquaire Day 2015 (18 avril), ils vont produire un vinyle avec Dionysos qui reprend un titre de Mesparrow et inversement. La même chose avec Olivia Ruiz et The Rodéo. La transmission, la collaboration artistique sont des thèmes qui nous sont chers et que des « anciens » comme Mathias portent également. Nous ne manquons pas d’idées, mais nous sommes aussi limités en terme de budget. Donc nous cherchons d’autres sources de financement. Nous venons par exemple d’apprendre la confirmation de notre éligibilité au rescrit fiscal. Nous allons pouvoir faire appel au mécénat.

Je souhaiterais que le Fair devienne aussi une véritable aide à la création de contenus pour les artistes. Pour cela, augmenter le montant de la bourse serait une bonne chose. En réservant une partie justement pour la création de contenus : vidéo, audio bonus... Ce serait à mon sens un vrai plus pour les artistes et leurs partenaires.

Sur le management aussi, j’aimerais mener un travail. Beaucoup d’artistes cherchent des managers, et il y en a peu sur le marché. Nous réfléchissons avec MMF France à un partenariat qui pourrait prendre la forme d’un suivi des managers des artistes par des managers seniors. En tant qu’ancien manager, je suis d’autant plus convaincu de la nécessité d’un travail renforcé pour le binôme artiste/manager.

- Le Fair, un découvreur de talents ou un accélérateur de carrière ?

Le Fair est un accélérateur de carrière. Aujourd’hui, les choses ont changé. Il existe beaucoup de tremplins, de prix, qui portent à la connaissance des professionnels les artistes émergents. Le travail de repérage est fait par ces tremplins/prix, par les DA... Parmi les critères d’éligibilité au Fair, il y a l’obligation d’avoir au moins un partenaire professionnel. Les artistes sélectionnés ont donc déjà un passé. Nous nous servons d’ailleurs de tous ces prix et tremplins pour identifier les nouveaux talents qui intéressent la filière. Les 15 lauréats sont sélectionnés par un comité composé de pros renouvelé chaque année : producteurs, éditeurs, tourneurs, salles, médias, festivals, fédérations... Comme pour les lauréats, les membres du comité ne peuvent y participer qu’une seule fois. Nous allons d’ailleurs essayer d’intégrer au comité artistique d’anciens lauréats. Cela est cohérent avec la mise en place cette année d’un parrain de promo, en la personne de Gaëtan Roussel (lauréat fair 1998 avec Louise Attaque). Parmi les 392 artistes passés par le Fair, il y a un vivier intéressant à mobiliser.

Nous demandons aux gens de nous appeler en amont de la candidature, pour s’assurer que les artistes répondent aux critères et correspondent à la philosophie du Fair. La frontière entre amateur et « en voie de professionnalisation » n’est pas toujours bien identifiée. Certains artistes tournent dans tous les bals de France, entrent dans les critères, mais n’ont pas forcément la volonté de devenir pro. Pour éviter les malentendus, nous préférons avoir ce premier contact par téléphone.

- À l’ère des réseaux sociaux, les dispositifs de repérage sont-ils toujours utiles ?

Steve Albini disait il y a peu dans une interview qu’aujourd’hui, un artiste peut toucher son public sans avoir besoin de la filière. On peut ne pas être d’accord, mettre tous les bémols possibles, mais un artiste peut et doit se créer lui-même sa fanbase. Les exemples comme Jabberwocky se multiplient : un titre, "Photomaton", posté sur le web, repéré par Nova, mis en synchro par Peugeot, et derrière, 100 000 singles vendus. C’était juste trois potes de fac de médecine qui font du bon son... Et cela leur a permis de signer chez Universal en édition par exemple.

Il est paradoxalement plus facile de rentrer dans la filière aujourd’hui, il suffit d’un titre qui cartonne, plébiscité par le public via les réseaux sociaux, mais aussi bien plus facile de vite tomber dans l’oubli. Les dispositifs de repérage ont toujours leur utilité, mais c’est l’accompagnement à la professionnalisation qui est aujourd’hui primordial.

- Les changements profonds engendrés par la révolution numérique créent-ils de nouveaux besoins pour les artistes ?

Il y a, aujourd’hui encore, un décalage sur la promo des groupes. On consacre encore l’essentiel à la presse, la radio et la télé, le web n’ayant que les queues de budget. Il y a un vrai besoin d’attachés de presse spécialisés web et de community managers. Le monde a changé, les canaux de découverte aussi... Et les artistes également.

- C’est-à-dire ?

Ils sont clairement beaucoup plus intéressés par l’aspect business, par tout l’environnement autour de l’artistique. Ils sont conscients de l’intérêt de créer leur structure de production par exemple. Ils ont aussi conscience que tout peut monter, mais aussi redescendre très vite. Il y a une plus grande lucidité : ils savent que leur carrière ne va peut-être durer que quelques années, qu’ils ne feront peut-être pas ça toute leur vie. Beaucoup mènent leurs études en parallèle. Au Fair, il y a des doctorants, des bac + 5, des architectes... Pour les plus jeunes, ce sont aussi les parents qui poussent en ce sens. Ce n’est plus « passe ton bac d’abord », mais « passe ton master d’abord » !

- Pour les artistes, s’intéresser plus à l’environnement est-il aussi un moyen de s’offrir des débouchés professionnels si la carrière tourne court ?

Le mot carrière n’a plus le même sens aujourd’hui, il est plus synonyme d’éphémère que de durée. Tout le monde en est conscient, les artistes également : il y a de plus en plus de projets artistiques et très peu de place. Les majors et les indépendants ne peuvent pas absorber toute la qualité artistique française. D’où la volonté et la nécessité de se prendre en mains. Il y a une fibre entrepreneuriale chez les artistes qui était moins présente par le passé. Être son propre producteur, c’est un métier, et de plus en plus d’artistes sont prêts à s’investir. Ils sont en tout cas très preneurs d’informations. C’est notre rôle de les accompagner dans cette professionnalisation. Cela commence aussi très basiquement par le merchandising : définir une identité visuelle, des produits (plutôt multiplier les petits objets pas chers que des objets plus conséquents et plus chers), acheter un stock, le gérer, le revendre en faisant une marge, marketer les stands avant, pendant et après les concerts, s’équiper d’un appareil à CB...

Mais attention tous les artistes ne peuvent pas tout faire tout seul et on les avertit aussi que ce sont de vrais métiers. Être producteur, ce n’est pas juste aller en studio et être propriétaire d’un master... ça demande des connaissances et cela représente beaucoup de temps, qu’ils n’auront plus pour créer.

- Quels sont les besoins en formation des artistes que vous identifiez ?

Tout ce qui touche à la structuration administrative et juridique, à la compréhension de la chaîne des droits, aux contrats... Nous souhaitons d’ailleurs les ouvrir le plus possible aux autres structures qui accompagnent et représentent les artistes : les syndicats, la Gam... Dans une filière en pleine mutation, les artistes ne peuvent pas rester en dehors des débats et se centrer sur l’artistique seul. Et pour appréhender l’écosystème, cela passe par de la formation, formelle ou informelle.

- Outre la perte de revenus sur les canaux traditionnels de la filière (vente d’albums...), est-ce également la conscience de l’éphémère qui encourage à multiplier les sources de revenus, via la synchro, le branding... ?

C’est une évidence. Les artistes savent qu’aujourd’hui, la vente d’albums n’est plus ce qu’elle était, que la tournée, même si cela fonctionne plutôt bien, n’est pas toujours suffisante (beaucoup de dates mais parfois des cachets faibles). Un titre placé en synchro peut leur rapporter beaucoup plus que la vente d’albums.

Il y a mille et une façons de vivre de sa musique aujourd’hui. Un artiste comme Ignatus en parle très bien : quand il est sur scène, il est artiste, quand il intervient dans les écoles ou dans les prisons, il est artiste. Les artistes du Fair sont plutôt « classiques », centrés sur le disque et la tournée, mais notre rôle est aussi de leur faire prendre conscience qu’il existe d’autres sources de revenus. Certains sont armés pour avoir plusieurs casquettes, d’autres pas, mais nous essayons de les y amener. Leonie Pernet, lauréate 2015, a par exemple un vrai potentiel de musique à l’image. Elle a fait la musique d’un film qui va bientôt sortir, et je pense que c’est une voie qu’elle doit creuser. Thylacine et Fakear, également lauréats 2015, ont un vrai potentiel là-dessus aussi. Un auteur compositeur interprète peut et doit multiplier les cordes à son arc. Nous leur expliquons également qu’il faut sortir un peu de la pression qui pèse sur un artiste : l’obligation d’un premier album qui marche, enchaîner sur un deuxième album rapidement après la tournée... Il faut prendre le temps de rencontrer des gens, de faire d’autres choses, d’autres types de créations... C’est facile à dire, malheureusement pas toujours facile à faire.

Mais cela peut aussi tout simplement commencer par faire ses propres vidéos, comme Fauve ou Cabadzi. Je ne serais pas étonné qu’un jour, Fauve réalise un long métrage, ils viennent déjà de sortir un fanzine.

- Tout ce que vous évoquez ici laisse penser que les artistes de 2015 ne sont pas les mêmes qu’il y a 10 ou 15 ans... La prise de conscience et l’investissement de la dimension économique de la création artistique, est-ce une conséquence de l’évolution du secteur de la musique ?

C’est une conséquence de l’évolution de la société en général, donc de l’évolution du secteur musical aussi. Nous sommes aujourd’hui dans une ère de l’ultra-communication. Tout, et tout le monde, est potentiellement accessible à qui sait comment s’y prendre. Avant Internet, comment un auteur-compositeur diffusait sa musique ? À moins de jouer dans la rue, il fallait qu’il passe par une maison de disques. Aujourd’hui, vous pouvez envoyer directement votre son à Radio Nova ou à JD Beauvallet via Facebook ou Twitter.

Ce qui a aussi pour conséquence d’augmenter le niveau de la qualité technique des créations. Avant, un DA signait beaucoup en écoutant un guitare/voix, alors qu’aujourd’hui, vu la plus grande accessibilité du matériel de home studio et l’augmentation des compétences pour s’en servir, les DA signent des projets mixés, voire déjà masterisés, avec du contenu image, un cadre... La maison de disques mobilise son savoir-faire, ses compétences et ses réseaux, mais paradoxalement, la définition artistique des projets appartient plus aux artistes. Aussi parce que les maisons de disques ont moins le temps de le faire : elles ont toujours beaucoup de projets à gérer, mais avec moins de moyens financiers et humains. Les termes aussi ont changé : avant on parlait de maquette, maintenant de préprod. Le son pourri du recorder, avec du yaourt au chant, a laissé la place à un enregistrement sur un ordinateur avec un logiciel d’editing. Et il n’est pas rare qu’une partie des préprods soit conservée dans l’enregistrement final.

Bref, aujourd’hui, on peut vraiment produire pour moins cher. Et la filière en prend conscience. L’Adami, la Sacem, ou encore le FCM aident non seulement l’autoproduction, mais ont des lignes dédiées à la promotion. C’est là-dessus aujourd’hui que les coûts sont les plus importants, plus uniquement sur la production, sauf cas particuliers. Cela va dans le sens de l’histoire.

- Les artistes aujourd’hui ont donc aussi un besoin en matériel de home studio et en formation pour s’en servir ?

Oui, et c’est pour cela que nous avons créé l’année dernière, avec le Studio des variétés, un module sur la prise de son/mix/mastering, pour Le Vasco. C’était une volonté de leur part de mieux comprendre la technique. Que ce soit pour le faire eux-mêmes par la suite, ou simplement pour être en capacité de discuter et d’échanger avec un ingé son. Et il n’est pas rare, comme Sophie Maurin l’an dernier par exemple, de voir aussi les artistes lauréats utiliser une partie de la bourse pour s’équiper pour créer plus que pour jouer.

- Pour l’ancien manager que vous êtes, c’est un vrai plus pour les artistes de décrocher le Fair ?

Clairement. Cela suscite un vrai intérêt de la filière. C’est un label qualité. Tout au long de l’année, j’échange avec des DA qui veulent inscrire certains de leurs artistes. Nous aidons et accompagnons les artistes, mais à travers notre travail, ce sont tous les partenaires que nous soutenons. Nous nous sentons presque investis d’une mission d’accompagnement élargie : nous sommes le premier dispositif d’accompagnement au développement de carrière et à la professionnalisation en musiques actuelles, ce n’est pas rien. Nous essayons de nous adapter pour coller aux besoins des artistes d’aujourd’hui. Par exemple Baden Baden, lauréat cette année, a aussi été sélectionné pour un Chantier des Francos 2.0. Nous avons donc mis en cohérence notre travail. Nous avons prolongé l’accompagnement scénique proposé par le Chantier en utilisant une partie des fonds pour payer le coach sur d’autres dates. Pour Thylacine, qui a cartonné aux Transmusicales, nous avons travaillé sur le son. Pendant 4 jours, on a fait bosser en studio deux ingés son qui ont décortiqué sa musique pour pouvoir élargir le spectre sonore et jouer dans des grandes salles ou des halls…

Les besoins concernent aussi les artistes plus « établis ». Cette année, nous avons aidé le groupe Ez3kiel pour le programme Adami 365, alors qu’ils ont été lauréats du Fair en 2001. Nous avons aussi aidé Laura Cahen, Mesparrow, The Rodeo ou Joseph d’Anvers… La notion de famille du Fair est très importante. La bourse est valable 3 ans, pour laisser le temps de bien penser les projets, et même des années après, la porte est toujours ouverte pour du conseil et de l’accompagnement. Claude Guyot a porté ces valeurs au Fair pendant 25 ans et elle avait raison alors on continue !

Nous avons la chance d’être porteurs d’une mission d’intérêt général. Notre seul intérêt, c’est celui de l’artiste, donc nous pouvons discuter et travailler avec tout le monde, au service de tous les partenaires. Ce n’est pas pour rien que la filière et le ministère de la Culture financent le Fair depuis 25 ans.



Philippe ALBARET

Directeur pédagogique du Studio des variétés


Depuis 1983, le Studio des variétés, centre supérieur de formation, répond aux besoins de formation des auteurs, compositeurs et artistes-interprètes dans tous les domaines des musiques actuelles, à tous les stades de leur parcours professionnel. Philippe Albaret en est le directeur pédagogique depuis 2010, après avoir assumé différentes fonctions dans le secteur musical. Il est, entre autres, à l’origine de la création, en 1998, du Chantier des Francos.


- Pouvez-vous présenter le Studio des variétés ?

Le Studio des variétés est un centre de formation professionnelle à destination des artistes de musiques actuelles. J’entends par là des artistes qui sont "porteurs d’un projet", qui ont un répertoire, une équipe artistique, un début d’équipe professionnelle. Nous travaillons à partir du projet de l’artiste. Dans ce contexte, nous organisons notre pédagogie avec des spécificités qui tiennent à un travail personnalisé autour de l’artiste, qui prend en compte à la fois les aspects artistiques et professionnels pour permettre au projet de se développer, dans des calendriers qui correspondent à leurs besoins.

- L’aspect professionnel, la connaissance de l’environnement, est-ce quelque chose de plus en plus demandé par les artistes ?

Disons plutôt que l’environnement professionnel des musiques actuelles a changé, avec la mutation du secteur. Par le passé, du temps de l’économie, un artiste allait premièrement voir un label qui puisse être intéressé par son projet. Le label allait ensuite chercher un éditeur, ou prenait les éditions, on enregistrait l’album, puis on trouvait un tourneur qui organisait des dates pour la promotion de l’album. C’était le schéma classique. Aujourd’hui, dans un premier temps, l’artiste doit tout faire tout seul. Pour faire simple, s’il n’y a pas 15 000 likes ou 100 000 vues de clip, les professionnels s’engageront plus difficilement. Il faut une fanbase suffisante et un travail déjà réalisé. La moitié du parcours, l’artiste le fait tout seul. Et il va ensuite préférablement se mettre en recherche d’un éditeur. L’éditeur est aujourd’hui un très bon partenaire de développement de projet. Il va lui-même essayer de trouver un tourneur, qui va chercher des dates. Et en fin de boucle, on va chercher un label qui fera un disque pour servir à la promotion de la tournée. Le cheminement s’est un peu renversé.

- Ces changements entraînent donc de nouveaux besoins, donc de nouvelles réponses à apporter aux artistes ?

Nous avons, nous, organisme de formation, à charge d’aider l’artiste à réaliser cette moitié de travail. D’où une évolution sensible des contenus de nos propositions. Nous allons par exemple ouvrir une activité image, pour que les artistes soient plus familiarisés au montage, à la réalisation, de clip, d’EPK… L’image et l’identité sonore sont très importantes. Parmi les projets qui arrivent à avancer aujourd’hui, il est clair que l’identité artistique, prenant en compte l’identité sonore et visuelle, est très forte.

Aujourd’hui, les artistes doivent être plus précis dans la définition et dans le marketing de leur projet. Et cela les oblige à s’intéresser à tout ce qu’il y a autour de la création pure. D’ailleurs, un des stages phare du Studio, c’est celui sur la structuration professionnelle, dans lequel on travaille la spécification du projet artistique, son identification en termes de communication, au contact de professionnels du secteur, mais aussi les droits, le rôle des différents partenaires. Nous leur apportons donc ce double contenu : positionnement de leur projet et connaissance de l’environnement.

- Les artistes aujourd’hui sont-ils obligés, sans parler de qualité artistique, d’être meilleurs, plus professionnels ? Le niveau moyen a-t-il augmenté ?

C’est évident. Dans la quantité grandissante des projets, la qualité artistique est d’autant plus primordiale. Le niveau artistique moyen exige des propositions intéressantes, les défauts techniques passent de moins en moins. Il ne faut pas non plus oublier que l’accompagnement ne concerne pas uniquement les artistes en développement, mais aussi les artistes en milieu de carrière. Nous voyons passer beaucoup d’artistes qui ont une bonne notoriété, parfois très bonne, et qui viennent pour revisiter leur projet. Eux aussi doivent repenser leur carrière, revoir les schémas qu’ils ont connus du temps de l’économie florissante de la musique pour les adapter au fonctionnement actuel du secteur. D’autant plus aujourd’hui, dans un secteur qui a beaucoup changé, les besoins d’accompagnement et de formation concernent tous les artistes.

Tout cela est très neuf, et nous n’en sommes qu’au début de la pédagogie dans les musiques actuelles. Le Studio des variétés a 30 ans, la formation dans le domaine n’a commencé que dans les années 1950…

- Les artistes sont-ils aussi plus obligés de se tourner vers d’autres canaux de revenus ? Entraînant de fait une quasi-obligation de prendre plus en main sa carrière, au sens non artistique du terme ?

Le modèle de l’artiste-producteur est aujourd’hui très répandu. Il y a quand même souvent au moins un éditeur à qui l’artiste confie la gestion de catalogue, et un booker qui s’occupe des concerts. Les revenus classiques étant en baisse, il y a évidemment une envie de capter en direct le plus de sources possibles. Les nouvelles générations d’artistes suivent beaucoup plus les modèles visant à l’indépendance financière, à l’autonomisation. C’est aussi une conséquence de la situation actuelle très difficile des labels.

- Observez-vous également une plus grande frilosité à se consacrer exclusivement à la carrière artistique ? Avec des poursuites d’études, la conservation d’emplois en parallèle…

Nous avons eu, dans le cadre de notre travail avec le Pôle d’enseignement supérieur de Bourgogne (PESMB), le cas d’un étudiant qui, dans le stage sur la structuration professionnelle, nous a dit : « je n’ai jamais payé pour la musique, il est hors de question que je fasse payer le public pour la mienne ». Les nouvelles générations n’ont pas connu l’époque de l’économie de la musique. Comment vont-ils donc se comporter ? Que vont-ils créer ? Auront-ils plusieurs métiers ? Cela s’observe déjà, même chez des artistes d’un certain âge, qui exercent en parallèle d’autres métiers, dans le secteur le plus souvent.

C’est aussi pour cela que nous faisons désormais de la formation de formateurs, pour les profs de chant et les intervenants scène. Il y a une forte demande sur ces formations. On voit de plus en plus d’artistes qui interviennent dans les dispositifs d’accompagnement aux artistes en démarrage.

Il y a aussi aujourd’hui un mouvement qui vise à formaliser des cursus qualifiants. Sous l’appellation artiste de variétés, j’aimerais inscrire des données purement pratiques : droit social, droits d’auteur et droits voisins, technique et sécurité. Ce sont les mêmes exigences que pour la licence d’entrepreneur de spectacles.

Autre élément, on observe dans cette période une volonté plus grande des artistes de se « désisoler ». L’artiste dans sa tour d’ivoire, c’est de moins en moins vrai. Il y a une volonté de rencontre et de partage.

- Si je résume un peu… Aujourd’hui, un artiste doit être professionnel dès le démarrage, et pas uniquement travailler une proposition artistique ?

Je crois qu’une grande partie des artistes de la nouvelle génération a, ou acquiert, une solide connaissance des mécanismes professionnels en même temps que les connaissances artistiques. L’artiste de musiques actuelles ne peut pas se contenter aujourd’hui d’une seule proposition artistique, c’est quasiment impossible. Finalement, tout cela est assez cohérent. Nous sortons actuellement d’un accident historique, qui est l’ère de l’industrie du disque, et n’a duré finalement que 50 ans, de 1954 à 2004 environ. Nous retrouvons aujourd’hui l’état traditionnel de l’artiste, qui est celui de saltimbanque. Saltimbanco, en italien, veut dire sauter de banc en banc. L’artiste était donc celui qui ameutait son public, se produisait devant lui, et faisait passer son chapeau. Aujourd’hui, c’est la même chose, mais via Internet. L’artiste aujourd’hui est un saltimbanque 3.0 qui saute de réseau social en plateforme.

L’arrivée sur Internet et le développement du financement participatif est en ce sens très important. Parce qu’en plus de la production et de la communication, la révolution numérique permet aussi de trouver de nouveaux moyens de financement.

- Nous assisterions donc à un mouvement de désindustrialisation de la musique qui engage les artistes à devenir plus professionnels ?

C’est un peu cela, tout en amenant l’artiste à renouer avec la condition qui a été la sienne tout au long de l’histoire. À savoir se débrouiller avec ses mains pour pouvoir vivre, tout en partageant ses créations avec le monde.

- C’est ce retour à l’essence de l’artiste qui entraîne de nouveaux besoins… Et donc de nouvelles réponses des dispositifs d’accompagnement en particulier, et de la filière en général…

Avec en premier lieu la nécessité de formaliser les accompagnements sur le long terme, et pas uniquement sur des besoins ponctuels.


Émilie YAKICH

Directrice de production, le Chantier des Francos


Depuis 1998, la mission des Francofolies à travers le dispositif du Chantier des Francos est de développer tous les outils permettant aux artistes en début de carrière de perfectionner leur prestation scénique, d’appréhender leur entrée dans la filière musicale et de favoriser leur insertion professionnelle.

Le Chantier des Francos


- Pouvez-vous présenter le Chantier des Francos ?

Le Chantier des Francos existe depuis 17 ans. C’est une action portée par l’équipe des Francofolies de La Rochelle, née du souhait de programmer sur le festival des artistes découverte, tout en se donnant les moyens de les accompagner dans le perfectionnement de leurs prestations scéniques. Il s’adresse à des artistes français en démarrage de carrière, tous styles confondus. Le travail de la scène est notre axe de travail central. Nous évoluons en fonction du contexte, des besoins des artistes. L’objectif, c’est que les artistes jouent aux Francos, véritable tremplin de visibilité vis-à-vis des professionnels.

- Quels sont les critères de sélection ?

Depuis 2007, nous avons redéfini les critères de sélection, en demandant aux candidats d’avoir déjà un premier entourage professionnel et une expérience scénique. Nous faisons bien sûr parfois des exceptions. Nous sommes assez souples, car si l’on se tient strictement aux critères, nous n’aurons que des artistes signés avec une actu discographique dans l’année, au risque de ne pas faire émerger de nouveaux artistes. Nous sommes attachés à notre rôle de découverte.

- Parlez-nous du coaching scène dont bénéficient les sélectionnés.

Ce qui est important pour nous, c’est que les artistes qui participent au chantier, tout en étant coachés par des regards extérieurs, puissent prendre le temps. Le temps, c’est ce que les artistes en développement ont le moins, et ce dont ils ont souvent le plus besoin. Aujourd’hui on leur demande d’être professionnels et efficaces tout de suite. On écoute deux titres, on voit un clip, et on veut qu’ils soient prêts à jouer la semaine suivante et qu’ils enflamment les foules.

Les artistes doivent quasiment déjà maîtriser la scène, alors qu’il est de plus en plus difficile de faire des concerts. Le réseau des cafés concerts, malgré les initiatives intéressantes de ces dernières années, n’est pas au mieux, et les autres types de scènes ne leurs sont pas accessibles… Comment et où peuvent-ils se faire la main ? La résidence de deux fois une semaine que nous proposons aux artistes leur permet de prendre le temps, d’apprendre et de tester. Ils sont amenés à se questionner, grâce aux intervenants. Ils en sortent avec des dates et un travail effectué qui leur permettra de mieux répondre aux exigences scéniques.

- Combien de temps dure l’accompagnement ?

Désormais, au lieu d’accompagner les artistes sur un an, nous les accompagnons sur deux ans, pour les projets plus jeunes, moins aboutis, comme Baptiste Hamon l’année dernière, que l’on suit encore cette année. Encore une fois, l’idée c’est de leur permettre de prendre le temps. Il n’est pas rare de voir des artistes repérés par des dispositifs en être au même point deux ou trois ans après, et ayant déjà écumé tous les premiers soutiens possibles. Si l’accompagnement est ponctuel, il perd en efficacité. Nous faisons donc aussi le choix d’accompagner des artistes qui ne sont plus au stade de la découverte. C’est le cas cette année de Baden Baden. Nous déterminons dans la première année, en février, si l’accompagnement doit se poursuivre une année supplémentaire ou non.

- Il ne s’agit donc plus tant de repérage que d’accompagnement à la professionnalisation ?

Le repérage d’artistes « découverte » est important, mais le travail que nous menons, c’est de l’accompagnement via les sessions de perfectionnement scénique. Repérer, c’est une chose, mais l’important, c’est d’accompagner. Nous suivons 12 artistes par an, qui vont avoir 70 heures d’intervention. Nous travaillons sur la voix, l’interprétation, le stylisme, le son, la lumière, du coaching personnel, mais aussi de l’information sur la stratégie, les métiers, le management… Il n’y a que l’aspect studio que nous n’abordons pas.

- Y a-t-il une demande plus forte sur la connaissance de l’entourage professionnel ?

L’objectif de beaucoup d’artistes est encore de trouver une maison de disques, mais la plupart sont preneurs d’informations. Ils savent que le chemin peut être long, qu’ils devront faire des choix stratégiques, qu’ils doivent arriver avec des propositions plus abouties. L’artiste doit aujourd’hui quasiment tout faire lui-même. Ce n’est pas facile, on peut le critiquer, le regretter, mais n’est-ce pas aussi une forme d’indépendance ?

- Cela entraîne de nouveaux besoins pour les artistes ?

Un artiste aujourd’hui ne peut pas ne pas se poser la question de l’image. C’est pour cela que nous faisons à la fois des sessions sur la communication, l’utilisation des réseaux sociaux, et que nous aidons aussi les artistes à produire du contenu. Nous faisons par exemples des sessions acoustiques, et des modules vidéo de leur passage au chantier. Cela leur permet d’actualiser leur communication, avec du contenu à publier régulièrement. C’est ainsi aujourd’hui, il faut en permanence être présent, communiquer, pour ne pas être « oublié », et pour parler de musique, il faut de l’image.

- Cette accélération dans l’émergence entraîne-t-elle aussi une moindre maîtrise de la scène ?

Cela pourrait être vrai, mais ce qui est sûr, c’est que le niveau musical a largement augmenté. Même s’ils n’ont pas l’expérience de la scène, musicalement, ils sont d’un très bon niveau. Il y a aussi des artistes, comme Ours, qui n’avait que peu joué son projet sur scène, mais qui a une expérience du live et en connaît les codes. Nous voyons aussi passer des projets intéressants, mais qui, scéniquement, ne nous accrochent pas. Si un artiste ne provoque pas de déclic sur scène, il faut vraiment que la proposition artistique nous touche et nous donne envie. Il faut qu’on sente un potentiel de développement sur le travail scénique.

- La scène ayant pris une importance grandissante dans les revenus des artistes, avec l’effondrement des ventes de disques, travailler le live devient une obligation ?

C’est évident, et depuis un petit moment déjà. Il y a quelques années, les artistes étaient plus réticents, ils se demandaient si on n’allait pas les changer, modifier leur musique, etc. Aujourd’hui, le coaching scénique s’est beaucoup développé, c’est devenu normal, et pratiqué par les émergents comme par les confirmés. Les artistes qui décrochent une résidence demandent d’ailleurs d’emblée s’il y aura un coaching scène. Accepter, et même solliciter un regard extérieur, est quelque chose d’assez nouveau pour les artistes, même si nous, nous le faisons depuis longtemps déjà. Les coaches avec qui nous travaillons sont Mali de Tryo, Christophe Gendrot des Wriggles, Prohom et Alexis HK. Nous souhaitons élargir ce panel d’intervenants. Pour multiplier les regards et susciter divers questionnements. Si un artiste travaille toujours avec le même coach, cela devient une collaboration artistique, ce n’est plus du coaching. Nous travaillons aussi depuis trois ans avec une danseuse, sur l’expression corporelle. Cela fonctionne très bien. Cela permet un travail de la technique du corps sur lequel s’appuyer pour l’interprétation.

- Vous centrez votre intervention sur la scène, mais vous travaillez quand même avec tous les professionnels qui entourent l’artiste ?

Depuis quelques années, nous avons changé d’approche. Avant nous étions en contact avec les artistes, leurs managers et leurs producteurs. Désormais, nous communiquons avec l’ensemble des partenaires de l’artiste, éditeurs, promo... Les choses sont aussi plus poreuses aujourd’hui, donc nous positionnons le chantier comme un partenaire complémentaire, et nous jouons le jeu de la réflexion en commun, avec tout le monde. Nous formalisons des rendez-vous avec les partenaires, et nous avons mis en place un bilan de fin de chantier avec tout l’entourage professionnel des artistes. Il est intéressant de récolter les avis, de ceux qui se sont impliqués comme de ceux qui ont suivi de plus loin. On est là dans la collaboration de filière.

- Les artistes ont-ils intégré le fait qu’être professionnel aujourd’hui, ce n’est pas juste travailler sa création, mais s’intéresser à tous les aspects de la carrière ?

Je ne suis pas convaincue que ce soit le cas aujourd’hui, pas pour tous en tout cas, mais cela va le devenir, inévitablement. Il y en a encore beaucoup pour qui c’est très abstrait, mais de moins en moins. Baptiste Hamon, son projet est très neuf, son répertoire n’est pas encore abouti, c’est un artiste en construction. Par contre, il a un positionnement très affirmé, et une vision très claire d’où il va. Il a conscience de son image, et de la nécessité de travailler tous les aspects.

- Vous avez pu mesurer les effets d’un passage par le Chantier des Francos ?

Christine and the queens, qui cartonne actuellement, est passé par le Chantier. Nous avons sûrement contribué un peu à ce succès, mais quand certains artistes acquièrent de la notoriété et de la reconnaissance grâce à la scène, on se dit que l’on a bien bossé. Je pense à Féloche ou Ben Mazué. Ils ont fait de beaux albums, mais c’est par la persévérance dans la prestation scénique, qu’ils ont beaucoup travaillé, que leur carrière s’installe. Ils ont poursuivi leur travail au-delà du Chantier. L’album de Féloche est sorti fin 2013, il devait finir sa tournée fin 2014. Mais il y a de la demande, donc il va prolonger. Et la demande ne vient pas du nombre d’albums vendus, mais du bouche-à-oreille sur la prestation scénique.

- Des nouveautés à venir pour le Chantier des Francos ?

Nous ne cherchons pas uniquement à capitaliser sur notre expérience de l’accompagnement, mais à toujours être au début de l’exploration du coaching scénique. Nous allons mettre en place un service R&D. Grâce à la salle dont nous disposons à La Rochelle, nous allons donner des cartes blanches à des gens qui expérimentent de nouvelles approches du coaching.



Stéphane RIVA

Directeur de l’ACP Manufacture chanson


Créé en 1983, ACP la Manufacture chanson (devenue une Scop en 2013) est un outil collectif destiné aux artistes afin de leur permettre de créer, de transmettre, de diffuser et développer leur pratique de la chanson : formations, diffusion, actions culturelles, insertion professionnelle et mise à disposition de salles.

www.manufacturechanson.org


- Pouvez-vous présenter ACP la Manufacture chanson ?

ACP la Manufacture chanson est une Scop culturelle, créée en 1983. C’est un lieu de 600 m2 au Père Lachaise, dédié à la chanson, avec 5 axes d’activité. Le premier c’est la formation, à la fois pour les amateurs, les artistes en voie de professionnalisation et les professionnels. Il y a aussi une activité de diffusion, avec une salle de concert de 50 places pour les artistes en développement. Nous avons également un volet action artistique et culturelle, en milieu scolaire, carcéral, hospitalier… Enfin, une activité d’insertion professionnelle et la mise à disposition de salles pour la création et la répétition.

Pour tout ce qui est formation professionnelle, initiale ou continue, nous essayons de proposer des programmes diversifiés dans leur format et leur contenu, auxquels correspondent une palette de financements, qui va de l’Afdas à des conventions avec des sociétés civiles (SPPF, SCPP, Adami…) en passant par la Région Ile-de-France. Cette diversité répond à la diversité de nos publics.

- Sur quoi portent les formations que vous proposez ?

Nos formations sont d’abord artistiques, autour de la chanson (voix, scène, écriture et composition). Et il y a aussi tout ce qui touche à l’environnement professionnel et à la structuration et le développement de projet, en partenariat avec l’Irma ou encore l’agence Nü Agency.

Nous proposons également des accompagnements individuels sur la stratégie et le développement de projet, l’aide à la rédaction de contenus et du media training. Et nous organisons des rencontres pendant lesquelles des professionnels viennent parler de leur vision du métier.

- Les formations sur l’environnement professionnel et la communication sont plus récentes, non ? Pourquoi est-ce important de les proposer ?

Celle sur la communication est récente, celle sur l’environnement professionnel existe déjà depuis un moment maintenant. Nous allons bientôt annoncer un partenariat spécifique sur cet accompagnement professionnel, réservé aux artistes, je le précise.

Pour nous, l’artiste a besoin et doit comprendre le métier. Contrairement à d’autres, nous n’incitons pas les artistes à créer leur propre structure, à devenir leur propre producteur, même s’ils sont souvent un peu obligés de le faire. Pour nous, ce sont des métiers différents. Un artiste doit se concentrer sur la création, et être capable de s’entourer de professionnels, ne serait-ce que parce qu’il est difficile de tout faire, et de tout faire bien. Mais il est nécessaire d’acquérir des connaissances et des compétences pour comprendre l’environnement professionnel et son fonctionnement. Cela permet aux artistes de discuter avec ces professionnels, sur la stratégie, et d’apprécier leurs compétences.

- Au vu de la situation actuelle, cela devient-il une nécessité pour les artistes de s’intéresser, voire de se débrouiller tout seuls ? Sont-ils donc plus demandeurs d’informations et de formations sur ces sujets ?

Effectivement, ils n’ont souvent pas le choix, mais il y a aussi un risque de confusion. L’artiste autoentrepreneur est un dangereux oxymore. Il y a en tout cas une demande forte aujourd’hui des artistes en formation et en accompagnement sur tout ce qui entoure l’artistique. Les artistes sont aujourd’hui très nombreux et très isolés. Nous essayons donc déjà de les faire se rencontrer et échanger. Ils ont besoin d’aller à la rencontre des gens du métier. C’est un rôle que jouaient les maisons de disques il y a encore 15 ans. Elles ont de moins en moins d’artistes en développement, ou alors en développement très avancé. Il y a aussi aujourd’hui pléthore de dispositifs d’accompagnement qui agissent sur l’entrée dans le métier. Il y a donc énormément d’artistes qui rentrent, mais qui ne restent pas, ou très peu de temps. On essaye donc de travailler sur la notion de parcours professionnel, de carrière, et sur les façons de les sécuriser. Et ce n’est pas quelque chose de simple… Il y a toujours eu des artistes qui disparaissaient au bout d’un album, mais aujourd’hui, ils ne vont même pas forcément jusque-là…

- Cette prise de conscience de l’éphémère passe-t-elle aussi par la sensibilisation des artistes aux différents moyens de vivre de sa création ?

Nous essayons de transmettre le notion de multiactivité. Un artiste, il va en studio, il est sur scène, il crée, mais il accompagne aussi d’autres projets artistiques, il peut être enseignant, encadrer des projets de création, intervenir dans des actions culturelles, faire des master class… C’est là que les choses se complexifient pour des structures comme la Manufacture chanson. Qu’accompagne-t-on ? Qui aidons-nous à se développer ? Un artiste ou un projet artistique ? Les artistes, et c’est bien normal, s’intéressent en premier lieu au développement de leur projet. À nous de les amener à élargir leur vision, pour penser en termes de carrière. Ce n’est pas du tout la même approche.

- Les artistes sont-ils, selon vous, plus conscients de ça aujourd’hui ? Même si cela a toujours existé, les activités annexes au projet artistique se développent-elles ?

C’est de plus en plus important dans les parcours des artistes. Ils en avaient sûrement moins besoin il y a 20 ans, parce que l’industrie se portait mieux, parce qu’ils étaient moins nombreux… Je ne sais pas s’il y a plus d’activités annexes, mais en tout cas elles sont plus prégnantes. En période de creux, ils donnaient peut-être déjà des cours ou participaient à des actions culturelles, mais aujourd’hui, s’ils ne le font pas, ils ne peuvent pas manger, même pour des artistes qui tournent beaucoup… C’est d’ailleurs assez inquiétant parfois.

- La volonté, ou la nécessité, de prendre en compte les aspects extra-artistiques est-elle aussi une conséquence d’un changement sociologique des artistes ? Un niveau moyen d’études ou de formation supérieur par exemple…

C’est difficile de le dire, il faudrait des études avec un recul historique suffisant. Sur le niveau scolaire de nos stagiaires, effectivement ce sont aujourd’hui de plus en plus des niveaux bac+5 ou plus. Ce qui est évident, c’est que le niveau musical a considérablement progressé. Ils n’ont pas forcément plus de choses à dire, mais techniquement le niveau moyen est bien plus élevé. C’est aussi parce que l’enseignement et la pratique musicale se sont largement démocratisés, qu’il s’agisse des conservatoires, des écoles, qui se sont aussi fortement professionnalisées, des cours particuliers ou des participations aux télécrochets ! Les gamins de 20 ans, ils jouent, ils chantent, et sacrément bien ! C’est aussi cela qui créé des besoins. C’est le fait que la pratique musicale et la création artistique sont rendues plus accessibles. Si l’on ajoute à cela les effets de la révolution numérique, qui permet de tout faire de chez soi… Et l’apparition de chaînes de magasins et de marques d’instruments qui ont cassé les prix… Tout le monde, ou presque, peut faire de la musique. Cela me rappelle une anecdote du début des années 1950, à propos d’un artiste devenu célèbre. Il savait faire le mi et le la sur sa guitare, et il traversait la ville à pied pour que quelqu’un lui montre comment faire un si ou un do… Il s’agissait e Paul McCartney. Aujourd’hui, il y a toutes les tablatures et partitions que l’on veut sur le web.


(c) Rod Maurice

Adrien MARCHAND

Chef de projet Ricard S.A Live Music


www.ricardsa-livemusic.com


- Tout d’abord, peux-tu présenter Ricard S.A Live Music ? Le prix Ricard S.A Live Music ? (ce que c’est, à qui cela s’adresse, les objectifs…)

Ricard S.A Live Music est un projet de mécénat dans la musique qui a pour objectif d’offrir des concerts live au public, et de soutenir la scène émergente française. Dans cette logique de soutien, nous avons créé le Prix Ricard S.A Live Music, qui s’adresse aux artistes non signés et qui permet à son lauréat de bénéficier de notre soutien pendant un an.
Le prix nous permet également de faire un travail de repérage artistique, et de proposer à des artistes de participer à nos événements même s’ils ne sont pas forcément lauréats.

- Peux-tu présenter les nouveautés de l’édition 2015, et notamment l’offre d’accompagnement à 360° pour les lauréats ?

La grande nouveauté pour 2015, c’est que nous « bouclons la boucle ».
Jusqu’à maintenant, le groupe lauréat bénéficiait de notre apport sur le live (participation à notre tournée et à des festivals), sur la formation (résidence au Chantier des Francos, coaching au Studio des variétés, cours à l’Irma) et sur la promotion (prise en charge d’un attaché de presse).
Mais cette année, nous prenons part également à la production en finançant le EP du lauréat et en prenant en charge sa distribution et sa promotion dans la logique de l’offrir à un maximum de monde, tout en permettant au groupe de rester propriétaire de ses masters. Comme il s’agit d’un sujet pointu et sensible pour les artistes, nous souhaitons être les plus transparents possibles dans notre démarche et vous retrouverez plus d’infos sur ce qu’attend le lauréat en termes de production ici : http://www.ricardsa-livemusic.com/les-recompenses-du-prix-38-production-distribution-et-promotion-dun-ep/

- Pourquoi avoir choisi de modifier l’accompagnent proposé ?

Pour maîtriser l’ensemble de la chaîne autour du développent du groupe. Nous avions quelques frustrations sur les éditions précédentes car nous demandions aux groupes de nous fournir un EP déjà produit. Or, bien souvent, les groupes en développement étant dans des situations de débrouille, et se retrouvaient par exemple à pouvoir enregistrer dans un studio mais uniquement sur les périodes creuses pour des raisons de budget, entraînant des retards dans notre stratégie promo.

Comme j’ai travaillé longtemps en tant que chef de projet dans un label indépendant, il nous a semblé légitime de proposer ce service supplémentaire même si nous ne remplacerons pas un label. Au contraire, l’idée est d’ailleurs d’aider le groupe à se développer puis à signer avec une structure qui l’emmènera plus loin !

- Promo, clip vidéo, attaché de presse, formation, matériel, résidence… En quoi cela vient-il répondre aux besoins actuels des artistes ?

On sait bien qu’aujourd’hui, les artistes doivent être les rois du DIY en étant leur propre réalisateur son/vidéo, leur propre attaché de presse, leur propre tourneur etc. Même si cela est formateur et qu’il est très sain qu’ils gardent un regard sur tous ces aspects, notre accompagnement leur permet de se consacrer d’avantage à leur musique tout en approfondissant leurs connaissances sur le milieu de la musique avec notamment un parcours de formations personnalisé à l’Irma.

- Avez-vous observé des changements dans le besoins des artiste ? Ces changements éventuels dans les besoins des artistes résultent : du changement des artistes eux-mêmes ? de l’évolution du secteur ? les deux ?

Le principal changement est celui que j’évoquais plus tôt : les groupes doivent plus que jamais être conscients de tous les aspects « extra-musicaux » et être capables de tout faire eux-mêmes. Je crois que l’ère de l’artiste un peu autiste qui ne veut pas entendre parler de l’aspect « business » de la musique est révolue. On peut le regretter mais c’est ainsi, mais je pense que les jeunes formations d’aujourd’hui l’ont très bien intégré !

- Comment les lauréats Ricard voient-ils leur "carrière" ( Y pensent-ils seulement ? Sont-ils dans l’éphémère ? Ont-ils d’autres activités à côté (poursuite d’études…) ?

Chaque année est un cas différent en fonction du lauréat, de son âge et de son parcours. Mais ce qui est sûr, c’est que nous ne conseillerons jamais à quelqu’un d’abandonner ses études ou son job juste parce qu’il a remporté notre prix ! Et heureusement d’ailleurs, car pour le moment, même si tous les anciens lauréats ont trouvé soit un tourneur, un éditeur, voir même une signature en major, et ont donc tous mis un pied dans le monde professionnel de la musique, le développement d’artistes reste une science insondable et la route vers le succès est encore longue pour tous !



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