LE RÉSEAU HIP HOP
Exposition et diffusion du hip hop en France

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Publié le mardi 4 décembre 2007

Article

En publiant la 3ème édition du Réseau, le guide-annuaire de la culture hip hop en France, l’Irma souhaite montrer la réalité souvent méconnue d’un mouvement artistique riche et complexe. Le hip hop foisonne en effet d’initiatives et d’acteurs qui s’activent dans l’ombre des ténors surmédiatisés et des circuits de professionnels reconnus. Si Le Réseau permet d’identifier qui sont ces acteurs, ce focus accompagne cette nouvelle publication pour questionner les enjeux et les difficultés rencontrés aujourd’hui par les rappeurs, DJ, slameur, MC, etc.
Comment développent-ils leurs activités ? Quelle est leur marge de manœuvre pour créer, produire et diffuser ces musiques ? Quels sont les espaces d’exposition pour le hip hop aujourd’hui en France ?

Alors que la danse hip hop s’invite dans les scènes nationales et sur les plateaux TV, que le graff voit la porte de certaines galeries d’art s’ouvrir tout en continuant à s’afficher effrontément sur les murs… quel constat peut-on dresser pour les disciplines musicales du hip hop en France ?
Quelle est la situation des pratiques et de la diffusion du rap, djing, r’n’b, beatboxing, slam, ragga, scratching… ?

Dépasser les idées reçues
"Le plus dur, c’était de sortir de la cave" [1]. En France, des anciens comme NTM ou Dee Nasty sont les premiers à y être arrivés. Certaines de leurs œuvres emblématiques ont permis au hip hop de rejoindre la "grande famille" des musiques populaires. Cela se poursuit aujourd’hui avec des artistes comme Diam’s ou Grand Corps Malade. À première vue, on pourrait croire que "le plus dur est fait", que le rap a réussi à dépasser les limites convenues des "quartiers"…
Quand la France de l’industrie musicale salue la consécration d’Abd Al Malik au Prix Constantin 2006, et qu’une imposante tournée de l’artiste s’ensuit, il apparaît également que le rap a su intégrer les circuits et les réseaux habituels de la diffusion musicale…
Pourtant certains indices pointent un véritable paradoxe, entre l’extrême visibilité de certains et une flagrante impossibilité d’exposition pour d’autres.

Au regard des rares chiffres existants sur le hip hop en France, la tendance est nette : les artistes qui vendent des disques, tournent et sont diffusés par les médias sont peu nombreux.
Pour le Snep [2], syndicat national des plus importantes maisons de disques (en terme de chiffre d’affaires), le rap ne représentait que 0,1 % des ventes en France en 2006 [3] ! Pour le CNV [4], les spectacles musicaux de hip hop totalisaient seulement 4 % des concerts déclarés la même année.
Si des éléments viennent pondérer ces chiffres (problèmes de classification), on pourrait rapidement croire à leur lecture que derrière les quelques vedettes du hip hop en France, il n’y a… plus rien ?

Derrière l’arbre, la jungle !
En mettant à jour cette troisième édition du Réseau, il s’agit de s’inscrire en faux par rapport à ce raccourci, et de montrer la vitalité d’un secteur qui semble invisible selon les statistiques officielles.
La base de données de l’Irma recense [5] près de 2800 structures ou contacts dans le domaine du hip hop en France, dont plus de 800 artistes et collectifs d’artistes et des centaines de labels et d’organisateurs de soirées ou de festivals, des disquaires, des émissions de radio, etc. Publier les plus pertinents de ces contacts dans Le Réseau est une façon de rendre visible ces acteurs, d’encourager la reconnaissance et le développement de leur activité, de faciliter la mise en relation entre eux comme avec des professionnels venus d’ailleurs…

D’autres indicateurs attestent également d’une réelle vitalité du secteur hip hop en France. Au niveau des médias, il existe des réseaux FM (Skyrock) et des radios spécialisées (le tissu des radios associatives est pour le rap un média privilégié), des magazines papier (Rap Mag, etc.) ou en ligne (le web constituant « un des seuls médias qui permette à la culture [hip hop] d’être largement diffusée, dans toute sa diversité » rappelle Eric Bellamy de LDF Booking dans les interviews), et même une chaîne de télévision 100 % cultures urbaines (Trace TV). Ainsi, l’existence de relais médiatiques témoigne à la fois d’une richesse de la production musicale et de l’intérêt d’un public concerné, voire en demande.
C’est également ce qui se dégage d’un sondage commandé par la Sacem à l’été 2005, où 7 % des français interrogés déclaraient que le rap était leur genre musical préféré.

Ainsi, il y a une face immergée du hip hop, qui ne se retrouve ni dans les chiffres de vente des majors et des principaux indépendants, ni dans les programmations de salles ou dans le catalogue des tourneurs. Pourtant une activité foisonnante existe. Elle s’est, de force ou de gré, organisée en marge des circuits habituels et des réseaux existants.

Le disque : un outil pour trop peu d’artistes
Le disque est, pour une poignée d’artistes qui arrivent à vendre (Booba, Rohff, Diam’s), le point de passage vers le professionnalisme et une visibilité plus importante. C’est par ce biais qu’ils décrochent des dates dans les salles de spectacles et dans les festivals, des passages radios et des chroniques dans la presse. Pour être présentes sur ce marché (si minime soit-il selon les chiffres), des majors ont mis en place des départements spécialisés rap/R&B, comme Hostile chez Emi ou Motown France chez Universal. Mais ce système n’offre de possibilité qu’à peu d’artistes.
La crise du disque n’arrange rien à l’affaire et « il y a de moins en moins de signatures en maisons de disques sur les artistes rap » note Laurent Bouneau, directeur des programmes de Skyrock (dans Musique Info Hebdo, 30 novembre 2007). Les critères sont également plus contraignants : « Je n’ai jamais réussi à signer en maison de disques sous prétexte que ce n’était pas assez "violent, caillera, ou sexy" et que (…) ça ne correspondait pas à la "cible", car trop "intelligent pour du rap et trop rap pour de la musique". » (Kohndo, voir les interviews).

En réalité, la très grande majorité de la production discographique provient de l’activisme de micro-labels, dont les reins financiers sont trop fragiles pour garantir une distribution et une promotion nationales. Ces structures éparpillées ne possèdent pas de force de frappe collective et sont peu représentées dans les fédérations. Ainsi, au sein de l’Upfi (principal syndicat de labels indépendants en France) on ne compte que trois labels spécialisés (2Good, 361 Records et Nouvelle Donne) et uniquement une petite dizaine de labels ayant signé des artistes hip hop.
Entre les quelques signatures "majors" et la multitude de productions confinées, il semble qu’un espace intermédiaire manque au développement de la scène hip hop en France.

Une diffusion live en marge des réseaux subventionnés
L’actuelle santé fragile du marché du disque laisserait penser que, comme c’est le cas pour le rock ou le jazz, le spectacle vivant pourrait occuper cet espace intermédiaire ; avec l’objectif d’accompagner les porteurs de projets artistiques dans leur parcours et dans leur rencontre du public.
Mais ce n’est pas exactement le cas. Ceux qui tournent dans le réseau des salles subventionnées sont souvent les mêmes rares artistes reconnus par l’industrie du disque. Ou bien ce sont des artistes étrangers de renommée internationale, ou provenant d’univers (slam, trip hop, électro-hip hop, abstract hip hop, etc.) jugés plus policés que celui du rap "classique".

Les programmateurs de ces lieux semblent frileux , parfois même lorsque les artistes sont signés sur un label important. Le regard porté par les acteurs du rap sur ces structures est cruel : « Ils organisent leur événement par dépit, ou par obligation, ou pour faire plaisir à leurs élus. Mais le gros problème est que pour un grand nombre d’entre eux, ils ont beaucoup de mal avec cette culture et aussi avec le public qu’elle attire » (Eric Bellamy, voir les interviews).
De même, le nombre de festivals programmant exclusivement du rap est encore restreint (une petite vingtaine sur l’ensemble du territoire, toutes tailles confondues) et ils rencontrent toujours des problèmes de reconnaissance. Ainsi la 3ème édition du festival Milit’art de Saint-Leu prévue en octobre dernier (plus de 7 000 personnes en 2006), a été rattrapée par le contexte social local et annulée pour "raison de sécurité", sans la moindre réaction des "professionnels de la profession".
Dans ces conditions, où les opportunités d’être programmé sont rares, il ne reste du coup que peu d’espoir pour un tourneur spécialisé de "faire son trou" et trouver sa place sur ce marché.

Au-delà de la frilosité, il existe peut-être également un problème de format, voire de formatage entre la création hip hop et le circuit des lieux de diffusion.
Osons la question : les salles de spectacles, telles qu’elles sont pensées aujourd’hui, sont-elles adaptées pour recevoir sur scène des formations MC/Djing ? En ébauche de réponse, on constatera que des groupes français (Hocus Pocus) ou étrangers (The Roots) qui se produisent dans ces lieux intègrent plus facilement des instruments dits "classiques" dans leur formation. Savoir si cela provient de la volonté des artistes de s’adapter aux lieux, ou du choix du programmateur de prendre des formations plus instrumentistes, est une autre interrogation. Mais cet exemple témoigne d’une forme d’adaptabilité nécessaire entre le lieu et le spectacle hip hop, dont les conditions ne sont peut-être pas toujours réunies.
Osons une seconde question : les rappeurs et DJ sont-ils toujours prêts à passer sur scène ? L’apprentissage du chant et du mix est encore très empreint d’autodidactie et le hip hop reste ancré dans un langage de rue. Le développement des groupes ou des collectifs chemine plus souvent par la cave que par le studio de répétition. Comme on l’a vu, l’enregistrement passe également plus par l’autoproduction ou l’associatif que par les professionnels du disque. Si l’enseignement musical du rock, des musiques traditionnelles ou de la MAO a progressé ces dix dernières années en France sous l’impulsion du secteur privé, quid de la formation scénique pour les artistes de rap et de hip hop ?

Un tissu associatif militant, précaire et peu structuré
Quelles que soient les raisons qui expliquent la faible représentation du hip hop sur les scènes subventionnées (frilosité, non adaptation), le secteur a organisé son activité autrement, cherchant à se diffuser coûte que coûte via des circuits alternatifs.
La diffusion du hip hop dans sa plus large diversité passe ainsi essentiellement par des organisateurs associatifs de soirées dans les bars ou les clubs. Près de 80 associations sont répertoriées dans Le Réseau comme ayant une activité régulière de programmation. Elles sont majoritairement composées de bénévoles et leur activité se développe à l’échelle locale, sans relais nationaux. Les artistes soutenus par ces organisateurs militants éprouvent dès lors d’énormes difficultés à accéder aux réseaux des salles, des labels et des médias, et à toucher un public plus large que celui de leur territoire.
En agissant ainsi, les acteurs du hip hop trouvent une réponse au manque d’espace scénique qui leur est consacré. Mais leur faible rayonnement d’activité ne permet pas d’intégrer ce processus dans une démarche d’insertion professionnelle d’artiste, ni dans une pérennisation des activités de l’association. Tout du moins de manière significative sur le plan national.

L’éparpillement des structures et des actions renvoie au manque de structuration d’un secteur fier de son indépendance mais en mal d’exposition.
Des prémices d’organisation percent cependant ici ou là , cherchant souvent à s’extirper du circuit traditionnel des MJC (comme ce fut le cas pour le rock dans un passé récent). À Rennes, Bordeaux ou Lille voire en Franche-Comté par exemple où sous l’impulsion de l’association Attila c’est créé un réseau régional d’acteurs spécifiques, la présence d’organisateurs et de collectifs artistiques engagés et actifs permet l’éclosion de nouvelles dynamiques locales, comme c’est le cas depuis plusieurs années à Marseille ou en Seine-Saint-Denis.
Les six festivals français (Cité rap à St-Brieuc, L’Original à Lyon, Hip hop dayz à Lille, Kosmopolite à Bagnolet, Block Party à Perpignan et Hip Opsession à Nantes) de hip hop parmi les plus importants se sont également fédérés au sein du réseau 4arts6. Leur objectif est d’œuvrer à une plus grande reconnaissance de leur activité et à la promotion des acteurs de cette culture. Pour l’instant, ce réseau n’en est qu’à ses premiers pas. Mais peut-être est-ce par ce biais que les associations pourront formuler des revendications collectives au plan national et construire, petit à petit, un circuit adapté au développement des artistes hip hop en France.
Autre signe encourageant : en ouvrant les dispositifs de repérages d’artistes comme le Fair ou les Découvertes du Printemps de Bourges aux rappeurs et DJs hip hop, le secteur des musiques actuelles entend montrer et aider la création musicale dans toute sa diversité. Ces dispositifs permettent de construire les espaces intermédiaires qui font défaut au développement du hip hop français. Mais malgré les bonnes volontés, cela ne se fait pas sans heurt : « L’expérience du Printemps de Bourges m’a fait comprendre que le rap est enfermé dans un cliché. Quand j’ai proposé une autre vision du rap allant flirter avec mes influences rock, ou plutôt rythm and blues, je me suis fait descendre par deux journalistes qui voulaient voir du Booba » (Kohndo, voir les interviews).

Pour quelle prise en compte politique ?
Les difficultés d’exposition du hip hop en France devraient être au cœur des questionnements sur la diversité culturelle. Mais les institutions, comme c’est le cas pour les réseaux qu’elles subventionnent, acceptent encore avec difficulté cette nouvelle réalité culturelle.
Quand certains élus s’en inquiètent, les initiatives mises en place ont souvent pour objectif d’occuper les jeunes des quartiers et émargent sur les budgets de Jeunesse & Sport ou de l’insertion. Au grand dam des acteurs, ces actions sont dans la lignée de ce que représente le rap pour les pouvoirs publics, c’est-à -dire un outil de politique sociale plus que culturelle. Et quand le ministère de la Culture se penche sur l’existence du hip hop, s’offusquant des difficultés rencontrées par la discipline à sortir des quartiers, c’est aussitôt pour organiser une action fourre-tout et one shot au Grand Palais dans une opération "Rue" mêlant (mélangeant ?) le Djing au BMX ou à la Capoeira.

Les rapports entre le monde politique et le mouvement hip hop peuvent également être plus houleux, voire frontaux ; du Ministère Amer à Sniper, plusieurs artistes auront vu leurs paroles censurées pour cause de "manque de respect aux institutions". Au propre comme au figuré, il s’agit d’un problème de langage et de codes culturels qui ne sont pas partagés, de deux mondes qui ne se comprennent pas et qui se méfient l’un de l’autre. Les rappeurs voient l’institutionnalisation comme la mort de l’art (bizarrement plus qu’à travers le marché, le business et les marques) et les politiques comme les programmateurs perçoivent les publics hip hop comme "à risque".
Des solutions existent cependant, et ce sont les acteurs qui sont au plus près de la réalité des pratiques qui les connaissent le mieux : « On s’organise de manière particulière quand on programme du hip hop, avec une façon différente de gérer le public et de promouvoir l’événement » nous indique le tourneur Eric Bellamy (LDF Booking, voir les interviews). « Pour les concerts hip hop, la sécurité n’est pas un petit problème, mais c’est une donnée avec laquelle il faut savoir habilement composer, trouver les bonnes équipes, etc. »

Et demain ?
Le développement du hip hop dans sa diversité se confronte aujourd’hui à un manque d’exposition et de diffusion.
C’est la conséquence de la faible valorisation de cette culture par les institutions et les salles de spectacles, mais également de l’absence de structuration et de réseaux hip hop.
Le rap continue à construire son histoire au gré des initiatives. Apparu il y a près de trente ans en France, il est encore dans cette phase de combat pour obtenir une légitimité artistique sans renier ses fondements culturels. Il lui reste encore à s’affranchir des obstacles qui freinent son développement, à s’organiser collectivement pour mieux se faire entendre, et à créer une filière spécifique de professionnalisation que de nombreux acteurs appellent de leurs vœux.
Reste aussi à savoir qui les accompagne dans cette histoire là …

Frédéric Drewniak

Pour aller plus loin sur le sujet, lisez les interviews :
Trois questions aux artistes et diffuseurs
Cinq acteurs du réseau hip hop français ont joué le jeu des questions/réponses. DJ Kodh, le rappeur Kohndo, Eric Bellamy (tour manager chez LDF Booking), Rémy Corduant (label manager de Din Records) et Cobalt (rédacteur en chef du site Hiphopcore.net) témoignent de l’état du secteur.
La suite…

[1] Source : "Nick le CSA de NTM

[2] Voir l’Economie de la production musicale

[3] Attention cependant à prendre ces chiffres avec des « pincettes » : la majeure partie de la production hip hop en France est le fait de producteurs indépendants qui « échappent » aux systèmes de comptage utilisés par les outils statistiques du Snep. En attendant la parution de chiffres provenant de l’UPFI, il convient donc de pondérer les seuls chiffres donnés ici dont l’on dispose

[4] Voir les Eléments statistiques sur la diffusion des spectacles de variétés et de musiques actuelles

[5] Le recensement effectué par l’Irma n’étant pas exhaustif