QUELS ARTISTES DEMAIN ?
Artistes 2020 : quelques pistes de réflexion

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Publié le lundi 5 octobre 2009

Article

L’Irma s’est associé à l’Adami pour publier Artistes 2020, nouvel opus de la collection ®évolutic. Cet ouvrage de prospection collective réunit quinze contributions d’artistes, de chercheurs, de journalistes, d’élus qui, tous, questionnent ce que seront les artistes dans notre société d’ici 2020.

Le sujet de ce deuxième opus de la collection ®évolutic élargit encore le cadre de cette collection. Prospectif bien sûr, mais au-delà du simple champ musical, et, dans l’absolu, pas limité à l’incidence des (n)TIC.

Artistes 2020 s’appuie ainsi sur quelques questions simples et cruciales : Que sera un artiste à cette date ? Comment travaillera-t-il ? Comment se définira-t-il ? Comment son travail sera-t-il perçu par la société ? Aura-t-il encore les moyens d’acquérir son savoir-faire et sous quelle conditions ? Vivra-t-il pleinement de son travail ? Pourra-t-il transmette sa création ? Quels seront ses droits ? Comment vivra-t-il ? Aura-t-il un rôle, une place dans la société ? Comment envisagera-t-il son avenir ?…

C’est à partir de cette idée que l’Irma a sollicité, avec l’aide de l’Adami, des contributions au sein de plusieurs univers différents (artistiques, universitaires, politiques, scientifiques, culturels,…). À l’arrivée, quinze contributions retenues émanant de personnalités diverses et suffisamment enthousiastes pour se plier jusqu’au bout à l’exercice.

Il s’agit, comme le dit, dans son édito, Philippe Ogouz, président de l’Adami, « d’explorer l’avenir de la création et des artistes-interprètes à l’horizon 2020 (…) Qu’allons-nous devenir ? Face à la massification culturelle, pourra-t-on encore distinguer l’amateur du professionnel ? À l’heure où être artiste suppose de construire une carrière, d’entretenir un dialogue avec les professionnels, de nourrir des échanges avec ses pairs, tout en développant constamment ses aptitudes et moyens techniques, on comprend que l’acte créateur et le talent ne soient plus les seuls indicateurs pour définir un artiste ! ».

Du coup, est venue l’idée d’en faire un thème d’atelier aux 10e Rencontres européennes des artistes en décembre prochain. « En travaillant sur ce projet de livre, au fil des contacts, il nous est apparu que cette manière d’anticiper et de projeter l’avenir des artistes à l’horizon 2020 méritait un débat à Cabourg » explique le coordinateur des Rencontres, Jean Pelletier (lire son interview). Mais pour donner une idée plus précise, le plus simple est peut-être de vous inviter à la lecture de la préface de l’ouvrage, proposée par Gilles Castagnac, directeur de l’Irma :

Que seront les artistes en 2020 ?
« Soyons clairs, cet ouvrage ne prétend pas répondre à cette question. Juste interroger l’avenir à travers quinze contributions prospectives sollicitées auprès d’un panel de personnalités éclectiques, intéressées de manières diverses au domaine culturel.
Que ces quinze auteurs soient ici remerciés d’avoir accepté l’exercice. Sans autre directive que la libre interprétation de cette question, chacun apporte une vision personnelle « "plus ou moins spontanée, plus ou moins construite" des nombreux enjeux qui traversent cette profession.
De la diversité des approches se superpose un ensemble de témoignages "parfois contradictoires, souvent convergents" autour du devenir de la position d’artiste. Très doctement ouverte par l’astrophysicien Jean Audouze, cette série de textes se referme sur une anticipation catastrophiste concoctée par le neurophysiologiste Jean-Didier Vincent.

Mais, plus encore, c’est le croisement de leurs esquisses qui nourrira le lecteur pour sa participation à un débat qui nous concerne tous ; les artistes ne sont-ils pas, de par leur sensibilité au monde, les premiers à réagir à l’évolution de nos sociétés ?
Comme dit CharlElie, "l’artiste est un éclaireur".
Notre initiative souhaite ainsi rendre un hommage original à tous les artistes en affirmant qu’ils sont, plus que jamais, au premier plan des tensions qui fabriquent le liant de notre humanité, que leurs inquiétudes sont les nôtres, que leur devenir en dira long sur nous-mêmes et nos manières de vivre ensemble…

Mais y aura-t-il encore des artistes en 2020 ?
La question, clairement posée par certains, s’insinue comme un fil rouge commun à la majorité des réactions. De quels artistes parle-t-on ? À tout le moins, la prolongation de leur actuel « statut » apparaît sérieusement compromise.
Michel Mirandon, ancien collaborateur au Commissariat général du Plan, donne, dans sa nouvelle L’artiste en PDG, la parole au voisinage : "Lui, un artiste !? Vous rêvez madame Quintin : il fait de la musique, mais on ne l’a jamais vu à la télé".
Jean-Louis Sagot-Duvauroux, philosophe et dramaturge, n’hésite pas. Il pronostique la fin de l’Artiste, voire s’en réjouit en la plaçant dans une fin des fins également valable pour le professionnel et la propriété intellectuelle.
De fait, la posture « sacrée » de l’Artiste a commencé à se fragmenter.
L’économiste Françoise Benhamou en propose même sept figures. Estimant que "se profile une image très distincte de celle de l’artiste en majesté", elle l’anticipe "plus banal", comme "un élément du quotidien". Spécialiste du Net, Daniel Kaplan invoque l’image de "l’artiste interstitiel". Pour lui aussi la fonction est appelée à se diluer entre "ceux qui créent des ambiances, ceux qui rassemblent, ceux qui accompagnent les gens dans leur vie quotidienne…", en estimant qu’il s’agit désormais de "créer ensemble dans des cercles de moins en moins bien définis".

Le problème ?
Entre autres l’évidente « question du surnombre », posée telle quelle par le philosophe et sociologue Pierre-Michel Menger : "En 2020, il devrait y en avoir beaucoup plus encore. Bonne nouvelle ? Pas si sûr"… un constat qui semble bien partagé.
Monique Dagnaud, ancienne conseillère du CSA, tente même les chiffres, "dans Paris, sur 104 000 chômeurs indemnisés, 33 600 sont des comédiens, des photographes, des musiciens, des metteurs en scène ou des intermittents du spectacle ; en 2006, ils étaient seulement 7 800". De quoi justifier la mise en débat d’un « bouclier artistique » afin d’envisager une autre organisation du partage où, au-delà d’un certain revenu, les superstars reverseraient leurs royalties dans une caisse commune…
De fait, la disparité s’accélère, à la limite de la disparition. L’ancien rédacteur en chef du Monde de l’éducation, Jean-Michel Djian, voit l’artiste de demain "noyé dans l’anonymat", car "devant la constante augmentation de l’offre artistique non hiérarchisée, c’est désormais l’artiste médiatisé qui occupera le terrain".

Aura-t-on le choix ?
C’est le même thème qui motive Pierre Sauvageot, artiste multiforme et adepte de l’espace libre : "l’histoire retiendra que 2020 sera l’année où l’Académie française procédera à l’avènement de deux nouveaux termes : l’art-money pour l’ensemble des pratiques artistiques reproductibles, et l’art-tisanat, pour les actes artistiques vivants".
Bien sûr, on comprendra que le Net est passé par là et qu’il s’impose à tous comme un vecteur de tensions, de « guerre » même pour reprendre le terme employé par Jean-Robert Bisaillon, musicien québécois et aujourd’hui « consultant en approches numériques appliquées à la mise en marché musical » . "Paradoxalement, les artistes n’étaient pas préparés à vivre un tel choc ; ils avaient soudainement à charge de protéger leurs idées et d’assurer leur futur, tout en prenant la défense d’une innovation que certains pointaient comme la source de l’érosion de leur métier" diagnostique-t-il dans sa fable futuriste intitulée La Falaise.

Cet affrontement est-il inéluctable ?
Quand CharlElie, lui aussi artiste « multiste » , relativise les outils « "il ne s’agit plus d’avoir seulement une maîtrise et un savoir-faire dans un domaine, il s’agit de trouver le moyen de l’exprimer", il revient également sur les usages en indiquant que "la gratuité n’est possible que s’il y a échange".
De même pour Françoise Benhamou qui estime que si le droit de propriété demeure, "le juriste a dû reconnaître les bouleversements des pratiques effectives, la non-linéarité des consommations". Car il s’agit bien de questions économiques qui font dire à Anne Hidalgo, première adjointe de la Ville de Paris, "la rémunération des artistes reste la clé de voûte du système", ou à Jacques Toubon, ancien ministre de la Culture, "la négation de la singularité conduira[it] nécessairement au monopole". On sent bien que cela ne va pas sans mobiliser des enjeux plus larges encore.
Ainsi en est-il des craintes exprimées par Pierre-Michel Menger où, face à cet afflux de candidats, cette gestion par la surproduction, "chacun sera[it] vite indifférent à ce que fait autrui".
Il en va de même dans l’appel posé par le compositeur et sociologue François Ribac. Indiquant l’urgence à reconnaître que, dans l’art comme ailleurs, "les profanes avaient perçu des choses que les experts n’avaient pas vues, voire parfois dissimulaient", il plaide pour "un nouveau contrat social", sachant que, comme l’indique Monique Dagnaud, "dans le web, la cohabitation des productions d’amateurs et celles des professionnels permet de mettre tout le monde sous une toise identique : la « mise à disposition gratuite » ".

Paradoxe ou paradigme ?
On estime que la dématérialisation des œuvres détruit leur rivalité. Mais supprime-t-elle la concurrence dans le monde du « tous artistes » ? Déjà , dans son parallèle scientiste, Jean Audouze indique que, aujourd’hui, "le monde de l’art ressemble aussi à celui de la recherche scientifique sur un [autre] point, celui d’une concurrence exacerbée". Alors demain ?
La théorie de la longue traîne s’appuie sur le contournement de l’économie concurrentielle… mais il n’est pas certain qu’elle soit si valable pour l’artistique ; si, comme le dit Pierre-Michel Menger, la concurrence n’est pas séparable de la dimension d’incertitude, pivot des activités créatrices, alors cette concurrence porte peut-être moins sur le prix, mais en renforce d’autres formes, la course à la notoriété par exemple.
Certes, comme Françoise Benhamou l’a démontré dans ses travaux, le star system ne date pas d’aujourd’hui. Sauf que le Net l’exacerbe et, comme on dit à l’Adami, la courbe se creuse en faisant disparaître les classes moyennes artistiques.

Mais n’y voit-on pas aussi de nouveaux espaces à conquérir ?
Si, selon Jean-Didier Vincent, le dénuement, imposé, permet à l’art de retrouver une fraîcheur nouvelle, d’autres évoquent le « collaboratif » . Daniel Kaplan explique que "on apprend à livrer ses créations accompagnées des clés qui permettent à d’autres de créer à leur tour" et Jean-Robert Bisaillon estime que "tout comme les premiers bidouilleurs de réseaux informatiques, [les artistes] sont des créateurs et prônent la liberté !".
Ce qui fait dire à Jean-Michel Djian que "la massification culturelle conduira la grande majorité de ceux qui font œuvre d’art à s’éloigner des épicentres de la reconnaissance médiatico-sociale". Une prévision qui rejoint celle de Pierre Sauvageot avec qui il partage également le souci de la mondialisation.
Pour Jean-Michel Djian, dans dix ans "une sorte d’émulation artistique planétaire et invisible fera d’eux des créateurs capables de vivre localement et globalement à la fois". Ainsi, Pierre Sauvageot écrit que "en 2020, la bonne dimension est l’Europe" ; il prône donc un « Parlement des artistes » gérant en direct tous les mécanismes de soutien aux carrières, à la mobilité, à la création, aux relations internationales… tandis que Jean-Louis Sagot-Duvauroux déclare "l’universalité se construit dans l’assemblage, le sampling, la contamination, le joyeux piratage" en ajoutant "pillez-vous les uns les autres ! Le mot « créateur » fait rire. Il n’y a plus que des coauteurs" ou que François Ribac assène "parce qu’elle renvoie à un artiste isolé, ne trouvant son inspiration qu’en soi-même, la rhétorique « quasi religieuse « de la « création » est caduque".

À moins qu’il ne s’agisse, plus douloureusement, de « privilèges » à remettre en jeu ?
Si on reprend le constat, Françoise Benhamou retient que "le consommateur manipule et redessine les œuvres dont il se sent un peu le compositeur", soit "un juste retour des choses" lorsque "le consommateur transformé en auteur « comme par effraction « entend participer au financement de la production culturelle". Ce qui entraîne, selon Daniel Kaplan, une création qui "se concevra de moins en moins sans une interaction constante, avant, pendant, après", puisque, selon Monique Dagnaud, "chacun peut déposer ses écrits, sa musique, ses images sans qu’aucune instance de légitimation ne soit introduite dans ce circuit, sans que prime, comme dans la conception classique de l’art, celle d’un travail soumis à d’incessantes interactions avec ses pairs et un public éclairé" et que, selon François Ribac, seront "remis en cause les termes du partage entre les professionnels et le public" et que ces « pionniers » "qu’on n’appellera pas (encore) des artistes douteront de la valeur (tant esthétique qu’économique) de leurs productions".
Comme s’il devenait nécessaire d’envisager une réconciliation, un dépassement à cette formule employée par Michel Mirandon : "pour les gens, on était des privilégiés, payés à rien foutre entre deux cachets"

Provocation ? Pas si simple.
Jean Audouze estime nécessaire d’intégrer "un tiers de représentants du public, tirés au sort comme les jurés de cours d’assises" dans les commissions de son hypothétique CNRA (Centre national de la recherche artistique). Jean-Michel Djian indique que "plus l’offre sur le net, la radio et la télévision sera prégnante, plus le besoin d’altérité, de communion du public avec les artistes sera sensible et exigeant", renchérissant ainsi une tendance lourde : « la polydisciplinarité des artistes ». Jusqu’à Pierre Sauvageot qui aspire à la fin de l’opposition entre "des « pratiques amateures » un peu ringardes" et les " « pros de chez pros » qui cachetonnent l’œil rivé aux 43 cachets fatidiques" ; pour lui, « l’art-tisanat » implique de "créer en fonction d’un espace, d’un contexte, de gens qui habitent un territoire", voire de "se frotter à un public « inculte » , qui ne sait pas nommer les formes artistiques" afin de découvrir "une liberté de création, de format, de relations, de rencontres, de plaisir".
Globalement, s’affirme une critique institutionnelle sur laquelle François Ribac rebondit : "ni le temple public d’Avignon (où le face-à -face entre in et le off évoque plus une salle de cotations qu’une politique publique), ni l’industrie musicale ne proposent de réponses satisfaisantes aux questions « éthiques, technologiques, politiques, économiques, anthropologiques « qui taraudent la société".

Alors, et les pouvoirs publics dans tout ça ?
À travers ces lectures, ils apparaissent bien absents. À la marge en tout cas. Si Jean Audouze, volontariste, aspire à la création d’un organisme soutenant de nombreux artistes et l’art sous toutes ses formes et " dont le mode de fonctionnement serait calqué sur celui du CNRS", Pierre Sauvageot invoque son naturel optimiste pour ne pas prédire la revente du ministère de la Culture comme annexe du Fouquet’s.
De son côté, Françoise Benhamou s’attache à leur rôle régulateur pour "tenter d’inventer le dispositif juridique propre à la collecte des sommes qui reviennent à l’artiste en amont de toute consommation", faisant écho au credo des « politiques » , Jacques Toubon qui pense "qu’en France les contribuables, les industriels et l’ensemble des professionnels et des artistes peuvent se mettre d’accord sur une nouvelle donne" et Anne Hidalgo qui affirme "l’importance de la puissance publique comme outil conciliateur" pour garantir la rémunération des artistes et la sécurité juridique des consommateurs.
Mais on sera déjà nettement moins serein avec Jean-Michel Djian qui s’interroge sur comment contrôler juridiquement un tel processus "puisque le flux des créations devenues planétaires sera supérieur à la capacité des pouvoirs publics nationaux d’en réglementer la diffusion comme la protection" ou Monique Dagnaud qui liste les échecs répétés des négociations tout en retenant, par contre, une initiative indirecte, celle d’un « bonus culture » versé pendant six mois par le ministère du Travail "à quelques milliers de chômeurs découragés, pour retrouver le moral en s’investissant dans un travail créatif".

Comme dit CharlElie "souvent la société s’aperçoit de l’importance des révélations d’un artiste quand celui-ci a disparu".

Ce rapide survol est forcément tendanciel…
Il vous reste, cher lecteur, à replacer ces propos dans le contexte complet et le sens original de chaque contribution. Nous, nous sommes heureux d’avoir dédié ce deuxième volume de notre collection •®evolutic à ce sujet et de vous inviter dans ce débat d’aujourd’hui. »


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Les ouvrages de la collection •®évolutic :
- Musique 2.0, solutions pratiques pour nouveaux usages marketing, Borey Sok
- Artistes 2020, variations prospectives, ouvrage collectif

La collection •®évolutic s’est définie comme « une tribune pour discuter de la nouvelle économie appliquée à nos musiques. Elle a pour objet de proposer des pistes et des solutions en la matière. Les sujets portent aussi bien sur les évolutions que sur les révolutions du secteur dues à l’incidence des nouvelles technologies d’information et de communication, les NTIC. Cela peut ainsi concerner les nouvelles pratiques comme les nouveaux usages, en terme de marketing, modes de consommation, pratiques musicales, promotion, métiers… » .

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