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Accueil du site > Documentation > Focus > Qualité sonore : histoire(s), enjeux, marchés et innovation

Article mis à jour le mercredi 6 juin 2012
Article créé le mercredi 6 juin 2012

 
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Interviews

Qualité sonore : histoire(s), enjeux, marchés et innovation

Trois professionnels qui placent la qualité sonore au cœur de leurs démarches et de leurs réflexions abordent les thématiques relatives à la prise en compte de celle-ci par les acteurs de l’industrie musicale. Histoire(s), enjeux, marchés et innovations, ces aspects interrogent la filière dans son ensemble, des producteurs jusqu’aux consommateurs.


GILLES RETTEL
Réalisateur artistique, expert et formateur en techniques de son

"Il y a une règle qui ne souffre d’aucune exception. Le grand public se détermine sur le choix des innovations technologiques uniquement sur des aspects pratiques, jamais sur une question de qualité."


- Quel est le travail d’un technicien son ?

Pour aller vite, jusque dans les années 1950, son rôle est de choisir et de positionner des micros et de les relier aux machines enregistreuses. L’enregistrement est alors une photographie du son. Avec l’arrivée de la musique rock, l’enregistrement va devenir un acte créatif. Avec les Beatles, le studio devient un instrument de musique. Mais cela dépend des esthétiques, pour la musique classique, l’enregistrement se veut fidèle à ce qui est joué. Le rock, puis les musiques populaires vont s’en saisir, mais cela existe déjà depuis 1948 avec Pierre Schaeffer et la musique concrète. Et chaque innovation technologique ajoute une couche de créativité. Un nouveau personnage apparaît alors dans les années 1960 : le réalisateur artistique.

Autre élément primordial, l’arrivée de l’enregistrement multipistes, puis, dans les années 1980, du numérique. Le métier du technicien son change, il devient alors plus complexe. Ensuite, les coûts de production vont se démocratiser, et vont apparaître les home studios, qui seront très liés à l’apparition et l’explosion des musiques électroniques.

- Quelles sont les étapes après l’enregistrement ?

D’abord, le mixage. Il faut mixer les différentes pistes pour aboutir au format stéréo, même si aujourd’hui, on a la possibilité de faire du multicanal. Ensuite, il y a le prémastering et le mastering. Les deux se sont différenciés avec le numérique. Le mastering, c’est la production du master, support à partir duquel va se faire la reproduction. Le prémastering, c’est la préparation de la bande master qui sort du studio. Cette étape influe sur la qualité sonore, car les outils numériques permettent des opérations assez radicales. Le mastering servait à harmoniser l’ensemble des titres et à rattraper quelques erreurs, le prémastering aujourd’hui permet d’aller très loin dans les modifications. En particulier sur ce qu’on appelle la loudness war, ou guerre du volume, c’est à dire l’hyper compression.

- Quels sont les problèmes liés à la compression ?

C’est un problème généralement inconnu du grand public. Il y a de vrais enjeux sur ces questions. La compression modifie la perception de l’auditeur et formate son oreille à un type de son. La première musique qui va recourir à la compression, pour des raisons esthétiques, c’est le rock. Il y aura ensuite le disco, le rap puis les musiques électroniques. La raison, c’est que la compression donne l’impression d’énergie. Plus on compresse, plus on ressent l’énergie. Et vu que le rock, c’est la musique de l’énergie, il y a une cohérence artistique. Le problème, c’est qu’un choix esthétique est devenu une norme, pour des raisons stratégiques et commerciales, l’extrême ayant été atteint avec le dernier album de Metallica.

Le morceau le plus compressé sera celui qui paraîtra le plus fort lors d’un passage radio. Et psychologiquement, les gens s’arrêtent plus facilement sur ce qu’ils entendent plus fort. Il n’y a qu’à voir les compressions très élevées pratiquées par les "hits radio" de la bande FM. Ce n’est pas plus fort en volume, mais le niveau moyen est plus élevé, d’où cette impression. Mais c’est dans l’air du temps de surcompresser.

- L’oreille moyenne peut elle se rendre compte de cela ? N’y a-t-il pas un défaut d’éducation de notre oreille ?

Il est sûr que le temps passé par un adolescent d’aujourd’hui à écouter de la musique a un impact sur sa perception. La question de l’éducation de l’oreille est importante. Toute compression, audiodynamique ou informatique comme avec le mp3, entraîne une perte d’informations, et aboutit à un lissage de celles-ci. On gomme les aspérités. En 2009, une étude a été réalisée en studio. On a fait écouter en aveugle à des gens une même chanson dans 6 formats différents de compressions. Le fichier source arrivait à l’oreille des gens en 5e position en terme de qualité ! Le son naturel n’est plus accepté par l’oreille moyenne. Pour qu’il apparaisse agréable, il doit être retraité.

- Quelle différence entre compression audio et compression informatique ?

Elle est fondamentale, et pourtant largement méconnue, même dans les milieux professionnels. La compression audiodynamique existe depuis que l’on fait des reports de bande magnétique sur un support vinyle. La dynamique, c’est la différence entre les niveaux forts et les niveaux faibles d’une chanson. Cette différence est plus grande sur bande que sur vinyle, ce qui veut dire qu’on ne peut pas retranscrire la totalité de la dynamique enregistrée sur une bande magnétique sur un vinyle. On est contraint de la réduire. Et qui dit réduction dit compression.

La compression informatique, qui d’ailleurs ne s’applique pas qu’à la musique, est là uniquement pour réduire la taille des fichiers. Ce sont des algorithmes, comme le jpeg pour l’image, le divx pour l’image animée, le zip pour le texte. Cette compression est venue répondre à un problème de stockage sur les disques durs et de diffusion sur de l’Internet bas débit. Situation révolue aujourd’hui.

- Quelle différence entre les différents types de compression informatique : mp3, AAC, Ogg, wma… ?

Une chose est sûre, le plus mauvais format, c’est le mp3 ! Il faut rappeler que le mp3 n’a pas été créé pour Internet mais pour la radio numérique, dans le but effectivement de réduire la taille des fichiers pour faciliter la diffusion. Il est d’ailleurs amusant de constater que la RNT n’est toujours pas en place en France. La bascule s’est faite avec les premiers sites de peer to peer comme Napster : il fallait des formats facilitant l’échange et le téléchargement. Le mp3 étant un des plus anciens, il est un des plus mauvais. Le wma créé par Microsoft et le AAC utilisé par Apple sont de bien meilleure qualité. Il y a encore une distinction à opérer selon moi entre compression et compactage.

- C’est à dire ?

C’est simple : le compactage est une réduction non destructive de la taille d’un fichier. Avec un mp3, on choisit le taux de compression, et ensuite on ne peut pas récupérer les données compressées. Et il faut prendre conscience que l’on perd 90% des données ! Dans le compactage, on récupère in fine la totalité des données de départ, comme pour le zip, par exemple. Pour la musique, cela existe, c’est le flac. Le flac est de même qualité que le format CD, car il n’y a pas de perte de données. Évidemment, le compactage réduit de façon moins importante la taille d’un fichier que la compression. Le compactage réduit de 50% quand la compression réduit jusqu’à 90%. La diversité des formats fait que la majorité des gens s’y perd, et va vers ce qu’elle connaît, donc le mp3.

- Comment le mp3, en bas de l’échelle de qualité, est-il devenu une norme ?

Il y a une règle qui ne souffre d’aucune exception. Le grand public se détermine sur le choix des innovations technologiques uniquement sur des aspects pratiques, jamais sur une question de qualité. Si la qualité était déterminante, on n’entendrait plus parler du mp3 depuis longtemps. Plusieurs supports créés ces 10 dernières années censés supplanter le CD audio comme le DVD audio et le SACD ont été des échecs. Il y a aujourd’hui des niches, certes. Mais les sites qui proposent sur Internet de la musique en très haute qualité ne sont pas les leaders sur le marché. Il y a aussi d’autres raisons : une mélodie sera reconnaissable quelle que soit la compression qui lui est appliquée. Les formats et la compression n’agissent pas de la même manière selon les esthétiques. C’est un problème cognitif connu : on peut chanter la mélodie d’une chanson, mais on ne peut pas siffloter du Varèse ! Et qu’écoute en premier le grand public ? La mélodie et le texte.

- Mais ces formats sont restés !

Oui, parce qu’ils sont pratiques. Pouvoir se promener avec un lecteur mp3 de 120 gigas qui contient plus de 4000 albums, c’est pratique. Et en plus c’est beaucoup plus rapide en téléchargement.

- Le vinyle est-il, comme on l’entend souvent, le support offrant la meilleure qualité ?

Absolument pas. Cela dépend des esthétiques : pour le rock oui, mais pas du tout pour la musique classique. Le rock a tout de suite compris qu’il fallait utiliser et intégrer les contraintes du support dans le processus de création. Il y a donc une cohérence entre l’enregistrement des artistes rock des années 1960-70 et le support de fixation. A partir de là, le rendu sonne mieux sur vinyle que sur les reports CD.

- Le vinyle semble bénéficier d’un regain d’intérêt tout de même.

Le retour du vinyle, c’est un marronnier de journaliste. C’est un petit marché, donc dès qu’il y a un sursaut, il se voit. De même, les ventes de CD ont beaucoup moins chuté avec les rééditions multiples suite à la mort de Michael Jackson. Et puis, aujourd’hui, on achète un vinyle parce que le sens commun veut que ce soit un support de grande qualité sonore, mais avec quel matériel l’écoute-t-on ? Une platine à 100 euros ? Ce n’est même pas le prix d’une bonne tête de lecture… Il ne sert à rien d’acheter du vinyle pour l’écouter sur du matériel de mauvaise qualité. De plus, la qualité sonore d’un vinyle dépend aussi de son mode de pressage. Il faut que toute la chaîne de production soit de très haute qualité.

- Sur le même mode, il y a depuis quelques années un marketing poussé sur les casques audio en terme de qualité d’écoute.

Le problème est le même. Quel intérêt d’avoir un casque de haute qualité si on le branche sur un lecteur mp3 ? Un casque qui rehausse les basses et les aigus, même à faible volume, comme le font les radios, pourquoi pas, mais il faut savoir que cela modifie le son original, le rend plus "flatteur".

- Les versions remasterisées sont-elles de meilleure qualité que les originaux ?

C’est globalement un argument marketing. D’autant plus que le public ne sait généralement pas ce que cela veut dire. Évidemment, les remasters d’aujourd’hui sont bien meilleurs que ceux des années 1980, mais ils posent tout de même un problème de fidélité.

- Alors selon vous, quel support offre la meilleure qualité sonore ?

Le SACD (super audio CD). On sait qu’en terme de qualité, on n’ira pas plus loin. On atteint les limites de perception de l’oreille humaine. C’est un support inventé il y a une dizaine d’années par Sony, que personne ne connaît et que quasiment personne n’utilise. Il existe des lecteurs, mais la musique classique est la seule quasiment à l’utiliser. Mais si l’on prend un groupe comme Justice, dont la musique est extrêmement compressée, il n’y a aucun intérêt à l’écouter sur SACD. Entre le SACD et le CD, la différence réside dans le type d’encodage. Pour simplifier, il y a 4 fois plus d’information sur un SACD que sur un CD audio.

- Il n’y a vraiment aucun espoir d’amélioration de la qualité sonore, pour les plateformes par exemple, même en améliorant le format mp3 ?

Si bien sûr, on y va, doucement. Mais je ne vois pas d’événement qui permettrait de faire la bascule, comme pour le passage du vinyle au CD. La multiplication des supports et des formats va amener une fragmentation des publics. Les marchés de niche, en termes d’esthétique et/ou de qualité vont se multiplier, à côté d’un marché grand public.


YVES RIESEL
Producteur et distributeur phonographique français, directeur et fondateur du label Abeille Musique et du site de vente de musique en ligne Qobuz.

"Dans les 10 ans qui viennent, il y aura un second tour durant lequel les plateformes devront être réapprovisionnées en fichiers de qualité, et cela ne se fera pas sans les producteurs."


- Que fait Qobuz ?

Je me suis très tôt intéressé à la musique en ligne et aux opportunités qu’elle promettait. Avec deux exigences : proposer de la musique avec la meilleure qualité sonore et la meilleure qualité documentaire possible. Tout en étant évidemment conforme aux normes du marché et en offrant une interface agréable d’utilisation.

Le but a toujours été pour nous de fonctionner sur un système d’abonnement. Mais les stratégies des concurrents sur le marché français, Deezer en premier lieu, étant au départ uniquement basées sur un modèle de streaming gratuit qui aurait été financé par la publicité, nous avons un temps décidé de nous concentrer sur le téléchargement de haute-qualité : nous savions cette piste du gratuit publicitaire sans futur, encore fallait-il que les illusions tombent. D’ailleurs aujourd’hui, quasiment tous les acteurs sont passés au modèle payant par abonnement.

Quand Spotify est arrivé, nous nous sommes de nouveau repositionnés sur le streaming. Aujourd’hui nous proposons les 2 : téléchargement de haute qualité et streaming en qualité CD, avec une qualité documentaire pour les 2. Nos abonnés peuvent par exemple visionner les livrets numériques des albums et il y a une infinité de plus dans notre service.

Enfin, la notion de qualité est aujourd’hui un élément émergent : son, documentation… - mais il y a deux ans, ce n’était pas le cas.

- Quels sont vos standards de qualité sonore ?

Nous proposons des fichiers en qualité CD (16 bits / 44,1 kHz sur 100% du catalogue en téléchargement en streaming ; en qualité "Master" 24 Bits sur presque 2000 albums bientôt, ainsi que du 5.1. Nous ne diffusons aucun fichier inférieur à du mp3 320. Notre qualité minimum est donc un standard pas même atteint par la plupart de nos concurrents sur l’ensemble de leur catalogue. Ces fichiers mp3, nous les réalisons nous mêmes à partir de fichiers de qualité supérieure. Ils sont tous de qualité égale.

- Pourquoi ce positionnement sur la qualité sonore ?

Il y a je crois, dans le public, un désir de beau son. J’en veux pour preuve l’explosion des ventes de casques audio, et des nouveaux systèmes de restitution sonore domestiques. L’exigence de qualité sonore est un mouvement qui est lancé, et qui ne va pas s’arrêter. Nous sommes heureux d’avoir apporté notre contribution à ce mouvement, mais la progression reste lente parce que les services de musique en ligne sont focalisés sur le « mainstream ».

En parallèle, la question de la qualité de la documentation liée, c’est à dire des métadonnées, reste primordiale. L’enjeu est que les producteurs de musique les fournissent aux plateformes pour que à leur tour les plateformes puissent se consacrer à leur cœur de métier, le recrutement et la fidélisation, le conseil – et non à repriser les chaussettes . Nous ne pouvons pas faire le travail des labels à leur place. C’est pour moi le grand chantier du futur, pour lequel Il va falloir établir des normes.

Nous arrivons à la fin d’un premier cycle, pendant lequel on déversé les catalogues en ligne, sans métadonnées bien renseignées et en mauvaise qualité. Dans les 10 ans qui viennent, il y aura un second tour durant lequel les plateformes devront être réapprovisionnées en fichiers de qualité, et cela ne se fera pas sans les producteurs. Nous sommes, services de musique en ligne, comme des cuisiniers. Nous pouvons nous fournir sur le même marché, mais proposer une cuisine différente chacun. La matière première, ce sont les labels qui la fournissent. Si la qualité des produits augmente, nous allons pouvoir exprimer nos talents de cuisiniers !

- Justement, comment se passent les rapports avec les labels ?

J’aime les labels, j’aime les producteurs,, j’aime les artistes. Ces gens sont la raison d’être de notre métier. Parfois c’est un combat, et en même temps, je dirais que c’est un combat pas désagréable, créatif. Un pseudo réalisme économique repousse toujours à plus tard les efforts sur la qualité qui devraient être fait dès aujourd’hui. Le marché numérique ne compensant pas la baisse du marché physique, l’attention se porte sur le fait de continuer à générer de l’argent.

Il faut qu’il y ait une volonté réelle d’aller dans le sens de la qualité, pour justement passer ce mauvais moment que traverse la musique enregistrée. Il y a eu souvent, notamment chez certains indépendants, cette idée selon laquelle la mauvaise qualité de la musique numérique permettait de garder de la clientèle sur le physique : c’était idiot. On se contentait de fournir à iTunes de la mauvaise qualité, sans qu’il ne demandent rien d’autre, d’ailleurs. iTunes a une grosse responsabilité sur cette question. Et d’ailleurs le problème de la qualité n’est toujours pas réglé chez ce leader du marché. Ils n’ont jamais exigé, par exemple, de livret numérique pour une mise en ligne. Quand on livrait un disque à la Fnac, il me semble que tous avaient un livret, et qu’ils étaient en bon état !

- La norme est tout de même encore le mp3 de qualité très moyenne, voire mauvaise, qui a formaté les oreilles d’une génération d’auditeurs.

Encore une fois, je crois que le désir de beau son est réel. Il y a sûrement une rééducation à mener, mais qui ne sera pas si longue et si difficile, si une volonté réelle d’aller dans ce sens s’exprime.

- Le problème peut aussi venir des producteurs, qui peuvent gonfler artificiellement la qualité ?

C’est là un point essentiel. Quand un artiste, un producteur et un ingénieur du son produisent un album, ils visent un idéal de son, qu’ils se fixent selon des critères esthétiques et artistiques. Le but des appareils d’écoute, quelle que soit leur qualité, est de reproduire cet idéal. Les machines doivent se mettre au service du résultat et non l’inverse. Les producteurs doivent livrer les masters de la meilleure qualité possible, pour que les plateformes proposent à leur tour le meilleur fichier possible à leurs clients.

Aujourd’hui, il n’y a plus aucun problème de bande passante. Il n’y a aucune raison pour qu’iTunes continue à livrer aux gens du AAC 256. Pourtant, c’est ce qu’ils font… Et leur dernière embrouille, Mastered for iTunes, est étrange. Ils demandent aux labels de fournir des masters haute définition, et prétendent fournir d’après ces masters HD des fichiers AAC 256 sans altération de qualité. C’est impossible. Il est surprenant qu’aucun producteur ou musicien ne se soit manifesté.

Mais cela vient sans aucun doute de leur position dominante sur le marché. C’est la plateforme la plus bankable pour les labels et les artistes en termes de part de marché. On ne peut d’ailleurs que leur reconnaître d’avoir, au moins, construit un modèle économique vertueux et respectueux des artistes. Cette position dominante est aussi liée à la faiblesse conceptuelle des concurrents. Quand on voit que la Fnac, qui a disparu du marché numérique, promeut iTunes dans le métro maintenant, c’est incroyable…

Il est important de construire des alternatives rentables en Europe, c’est ce que nous essayons de faire chez Qobuz. Pour que nous ne soyons pas tous esclaves de iTunes.

- Pensez-vous que l’exigence de qualité est un moyen efficace pour se différencier ?

C’est évident, nous perdrons un jours certaines parts de l’avantage concurrentiel dont nous disposons aujourd’hui. C’est le propre des révolutionnaires de changer le monde ! Et la différenciation se reportera sur autre chose.

J’en reviens à la métaphore du cuisinier. Le marché va dans le sens d’une amélioration de la qualité, nous sommes donc déjà en train de penser à la suite, et aux nouvelles manières de se démarquer. Internet a amené quelque chose de nouveau : dans le modèle classique, il y a deux métiers. Le producteur amène le produit au distributeur, tout en assurant la promotion et en amenant les clients. Pour les plateformes, ça ne pourra pas marcher de la même manière. Leur plus-value, c’est la constitution de communautés. Nous ne pourrons pas être des distributeurs classiques passés au numérique. Les frontières seront beaucoup plus poreuses entre les producteurs et les revendeurs.

- Vous voulez dire que les plateformes n’auront pas qu’un rôle technique ?

Évidemment. La recommandation peut être considérée de manière technique mais ce n’est pas suffisant. Il y aura peut-être aussi le grand retour de l’humain, avec l’invention de véritables disquaires numériques. On peut analyser les goûts du public et en déduire que tel chanteur est proche de tel autre, mais les limites sont assez vite atteintes. L’avenir des plateformes, c’est un travail de connaissances, de compétences et de musicologie au sens large. Et c’est l’avenir de Qobuz. Là nous n’avons pas grand chose à craindre des cadors de la technique pour qui tout se met dans un algorithme. Léo Ferré disait : « Mon usine, c’est ma tête ».


DIDIER RAMAGE
Ingénieur et musicien, président fondateur de DBR Prod et du site Mysurround.fr

"Ce qui compte, c’est l’expérience sonore, et non pas la qualité technique ou technologique."


- Que fait Mysurround ?

Mysurround est un portail de mise en ligne qui propose, en téléchargement à l’acte, de la musique mixée spécialement pour une écoute en 5.1. Il s’agit d’un remixage des pistes et non pas d’une conversion de fichiers stéréo. Tout label ou artiste autoproduit peut réaliser ce travail de mise en 5.1 de leurs productions, et le proposer sur notre site. Notre société propose également un service de remixage et de remasterisation.

- Quels sont les formats proposés ?

Nous nous adaptons aux clients internautes. Les formats disponibles sont indiqués sur le site au cas par cas. Il y a du WMA, des fichiers AC3 qui fonctionnent sur mac, pc et linux. Tous les fichiers en 5.1 sont repérables par l’extension dbr. Le dbr.wav permet de graver un CD standard en 5.1 pour le lire sur un système home cinéma (sous réserve de tests par l’utilisateur).

- Beaucoup de labels proposent leurs productions en 5.1 ?

Non, c’est très innovant. Il y a peu de productions en 5.1 natif. Les labels et les artistes ne connaissent pas forcément ces possibilités. Et le grand public non plus. Les majors n’ont pas manifesté d’intérêt, nous travaillons avec les indépendants et les autoproduits. C’est très prometteur : quand on fait écouter du 5.1, les gens sont "bluffés". Nous ne communiquons pas sur un aspect "technologie", mais sur un rendu, sur une expérience sonore. La spatialisation du son rend l’expérience extraordinaire. Entendre un soliste mis en avant, ou de la musique classique dans les conditions de l’enregistrement, rendre l’ambiance d’une église par exemple, ou les sensations liées aux effets pour de la musique techno fait toujours un effet sur l’auditeur.

- Quelle est la taille du catalogue proposé ?

Actuellement, une trentaine d’albums est disponible. Tout n’est pas en ligne, il y en a aussi un certain nombre en attente ou en cours de traitement. Vu que l’on est sur quelque chose de nouveau, on part quasiment de zéro, et les albums sur support physique ne nous sont pas accessibles. De plus, nous sommes très pointilleux sur la qualité, nous ne convertissons pas des fichiers déjà mixés. Beaucoup de gens nous demandent s’il est possible de transformer un album stéréo en 5.1. Nous ne le faisons pas, nous ne spatialisons pas à l’aide d’algorithmes. Pour avoir du 5.1 de qualité, il faut que le mixage ait été fait en 5.1. Pour étoffer le catalogue, nous organisons des rencontres avec les labels pour les sensibiliser.

- Les labels manifestent-ils de l’intérêt ?

Clairement, cela suscite un intérêt, une curiosité. Ils comprennent immédiatement la plus-value, l’avantage concurrentiel que cela peut leur apporter. Malheureusement, le contexte économique met les labels sous pression, et ce n’est pas forcément leur priorité.

- La plupart se concentrent sur l’approvisionnement des plateformes rentables classiques comme iTunes ?

Oui, mais nous essayons de leur faire comprendre que ce n’est pas forcément un bon calcul. Sur iTunes, leurs productions sont noyées au milieu de millions de titres. Il n’est pas facile de surnager. La différenciation que nous proposons peut être un argument important. Les mentalités n’évoluent pas très rapidement, que ce soit du côté des professionnels comme du grand public.

- Avez-vous une idée de votre public ?

Nous avons un public international, français, allemand, anglais. Le site est d’ailleurs disponible dans ces 3 langues. Notre démarche se veut respectueuse de la vie privée des clients. Les informations nécessaires à l’inscription sont basiques, nous ne possédons pas de données très poussées sur nos utilisateurs.

- Le 5.1 suppose que le public soit équipé en matériel adéquat.

Aujourd’hui, ce n’est pas un problème. Le taux d’équipement des foyers est très important (home cinéma, systèmes 5.1 pour ordinateurs…). Sous l’impulsion de l’industrie du jeu, des casques 5.1 sont apparus. Ce qui est amusant, c’est de constater la marche étrange de "l’Histoire". Dans les années 1970, Pink Floyd (ou les Who) proposait des albums en quadriphonie alors que le public n’était pas équipé pour en profiter. Aujourd’hui, beaucoup sont équipés, mais il n’y a quasiment pas d’offre de musique adéquate. Certains formats 5.1 peuvent d’ailleurs être lus par des consoles de jeu.

- Pourquoi s’être positionné sur ce créneau du 5.1 ?

C’est une démarche d’amoureux de la musique, depuis plus de 11 ans. Je suis musicien, et quand on a goûté au 5.1, on est accro ! Quand on prend la mesure des possibilités musicales offertes et de la satisfaction des auditeurs, on se dit qu’il y a une vraie opportunité. D’un point de vue commercial, c’est tout de même difficile. Comme toute innovation, cela prend du temps pour la faire connaître et accepter.

- Dans l’ère du mp3 triomphant, vous êtes condamnés à un marché de niche ?

D’où le fait que nous ne communiquons pas sur un aspect technologique. On ne parle pas de nombre d’octets, de bande passante… Le mp3 correspond à des besoins et des envies du public. Le marché des audiophiles est spécifique, mais ce qui m’intéresse, c’est de faire découvrir le 5.1 au grand public, sans qu’il soit besoin de savoir quel est le codage utilisé. L’idée, c’est que cela fonctionne sur le matériel dont il dispose ou peut disposer facilement, et qu’il se dise que le son est génial ! Ce qui compte, c’est l’expérience sonore, et non pas la qualité technique ou technologique.

- Pensez-vous qu’il y a dans le public, un réel désir de beau son ?

C’est flagrant. On peut, au risque de faire hurler les audiophiles, acheter un kit 5.1 pour ordinateur à 60 euros, et être bluffé par le relief du son. Ce qui compte, c’est que le rendu sonore soit compréhensible par tout le monde, du plus jeune au plus âgé.

- Le 5.1 est une technologie essentiellement conçue pour la maison.

Oui, en majorité. Il y a eu des avancées pour la portabilité. La première, c’est le format dbr wav permettant de passer de l’ordinateur à la chaîne de salon. Ensuite, la sortie récente des casques 5.1. La perspective est intéressante : faire du 5.1 en nomadicité. Cela répond à une demande du public. Ce n’était d’ailleurs pas évident d’imaginer il y a quelques années des gens se promenant dans la rue avec d’énormes casques sur les oreilles. Il faut être honnête, pour l’instant, la qualité sonore de ces casques est exécrable… Il y a aussi une forte demande sur les autoradios. Le mouvement est lancé, le matériel va pouvoir être amélioré.

- Alors, selon vous, l’avenir est à la qualité sonore ?

Il y a et il y aura comme toujours, plusieurs choses qui coexistent. A chaque support ses détracteurs. On a toujours entendu « le vinyle c’est fini », « le CD ne marchera pas », « le mp3 est une hérésie »… Il faut laisser le choix aux utilisateurs. Il y aura toujours des gens qui écouteront du mp3 sans se rendre compte que la qualité est mauvaise. Il y aura toujours à côté un marché du "super audiophile", intéressé par le matériel très haut de gamme. Entre ces 2 extrémités, ce qui est intéressant, c’est de proposer de la qualité d’expérience sonore, qui refuse la médiocrité tout en ne se limitant pas aux audiophiles équipés de matériel coûteux.

- Le 5.1 est-il à la musique ce que la 3D est au cinéma, en termes de revalorisation pour consentir à payer ?

Je le pense. Les gens veulent bien payer, à condition qu’on leur apporte quelque chose de nouveau à chaque fois. La différence, c’est que contrairement à la 3D pour l’œil, il n’y a pas de fatigue auditive entrainée par le 5.1. Pour les producteurs, les choses vont se faire petit à petit, mais il faut d’abord une éclosion du marché. Pour toute innovation, il faut des premiers de cordée. Une fois le marché créé, il y aura des gens pour s’y engouffrer.


Interviews réalisées par Romain Bigay

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