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1999

Vous avez dit " Martolod " ?

In L’Officiel de la Musique, éd. IRMA, 1999 - Jean-François Dutertre

" Na i voa tri martollod, tra dira… Eur beach e zom bed… "

Que le Conseil constitutionnel me pardonne si je cite en exergue les deux premiers vers d’une version léonarde des Tri Martolod, mais la France entière s’est laissée prendre aux accents de la chanson bretonne revisitée par Manau. Juste avant que le trio infernal du loup, du renard et de la belette ne viennent nous narguer jusque dans les étranges lucarnes. Et voilà que le vieux débat sur l’utilisation - la récupération ? - du répertoire traditionnel a repris du poil de la bête. Il prolifère maintenant que la world music est devenu un genre à la mode et s’immisce partout. Les vagues déferlantes des musiques celtiques et des musiques cubaines emportent tout sur leur passage, même Cesaria Evora que l’on rhabille aux couleurs des modes dominantes. Dès lors, les acteurs des musiques du monde, pris d’angoisse ontologique, ressentent la nécessité de se rassembler pour jeter quelques bouées dans ce courant. Ainsi, la Maison des cultures du monde et l’association Zone Franche ont-elles organisé un colloque sur les " Musiques du monde en question ". Une constatation s’est imposée : on discerne nettement deux mondes bien différents qui cohabitent tant bien que mal. D’une part, les partisans des musiques traditionnelles et des musiques ethniques dans leurs formes simples ou originelles, et d’autre part, les promoteurs des formes modernes ou commerciales. Tous les deux partagent les mêmes domaines d’interventions - spectacle vivant et édition phonographique - mais avec des préoccupations qui peuvent diverger. Tous les deux se rejoignent parfois. Les deux démarches font partie d’un même paysage dont la différence est devenu la marque singulière - une singularité pour des musiques plurielles…

Un contexte global

Certes, les musiques traditionnelles relèvent d’un contexte culturel global dont on ne saurait les dissocier sans risquer de ne pas les comprendre, mais elles forment aussi autant de répertoires mis à la disposition des artistes et des créateurs. Et il en a toujours été ainsi dans le monde occidental. Déjà , à la Renaissance, les grands polyphonistes choisirent souvent des thèmes populaires pour point de départ de leurs entrelacs harmoniques et l’histoire de la musique occidentale est jonchée d’emprunts de cette nature. Grieg, Sibélius, Dvorak, Bartok, Vincent d’Indy, Ravel doivent une partie de leur inspiration quant ce n’est pas des thèmes entiers à la verve populaire. Aujourd’hui, ce sont les musiques " actuelles ", le jazz mais aussi la musique contemporaine, qui se nourrissent à cette source inépuisable. Simplement, le périmètre d’investigation a changé : il englobe maintenant toute la planète. Les modes de consommation aussi se sont modifié et la force de pénétration de la production occidentale, qu’on le veuille ou non, rabote inexorablement les traditions locales. Ainsi, le travail de préservation et la diffusion des formes originales des musiques traditionnelles doit être renforcé au même titre qu’il convient de laisser aux artistes la liberté sans laquelle il n’est pas de création. Seul, le résultat esthétique mérite d’être apprécié. Libre ensuite à chacun de préférer le rap celtique de Manau au métissage gwerziou-jazz d’Annie Ebrel ou les mélismes d’Aïcha Redouane aux envolées d’Amina. Par contre, l’exposition de ces artistes est loin d’être identique et les capacités de choix du public en sont d’autant oblitérés.

Contrastes

Les musiques traditionnelles et les musiques du monde travaillent sur des matières trop sensibles pour qu’elles puissent faire l’économie de ces débat et de ces préoccupations. En outre, elles traversent aujourd’hui une phase particulièrement contrastée qui les oblige à s’interroger. L’énorme succès de Compay Segundo, de Cesaria Evora, de Manau, de Tri Yann, de Dan ar Braz ou d’I Muvrini s’accompagnent de quelques déconvenues. La tentative de Bouziane Daoudi pour créer un mensuel français de world music, World, a tourné court face aux exigences de son groupe de presse. Philippe Krà¼mm a dû fermer sa boutique, Cinq Planètes (le label, lui, existe encore), et avec elle les espoirs de réapparition de disquaires spécialisés. La collection créée par Mina Rad au sein du label de musique classique Opus 111 n’est pas allé au-delà de sa première parution. Et tous les labels indépendants sont victime du resserrement du marché sur les trois ou quatre mois d’hiver en dehors desquels seuls les produits à forte exposition peuvent espérer des ventes honorables. Pourtant, on continue à produire et à éditer. Jamais l’offre n’a été aussi importante. Elle touche toutes les catégories : depuis les catalogues ethniques jusqu’à la production innovante. Polygram a sorti un catalogue entier consacré aux recherches de Charles Duvelle, le fondateur d’Ocora et Naïve a rhabillé la collection Unesco et proposé 25 rééditions d’un coup. Dans le même temps, des nouveaux labels indépendants ont vu le jour comme Daqui, issu du festival des Nuits atypiques de Langon ou Modal, proche des réseaux de la FAMDT. Musisoft a transformé Sonodisc en Sono et orienté le label vers la world music.

Le spectacle vivant offre la même opposition. La plupart des artistes traversent une période difficile alors que le genre " musiques du monde " investit toutes les scènes. Par contre, les festivals connaissent un succès d’audience inégalé. Certains sont devenus, au fil des années, d’énorme machines comme l’Interceltique de Lorient ou les Rencontres de Saint-Chartier. Chaque mois apporte son lot de nouveaux festivals : la floraison est intense en été et touche toutes les régions. Le festival est devenu un phénomène de société et l’un des premier mode de diffusion du spectacle vivant.

Retombées

Les travaux de la Commission nationale des musiques actuelles ont suscité de nombreux espoirs. Dans le secteur des musiques traditionnelles, les retombées des mesures annoncées par le ministre lors de la conférence de presse qui en présentait les résultats, tardent à se faire sentir. On attend, par exemple, que la mission d’accompagnement des créations confiée à l’Onda prenne vraiment forme. Il en est de même pour le soutien annoncé aux festivals et aux écoles associatives. Un collectif de festivals se met en place lentement dont la première tâche sera d’accélérer le mouvement et de faire remonter les besoins. Par contre, le ministère le la Culture a renoué avec sa politique d’aide à l’exposition des labels indépendants dans le cadre du Midem. Le stand, jusque là limité aux Allumés du jazz, s’est élargi, entre autres, en 1999 à un regroupement de labels indépendants. La coordination de cette opération a été confiée au CIMT. Pendant toute la durée du salon, onze labels ont pu bénéficier d’un espace conséquent exposer leur production et y travailler plus efficacement. Ils ont eu loisir de développer leur capacité à l’export, activité de plus en plus importante pour la majorité d’entre eux. Certains labels y firent leurs premières armes. Ce regroupement a permis d’afficher clairement la vitalité de la production indépendante française. Toutefois, l’économie de cette production demeure extrêmement fragile et nécessiterait d’autres formes d’aide. En réalité, il en va de l’ensemble du secteur, toutes activités confondues, qui réalise le grand écart entre la création innovante, assortie des prises de risques qu’elle suppose, et les investissements raisonnés des producteurs.

Pacotilles et métissages

Le secteur des musiques du monde recèle encore des réserves insoupçonnées. On s’enthousiasme pour l’afro-cubain et le " celtique ", on s’enflamme pour le qawwali - faisons un rêve : s’émerveillera-t-on demain devant la musique sunda de Java ou découvrira-t-on que la musique vénézuélienne recèle des trésors qui valent bien ceux des autres pays de la zone Caraïbes ? Tout est possible. Le monde frappe à la porte et chacun en veut sa part. Le " métissage " n’est plus un phénomène exotique, il est au coin de la rue. Découvrir les musiques du monde ne nécessite plus une expédition : il suffit de sonner chez le voisin [1]. Et pourtant, si l’on prend pour exemple cette fièvre " celtique " qui saisit les programmateurs, les directeurs artistiques et le public, qui prendra garde au fait que notre chanson des Tri Martolod tire son origine d’une chanson traditionnelle francophone ? [2] Ce petit exemple suffit à nous montrer que rien n’est bâti sur des certitudes réductrices mais, qu’en vérité, tout se construit sur des réalités complexes et enchevêtrées, où se mêlent des traditions venues des quatre horizons, mais qui ont comme point commun d’être avant tout le vecteur privilégié de la culture des peuples.

Jean-François Dutertre

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