Votre panier est vide
Article mis à jour le vendredi 10 septembre 2010
Article créé le lundi 5 mars 2007
Version imprimable
Nous avons interrogé plusieurs personnalités ayant pris part au débat initié par la Fing. Philippe Astor (journaliste), Hervé Rony (Snep), Alban Martin (blogger) et Gilles Castagnac (Irma) nous donnent leur opinion sur cette expérience collective.
Hervé Rony est Directeur général du Snep.
Philippe Astor est journaliste, et écrit entre autres un blog : Digital Juke Box.
Alban Martin est blogueur et auteur de "L’age de Peer".
Gilles Castagnac est Directeur de l’Irma et auteur d’un rapport intitulé "La gestion de l’intérêt général par les professionnels dans le domaine des musiques d’aujourd’hui" [1].
Philippe Astor : Elle m’apparaît à la fois très critique et paradoxale. D’une part, on assiste à un vrai renouveau de la création musicale en France, qui s’est appropriée les standards anglo-saxons et n’a plus vraiment à rougir de la comparaison.
On voit également se multiplier les opportunités et les nouveaux modèles économiques potentiels pour les acteurs de la filière et de nombreux nouveaux entrants.
Les nouvelles technologies et la dématérialisation apportent incontestablement un nouveau souffle à la musique et favorisent la diversité, ainsi qu’un accès plus large du public à la culture musicale et un lien plus étroit et personnel de ce dernier avec les artistes.
D’autre part, la transition vers une "nouvelle économie" de la musique est très douloureuse pour les acteurs traditionnels de la filière. Le phonogramme, qui est encore au coeur de son modèle économique, est totalement dévalorisé par les nouveaux modes de consommation, qui se développent de manière sauvage et anarchique, sans que soient préservés un certain nombre d’équilibres économiques. C’est le revers de cette spirale de l’innovation dans laquelle nous sommes tous entrés, qui détruit de la valeur ici pour en recréer là .
Le problème, c’est que l’essentiel de la valeur créée et mesurable est essentiellement capitalistique aujourd’hui, et qu’elle ne vient pas encore irriguer le tissu économique de la filière musicale.
Hervé Rony : Difficile ! Ce qui n’étonnera personne et peut même passer pour un euphémisme. Même si le spectacle vivant va mieux que le disque, ne nous faisons pas d’illusions : le financement de la création est en question sauf à se résoudre, et encore, à une multiplication des aides et subventions pour perfuser le système. L’implosion n’est pas loin. Pour autant je ne peux me résoudre à imaginer que le numérique ne va pas finir par constituer le plus bel outil de développement de la filière.
Alban Martin : Pour moi, la filière musicale est toujours dans une situation de transition, prenant le virage du numérique, mais ne devrait pas oublier l’ensemble des innovations possibles autour de l’objet dérivé : elle pourrait retrouver la maîtrise de son destin en inventant le CD 2.0, celui qui ouvre une porte sur l’univers de l’artiste et servirait de point d’entrée déjà monétisé sur l’ensemble des oeuvres numériques. Un rappel : "nous avons été étonnés de constater que 35 % des personnes ayant acheté le CD de la Fonky Family se sont identifiées sur Internet pour découvrir les extensions du groupe" [2]. Ne passons pas à côté de l’essentiel…
Gilles Castagnac : Elle souffre, c’est sûr. Mais au-delà de la situation économique de chacun, c’est aussi le principe même de filière qui est en jeu. Or, l’éclatement ne peut que renforcer la domination économique par les plus puissants, en l’occurrence les opérateurs de l’aval et du « flux » peu préoccupés par les questions musicales.
La musique a besoin d’une mutation plus solidaire, qui s’appuie sur la défense du bien commun.
Les champs d’application de la musique se sont élargis et la filière instituée est trop étroite, trop focalisée, pour les prendre en considération. Du coup, la cassure risque de s’approfondir.
Cette "filière" doit s’adapter aux nouveaux acteurs en s’associant sur les responsabilités d’intérêt général. Ceci répond d’ailleurs aux besoins de financer collectivement les investissements en recherche et développement.
Philippe Astor : Pour ma part, j’ai toujours dialogué avec les uns et avec les autres, mais c’est la première fois que je vois ce type de dialogue s’instaurer en France. C’est très instructif, d’abord parce que ça permet de mesurer le degré d’incompréhension entre les uns et les autres. Au final ce fut aussi très enrichissant, parce que ce dialogue a permis de réduire certaines poches d’incompréhension, de nourrir nos réflexions et d’ouvrir de nouvelles perspectives. Nous avons tous à gagner à ce qu’il se poursuive et également à ce qu’il se localise fortement, plutôt que de s’étioler dans des sphères très globalisantes qui le rendent souvent assez stérile.
Hervé Rony : Avoir des échanges apaisés entre des acteurs qui, il y a quelques mois, DADVSI oblige, utilisaient l’anathème est évidemment un progrès. Mieux se connaître, c’est pouvoir mieux se comprendre. Pas à pas, nous ébauchons des rapprochements, nous nous faisons plus tolérants. C’est un progrès.
Pour autant, le chemin est encore long pour trouver des solutions communes car je pense que si nous sommes éloignés les uns des autres, c’est à cause d’une appréciation persistante et très divergente des causes de la crise. Tant que nous croirons profondément, nous, que le P2P a été à l’origine d’un effet d’aubaine destructeur de valeur mais que d’autres continueront de croire que le P2P est un facteur-clé de la découverte, de la création musicale et donc du dynamisme de la filière, il sera difficile d’entrevoir un consensus.
Alban Martin : Oui, bravo pour cette formalisation, la matrice des sources de création de valeur est limpide et pose bien le sujet de manière la plus complète possible.
Gilles Castagnac : Elle prouve que cet objectif est possible !
Elle a démontré qu’il y avait d’énormes déficits de compréhension des logiques et des champs d’activités de chacun, qu’ils étaient plus complexes et bien plus riches que ne le permettaient des jugements construits sur la méconnaissance et les postures généralisantes.
Il reste certainement bien des explications à formuler et écouter… Mais le processus semble très sincèrement engagé et, plus fort, il donne envie d’y participer.
On pourrait dire aussi que n’est qu’une goutte d’eau dans un contexte mondial. Mais, elle n’a pas de raison d’être différente de ce qui se produit ailleurs. Je crois que tout ceux qui ont contribué ont le sentiment de participer à une perspective de développement durable.
Alban Martin : J’ai d’ores et déjà envoyé l’étude à quelques dirigeants des activités business digital des majors, avec un très bon feedback. Une pierre de plus à l’édifice. Continuons à apporter de la visibilité sur ces phénomènes pour faciliter (accélérer si besoin ?) la transition.
Hervé Rony : Je crois qu’il faut leur donner un prolongement mais à ce stade je ne sais sous quelle forme.
Le Snep pour sa part souhaite débattre et mettre un terme à cette croyance trop répandue que les maisons de disques se barricaderaient dans leur forteresse. Nous aurons des initiatives en ce sens.
Je crois aussi que ces échanges organisés par la Fing vont très naturellement, au fond, se prolonger sous diverses formes. L’impulsion, me semble-t-il, a été donnée par Daniel Kaplan et son équipe. A nous tous, je pense, de faire vivre le débat. Le tout est de savoir si nous saurons le faire sans modérateur, sans l’ombre tutélaire d’une autorité morale. Et laquelle ?
Gilles Castagnac : Il reste tant de questions. Les nouveaux modèles sont-ils viables par eux-mêmes ? A qui vont-ils réellement profiter ? Que veut dire "gratuité" ?… L’analyse sur le déplacement de la création de valeurs est, à mon avis, loin d’être finie. D’autres pistes ont été ébauchées comme celle d’un DRM universel (interropérable, non propriétaire et gratuit). Je ne sais pas si c’est possible, mais je suis certain que ce débat est porteur de pleins d’enjeux.
Les échanges ont d’ores et déjà alimenté d’autres discussions. Ils doivent se poursuivre, s’amplifier.
J’espère que la filière va reprendre elle-même ce flambeau si remarquablement allumé par la Fing. Ce sera une belle occasion de concrétiser son élargissement. L’Irma y participera, comme elle le fait avec ce focus.
Philippe Astor : Je suis pour que les pouvoirs publics réfléchissent à la mise en place d’un véritable plan Marshall pour la musique, en concertation avec tous les acteurs concernés, ceux de la filière musicale et ceux du secteur des nouvelles technologies.
Le fruit de ces travaux peut servir d’introduction à la réflexion à mener et apporter de nombreux éclairages en amont, sur les pistes à explorer, les discussions à engager, les arbitrages à rendre, etc.
Propos recueillis par Jean-Noà« l Bigotti
[1] consultable à l’Irma
[2] Julie Demarigny, septembre 2002 (source : Journal du net).