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Jean-François Dutertre
In L’Officiel de la Musique, éd. IRMA, 1997
Dans un article récent paru dans le Nouvel Observateur, Philippe Conrath, producteur et directeur du Festival Africolor, déplorait la fuite vers l’étranger de grands noms de la world music et des musiques traditionnelles en raison des contraintes administratives de plus ne plus pesantes quant à l’emploi et au séjour des artistes étranger. Après avoir été un lieu de passage obligé et la capitale des musiques du monde, Paris - et la France, en général - serait-il victime d’une hémorragie artistique ?
Les causes déterminées par Philippe Conrath ne suffisent pas à expliquer le phénomène. Ces propos sont à rapprocher des conclusions auxquelles se livrait Hélène Lee dans Libération à la suite de l’édition du Womex de Bruxelles. L’ensemble de la filière musicale française semble avoir été parfois incapable de capitaliser et de développer le potentiel unique dont elle dispose dans le secteur des musiques du monde. Aujourd’hui - et le phénomène est très net pour les musiques africaines - bien des artistes de renom travaillent avec des producteurs étrangers alors que leur carrière avait démarré en France.
La mondialisation est désormais la règle pour le marché des musiques du monde. Le développement des productions locales est donc subordonné au niveau d’efficacité de l’environnement professionnel qu’elles offrent aux artistes. Or, l’émiettement de cet environnement dans notre pays ne joue pas forcément en faveur des initiatives françaises. Certes, il existe de très nombreuses structures de productions, mais elles ont souvent une envergure limitée, et la plupart connaissent une économie fragile. De plus en plus, les grands circuits de tournée sont mise en place par des tourneurs de l’Europe septentrionale - belges, allemands, britanniques et néerlandais, notamment - alors qu’ils portent en majeure partie sur des artistes "du sud". Les grands festivals demeurent une occasion essentielle pour présenter au public les musiques du monde ; il est inquiétant de constater les difficultés dans lesquelles certains sont empêtrés aujourd’hui.
Les musiques du monde constituent désormais "un genre programmatique acquis", pour reprendre l’expression utilisée par Jean Blanchard lors du Deuxième Forum de la diffusion. Effectivement, ce genre musical est aujourd’hui présent dans les programmations de tous les types d’équipement culturel. Mais elles concernent presque uniquement les musiques "exotiques". A l’exception de la Bretagne, les musiques des régions de France restent à l’écart de façon endémique. Plus grave encore, les musiques traditionnelles des Dom-Tom qui disposent portant d’un potentiel artistique considérable demeurent méconnus et victimes de leur enclavement.
L’état de l’édition phonographique présente un visage en demi-teintes. Les labels indépendants assurent aujourd’hui l’essentiel de l’édition novatrice en musiques du monde. Ces labels français sont actifs et imaginatifs mais ils demeurent de petite taille et parfois dépourvus de réels moyens de communication. Il semble que règne une certaine fuite en avant dans la production sans que la promotion et la distribution puissent toujours suivre. Certaines compagnies, qui disposeraient pourtant des moyens nécessaires pour rivaliser avec les sociétés étrangères, ont eu tendance ces derniers temps à laisser dépérir leur catalogue. La place est occupée par des labels plus inventifs comme Buda Musique, Long Distance, Al Sur, ou Déclic. Déclic, après s’est surtout spécialisé dans les musiques de la zone Caraïbe, a étendu son champ d’intérêt aux musiques celtiques, profitant de la formidable vogue qui saisit actuellement les publics occidentaux. Al Sur, le label maison de Média 7, s’est lancé dans une ambitieuse politique de production et déborde largement du pourtour méditerranéen qui formait son aire culturelle d’origine. Long Distance possède un catalogue lui-aussi très ciblé et constitue maintenant un label de référence. Quant à Buda, ce label diversifie de plus en plus son catalogue et a acquis, à l’image de Playasound, un réel savoir faire en matière d’exportation. De nouvelles maisons de disques émergent, souvent régionales comme Pixie et Kérig en Bretagne ou L’Empreinte digitale en Provence, parfois nationales comme les deux labels créés par Philippe Krà¼mm, La Voce Records et Cinq Planètes - ce dernier déclinant un concept des plus original et des plus audacieux avec des enregistrements uniquement dévolus à des solistes. De leur côté, les rockers alternatifs de Boucherie continuent d’assurer, contre vents et marées, la production d’artistes du domaine français. Les "majors" commencent à s’attaquer à ce marché. Le supplément que le Monde de la musique a consacré aux musiques traditionnelles a été l’occasion de découvrir l’existence de nouvelles lignes éditoriales ou de nouvelles collections. EMI distribue maintenant en France les compilations rassemblées dans la collection Hémisphère mais se lance aussi dans la production au sein du label Odéon, BMG insère ces musiques dans son label RCA Victor et Sony poursuit ce créneau, notamment avec le label Saint George. Si les sociétés sont multinationales, les catalogues le sont aussi, pourtant on note les sorties des disques de l’ensemble juif parisien, Adama et du groupe corse Tavagna chez BMG ou encore celle des Yeux Noirs chez Odéon/EMI…
Pendant ce temps, le réseau des musiques traditionnelles poursuit son travail de maillage du terrain. La création du Centre des musiques traditionnelles dans la région Languedoc-Roussillon a permis de révéler des richesses insoupçonnées. Les manifestations qui accueillent les musiques traditionnelles - et jusqu’au prestigieux Festival de danse de Montpellier - foisonnent aujourd’hui. Le Centre en région Provence-Alpes-Côte d’Azur prend maintenant son envol, au côté d’une toute nouvelle fédération régionale. La Bourgogne, appuyée par toute la force des pratiques de sa partie morvandelle, dispose de tous les atouts pour créer au plus vite un Centre en région et, grande première, une agence des musiques traditionnelles vient de voir le jour à la Réunion. Le secteur est pris de fièvre à l’occasion de la préparation des premières Assises européennes des musiques traditionnelles qui se tiendront à Perpignan en novembre 97, sur l’initiative du réseau français regroupé au sein de la FAMDT. Organisations, associations et artistes venus de toute l’Europe débattront de l’état actuel et de l’avenir de ces musiques dans une Europe dont la diversité culturelle est un des principaux atouts économiques et sociaux. Ce sera aussi l’occasion d’affirmer, face à de sombres tentatives de récupération, que ces musiques relèvent de l’universel et ne se vivent aujourd’hui que dans le partage de sa culture et le respect des traditions de l’autre.
Dans le contexte, d’une part de l’adoption par l’Unesco de la Convention sur la sauvegarde du Patrimoine immatériel, et d’autre part des débats en France autour de la â ? ?licence globaleâ ? , qu’en est-il de la question des droits sur l’échange et la vente de fichiers musicaux en ligne dans le champ spécifique des musiques traditionnelles et du monde.
Philippe Fanise : Directeur artistique de la Mission des musiques et danses traditionnelles de l’Arcade (Provence-Alpes-Cote d’Azur), Philippe Fanise est également l’un des coordinateurs fondateurs du Réseau Européen des Musiques et Danses Traditionnelles
Ce panorama à été réalisé à la demande du Bureau Export de la Musique Française à l’été 2004, afin d’éclairer les producteurs et opérateurs professionnels européens sur les réalités du marché français des musiques traditionnelles et du monde. Il est reproduit dans ces pages avec son aimable autorisation
Entretien avec Marc Benaïche, Directeur de Mondomix, par François Bensignor
Etienne Bours : Conseiller à la Médiathèque de la communauté française de Belgique. Journaliste pour Répertoire et Trad Magazine. Il participe également à la programmation, à la préparation et à la présentation de divers concerts