Se faire label à Paris ou ailleurs

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Publié le mercredi 2 novembre 2011

Interviews

Un label, un éditeur, un réseau de producteurs et une grappe d’entreprises œuvrant dans le secteur de la musique et de l’image nous éclairent sur les enjeux de la production et les nouvelles façons de concevoir la création de projet dans le domaine phonographique.
- Julien Banes, gérant d’Upton Park Publishing
- Katia Bouferrache, coordinatrice de Le Damier
- Nadine Verna, directrice de Phonopaca
- Yacine Bouzidi Gérant du label Antipodes music

Julien Banes, gérant d’Upton Park Publishing

- Comment un éditeur se retrouve avec la casquette de producteur ?
On est tous à peu près dans la même problématique aujourd’hui : de moins en moins de gens produisent. Moi, mon socle c’est l’édition musicale ; aujourd’hui je signe un artiste en tant qu’éditeur et ensuite on essaye de trouver des partenaires X et Y.
Il s’avère que sur 100 % des projets signés depuis 5 ans, on a produit tous les disques parce qu’on ne trouvait pas de producteurs qui voulaient "aller au charbon".
Une fois que l’on a produit, on cherche une licence mais c’est de plus en en plus compliqué à trouver, comme dans le cas d’un de mes groupes, Craftmen Club, où finalement on a utilisé des attachés de presse indépendants et on a travaillé en faisant mine d’être un label.
De fil en aiguille, cela devient quasiment la seule voie pour vraiment avancer. Il y a de moins en moins de labels, de moins en moins de signatures et toujours énormément de projets mais c’est la guerre pour signer aujourd’hui. C’est tellement compliqué que l’on est de toute façon obligé de trouver d’autres systèmes… donc on les cherche !

- Ne pas trouver de partenaires, est-ce un handicap pour le développement du projet ?
Ce n’est pas parce que l’on signe un projet que l’on va se débarrasser de tous les autres partenaires de l’artiste.
Craftmen Club est un groupe de rock’n Roll assez indé où personne ne s’attendait à avoir un disque d’or. Mais on a vendu un peu plus de 5000 albums (ce qui est quand même pas mal) eu une couverture de Télérama (ce qui n’est pas désagréable). Mais c’est parce qu’on avait monté une équipe autour : des attachés de presse [1], un booker qui a trouvé 160 dates en un an et demi, le management, et le groupe qui s’est beaucoup impliqué.
Aujourd’hui, je refais la même opération pour Tristan Nihouam, l’ancien chanteur de Matmatah, dont j’étais producteur et éditeur. On a produit l’album, monté une équipe complète autour de lui ! Chacun est à son poste : Julien Soulié, manager d’Alexis HK, nous rejoint dans l’aventure. Clarisse Fieurgant s’occupe de la promo. Chakalaka s’occupe de la promo web et petit à petit on développe notre équipe… et bien évidement on discute, on réfléchit stratégie, on voit quelles sont les choses à faire le « pourquoi, quand, comment ». On a discuté avec Noomiz pour envisager comment travailler ensemble sur des applications Facebook. Finalement, on reproduit un schéma de travail qu’on connait déjà, mis à part le fait qu’il n’y a plus de maison de disques.
Dans ce projet là, c’est l’éditeur qui paye mais on a fait la même chose avec Merzhin. Ils ont monté une structure pour se produire. Ils ont pris Chrysalis et moi comme co-éditeur et chacun de nous a amené ses compétences, ses réseaux, ses idées.

- Un éditeur doit donc financer le projet dès sa création et le produire ?
Les droits diminuent dans l’ensemble pour tout le monde. C’est le cas pour nous, éditeur, aussi : les droits et les ventes baissent et le live ne peut compenser cette baisse.
Finalement, plusieurs personnes sont susceptibles d’investir alors qu’il y a quelques années c’était quasiment le job de la maison de disques. Aujourd’hui, c’est le job de tous les partenaires susceptibles de rentrer dans une aventure y compris pour les clips : les boites de production de clips ont aussi la possibilité, dans certains cas, de récupérer de l’argent au CNC et de cofinancer les clips avec les producteurs quand ils ont un petit peu de moyens mais pas suffisamment pour faire de beaux clips.
Tout le monde cherche d’autres possibilités de trouver de l’argent pour financer des projets. Certains passent par des pubs, d’autres par de la synchro… Il y a besoin d’argent pour financer la musique. Si cet argent aujourd’hui provient de moins en moins du disque, il faut quand même que l’on trouve le minimum pour payer tous les gens qui travaillent sur le projet. On peut diminuer certains coûts mais un réalisateur, un musicien, un studio de mastering… tout cela se paye. Le disque à 2000 € n’existe pas !

- La production de disques est indispensable pour continuer l’activité d’éditeur ?
L’éditeur est là pour développer le plus possible les œuvres. Il est le copropriétaire de l’œuvre avec les auteurs et les compositeurs. Si le principe est de dire « je fais le tour des labels, je n’ai pas eu de réponses », forcément on peut concevoir que les auteurs compositeurs puissent se dire : « l’éditeur est bien gentil mais il nous prend une partie de nos droits et à quoi il sert ? »
Je crois aux projets que je signe : j’ai envie qu’ils existent. Je viens de signer en coproduction un projet électro fantastique qui s’appelle Im Takt. On essaye de trouver des solutions.
Aujourd’hui le contrat d’artiste 8 /10 / 12 % n’existe plus : les artistes et moi sommes coproducteurs. S’ils n’ont pas beaucoup d’argent, qu’ils mettent leurs compétences au service du projet. On a l’avantage, grâce au succès de Matmatah, d’avoir un studio d’enregistrement et de répétition à Brest. C’est le côté pratique de pouvoir mettre les gars dans le studio pendant un mois. Ils ont tout le matériel et le temps qu’il faut sans être pressés par le timing : « vite on a 3 jours pour enregistrer 8 titres sinon on ne trouvera pas d’argent pour boucler notre budget ». On essaye de mettre en avant tout ce que l’on peut faire entre nous, en instaurant des règles.

- Y a-t-il un respect des conventions collectives dans ces projets produits en internes ?
Sur l’album de Tristan Nihouam, j’ai respecté la convention collective du début à la fin, précisément parce qu’on était sur l’album solo d’un seul type et pas d’un groupe. Déjà on rentrait dans une configuration où ce n’était pas « le groupe qui voulait faire son disque » mais « nous qui voulions faire le disque d’une personne ». On a suivi à la lettre la convention pour être certain de pouvoir présenter des dossiers de subventions à toutes les sociétés possibles et imaginables, obtenir l’agrément pour le crédit d’impôt… C’est carré et très simple : je suis producteur point à la ligne.
Dans les projets comme Im Takt, on se débrouille pour faire exister un projet, donc il faut des chansons enregistrées le mieux possible. Le reste n’a aucune importance. Pour l’instant, sur ces projets en développement, on a produit des EP vendus en ligne et à la sortie des concerts.
On n’en est pas encore à la problématique de l’enregistrement complet. J’espère que le travail fait sur le groupe les rendra plus appétissants pour que des labels s’intéressent à eux et si ce n’est pas le cas, on en reviendra à la question de départ : quels sont nos moyens, nos ambitions et comment aller de la case départ à l’arrivée avec les moyens à notre disposition ?
Sur Im Takt, on n’a peut être pas de labels mais on a un manager, un excellent tourneur, The Talent Boutique qui s’est intéressé au groupe même sans label. Il ont accroché au projet et sont rentrés dans l’aventure.
Je me dis que cette équipe là se rendra compte soit qu’elle n’a pas besoin de label soit, au contraire, qu’elle en a besoin pour répondre aux besoins de développement.


Katia Bouferrache, coordinatrice de Le Damier (ex GRAMMI - Grappes et Réseaux Auvergne Musique Média Image)

- Pourquoi la région Auvergne s’est elle lancé dans la création du Damier ?
La création de la grappe est partie d’un constat en région Auvergne dans la musique et l’image sur une dizaine d’années. La création de PME et de TPE dans la région, un dynamisme économique et culturel nous a montré que la région était mûre pour le projet. La structuration et la professionnalisation du secteur sont devenues une nécessité.
L’objectif de la GRAMMI (Grappe et Réseaux Auvergne Musique Media Image) devenu le Damier est de faire exploser, réagir et valoriser cette professionnalisation du secteur, de créer un cadre, une structure professionnelle. Très vite, vient le souhait de tenir compte de la filière dans son ensemble. Ensuite, le Damier concerne à la fois la filière musicale et la filière image. Des synergies naissent entre ces deux secteurs en pleine mutation et innovation.

- Le réseau, indispensable pour fédérer les labels aujourd’hui ?
Le besoin de réseau est une demande du terrain. Elle se traduit d’abord par la mutualisation, les économies d’échelle sur des activités à faible valeur ajoutée artistique mais très rentable.
Cela inclut aussi le partage d’équipement. Au-delà de l’intérêt économique de la mise en commun d’outils et de compétences, il y a avant tout la logique de réseau à part entière.
Cette demande du terrain repose sur des besoins simples. Se connaitre, s’entraider, travailler ensemble. Cette logique de réseau est indispensable pour ne pas se sentir isolé et surtout faire face aux évolutions des métiers.
Innover, se projeter dans un avenir incertain, c’est plus facile ensemble. On peut mieux appréhender l’avenir et prendre plus de risque.

- Depuis la création du Damier, quels sont les besoins et les évolutions rencontrés sur la filière ?
Le Damier est en place depuis moins d’un an mais déjà des résultats et des constats sont apparus : en plus des besoins identifiés de réseaux et de mutualisation, on a pu observer un fort ancrage à la région.
Les entreprises souhaitent s’ancrer dans le territoire, le défendre, le partager. L’appartenance à cet espace, à une région sont de nouvelles valeurs fortes pour les membres du Damier.
Lors de notre premier séminaire de mobilisation, on a pu partager des problématiques à tous les métiers, de bout à bout, de la formation, aux labels.
Cette acceptation large permet le dialogue, une vision globale de la filière et des problèmes. Le pôle est orienté musique et image. Les réseaux ont pu dialoguer, échanger.
La présence de la formation lors de cette rencontre nous a permis de concevoir des formations en phase avec les besoins du terrain et voir des projets innovants qui émergent de la rencontre de projet global.


Nadine Verna, directrice de Phonopaca

- Chez Phonopaca, avez-vous ressenti une mutation des labels ? Avez-vous rencontré de nouvelles problématiques ?
En ce qui concerne Phonopaca, c’est le même constat : fragilité des acteurs, développement du 360 mais aussi de l’autoproduction ou de la coproduction, diversité des réseaux de distributions parallèles (plateformes, sorties concerts, lieux culturels de proximités libraires, festivals). On observe aussi de la mutualisation en ce qui concerne le pressage ou l’achat de publicités dans les magazines.
Phonopaca met en place en 2012 une assistance en conseil juridique.
Nous travaillons sur la mise en place d’un fichier commun (salles, festivals, médias, salons pro, distributeurs, etc.) et d’une plateforme de développement de projet, de suivi des dossiers de demandes de subventions auprès des sociétés civiles. Nous aidons à faire évaluer un projet si possible avant le dépôt pour « rentrer dans les clous ».
Les difficultés des labels relevées par Phonopaca sont les suivantes :
- "rentrer dans les clous" sur les budgets avec les nouvelles normes tarifaires de la convention collective de l’édition phonographique pas forcément adaptée à la réalité économique des petits labels indépendants mais indispensable pour pouvoir accéder aux subventions des sociétés civiles.
- être reconnu en région et éligible aux subventions des collectivités territoriales comme toute associations culturelles ou aux divers dispositifs d’aide à la production.
- la tournée des groupes, les salles souvent frileuses pour faire passer des groupes en développement.
- Paiement des droits d’auteurs et droits voisins sur internet.
- Les grosses plateformes de vente en ligne reconnues et de plus en sélectives avec des marges proche de l’indécence en rapport avec d’autres plateformes avec moins de moyen de promotion et de visibilité et un rapport redistribution beaucoup plus intéressant.
- Distributeur physique traditionnel de plus en plus difficile à trouver.

- Phonopaca est plus impliqué dans des mises en relation B2C. Le but n’est plus de mettre en relation les labels avec des pro mais aussi les artistes avec le public. Pourquoi ce changement ?

Phonopaca s’est ouvert en 2008 aux tourneurs afin de lier la scène et le disque et voir comment travailler ensemble, mettre en lien les producteurs et les tourneurs de la région pour le développement des groupes sur scène, améliorer leur visibilité et « l’actu » autour de la distribution de l’album. Ce qui nous a également amené à mettre en place un tour Phonopaca sur des évènements prescripteurs comme des festivals reconnus au niveau national ou international avec le placement des artistes des labels du groupement et une plus grande visibilité grâce à une grosse jauge publique et la présence de professionnels. Le but est d’augmenter à la fois la visibilité publique, la médiatisation et la promotion du groupe. En parallèle, ces rencontres avec les professionnels sont un vrai plus pour la présentation des albums et des projets par exemple.
Le Phonopaca Labels Tour propose également des artistes sur les salons professionnels en showcase comme le Womex, Médimex, Babel Med Music ou Midem et d’autres à venir.
On est toujours sur la mise en relation des artistes avec les professionnels devant un plus large public.

- Avez-vous identifié d’autres besoins des labels. Quelles sont les évolutions possibles des actions de PhonoPaca ?
Voici les évolutions possibles des actions de Phonopaca :
- des réseaux de distribution physique et internet accrus dans tous les sens ;
- monter un réseau de relations internationales avec des réseaux tels que le nôtre pour des échanges d’artistes et des solutions à mettre en place à l’export ;
- Développement de notre plateforme de suivi de projets ;
- Relation avec les collectivités territoriales pour une réelle prise en compte des labels SARL au même titre que les labels associatifs pour la partie subvention ;
- Relation avec les collectivités pour des dispositifs emplois-régions (postes Adac) ouverts aussi équitablement à la prod phono ;
- Travail avec la fédération Félin pour faire avancer la prise en compte des labels TPE (Très Petite Entreprise) dans les discussions au niveau national ;
- Renforcer la communication autour des sorties d’albums (rencontres artistes, labels, public, médias…).


Yacine Bouzidi Gérant du label Antipodes music

- Pourquoi créer un label alors que tous les voyant sont au rouge ?
Antipodes a été créé en 2010. Je travaillais dans la musique mais j’avais besoin d’une structure pour monter mes projets. C’était le bon moment pour moi. C’est aussi l’envie de produire le projet de Joko qui m’a aidé à franchir le pas.

- Antipodes n’a qu’une simple activité de label ?
Non. La production ne rapporte rien, elle ne coûte que de l’argent. C’était une évidence de multiplier les activités comme l’accompagnement d’autres structures. Pour notre projet Joko, nous gérons actuellement en plus de la production, l’édition et le management. Nous gérons aussi le live même si notre priorité est de nous entourer très vite d’un tourneur.

- Le réseau, c’est indispensable pour le label Antipodes ?
Oui, nous n’avons pas à nous plaindre ; le réseau fonctionne bien. Les relations avec les sociétés civiles de production aussI. Nous avons pu avoir des aides sur le projet. Tout va bien sauf les ventes physiques alors que sur le digital, on fait de bien meilleurs scores.

- La mutualisation de bien et de services, c’est quelque chose qui vous interpelle chez Antipodes ?
On le fait déjà car on y est forcé. Nous partageons nos locaux avec une société web qui travaille beaucoup dans l’événementiel et le luxe. Nous cherchons à créer des passerelles.
Nous apportons aussi notre part à la mutualisation en étant prestataire de services pour d’autres labels ou entreprises dans la musique.
De plus en plus d’entreprises travaillent avec des personnes travaillant dans d’autres boites ou des prestataires. C’est déjà une forme de mutualisation.


Propos recueillis par Frédéric Neff

[1] en l’occurrence Ephélide

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