Votre panier est vide
Article mis à jour le vendredi 10 septembre 2010
Article créé le mardi 6 novembre 2007
Version imprimable
Nous avons voulu savoir comment la situation et la réalité des musiciens étaient perçues par les principaux intéressés et par leurs principaux partenaires. Eric La Blanche (compositeur et chanteur du groupe La Blanche), Cosmo Vitelli (Dj et producteur), Stéphan Le Sagère (directeur de la Fneijma et auteur de Profession Artiste), Jean-François Dutertre (Délégué général de l’Adami et musicien traditionnel) et Marc Perrenoud (bassiste, ethnologue et auteur des Musicos) ont répondu à nos questions.
Eric La Blanche
Auteur, compositeur, arrangeur et chanteur du groupe de chanson La Blanche
1) Comment résumeriez-vous la situation des musiciens en France
aujourd’hui ?
Il me semble que la situation des musiciens français est encore convenable par
rapport à celle qu’on trouve dans d’autres pays. Nous avons la chance de vivre dans un endroit où la musique n’est pas (encore)
qu’une industrie. Cela étant, la situation se dégrade de plus en plus,
notamment avec la réforme de l’intermittence.
Pour gagner sa vie, l’ancien système lié à la vente de disques est déjà obsolète auprès des jeunes générations, et le nouveau système (dématérialisé) ne remplace, à ce jour, pas encore l’ancien. Bref, le public écoute toujours plus de musique sur des supports variés mais une large partie de cette musique ne donne lieu à aucune rémunération. En tant
qu’artiste, j’ai un rapport double avec le Net : je suis très heureux de
pouvoir diffuser mes œuvres moi-même pour un coût dérisoire et communiquer
directement avec le public. En même temps, je suis assez malheureux de
savoir que mes œuvres circulent n’importe où et n’importe comment, sans qu’on
m’ait demandé mon avis. C’est assez humiliant de se dire que son travail a
de la valeur (sinon on ne se l’échangerait pas) mais que celui qui l’a fait
n’en a pas. Je suis gratuit, moi ?
C’est assez symptomatique du métier de musicien : une image toujours glamour
d’un côté, une réalité assez sinistre de l’autre… ce malgré les nombreuses
salles (et subventions qui les font vivre), le système de l’intermittence
(même dévoyé), et surtout malgré l’activisme de
nombreux membres du secteur de la musique vivante qui, comme les artistes,
défendent une vision du monde dont l’argent n’est pas le centre (mais la
circonférence seulement).
Pour finir, nous sommes nombreux et les places sont chères. Nous ne sommes
pas tous des stars et ne souhaitons d’ailleurs pas tous le devenir. Les radios
diffusent de moins en moins d’entre nous (à qualité égale) et Internet -
n’en déplaise aux Myspace et autres sites - est encore loin d’être ce
formidable outil de découverte qu’on nous vante. Mais bon, je ne me plains
pas. On n’a pas trop le choix et c’est déjà beau de donner des
moments d’évasion à des gens qui sont souvent encore plus dans la m… que
nous. C’est ça, la vocation, non ?
2) Quelles réalités du métier vous semblent les plus mal connues ?
On oublie assez facilement à quel point les
artistes travaillent - et ce que ça leur coûte. La pratique d’un instrument,
les répétitions à répétition (non rémunérées), le temps de création,
d’écriture, de doute, de réécriture, de re-doute et de peaufinage sont des
réalités largement minimisées au sein de notre propre secteur. Que le grand
public l’ignore et ne retienne que la magie finale, c’est tant mieux : on
n’a pas à lui montrer que nous sommes avant tout des laborieux, mais c’est un
peu plus gênant avec des professionnels. J’ajoute encore que, comme nous
n’avons ni horaires, ni bureau (encore heureux !), il ne nous est pas
possible d’y laisser nos soucis en rentrant chez nous. En phase de création,
on travaille souvent 24h sur 24. Personnellement, j’arrive même à travailler en
dormant - mais j’ai une technique spéciale.
3) Comment voyez-vous l’évolution de ce métier dans les années à
venir ?
Je crains que les quotas de chansons françaises ne disparaissent avec les
radios hertziennes et ne soient remplacés par la variété internationale
(anglo-saxonne). Je crains également que rien ne remplace le disque et qu’aucun système de redevance ne vienne compenser le "pillage cool" que nous subissons. Du coup,
la majorité des artistes risque de sombrer dans l’alcoolisme ou la
musique festive, et ceux qui resteront, les "gros", s’associeront à de
méchants publicitaires sans scrupules pour pouvoir vivre décemment. Après, il y aura la peste, tout le monde mourra et les artistes
redeviendront ce qu’ils ont toujours été : des obligés des puissants.
J’exagère un peu, sans doute, mais j’aime bien. Tout ça pour dire que je
suis assez pessimiste.
Cosmo Vitelli
Dj, arrangeur et directeur du label I’m a cliché
1) Comment résumeriez-vous la situation des musiciens en France aujourd’hui ?
Je peux parler de la vague d’artistes qui se sont fait virer des maisons de disques puisque j’en ai fait partie. Du coup j’ai appris à faire autre chose que DJ/musicien et j’ai monté mon label de musiques électroniques où je suis clairement en situation d’indépendant. Je produis des disques et des vinyles, non pas pour être riche, mais parce que ce sont des moyens de production pour faire vivre les DJ. C’est un prétexte pour développer de l’image qui permet en retour de faire des tournées.
2) Quelles réalités du métier vous semblent les plus mal connues ?
Un club n’est pas une église et l’on ne demande pas à ce que le Dj soit vénéré. Mais, pour autant, tout le monde ne perçoit pas que venir passer des disques, c’est quelque chose d’engageant, ça demande du travail. Au niveau de la France, la situation des clubs est affreuse. Il y en a très peu et globalement on est dans la culture de la "discothèque à papa" et du Dj perçu comme prestataire de service, comme l’équivalent du barman ou du "physio". Du coup je joue principalement à l’étranger, ou à Paris éventuellement. Sinon je ne pourrais pas vivre de ce métier-là .
3) Comment voyez-vous l’évolution de ce métier dans les années à venir ?
Pour l’avenir du Djing, c’est un peu la grande inconnue, notamment au niveau de la qualité. Avec les ordinateurs et les logiciels type Live qui permettent de caler les morceaux sans aucune connaissance, tout le monde est potentiellement Dj et se retrouve sur le Net. Donc toute la technique travaillée et acquise pendant des années n’a plus de sens ? Sauf que ce bagage technique emmagasiné, il se fait sur des années d’écoute aussi. Et pour bien mixer les musiques, il faut bien les connaître.
Pour ce qui est de l’avenir de la production, pour l’instant le tout digital ne marche pas et on est dans une phase de transition de l’industrie du disque où, ce qu’il reste comme possibilités, ce sont les développements annexes, la synchronisation, l’image, la publicité… Aujourd’hui, la musique n’existe commercialement qu’en fonction de son mariage à d’autres supports, et elle n’a plus d’existence autonome.
Stephan Le Sagère
Directeur de la Fédération nationale des écoles d’influence jazz et musiques actuelles (Fneijma) et auteur du guide Profession Artiste
1) Comment résumeriez-vous la situation des musiciens en France aujourd’hui ?
Pour les amateurs, la situation est sans réelle perspective d’exposition de leurs prestations, ni amélioration notable de leurs conditions de pratique. Il existe des studios de répétitions et des dispositifs d’accompagnement, mais pas de lieux de diffusion qui permettraient de valoriser la pratique en amateur.
Pour les professionnels, on constate une augmentation sensible des difficultés pour exercer le métier : adossement au système d’assurance chômage dont les règles se durcissent, prise en compte limitée à la partie visible de leur travail, multiactivité galopante avec un coeur de métier (interprète sur scène) de plus en plus restreint…
2) Quelles réalités du métier vous semblent les plus mal connues ?
Le quotidien d’un artiste de la musique et la diversité du métier sont méconnus. De la création à la prestation publique, du bal au concert, du bar au zénith, du simple exécutant au leader, de l’instrumentiste à l’arrangeur, toutes ces facettes du métier sont exercées de façon quasi simultanée par le plus grand nombre. Ce qui aboutit à la multiactivité, c’est-à -dire à la superposition d’activités dans le prolongement des activités spécifiquement artistiques : l’enseignement, la formation, l’encadrement des amateurs, l’éducation artistique, l’animation musicale…
L’espace médiatique est tellement occupé par les stars, que pas une place n’est laissée à la réalité. Cela dit, les médias veulent faire rêver, et la réalité est sans doute trop contraignante et sans intérêt pour les médias. Par exemple, il n’y a quasiment aucune prestation en direct à la télévision, ou si peu. Comment veut on que le public comprenne que pour jouer d’un instrument ou chanter, il faut de la concentration, de l’effort, du travail ?
Par conséquent, on vit une confusion entre notoriété et profession, vente et talent, repérage et insertion professionnelle. Et cette confusion est évidemment préjudiciable aux professionnels.
3) Comment voyez-vous l’évolution de ce métier dans les années à venir ?
Malgré tout cela, je ne suis pas pessimiste. Hors des questions de mode ou d’actualité, les musiciens qui arriveront à vivre de leur métier devront être des artisans de leur art.
Le combat consiste à ce qu’ils soient suffisamment nombreux pour que cela ait un sens, pour que notre société, souvent présentée comme société musicale, soit aussi une société de musique. Il s’agit de bien préparer ceux qui le souhaitent à ce challenge.
Jean-François Dutertre
Délégué général de l’Adami, artiste (chanteur, joueur d’épinette des Vosges) et fondateur du Centre d’information des musiques traditionnelles et du monde (CIMT)
1) Comment résumeriez-vous la situation des musiciens en France aujourd’hui ?
Très contrastée. Les conditions d’exercice du métier deviennent de plus en plus difficiles pour une grande majorité des musiciens. La première cause de cette situation est, bien sûr, les nouvelles conditions pour bénéficier du régime de l’intermittence. Une autre cause réside dans la concurrence de plus en plus grande de la pratique amateur, conjuguée au travail au noir systématique dans de nombreux secteurs. Et puis, il y a des artistes qui, malgré cette crise, réussissent à se maintenir dans la profession grâce aux spectacles. Des études récentes montrent que ce sont les artistes qui s’investissent au maximum dans une activité centrale (dans un groupe, par exemple) qui parviennent le mieux à s’en sortir. On a le sentiment que l’on se dirige vers un grand écart entre les artistes qui, bénéficiant d’une certaine notoriété et d’un projet visible, pourront encore vivre de leur métier, et un état de paupérisation qui s’aggrave de mois en mois.
2) Quelles réalités du métier vous semblent les plus mal connues ?
Le fait que l’on passe souvent plus de temps sur la route ou à faire du secrétariat qu’à faire de la musique…
3) Comment voyez-vous l’évolution de ce métier dans les années à venir ?
Je demeure optimiste sur les capacités de création des artistes et la curiosité du public pour que ces deux facteurs maintiennent une scène vivante et foisonnante. La principale évolution pourrait bien être la convergence qui s’amorce entre la filière phonographique et le spectacle vivant, c’est-à -dire vers une appréhension plus globale de l’environnement professionnel des artistes.
Marc Perrenoud
Bassiste/contrebassiste, auteur du livre Les Musicos, enquête sur des musiciens ordinaires, docteur de l’École des hautes études en sciences sociales (Toulouse, Centre d’anthropologie sociale) et enseignant à l’Université Toulouse II Le Mirail.
1) Comment résumeriez-vous la situation des musiciens en France
aujourd’hui ?
La question est vaste, peut-être trop pour y répondre correctement.
Je m’en tiendrai à un point de vue socio-économique pour dire simplement que
les musiciens "ordinaires", les musicos, sont généralement pris dans une
tension entre l’attachement légitime à un système de protection sociale
unique au monde, et les effets pervers liés à l’existence de ce même
système. Le rapport à "l’intermittence" est donc souvent ambivalent pour les
plus faibles : on veut entrer ou se maintenir dans le régime, mais on est
amené très régulièrement à jouer dans des conditions incompatibles avec les
"bonnes pratiques" définies par l’institution. Cette ambiguïté est au coeur
du rapport entre les musiques actuelles et la politique culturelle et
sociale.
2) Quelles réalités du métier vous semblent les plus mal connues ?
D’abord, les conditions de travail en dehors des formes d’emploi les plus
visibles. Je pense notamment aux engagements dans des dispositifs
d’"animation anonyme" qui constituent un peu la part honteuse du métier : on
est régulièrement contraint, notamment en début de carrière, de jouer de la
"musique d’ameublement" en auxiliaire discret et efficace.
Ensuite, le fait que ce type d’engagement se combine souvent, d’une
semaine à l’autre, à des formes d’emploi bien plus valorisées. On peut
avoir "servi la soupe" pour tel événement mondain où personne n’écoutait la
musique de fond, et jouer quelques jours plus tard dans un festival où le
public est spécialement venu vous voir… Exercer ce métier c’est pouvoir
être presque à la fois un "loser" et une "star".
Enfin, ce qui est méconnu c’est aussi la résilience psychologique nécessaire à la pérennisation d’une
carrière dans ces conditions. Cela passe notamment par la tenacité dans les
activités périmusicales (démarchage, constitution de réseaux, etc.), en
combinant une bonne dose de confiance en soi et une capacité à analyser sa
situation professionnelle de manière réaliste.
3) Comment voyez-vous l’évolution de ce métier dans les années à
venir ?
La tendance est à un durcissement des conditions d’accès à l’indemnisation
des intermittents, et à une lutte contre les "fraudes", les "abus" (en tout
cas ceux des plus faibles… le groupe Bouygues, au contraire, peut
continuer à s’asseoir sur le droit du travail, à TF1 comme sur les chantiers
géants). Il me semble toutefois difficile de faire fermer tous les lieux
underground au nom d’une chasse à la fraude, d’une "moralisation" de
l’activité, et on n’a heureusement pas inventé de test ADN pour distinguer
les "bons" et les "mauvais" musiciens. On peut donc supposer que la partie
immergée de l’iceberg musical, celle des caves de bars, des squats, des
micro-labels, celle qui est souvent à la fois plus "artisanale" et
"artistique" que "professionnelle" existera toujours comme terrain
d’émergence de la partie visible, encadrée, subventionnée ou
subventionnable, relevant officiellement de la "création".
L’enjeu pour l’avenir est probablement de ne pas opposer les espaces
socio-esthétiques de manière définitive et essentialiste, mais au contraire
de renforcer les ponts, les possibilités de passage de l’un à l’autre.
Ainsi, la disqualification sociale de la "part d’ombre" des pratiques
musicales me semble constituer, politiquement, économiquement et
culturellement, une erreur fondamentale.
Propos recueillis par Mathias Milliard et Fréderic Drewniak