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Accueil du site > Documentation > Focus > DU PATRIMOINE MUSICAL A LA TELEVISION FRANCAISE Ina.fr : un fond musical à décoder

Article mis à jour le vendredi 10 septembre 2010
Article créé le lundi 5 juin 2006

 
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DU PATRIMOINE MUSICAL A LA TELEVISION FRANCAISE
Ina.fr : un fond musical à décoder

Depuis avril, l’Institut national de l’audiovisuel (Ina) rend accessible 10.000 heures de programmes télés et radios sur son site Internet. Des Beach Boys sur le plateau d’Age tendre et tête de bois à l’inauguration de la première Fête de la musique, l’occasion est belle de parcourir et décrypter, en images, 70 années de mémoire musicale enregistrée. Play-back garanti !

Opération "Archives pour tous"

Comme l’ont fait la BBC et Radio Canada, l’Ina a ouvert l’accès de ses archives au grand public en lançant l’opération "Archives pour tous" le 27 avril dernier.
Depuis, près de 100 000 émissions de radios et (essentiellement [1]) de télévision, produites des années 20 à nos jours en France, sont en accès libre ou à télécharger sur www.ina.fr. L’engouement est immédiat : 2 millions de requêtes ont fait saturer le serveur les premiers jours, et plus de 300 000 fichiers sont visités quotidiennement (streaming ou téléchargement).

Depuis 1975 (et suite à la création par l’Etat de 7 sociétés de service public issues de l’ORTF en 1974), l’Ina a pour mission de collecter, conserver et mettre à disposition le patrimoine audiovisuel national. Ainsi, plus de 80 000 heures de programmes sont collectées chaque année, dont la moitié dans le cadre du dépôt légal [2].
L’opération "Archives pour tous" est l’un des résultats permis par la politique de conservation et de numérisation entreprise à la fin des années 90. Il aboutit aujourd’hui à la possibilité d’ouvrir ces fonds à un plus large public que celui des universitaires et des professionnels de l’audiovisuel, auparavant seuls habilités à accéder aux archives.

Cependant, le volume d’archives mis en ligne reste pour l’instant faible au regard des millions d’heures de programmes disponibles sur près de 80 kilomètres de rayonnages à l’Ina. Plusieurs raisons l’expliquent :
- d’abord la numérisation du fond d’archives n’est pas fini. Il reste encore de nombreux supports menacés d’obsolescence qui doivent être sauvegardés d’ici à 2015.
- ensuite l’Ina doit négocier avec les titulaires de droits pour la mise en ligne et la diffusion des programmes dont la plupart ne sont pas tombés dans le domaine public. Ceci explique pourquoi certains fichiers sont en téléchargement payant (de 1 à 12 euros max.), de manière à pouvoir rémunérer les ayants droit.

Ainsi, vous ne trouverez pas sur l’Ina.fr toutes les émissions musicales et les concerts que votre mémoire a retenus, ou dont vos parents vous ont parlé… Mais de nombreux moments forts, tours de chant, "vieilleries", bavardages de musicien… permettent une balade dans plus de 60 ans de musique à la télévision française.

Nous ne vous proposons pas ici un catalogue exhaustif de ce que l’on trouve en archives numérisées. Mais quelques liens vers des listes ou des documents permettent de suivre l’évolution de la musique en France à travers la télévision.
Nous vous invitons donc à rechercher par vous-même des ressources complémentaires sur l’Ina.fr. Nous avons par ailleurs eu des difficultés à rendre stable les liens ici proposés. Si jamais ils ne correspondent pas au document souhaité, veuillez-nous en excuser ; le mieux étant dans ce cas d’effectuer votre requête directement sur le moteur de recherche de l’Ina.fr.

Des débuts de la télévision à la disparition de l’ORTF - 1927/1974

Si quelques reportages sont enregistrés durant les années 30 et 40, la télévision ne prend réellement forme en France qu’à partir de la première télédiffusion quotidienne (1937), et surtout après la seconde guerre avec la création de la Radiodiffusion et Télévision Françaises (RTF) en 1949. Peu de documents musicaux sont donc disponibles sur cette époque. Seules quelques retransmissions des fêtes des Caf’ Conc’ (plus sportives que musicales) permettent de rappeler l’importance prise dans le spectacle par les cafés [3], lieux de "sédentarisation" des chanteurs ambulants durant la seconde moitié du XIXe siècle.

Dans les années 50 et au début des 60, alors que la télévision française se structure et s’implante dans les foyers (en noir et blanc), les premières émissions musicales se développent sur le modèle du music-hall, alors en vogue dans les cabarets et les salles de spectacles. Des vedettes de l’époque comme Edith Piaf ou Yves Montand viennent poursuivre leur tour de chant sur les plateaux de La joie de vivre ou de Trente-six chandelles. Comme cela se pratique sur scène, elles parrainent aussi de jeunes chanteurs ou chanteuses dans L’école des vedettes.

C’est avec l’arrivée de Discorama de Denise Glaser sur la première chaîne de la RTF que la place accordée aux artistes à la télévision évolue. Il ne s’agit plus de les voir comme s’ils étaient sur scène, mais plutôt de les présenter et les connaître sous un autre jour, et accessoirement de faire la promotion de leurs dates de tournée.
Diffusé de 1959 à 1973, Discorama reste ainsi liée au souvenir des conversations intimistes entre Denise Glaser et ses invités, lorsque cette dernière présenta elle-même les émissions. Le ton posé des interviews cherchait la confidence des artistes (Léo Ferré y versa même une larme !). Avec l’arrivée de Raoul Sanga à la réalisation, le non décor, où apparaissaient sans dissimulation caméras, câbles et escabeaux, deux fauteuils au centre, invitait de même à se livrer sans apparats. Cette formule changea profondément le rapport des artistes avec la télévision, et plus largement participa à modifier le rapport des maisons de disques avec les producteurs audiovisuels.

En effet, à la fin des années 50, le paysage musical est en pleine mutation. Le jazz, introduit en France à travers le music-hall, ouvre la voie au rock’n’roll. Une césure générationnelle s’ensuit entre les chanteurs à texte et les artistes de la "nouvelle vague".
Les archives de cette époque rendent ainsi compte de la manière dont la chanson française change pendant les années 60, entre music-hall et yéyé, entre artisanat et industrie.

Sur les plateaux de télévision, ces deux générations expliquent leurs influences qui se distinguent.
Les artistes de renom s’en réfèrent à la poésie et à la littérature. De Serge Reggiani enregistrant des poèmes de François Villon à Georges Brassens souhaitant rendre accessible Paul Fort, l’importance du texte est au cœur des préoccupations. La réflexion sur la chanson s’insère plus largement dans une réflexion sur l’art. Ainsi Jacques Brel réfute d’être inscrit "entre Péguy et Valéry", considérant plutôt son métier comme celui d’un artisan qui "rabote des phrases" où il se permet de "commettre des fautes de goûts".
Les jeunes artistes s’inspirent au contraire des musiques de danse, souvent anglo-saxonnes, ou plus largement internationales : Joe Dassin donne un cours de guitare "folklorique" américaine, Claude Nougaro chante des morceaux teintés de swing et de jazz (Petit taureau, La clé), Serge Gainsbourg avoue avoir piqué quelques accords à Bob Dylan, ou explique l’import des cadences africaines dans son album Gainsbourg Percussions.
Moment plus burlesque, Georges de Caunes, dans Discorama, interviewant Gisèle Robert à propos d’un nouvel anglicisme : la jumpologie, sorte de danse caractérisant bien ce que Jacques Brel explique à propos du twist : "il correspond à un besoin de violence, parce qu’ils [les jeunes] sont tellement sages (…), gentils et prudents".

Le changement des années 60 n’est pas qu’artistique. Le fonctionnement du secteur musical dans son ensemble se modifie.
La scène n’est plus le premier media de diffusion. L’industrie naissante de la musique s’appuie désormais sur la vente de disques vinyles pour faire connaître les artistes (voir le reportage sur le lancement d’un disque en 1961), stratégie qui s’accompagne de passage à la radio et à la télévision pour promouvoir nationalement les sorties d’albums. Le spectacle devient un show "où les gens peuvent oublier leurs soucis" (Polnareff, 1970), et où les fans sont invités à dépenser leur énergie (Claude François, 1967).
La tendance au vedettariat pousse les jeunes artistes en vogue à élargir leur champ d’action, du mannequinat à la chanson pour Françoise Hardy, ou de la chanson au cinéma pour Johnny Hallyday. Mais le pouvoir pris par les nouveaux media dans le développement des carrières n’est pas au goût de tous : Marcel Amont ne se résout pas à accepter la mystification des artistes, ni l’idée que l’image soit placée au dessus du talent. Comme en écho aux débats actuels sur les télé-réalités musicales, Léo Ferré parle en 1965 d’une télévision "mangeuse de tête" et des "souteneurs de la profession" qui vont chercher les artistes à la sortie des écoles.
Jacques Brel, qui s’étonne et refuse qu’on lui accorde autant d’importance, constate que, du poète à la vedette, on assiste à un "bouleversement des valeurs, puisque aujourd’hui, un grand artiste est quelqu’un qui vend beaucoup de disques" (1963).

Les musiques étrangères sont peu diffusées à cette époque sur l’ORTF. Seuls quelques reportages (Le festival du Rock’Roll, documentaires sur les clubs de Harlem ou de Saint Germain des Prés, Stan Getz sur le plateau de Quatre temps…) et l’émission Age tendre et tête de bois d’Albert Raisnier, diffusée de 1961 à 1968, font la part belle au jazz et au rock. Parfois des vedettes étrangères comme les Beach Boys (attention au play-back !) ou Paul Anka y font un passage et donne le "la". Mais c’est surtout par la présence du big band de Claude Bolling et par celle de jeunes groupes reprenant des classiques américains que la diffusion de ces musiques s’opère à la télévision.
Age tendre et tête de bois mettait en avant les musiques de danse et les prestations en direct. Des jeunes artistes comme les Chaussettes noires ou Eddy Mitchell y interprétaient leurs morceaux devant un public très baby-boomer. Les enregistrements s’effectuaient directement dans des salles de spectacle, dancing, caves… Les archives de l’émission donnent ainsi l’occasion de (re)visiter des lieux comme le Dancing des Tropiques, le Club Saint Hilaire, le Club Pierre Charron, le bowling du bois de Boulogne, le Moulin de la Galette ou encore le célèbre Golf Drouot tels qu’ils étaient durant les années 60 (d’autres reportages sur les hauts lieux du yéyé réalisé en 1963 et un autre sur les dancing londoniens "mal famés" de 1959 valent aussi le détour). On y danse sur des airs de modern jazz, de twist ou de cha-cha-cha. Un cours de rumba cubaine, des démonstrations de Hully Gully et de Tamuré, des concours de Spring twist, ou Johnny Hallyday effectuant un Mashed Patatoes donnent la tonalité.

La forte popularité de ces musiques auprès des jeunes générations devient le berceau d’une pratique instrumentale (l’engouement pour apprendre à jouer de la guitare ou de la batterie va aller croissant) et d’une consommation régulière de disques. Des groupes amateurs vont se former un peu partout en France. L’émission d’Albert Raisnier organisait alors la "coupe Age tendre", télé-crochet qui récompensait des groupes amateurs d’inspiration jazz, rock, yéyé… Des sélections enregistrées sont faites en région et les vainqueurs "s’affrontent" ensuite sur le plateau ou en duplex. Redécouvrez ainsi la remise de la coupe à Dany Logan & Les Pirates, ou le rock instrumental des Lionceaux, qui remportèrent trois fois de suite le concours.
L’engouement constaté en 1963 au stade Jean Bouin de Marseille lors des sélections régionales reflète d’ailleurs l’essor des pratiques musicales à cette époque, les jeunes groupes jouant principalement du rock ou du jazz.
A noter qu’en réaction à l’apprentissage autodidacte de ces musiques ou par coïncidence, l’émission Le petit conservatoire de la chanson répondait autrement à un engouement pour la chanson en invitant de jeunes élèves à faire leur gamme sous l’autorité enjouée de Mireille. Malheureusement, très peu d’archives de ce programme sont disponibles sur l’Ina.fr.

A la fin des années 60, des émissions comme Tilt Magazine de Michel Drucker, Palmarès des chansons de Guy Lux et Top à … de Maritie et Gilbert Carpentier préfigurent ce que deviendra une partie des émissions musicales, dorénavant en couleur, pendant les années 70 et 80 : des programmes concentrés sur un petit nombre d’artistes de "variété", misant, comme l’industrie du disque, sur les succès des tubes.
La diffusion à la télévision du rock’n’roll et des courants naissants qui en sont issus (pop, folk, psyché, hard rock…) va se prolonger à la fin des années 60 grâce à l’émission Bouton Rouge de Pierre Lattès. Issu de la famille Rock & Folk, ce journaliste y invitait des artistes étrangers comme les Pink Floyd. On regrettera donc amèrement que presque aucune archive de l’émission ne soit disponible.
Puis, comme l’explique le sociologue Gérôme Guibert, le rock n’aura quasiment plus droit de cité à la télévision française après 1974 :
"Si Bouton Rouge ne survit pas à l’après-1968, quelques autres émissions proposeront du rock à la télévision comme Pop 2 présentée le samedi à 18h30 par Patrice Blanc-Francard, où apparaissent de nombreux artistes de la pop music, filmés sur la scène du Bataclan. En 1974 pourtant, Pierre Sabbagh, directeur des programmes télévisuels, préférera stopper toute émission rock estimant que "les émissions pop n’ont pas d’audience", phrase qui deviendra une litanie des directeurs de chaîne. C’est à cette époque en effet que l’ORTF est démantelée en sept sociétés et qu’on commence à s’intéresser aux parts d’audience. Or le rock, surtout s’il est anglo-saxon, est moins rassembleur que la variété française présentée de manière divertissante sur le modèle du music-hall. Une sous représentation du rock qui ne connaîtra pas de faille avant la libéralisation des ondes radio de 1981…" [4]

De la multiplication des chaînes à aujourd’hui - 1975/…

La musique à la télévision va donc essentiellement se consacrer aux chanteurs français à partir de 1975, époque où la dichotomie chanson à texte/musique de danse s’estompe au profit de l’assimilation à une variété française teintée de rythme (voire de disco) et ne négligeant pas le sens des mots.

Si Jacques Chancel, dans Le Grand échiquier, tente encore de dialoguer avec les artistes, quitte à faire parler Johnny Hallyday des dessous de l’industrie musicale, ou Georges Brassens de la façon dont il compose, ce n’est plus trop le cas des autres programmes. Dans Ring Parade/Système Deux, Guy Lux invite (en partenariat avec les grandes radios nationales) les vedettes comme Dalida et William Sheller à participer au concours du tube le plus populaire du moment. Sur Numéro Un, une émission de Maritie et Gilbert Carpentier, les chanteurs et autres personnes du show business invités présentent eux-mêmes les émissions, prenant la place de l’animateur, jouant et chantant ensemble comme le font Claude François et Eddy Mitchell en 1976.
Ces émissions de divertissement concentrent leur attention sur un petit nombre de vedettes, souvent lancés par les directeurs artistiques et les maisons de disques, qu’elles propulsent au rang de "stars". Elles vont servir de modèle aux grandes émissions des années 80 comme Champs Elysées, où Michel Drucker sort le tapis rouge à ses "invités prestigieux"… qui ne se comportent pas toujours avec prestige !

En parallèle de l’essor des variétés françaises, l’industrie du disque s’est internationalisée et les disques des artistes étrangers se vendent en France. Pourtant, rares sont leurs passages à la télévision française, à quelques exceptions près (Police, 1982) ou sinon sous forme de reportage, comme à l’occasion de la mort de Bob Marley en 1981.
A l’époque, le marché du disque s’organise de manière binaire en France : les multinationales distribuent les œuvres anglo-saxonnes et des directeurs artistiques locaux s’occupent de développer le catalogue national avec des chanteurs de variété. C’est comme si les rockeurs français n’existaient pas !
Or des mouvements de contre-culture issus de groupes rock, folk, punk, new wave… naissent en France durant les années 70. Ils ne sont pris en compte ni par l’industrie phonographique ni par la télévision. Un circuit s’organise donc en marge des majors et des grands médias, via des presseurs et des labels indépendants, des magazines de presse et des points de ventes spécialisés. Mais rien de tout ça n’est dit à la télévision…

C’est finalement par le politique qu’on va reparler de rock français sur le petit écran. Avec l’arrivée de Jack Lang au ministère de la culture en 1981, les pratiques musicales des jeunes vont être reconnues et prises en compte. Des efforts vont être entrepris pour soutenir la création de lieux d’informations, de répétition et de diffusion, mais aussi l’enseignement des musiques à l’école. Ces mesures sont annoncées dans une conférence de presse tenue par le ministre et son directeur de la musique Maurice Fleuret en février 1982.
De grands projets voient le jour dont celui de la Cité de la Musique et du Zénith de Paris au Parc de la Villette. Le succès de la Fête de la musique, initiée à partir de 1982, est retentissant au point que les médias télévisuels s’emparent du sujet dans de nombreux reportages. C’est l’occasion de constater en France l’ampleur des pratiques musicales des jeunes. Toutes les musiques sous représentées sont dans la rue le 21 juin. Le rock français existe ! En 1985, Mitterrand annonce ainsi officiellement l’existence de 35 000 groupes de rock en France, et les problèmes liés au manque de studio de répétition deviennent relayés par les médias (voir la suite de ce document sur l’expulsion de musiciens d’un quatrième sous sol du XIXe arrondissement de Paris).
En guise de bilan et d’évaluation, un sondage de 1985 atteste d’ailleurs que les français approuvent à 77% le soutien de Jack Lang aux musiques populaires. Au-delà de l’action en faveur de la création, ces politiques vont aider à professionnaliser les acteurs et à structurer le secteur en réseaux comme celui du Réseau Découvertes du Printemps de Bourges.

Quant à la télévision, c’est sous le coup des remontrances du ministre à l’égard d’un manque de diversité musicale sur ses ondes, et sur le constat qu’un autre public que celui de la variété existait en France, qu’elle a ouvert la porte aux Enfants du Rock à partir de 1982.
Cette émission mélangeait discussions, "lives", reportages et vidéo clip à travers plusieurs séquences (Sex Machine de Philippe Manoeuvre et Jean-Pierre Dionnet, Houba Houba d’Antoine de Caunes qui était plutôt orienté rock, Rockline de Bernard Lenoir qui présentait surtout des artistes de new wave anglaise - mais aucune archive de Rockline n’est disponible ici- etc.). Des portraits particuliers des artistes étaient enregistrés comme celui sur CharlElie Couture. La rencontre entre musiciens français et étrangers était filmée, que ce soit sur le lieu d’enregistrement (les Rita Mitsouko à New York, 1992), sur scène (les Rita Mitsouko avec les Sparks, 1988) ou sous forme d’hommage (Serge Gainsbourg devant Screaming Jay Hawkins ou Marianne Faithfull).

Le groupe de rock, longtemps considéré par les industriels comme inadaptable au marché français, prend finalement place dans le PAF, avec l’idée qu’il est de qualité, voire exportable pour les Garçons Bouchers ou de la Mano Negra. Mais cette mise en avant n’est que temporaire, l’émission des Enfants du rock s’interrompant petit à petit. Une partie des journalistes de cette émission allèrent travailler chez Canal + où un live de groupes français ou étrangers avait lieu chaque soir dans l’émission Nulle Part Ailleurs (sans parler du Top 50). Mais les archives de Canal + ne sont pas collectées par l’Ina. Tout comme celle d’Arte qui diffusait son émission rock Megamix à ses débuts ou Tracks aujourd’hui.
Les Enfants du Rock furent remplacés avec moins d’éclectisme musical par Lunettes noires pour nuits blanches de Thierry Ardisson. Des émissions comme Taratata de Nagui tentent aussi de prendre le relais mais ne s’imposent que difficilement sur les grilles des programmes.

La question de la diversité musicale à la télévision française n’est donc toujours pas réglée. Les émissions de variétés existent toujours mais ont tendance à être remplacées par les Star’Ac & cie. Les variétés internationales sont maintenant diffusées en vidéo clips en continu la nuit sur M6 ou MCM. Mais pour le reste…
Le jazz n’est que peu présent en dehors de quelques programmes de M6 (archives non collectées par l’Ina) ou à l’occasion d’une cérémonie de remise de titre d’honneur (à Miles Davis par exemple). Les musiques du monde sont principalement diffusées à travers des reportages, comme ceux sur Youssou N’Dour ou sur le zoulou-rock d’Afrique du Sud, ou à travers des concerts (Djurdjura, Toure Kunda) ou des festivals (Africolor, festival de musiques gitanes d’Arles), parfois à vocation solidaire ou humanitaire comme le projet Chanteurs sans frontières.
Le rap français fait l’objet de rares reportages comme celui sur MC Solaar, quand il n’est pas relayé à l’occasion des condamnations de NTM. Les musiques électroniques n’apparaissent, elles, qu’à l’occasion de la Techno Parade ou des free parties en marge des Transmusicales de Rennes.
Les musiques de jeunes restent ainsi souvent stigmatisées. Même le rock est l’objet de craintes comme le montre un concert de la Mano Negra sur le parvis de la Défense que le maire de Puteaux souhaitait annuler. Le groupe Noir Désir, renouant avec le discours contre-culturel aux Victoires de la musique 2002, ne se privera pas de donner son point de vue sur l’utilisation du rock français par les majors compagnies, eux qui constituent l’arbre (commercial) qui cache la forêt (d’amateur).

Dans ses concepts d’émissions de variétés ou de chroniques (comme le programme CD d’un jour), la télévision se rapproche toujours un peu plus de l’industrie du disque. Avare sur la diversité, elle relaie les choix des directeurs artistiques et suit de près les inquiétudes (sur le piratage au début des années 80) et les demandes du Snep. C’est l’occasion de suivre en image la bataille que les maisons de disques mènent depuis plus de 20 ans concernant la baisse de la TVA sur le disque. Souhaitée par Jack Lang, la baisse de la TVA sur le disque intervient en 1987 (elle passe de 33% à 19,5%) grâce à l’intervention du ministre de la culture François Léotard. Depuis, les industriels réclament que ce taux soit encore abaissé à 5,5% comme l’explique Jérôme Roger, directeur de l’UPFI, lors d’une opération "Disques moins chers" lancée par la Fnac et Virgin. Pour l’instant, la Commission Européenne n’a toujours pas donné son aval…

Le paysage audiovisuel français a été profondément modifié ces dernières années avec le développement des chaînes câblées et de la télévision numérique. La déconcentration de l’offre audiovisuelle atténue en partie la recherche de l’audimat et des émissions spécialisées comme Musicplanet 2night peuvent s’implanter à travers certaines niches de consommateurs.
Cependant, les majors continuent à développer leur stratégie à travers les productions audiovisuelles. Elles lancent de jeunes chanteurs dans les télés-réalités et font passer les anciennes vedettes de la variété au second plan. Michel Drucker énonce ainsi le problème : "Beaucoup d’artistes qui ont été des stars ne sont plus rien aujourd’hui. Que dire à des stars qui ont rempli l’Olympia et Bobino, et qui sont victimes d’avoir appartenu à un univers qui n’est plus à la mode ? Que dois-je dire à ces gars qui étaient des étoiles, mais qui n’ont plus aujourd’hui de maison de disques, sachant qu’un passage chez moi ou ailleurs peut leur faire faire vingt galas ?" [5]
Martin Meissonnier, créateur de Megamix, explique autrement le lien entre musique et télévision : "le concept intéressant consisterait à présenter les artistes de façon intègre, [or] on diffuse de plus en plus d’electronic-press-kit [produits formatés regroupant clips, "lives" et interviews]. Les maisons de disque veulent éviter que les télés tournent elles-mêmes" [6].

Au Midem 2005, le ministre de la culture Renaud Donnedieu de Vabres a, comme ses prédécesseurs, exprimé son souhait de diversité : "Je souhaite qu’il y ait un maximum de musique à la télévision et je veux inciter les chaînes de télévision à s’entendre avec les producteurs de musique pour élargir l’offre" [7]. La rengaine continue…

Mathias Milliard


Documents associés

Livres

Les dossiers de l’audiovisuel n°97, Musiques et médias : un mariage de raison ?

La production de la culture, Gérôme GUIBERT, 2006, Seteun

La valorisation économique du Patrimoine, Xavier GREFFE, 2003, Documentation Française

Création et diversité au miroir des industries culturelles, Xavier GREFFE, 2006, Documentation Française

L’industrie des médias, Jean Gabszewicz et Nathalie Sonnac, 2006, La Découverte

Culture Publique, Opus 4. La culture en partage, 2005, Sens et Tonka

Penser les médiacultures, Eric Maigret et Eric Macé, 2005, Armand Colin et INA

Maurice Fleuret : une politique démocratique de la musique, Anne Veitl et Noémi Duchemin, 2000, Documentation Française

Documentation

Quand l’INA fait ses premiers pas sur le web, 19 mai 2006, Clubic.com

Comment poser la question du patrimoine ? Atelier ForuMa - Nancy 2005

L’offre musicale à la télévision, CSA , janvier 2005

50 ans de variétés à la télé (présentation de la série documentaire), France 5.

« Des Carpentier à Star Academy : 50 ans de variétés »

Le Hall de la Chanson : Centre National du Patrimoine de la Chanson, des Variétés et des Musiques actuelles. La « première base de données des ressources patrimoniales de la chanson en France réalisée par le Hall de la Chanson en coproduction avec le Centre National de la Chanson, des Variétés et du Jazz ».

La place du jazz dans les médias audiovisuels, Yves SPORTIS - Jazz Hot. 2002. Réunion de l’Observatoire de la Musique (disponible au CRD)

Etude sur les relations entre TF1 et Metropole Télévision et la production phonographique, CSA, 2003

Les relations entre télédiffuseurs et filière musicale. Rapport de Véronique Cayla et Anne Durupty. Janvier 2005

Baromètre des investissements publicitaires du secteur des éditions musicales en radio et télévision, Observatoire de la musique, 2005

Rapport sur la diversité musicale dans le paysage radiophonique - 2005

Manifeste pour la diversité musicale Fnac - Upfi

[1] Doux euphémisme : les archives musicales disponibles sont quasi-exclusivement des programmes de télévision.

[2] Le dépôt légal est l’obligation faite aux producteurs de déposer dans l’organisme habilité un exemplaire de leur œuvre. Pour les œuvres radio et télévision, il se fait simultanément à la BNF (Bibliothèque Nationale de France) et à l’Ina. Le reste des archives de l’Ina est constitué de documents versés par les chaînes publiques de radio et de télévision au titre de l’archivage professionnel et pour une faible part de fonds privés acquis ou recueillis par l’Ina.

[3] (et vice versa : par le spectacle dans les cafés)

[4] Gérôme Guibert, in La production de la culture : le cas des musiques amplifiées en France, Ed. Irma/Mélanie Seteun, 2006.

[5] http://www.france5.fr/actu_societe/…

[6] http://www.technikart.com/article.p…

[7] http://www.culture.gouv.fr/culture/…

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