Didier Varrod, une voix pour la musique

Focus / Déc.

Des radios libres des années 1980 à la direction de la musique de France Inter, qu’il vient de laisser, en passant par les maisons de disques, les Francofolies et quelques émissions cultes, Didier Varrod revient pour l’Irma sur plus de 30 années passées au service des musiques, au service de la musique.

- D’où vient votre passion pour la musique ?

Ma passion pour la musique vient de la radio. Je n’ai jamais voulu être musicien, je n’ai jamais fait partie d’un groupe, ni pris de cours d’instrument. Je suis un radio addict, et mes premiers souvenirs de musique sont liés à la radio, vers 3 ou 4 ans. Je pouvais rester des heures, bouche bée, fasciné, devant le poste de mes parents, à écouter France Inter, Europe 1, parfois RTL… Mon père zappait, déjà à l’époque, mais écoutait surtout les actualités, même s’il y avait évidemment de la musique. Très vite, j’ai demandé à mes parents de m’acheter mes premiers super 45 tours 4 titres : Françoise Hardy, Claude François, Sheila… Ils avaient un électrophone, achetaient quelques disques. Mon père était fan de Charles Trenet et Georges Brassens, donc bien sûr, je rejetais cette musique. Je préférais les compils des tubes de l’année de ma mère. Il y avait déjà des compilations à l’époque ! Ma première culture musicale s’est donc faite par la radio et les compils. Et bien sûr, par mes grands frères. Eux étaient totalement emportés par l’ouragan provoqué par les Beatles et les Rolling Stones. Ils partageaient la même chambre, mais avaient chacun "choisi leur camp". J’assistais, silencieux et ébahi, à leurs joutes verbales et musicales. Ils m’ont aussi fait découvrir Bowie, Neil Young, Roxy Music, Cat Stevens… Et dès que j’ai eu mon transistor portable, j’ai écouté la radio avec avidité.

- Vous écoutiez quelles musiques, quelles radios ?

Je zappais sur toutes les radios de l’époque : France Inter, RTL, Europe 1, Radio Monte-Carlo et Sud Radio. Je faisais des listes de ce qu’elles diffusaient. Je reportais à la main les résultats des hit parades de RTL, Inter et RMC, j’en faisais des synthèses, je les comparais… Et dès que j’ai eu un peu d’argent, j’ai acheté des disques, surtout les succès de la radio, puisque je n’avais pas accès à autre chose. Vient ensuite l’époque du collège, un âge où la musique devient le centre d’intérêt numéro 1, surtout pour ma génération. Début 1970, il y a encore les yé-yé, mais aussi Gainsbourg, Polnareff, Christophe, Nino Ferrer, tous les fossoyeurs du yé-yé qui furent très importants à l’époque, on a tendance à l’oublier, ou Dutronc. Et bien sûr, toute la musique anglo-saxonne qui déferle sur la France. Je suis au milieu de tout ça, je me nourris de tout ce que j’entends. Je passe sans souci des tubes du hit parade à Pink Floyd, les Who ou Elton John. Je complète ma culture musicale populaire, très radiophonique, par tout ce qui passe par mes oreilles. Je me forge une contre-culture, l’adolescence étant un âge où l’on rejette ce qui passe à la télévision et à la radio pour aller vers ce que l’on pense plus authentique.

- Vous étiez un programmateur-né ! Vous vouliez déjà travailler à la radio ?

Jamais, enfant et ado, je ne me suis dit que je voulais travailler à la radio. Je voulais être danseur. Je prenais des cours de façon très assidue. Et si ça ne marchait pas, je me voyais plutôt prof ou avocat, mais en aucun cas journaliste à la radio. Alors que les faits plaidaient pour ça. Mes parents m’ont raconté que je m’endormais toujours avec la radio et je vous confesse mes jeux d’enfants : seul dans ma chambre, je jouais à ma « radio imaginaire ». Elle s’appelait Radio Plus ! J’avais mes piles de disques, ma chaîne, un faux micro, et je faisais mes émissions !

- Quel est votre premier vrai choc musical ?

C’était en 1972. J’entends, sur Europe 1, Amoureuse de Véronique Sanson. Un choc ! Je file immédiatement chez le disquaire, j’achète l’album (il n’y avait pas de 45 tours). Je tombe littéralement amoureux d’elle. De fil en aiguille, je passe ensuite à Michel Berger, et je commence à me faire ma propre culture musicale de chanson.

- Vous démarrez, comme beaucoup à cette époque, dans les radios libres. Où et quand se passent vos premières fois à l’antenne ?

Je monte de Grenoble à Paris en 81, en pleine effervescence post-élection de Mitterrand. Je m’inscris à la Sorbonne en maîtrise d’histoire, avec pour sujet "le fait divers comme miroir de l’évolution d’une société en 1848". C’est d’ailleurs toujours ma révolution préférée ! Je me destinais à l’enseignement, je faisais déjà des remplacements dans des boîtes à bac, et j’aimais vraiment ça. Je débarque sans logement, et par l’intermédiaire d’un copain, je dégotte un contact pour louer une chambre dans le XVIIIe. Je m’y rends, sonne à la porte. Aucune réponse. J’insiste. Au bout de 20 minutes, une silhouette totalement endormie m’ouvre, me dit qu’elle n’est pas au courant, mais que je peux poser mes affaires. Et se souvient qu’il y a un mot pour moi sur la table de la cuisine, qui dit : « bienvenue Didier, si tu veux nous rejoindre, on est dans le XXe au métro Télégraphe. Je travaille jusqu’à minuit. Voici l’adresse, mais reste discret ». Je me retrouve alors dans les locaux d’une radio libre, Fréquence Gay, juste en face de NRJ. Je ne connais personne, et en quelques minutes, je réponds au téléphone pour l’émission de libre antenne. Pendant toute la soirée, je fais le standardiste pour Pablo Rouy, le pendant d’une Macha Béranger transgressive, queer et gay ! J’avais déjà travaillé pour la radio municipale de Grenoble, et très vite, comme c’était souvent le cas à l’époque, j’ai eu une émission sur la radio Lait Grenadine. À 11 heures du matin, je passais mes coups de cœur musicaux. À partir de ce moment-là, j’ai eu une vie plus… dissolue. Je suivais mes études de plus loin…
- Votre carrière de journaliste démarre dans la presse écrite, chez Numéros 1
, puis Chanson magazine, Globe… Comment arrivez-vous là ?

Par une rencontre, lors d’une grande fête. Entre deux gin tonics, Christian Page me glisse qu’il lance un magazine, Numéros 1, et qu’il cherche des journalistes. Je le revois quelques jours plus tard, il me parle de son projet de faire un nouveau Salut les copains. Forcément, je ne suis pas très emballé. Et le comble, il me demande pour la semaine suivante un article sur Michel Sardou, que je n’aimais pas du tout. La semaine suivante, je reviens le voir avec un papier sur… Renaud. Qui lui plaît. C’est ainsi que l’aventure a commencé. Avec cette envie de dire tout ce que j’avais ressenti dans les années 1970 en écoutant et découvrant Sanson, Renaud, Higelin et les autres. Et je me suis vite fait repérer par Jean-Louis Foulquier, qui avait créé Chanson magazine. Il m’a débauché. J’ai ainsi pu affiner ma plume et étoffer mon carnet d’adresses.

- C’est Jean-Louis Foulquier qui vous fait rentrer chez Inter. Comment cela se passe-t-il ?

Ces canards musicaux se sont cassés la gueule les uns après les autres. Déjà, dans les années 1980, la presse musicale ne se portait pas très bien. Jean-Louis Foulquier m’a alors invité, avec Sylvie Coulomb et Laurence Lefevre, à faire des chroniques sur France Inter. Je débarque donc en septembre 85. En parallèle de mes deux chroniques hebdomadaires, je travaille pour Globe, dont je suis responsable des pages musique, collabore à des journaux qui vivent le temps d’une saison, comme Rock Mag. Je suis un pigiste comme il en existe des tas à l’époque, tout comme aujourd’hui. Ce n’est pas facile, c’est un peu la galère. Je postule partout, à Libé, à Télérama, au Monde, sans succès.

- Vous allez suivre Jean-Louis Foulquier pendant 20 ans, durant lesquelles il y aura aussi l’aventure des Francos.

L’aventure des Francos démarre dès ma première année à France Inter. Il faut savoir que Chanson magazine est lié à la création des Francos. Le journal ne marchait pas très bien. Quand Foulquier a voulu monter le festival, le banquier lui a mis une sorte d’ultimatum : ce serait soit le journal, soit le festival. Il fait donc le choix que l’on sait, et je me retrouve embauché aux Francos, quasiment en même temps qu’à Inter, suite à la liquidation de Chanson magazine. Cela va durer pendant 20 ans, et comme tout le monde le sait, cela va mal se terminer. Il y a prescription aujourd’hui, mais ce fut un épisode très douloureux.

- Cette expérience difficile de la non-reprise des Francos va paradoxalement vous ouvrir d’autres horizons professionnels, comme la télévision.

Cet épisode m’a beaucoup atteint, et m’a presque détourné de ma passion pour la chanson française. Mais sans cette mésaventure, je n’aurais peut-être jamais fait de documentaires pour la télévision. Je me suis retrouvé sans boulot, le bec dans l’eau, un peu dépressif aussi, et je ne trouvais rien. J’avais gardé des liens très forts avec de nombreux artistes, et quand est apparue l’opportunité, au début des années 2000, de faire de longs documentaires, c’était presque salutaire. C’est d’ailleurs aujourd’hui une grande partie de mon quotidien. Sans cette cassure de 2004, je ne serais peut-être pas non plus revenu sur Inter.

- Au cours des années 1990, vous faites également un passage en maisons de disques, Quel souvenir en gardez-vous ?

J’ai passé quatre ans chez Polydor et quatre ans chez Columbia, à des postes de direction artistique et de direction marketing. J’y ai fait de nombreuses et très belles rencontres, avec des gens que je n’aurais probablement jamais croisé, comme Eddy Mitchell, Philippe Léotard, Niagara, ou Solaar, dont j’ai accompagné les deux premiers albums, et qui sont des personnes incroyables. J’ai aussi signé beaucoup d’artistes, jeunes ou plus anciens. Cela m’a apporté une autre approche de la musique. J’ai appris beaucoup de choses qui m’ont été très utiles pour la suite, comme les rapports entre médias et promotion. Mais je n’étais pas à ma place.

- Venons-en maintenant à une autre de vos passions : les musiques électroniques, avec notamment l’émission Électron libre, au début des années 2000. Ce fut compliqué de passer de l’electro sur Inter ?

Électron libre, c’est l’émission que j’ai tenue le plus longtemps. Moi qui étais plutôt habitué aux cycles de 3 ans, celle-ci a duré 9 ans, de 2003 à 2011. Les musiques électroniques m’ont également permis de respirer. J’y trouvais beaucoup plus de plaisir et de simplicité, moins de business, plus de contre-culture, des choses qui, au-delà de la seule musique, me correspondaient mieux. Cela n’a pas été simple de passer de l’electro sur une radio du service public. Avant de devenir producteur d’une véritable émission, cela a pris un peu de temps. Cela a commencé par une chronique chez Foulquier, puis une séquence dans son émission vers 1998-1999. C’est Gilles Schneider, alors directeur de programmes, qui m’a confié l’émission en 2003. C’est l’un de mes meilleurs souvenirs radiophoniques. Un beau programme, avec des gens intelligents, pour défendre une musique qui n’était pas reconnue. Je passais Manu le malin, Laurent Garnier, Chloé, tous les acteurs de cette scène, même David Guetta, qui est venu pour son premier album… On a instauré les premiers DJ sets à la radio, on a fait acheter des platines et des tables de mixage, on était présents dans les festivals… On a participé activement à désenclaver ces musiques.

- L’émission a-t-elle été bien accueillie, en interne et par le public ?

Le public a répondu présent dès le départ. En interne, j’étais un peu un extraterrestre… On a été programmé de minuit à 1 heure le vendredi soir, puis le samedi soir, puis le dimanche soir. Et contre toute attente, le meilleur créneau fut celui du dimanche. Le vendredi et le samedi, les clubbers sont… dans les clubs ! La hausse de l’audience a été très perceptible quand on est passé le dimanche.

- Le véritable tournant, c’est la chronique Encore un matin. Quel a été son impact sur votre carrière ?

Elle va tout simplement changer mon destin à la radio. Philippe Val et Laurence Bloch décident de me confier une chronique dans le 7-9 de Patrick Cohen, à 7h23. C’était le désir de Patrick quand il est revenu à Inter. Jusqu’alors, je ne jouissais pas d’une grande légitimité en interne. J’étais vu comme le collaborateur puis le lieutenant de Foulquier, qui avait fait quelques émissions d’été, passait de l’electro à minuit. Dès son arrivée en 2009 Philippe Val m’a proposé la direction de la musique. J’ai refusé, justement parce que je n’avais pas cette légitimité, et que Bernard Chérèze, qui occupait le poste avec beaucoup de compétences, était unanimement reconnu. Il fallait d’abord que je sois un peu plus exposé. Et c’est ce qu’a permis Philippe Val, en me confiant cette chronique dans la tranche phare de la radio. Du jour au lendemain, beaucoup de gens m’ont découvert.

- En quoi cette chronique a-t-elle réellement changé la donne ?

La première audace de cette décision a été de mettre de la musique là où il n’y en avait pas, là où il n’y en avait plus. Politiquement et esthétiquement, c’est un acte fort. Tous les jours, à 7h23, on peut aussi bien parler de Zazie que d’un projet très spécifique, comme Jacques aujourd’hui. Je faisais ce que je voulais : jazz, pop, électro, chanson… À part la musique classique, sur laquelle je ne me sentais pas légitime. Mon objectif, c’était, dans une émission où se succèdent les chroniques, de parler de musique comme l’on parle de politique étrangère, d’économie ou d’actualité sociale. C’était un pari audacieux, loin d’être soutenu par tout le monde. Beaucoup étaient dubitatifs, jusque dans les hautes sphères. Mais les retours en interne ont été unanimes. Au bout de 3 ans, je me sentais enfin légitime, parce que je pouvais assumer pleinement la responsabilité de parler de musique dans l’émission prime de la radio, ce qui équivaut à dessiner ce que doit être la musique sur une radio de service public généraliste. Vous êtes la tête de pont de la ligne éditoriale et de l’esprit de la radio. Vous affirmez ainsi que la prescription, la découverte et le patrimoine peuvent se conjuguer. Christine and the Queens peut cohabiter avec Jean-Louis Murat ou Georges Brassens.

Autre aspect important, j’ai pris conscience de l’impact en fonction de la position dans la grille des programmes, ce qui a nourri ma réflexion ultérieure à la direction de la musique. Si je parlais d’un EP d’une artiste inconnue à peine disponible en digital, elle pouvait se retrouver dans les tops 10 des sites de streaming une heure après ! Je me suis dit que c’était là qu’il fallait être pour assurer une vraie promotion et une vraie visibilité pour les nouveaux talents. Des fois, à peine ma chronique terminée, je remontais dans mon bureau pour écrire celle du lendemain, et je voyais déjà apparaître l’artiste sur iTunes ! Et les professionnels l’ont aussi très vite remarqué. J’étais très sollicité. Cela m’a préparé au poste de directeur de la musique, que j’ai fini par accepter trois ans plus tard.

- À quoi ressemble le travail du directeur de la musique ?

Une chose est sûre, je ne savais pas ce que c’était avant d’y être. J’avais une vague idée en voyant travailler Bernard Chérèze et ses équipes. Je pensais naïvement que j’allais décider de la ligne éditoriale musicale de la radio. Ce qui n’est en fait qu’une partie du boulot. La musique est un marqueur identitaire fort d’Inter, cela va donc bien au-delà de la seule programmation musicale. Comme sur toute radio généraliste, on passe 2, voire 3 titres par heure. Cela ne suffit pas pour affirmer une identité. Il faut incarner et mener des projets forts liés à la musique, à l’antenne et hors antenne, qui sortent du cadre de la seule programmation.

- Commençons par le plus évident, la programmation musicale. Comment se fait-elle ?

Le travail de programmation est déjà un travail conséquent en soi. Il faut définir les playlists, le nombre de titres par playlists, le pourcentage de titres francophones, le choix des esthétiques jouées, le rythme de rotation des nouveautés, leur fréquence de rotation par semaine… Ces choix se font lors d’une réunion, chaque mardi, avec les 5 programmateurs musicaux de la station plus le directeur. Chaque semaine, une grande quantité de nouveautés arrive. On fait une sélection, complétée par les apports de chacun, qui n’arrivent pas par la « voie officielle ». On se réunit autour d’une sélection de 15 à 30 titres à écouter. Et l’on décide du sort de chacun. Un titre peut être rentré immédiatement. On peut aussi s’enthousiasmer sur un titre et temporiser, parce qu’on n’a pas de place ou que cela ne correspond pas tout à fait à la couleur de la radio. Alors on représente le titre une deuxième, voire une troisième fois. Et il y a ceux que l’on élimine. Il faut découvrir, écouter et trancher. Ce sont des débats passionnés, passionnants, parfois irrationnels, qui peuvent durer 4 heures, et on ne peut pas tout prendre. Faut-il faire rentrer Cali plutôt qu’Aquaserge, ou les deux ? Que faire d’un nouveau Julien Clerc, quelle place pour le rap, etc. C’est le genre de question que l’on se pose.

- Quelle est donc l’autre partie du travail de directeur de la musique ?

L’autre aspect très important, et qui justifie le poste de directeur de la musique, c’est la direction artistique de la radio : tout ce qui va au-delà de la playlist, et donne du relief à un artiste que l’on choisit de soutenir. Comment initier une politique de partenariat ambitieuse sur les albums, les festivals, les événements exceptionnels et les opérations spéciales à l’antenne… C’est aussi imaginer des créations, à l’intérieur de la maison, avec des résidences, créer des projets qui vont incarner l’esprit Inter : compilations, playlists en ligne, newsletters, blogs, réseaux sociaux…

- Quelle était votre philosophie ?

Mon idée forte, c’était de casser les codes établis de la radio, qui veulent que la musique live soit circonscrite à des émissions dédiées programmées en soirée. Et surtout de sortir les nouveautés dites "spé" du ghetto de la programmation d’après 20 heures. Ma première action a été d’instaurer des journées spéciales sur un artiste. La première s’est faite avec Camille et la retransmission le soir, en direct, de son concert à l’Olympia. Mais pour donner plus d’impact, nous lui avons "laissé l’antenne" pendant toute la journée. Elle a créé des jingles, assuré la rédaction en chef de l’émission de Pascale Clark, m’a remplacé à 7h23 pour faire elle-même une chronique… Ensuite, la première grosse opération a lieu en novembre 2012, avec Bobby Womack. Le label Beggars m’appelle pour me dire qu’il est de passage à Paris et me propose un concert en direct. Il n’en avait pas fait pour la sortie de l’album, à cause de problèmes de santé. On a mis en branle l’ensemble de l’antenne pour valoriser ce concert, au 105, avec Damon Albarn. En janvier suivant, on a enclenché tout le travail autour du premier album de Woodkid. Là, j’ai demandé à la radio de s’investir dès le départ, sur un concert au Grand Rex avec un orchestre symphonique, quatre mois avant la sortie de l’album. Et en mars, on lui a aussi "offert" une journée d’antenne où il a remixé à sa façon tout l’habillage de la chaîne. Là, c’était pour un artiste que personne ne connaissait. Après, il y a aussi un travail plus souterrain. Il fallait inventer d’autres écritures radiophoniques pour que la musique soit plus présente. J’ai par exemple soutenu à fond l’idée du live chez Pascale Clark à 9 heures du matin. Cela a donné la mémorable émission avec Fauve et La Femme entre autres. Pour les 50 ans de la radio, nous avons recommencé avec deux concerts création en matinale. Zebda sur 50 ans de chansons de répertoire lié à l’intégration à Toulouse et Jean-Louis Murat avec Delano orchestra à la Coopé, diffusé à 11 h du matin.

- Le directeur de la musique d’Inter doit être très recherché et sollicité par tous les labels, avec ce que cela implique de pression, de pouvoir et de responsabilité. Surtout quand on sait qu’une entrée en playlist sur Inter peut déterminer la viabilité d’un projet artistique. Comment gère-t-on cet aspect ?

C’est l’un des aspects dont je n’avais pas pris la mesure. Cela confère un réel pouvoir, et l’on devient du jour au lendemain LA personne objet de toutes les attentions. On est le roi du monde ! Alors même qu’Inter n’est pas une radio musicale. Sur cet aspect, les choses ont beaucoup évolué pendant mes 4 années passées à la direction de la musique. Les mutations du secteur musical se sont accentuées pendant cette période. Il est beaucoup plus problématique de dire non à un artiste aujourd’hui qu’en 2012. Pour beaucoup, aujourd’hui, être ou ne pas être sur Inter est une question de vie ou de mort. Du coup, la responsabilité et la pression ne sont plus du tout les mêmes. Ce qui n’a pas que des aspects négatifs. Cela peut être très agréable de se sentir courtisé, d’être sollicité toute la journée, de sentir que l’on a une importance capitale. Puis très vite, cela devient juste usant, pour au final ne plus être agréable du tout.

- Cela ne doit pas être simple de garder sa ligne directrice…

Il faut s’efforcer de rester le plus objectif possible, mais la dimension affective ne peut être ignorée. Plus qu’avec des artistes directement, c’est avec les labels ou les entourages professionnels que c’est le plus fort. J’ai toujours été sensible aux aventures artistiques portées par des collectifs et des indépendants qui incarnent la vitalité de la filière en proposant de très bons disques, sans avoir forcément les moyens de les développer sans l’appui d’un grand média. Pour moi, c’est l’une des composantes essentielles de la mission de service public. On a construit des histoires, avec des collectifs ou des labels, comme La Souterraine, Infiné ou No Format. J’ai tenu à ce qu’ils soient reçus comme les majors, et que l’on puisse, selon notre impact, aider leurs projets. Pareil pour les festivals : il était très important pour moi d’être à l’écoute des événements indépendants aux moyens limités ne leur permettant pas de construire des partenariats avec nous, comme par exemple Les Femmes s’en mêlent. Malheureusement, la réalité économique vous rattrape et vous ne tenez pas tous vos engagements, car on souffre aussi de ne pas avoir les émissions correspondantes à l’antenne, qui traitent de pop indé ou d’électro, pour porter ce type d’événements.

Il faut aussi ne pas être dans le zapping permanent, et soutenir des artistes sur la durée. C’est ce qu’avait fait Bernard Chérèze, resté 13 ans en poste. J’ai eu à coeur de conserver une fidélité avec certains artistes, comme ceux de la nouvelle scène française du début des années 2000, qu’il avait portés et pour lesquels lorsque je suis arrivé le succès n’était plus le même. Ils ont été à un moment donné les stars de l’identité d’Inter, on ne peut pas les balayer d’un revers de main. Il faut donc trouver le juste équilibre entre la volonté de renouveler et la fidélité. J’ai du composer entre le sang neuf "Inter 2.0/Varrod", avec La Femme, Christine and the Queens, Benjamin Clementine ou Agnès Obel, Woodkid, The Shoes, Fauve, Jain, Feu ! Chaterton, tout en essayant de rester fidèle à Cali, La Grande Sophie, Émilie Simon, Emily Loizeau ou Olivia Ruiz, Vincent Delerm, Albin de la Simone et Bertrand Belin, pour lesquels c’est peut-être plus difficile aujourd’hui s’il n’y a plus Inter pour les soutenir.

- Pendant vos 4 années, il y a eu des arrêts d’émissions et des départs de figures emblématiques d’Inter, comme Dordhain, Le Vaillant ou Meyer. Cela faisait-il aussi partie de votre mandat de renouveler la grille, les formats et les voix ? Avez-vous des regrets ?

Cela faisait partie de mon mandat de renouveler la grammaire, ou en tout cas la réflexion sur les émissions musicales de la chaîne. Mais pas de virer les gens. Ce n’était pas dans mes attributions. J’insiste là-dessus. Ce renouvellement passe nécessairement par un état des lieux des émissions. On touche là à l’humain et à la relation souvent fusionnelle qui lie le producteur à l’histoire même de la radio. C’est donc extrêmement compliqué. Ce n’est pas ici je pense qu’il est pertinent d’évoquer des histoires de personnes où chacun possède sa vérité. En revanche, je peux vous parler d’une mission qui consistait à trouver de nouvelles voix et de nouvelles écritures. C’est là où j’ai eu, de mon point de vue, le plus de difficultés. Je n’ai pas réussi à imposer la nécessité par exemple d’une émission de musiques électroniques plus élargie et plus actuelle que l’avait été Électron libre. Je n’ai pas eu les bons arguments, et peut-être pas le bon producteur ou la bonne productrice. Mon plus grand regret, c’est de ne pas avoir pu garder Laura Leishman. Quand je suis arrivé, j’ai dit à tout le monde : « il faut trouver le nouveau Lenoir et le nouveau Foulquier ». C’était une erreur. C’était impossible, parce que les temps ont changé, et qu’il est vain de courir après ce type d’idéaux chimériques. Et je pense que j’avais trouvé la bonne personne en Laura Leishman, parce qu’elle incarnait quelque chose de nouveau, de très actuel. Elle avait pour moi créé la meilleure émission musicale de Radio France. Elle pouvait passer Kaaris et du métal, Justin Timberlake et XX, le tout en parfaite synchronicité avec les réseaux sociaux. Elle avait intégré l’instantanéïté du web 2.0, du coup elle n’était pas dans le même tempo que la radio. J’aurais dû trouver les arguments pour la garder.

- Votre successeur va-t-il s’inscrire dans la continuité de ce que vous avez initié ?

Je le pense, mais Jocelyn Perrotin, qui était auparavant directeur de la promo et du marketing chez Barclay, défendra très bien sa vision personnelle. J’espère qu’il prendra le temps d’une réflexion de fond sur les émissions musicales. Elles sont un marqueur essentiel d’Inter, et quand on dispose de producteurs emblématiques en nombre, il y a moins besoin de multiplier les opérations spéciales pour compenser et pour affirmer une identité musicale forte. Mais il faut aussi prendre pleinement conscience que les choses ont changé. On n’écoute plus et on ne découvre plus la musique de la même manière qu’il y a 20 ans. Nous devons faire découvrir nos choix éditoriaux par d’autres canaux, et sortir de la vision étroite du seul temps d’antenne, pour aller là où se trouvent les nouveaux publics. Il faut investir massivement les outils numériques, avec les playlists, les plateformes de streaming, les réseaux sociaux, renforcer notre présence sur les festivals…

- Vous avez initié des choses dans ce domaine, avec notamment les projets de webradios…

Je n’ai pas eu le temps de mener à terme ces projets-là malheureusement. L’événement marquant sur ce sujet-là, c’est le succès incroyable des playlists au moment de la longue grève d’un mois que nous avons connu en 2015. Elles ont été les programmes les plus partagés de France ! Et l’on a pris conscience du potentiel énorme de ces formats en dehors de l’antenne. Ce qui est drôle, c’est que beaucoup de gens ont découvert notre boulot à ce moment-là. Ils ont entendu, en continu, ce qu’était l’identité musicale d’Inter, avec cet équilibre entre nouveautés et titres gold.

- D’ailleurs, quelle est la proportion nouveautés/golds sur Inter ?

Elle est de 40% de golds ou standards et de 60% de nouveautés. À mon arrivée, j’ai passé la part de standards à 20%, ce qui a été une de mes mesures phares. Quand la nouvelle direction est arrivée, ils m’ont demandé de repasser à 40%. Il a fallu discuter, se battre, et on a trouvé un terrain d’entente.

- Cela avait d’ailleurs entraîné la déclaration de Laurence Bloch au Monde en 2014 : « nous avons peut-être été trop loin dans la promotion des nouveaux talents ».

Tout à fait, mais cela reste une de mes plus grandes fiertés. Incarner ça, c’est exactement la vision que j’avais de ce métier. Mais on est revenu ensuite à un 60/40, en retravaillant la couleur des standards et des nouveautés. Mais là où Laurence Bloch a été formidable, c’est que cela a permis d’affirmer, par d’autres actions, la mise en lumière des nouveaux talents, comme par exemple Christine and the Queens en live à 21 heures avant la sortie du premier album alors que personne ne la connaissait. Encore une fois, passer Fauve à 9 heures du matin chez Pascale Clark, ça vaut tous les 60% du monde. Et Laurence Bloch m’a suivi sur ces systèmes de "compensation". J’ai pu mettre en place les doubles affiches de jeunes talents chaque mois à 21 heures, on a renforcé les créations originales, les journées spéciales, en les étendant à des artistes moins cotés… Aujourd’hui, je suis persuadé que c’est bien plus efficace que de s’accrocher à des pourcentages et des quotas sur des playlists.

- Parlons maintenant d’un autre projet phare de votre passage, le radio-crochet La Relève, qui n’a pas été conservé.

On l’a fait pendant 2 ans, en 2014 et 2015. Puis la Sacem, avec qui on avait monté l’opération, s’est retirée. Ce projet me tenait à coeur. Il s’adressait à des artistes amateurs. Il était primordial pour moi que tous aient un contrat, et soient payés, ce qui n’est pas le cas pour les lives à la radio, pour lesquels les artistes sont en général rémunérés par leur maison de disques. Symboliquement, il était très important que Radio France, qui est la maison des artistes, représente une étape dans leur processus de professionnalisation. Peut-être même plus que le concours lui-même. Malheureusement, ça n’a pas pris comme je l’espérais. Mais la satisfaction, c’est que tous ceux que l’on a vu passer sont là, ils font des EP, des premiers albums, des concerts… On parle beaucoup de Therapie TAXI en ce moment, qui était dans la sélection 2015, de Tim Dup, que l’on n’avait pas sélectionné car il était mineur, Radio Elvis, Pirouette, Minou, ArKadin, Pipo, Clio… Bref, ils sont tous en exercice et dans la professionnalisation. Aucun n’a explosé, mais on n’avait pas vocation à être La Nouvelle Star. On cherchait avant tout des artistes. Mais j’ai sûrement eu tort de vouloir me caler sur les fonctionnements des télé-crochets, avec les systèmes de vote et d’élimination… Il aurait fallu inventer une autre formule.

- Qu’est-ce qui vous a décidé à quitter le poste ?

Ce fut un choix difficile, motivé par plusieurs raisons. Je pensais que les grands projets, les créations, qui furent une de mes obsessions artistiques, seraient plus simples à mener, puisque nous avons tout en interne : locaux, studios, équipes techniques pointues… Et en fait, c’était compliqué, chronophage, et au final épuisant. J’étais perfectionniste, et ces projets me prenaient 80% de mon temps, passé en négociation avec les formations musicales, les artistes, les producteurs… C’est un des inconvénients des avantages du service public. C’est une grosse machine, puissante, mais qui produit aussi de l’immobilisme. De cet immobilisme naît une vraie rigueur, au bon sens du terme, mais quand on est porté vers l’action, c’est difficile. J’étais devenu un responsable de production, au sens artistique mais aussi administratif du terme, qui devait en plus assumer la programmation et tout le quotidien d’un directeur d’une grande administration. J’étais usé, et il y avait de moins en moins de plaisir.

Et là-dessus est survenu le drame des attentas de janvier 2015. À ce moment-là, le travail de directeur de la musique prend un tout autre sens. Le 9 janvier était prévu le concert d’Asaf Avidan dans nos locaux, le jour de la tuerie de l’Hyper casher. On entre dans d’autres problématiques, qui dépassent très largement la musique. On est investi d’une responsabilité énorme : faut-il maintenir ou annuler le concert ? Et soutenu par la direction, par le président Mathieu Gallet, on se dit que ce concert fait alors profondément sens. On est dans un état d’esprit étrange, on se sent à la fois très forts et très fragiles. On offre de la musique au moment où le pays est chaos. Ce concert restera l’un de mes plus beaux souvenirs d’homme de radio, et d’homme tout simplement. Il y aura ensuite la soirée d’hommage aux victimes de Charlie Hebdo le dimanche, suite à la marche nationale et citoyenne du 11 janvier. On est coupés du monde, de cet élan collectif, 24h sur 24 à la radio, loin de nos proches, pour préparer une émission avec des chanteurs. Je passe mon samedi au téléphone pour trouver des artistes. Il faut tout gérer en urgence, les ordres de passage, les balances… On est presque sur pilote automatique, parce qu’on est portés par le sentiment qu’il faut le faire, mais j’en suis sorti épuisé, avec la conviction que je ne pourrai pas rebondir. Et puis on se repose, on part en vacances, on se dit qu’on n’est pas les plus à plaindre, on relativise… Et on continue. Jusqu’en novembre où là… C’est nos proches, c’est la musique qui est touchée… On repart dans une spirale folle, on monte l’émission Allons enfants du Bataclan… Avec la même énergie, mais c’était trop pour moi. Il fallait que je fasse autre chose après. J’en ai parlé à Laurence Bloch, qui m’a encouragé à continuer, au moins jusqu’à la présidentielle de 2017. Je suis revenu en janvier avec la conviction qu’il fallait vraiment passer à autre chose. De plus, j’ai toujours considéré qu’un poste comme celui de directeur de la musique ne pouvait et ne devait pas être occupé trop longtemps. Il faut savoir s’arrêter au bon moment et laisser la place.

- Et aujourd’hui, vous êtes redevenu "simple producteur" ?

J’ai retrouvé une forme de précarité, mais au moins je suis là où je me sens le mieux, à l’antenne, à porter Foule sentimentale, une émission sur la chanson française telle que je la rêvais il y a 15 ans. Et toute la pression s’est envolée, d’un coup. Les sollicitations incessantes se sont arrêtées du jour au lendemain. Il n’y a plus que le plaisir, de la radio et de la musique. Cela fait beaucoup de bien, et permet aussi de savoir qui sont les vrais amis et les proches.

- Du coup, vous avez aussi repris votre activité documentaire ?

Je travaille actuellement sur un 90 minutes sur Renaud pour M6, et je vais bientôt en démarrer un autre sur Goldman pour France Télévisions. Mais j’ai aussi plein d’autres projets. Je travaille notamment sur un festival France Inter, sur 3 jours, avec de la création et de la diffusion, à la fois dans les locaux et hors les murs, qui soit le porte-parole de la ligne éditoriale de la chaîne tout en faisant des paris sur des jeunes talents. Plus que jamais, il y a besoin de moments dans l’année où l’on regroupe toutes les énergies liées à la chanson. La chanson est l’un des fleurons culturels pour la France de demain. Je le pensais déjà dans les années 1980 et 1990, mais nous n’avons jamais eu autant de talents aussi bien armés pour porter le meilleur de l’exception culturelle française. Tout cela est en réflexion, mais aujourd’hui, de nombreux médias ont leur festival, alors pourquoi pas nous ? Je me penche aussi sur l’écriture de spectacles musicaux. Cela me permettrait d’aborder la création pure, moi qui n’a jamais fait de musique ! Ce sera pour 2018.


Propos recueillis par Romain BIGAY