PÔLES ET RÉSEAUX MUSIQUES ACTUELLES EN RÉGIONS
Innovation, coopération et dynamique des territoires

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Publié le mercredi 3 février 2016

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Les dernières BIS (Biennales internationales du spectacle) ont été l’occasion pour les pôles et réseaux et territoriaux musiques actuelles de se montrer et de s’affirmer comme les chevilles ouvrières qui animent et dynamisent les territoires. Avec un stand commun, et un document présentant une cartographie, ils ont mis en avant la diversité d’actions et d’expérimentations qu’ils mènent au quotidien.

A la diversité des situations territoriales répond une diversité des acteurs, de leur histoire et de leur développement, fruit d’une structuration du secteur s’étalant sur ces 30 dernières années. Si la dynamique initiale est double (regroupement des acteurs de terrain et/ou reconnaissance d’une mission de ressource par l’État et les collectivités territoriales), tous aujourd’hui sont structurés en réseaux. Comme le souligne Vianney Marzin, directeur du Pôle Pays de la Loire, « cela correspond aussi à une maturité du secteur, qui s’est structuré au fil des décennies, avec les fédérations, les réseaux. Il s’est professionnalisé, avec des gens formés. Il assume sa fonction d’employeur. Il affiche ses ambitions, avec une volonté de recherche, d’expérimentation et d’innovation, sociale, sociétale ou économique. C’est un secteur qui à la force de la jeunesse et le recul de la maturité, et qui présente un potentiel énorme. Contrairement à d’autres secteurs culturels, les musiques actuelles ont appris à gérer la pénurie, à n’apparaître que dans les queues de budget. C’est regrettable, mais c’est aussi une force, qui nous a obligé à être créatifs et productifs ».


Un maillage territorial fin


La cartographie présentée aux BIS permet d’avoir une vision précise des réseaux et pôles à l’œuvre sur le territoire français, de leurs missions, des projets qu’ils portent, et des dynamiques en lien avec le redécoupage récent des régions. Le document mentionne 14 pôles et réseaux présents sur 10 nouvelles régions, dont 2 sont en construction. Avec 12 ans de moyenne d’âge, ils totalisent 46,28 Équivalents Temps Plein au sein de leurs équipes salariées. Ils représentent 792 adhérents (pour une estimation de 2700 ETP) de tous secteurs d’activité liés au musiques actuelles : Smac et autres lieux, structures d’organisation de concerts et événements, festivals, labels, éditeurs musicaux, tourneurs, studios d’enregistrement. studios de répétition, école de musique, structures de formation, développeurs, collectifs d’artistes, médias… ; et de tous types de natures juridiques : associations, Sarl, Eurl, coopératives, Scop, auto-entreprises, EPCC, EPIC et Régies… Pour un panorama complet des acteurs sur les territoires, il convient d’ajouter également les agences régionales, transversales au spectacle vivant, comme l’Arcade en région Paca, la Nacre en région Rhône-Alpes ou le FAR en Normandie. Elles sont une vingtaine réparties sur tout le territoire, et ont pour mission de « développer et d’accompagner les filières et l’écosystème sur le territoire », résume Gilles Pagès, responsable du pôle musique de l’Arcade Paca.

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Les acteurs territoriaux sont également dans des dynamiques d’échanges et de collaborations avec les fédérations, réseaux et organismes nationaux, en témoignent par exemple les conventions signées avec le CNV. « Nous sommes aussi sur une surface d’échanges et de discussions avec les fédérations nationales. Nous avons participé à la rédaction du texte commun pour des politiques culturelles ambitieuses et audacieuse en faveur de la diversité musicale. Nous partageons de nombreux constats et avons identifié de nombreux enjeux communs avec les fédérations nationales. Il s’agit là d’une affirmation à un niveau plus politique. C’est le versant complémentaire du travail opérationnel que nous menons avec les réseaux », rappelle Vianney Marzin.


Territoires : innovation et coopération


Conçus comme des espaces de rencontre, de discussion et de coopération entre les acteurs, les réseaux musiques actuelles affichent comme objectif de « promouvoir et soutenir les différentes initiatives artistiques et culturelles du territoire (…) de sensibiliser et d’accompagner les collectivités territoriales dans leur politique publique en direction de la filière dans un esprit de coconstruction des politiques publiques », souligne Williams Bloch, directeur d’Avant-Mardi.

Dans le même temps, les pôles et réseaux se vivent également comme un réseau de compétences sur lequel les structures adhérentes peuvent s’appuyer. Mais comme le rappelle Vianney Marzin, la démarche de se compter et de s’associer permet également de « mettre en avant la capacité d’innovation des territoires ». Si la collaboration entre les territoires est une pratique bien ancrée, la volonté des acteurs semble d’intensifier ces échanges, pour plus d’efficacité. Ils ont ainsi défini « trois grands axes communs aux structures présentées dans la cartographie : les enjeux artistiques et culturels, les enjeux sociétaux et les enjeux économiques », comme le souligne Vianney Marzin. Sur ces enjeux, les acteurs des territoires déclinent un foisonnement d’initiatives et d’expérimentations. Pour valoriser les nombreux projets mis en œuvre par les pôles et réseaux territoriaux, le site Internet coopération-réseaux-territoriaux, réalisé de façon collaborative, a été réactivé. Il présente les activités des différentes structures et sera alimenté régulièrement par les nouveaux projets, les nouvelles collaborations, et les flux d’infos des différentes structures. Mathieu Lambert, de RCA, Réseau de Coopération des Acteurs de Musiques Actuelles en Languedoc-Roussillon, qui regroupe 18 structures depuis 2013, résume ainsi la posture : « il faut coopérer localement pour être plus fort nationalement et internationalement ».

Les coopérations s’étendent également au-delà des musiques actuelles, en interconnexion avec les autres champs culturels, et même avec les autres secteurs d’activités. De par leur proximité et leur connaissance fine des situations spécifiques des territoires et des acteurs locaux, et les surfaces de dialogue qu’ils représentent avec les pouvoirs publics et les acteurs nationaux, les réseaux territoriaux sont très souvent à l’initiative du dialogue et de la construction de projets innovants. L’Arcade Paca, par exemple, travaille sur ces enjeux intersectoriels, avec les acteurs du tourisme et du numérique. Pour Gilles Pagès, cette démarche est évidente : « nous sommes convaincus à l’Arcade qu’imaginer et construire des coopérations et collaborations intersectorielles peut être un levier de développement pour les acteurs du territoire et pour le territoire (…) la coopération et la mutualisation, notamment de compétence, nous paraissent essentielles, tout comme le décloisonnement ».


Des laboratoires d’expérimentation


Tous les réseaux territoriaux, dans leurs actions, intègrent une dimension forte d’expérimentation, pour inventer des dispositifs venant répondre aux besoins des acteurs et défricher de nouveaux terrains pour créer des collaborations innovantes. Tous assument, comme le Patch en Picardie, « une fonction prospective, et expérimentent de nouvelles formes de coopérations et de nouveaux outils porteurs pour la filière (emploi, innovation sociale, numérique) », comme l’explique son directeur François Demarche. Et s’appuient sur des travaux d’observation, devenue aujourd’hui une dimension première de leur travail.

Aux problématiques historiques de l’action culturelle, de l’émergence artistique (10 réseaux ou Pôles portent directement un dispositif de repérage et d’accompagnement pour un total de 72 groupes ou artistes accompagnés en 2014, 3 sont antennes des Inouïs du Printemps de Bourges) et de l’accompagnement des pratiques amateurs, ce sont ajoutées les questions de santé et de prévention des risques festifs et auditifs, sur lesquels quasiment tous sont aujourd’hui positionnés (9 réseaux ou pôles sont directement relais d’un dispositifs de prévention des risques auditifs, dont 3 Peace & Lobe, et 8 relais AGI-SON). Les acteurs territoriaux sont aussi souvent à l’initiative de dispositifs de repérage et d’accompagnement qui participent activement du renouvellement des esthétiques et de la professionnalisation des artistes. Les exemples ne manquent pas, comme Booster, porté depuis 2010 par RMAN (Réseau des musiques actuelles en Normandie), et qui a permis à 21 lauréats d’obtenir une aide financière, un accompagnement mutualisé sur 3 ans et la mise en réseau avec des professionnels labels, tourneurs, éditeurs, producteurs, ou Itinérances, dispositif d’aide à la circulation des groupes sur le territoire francilien porté par le Rif, plate-forme de coopération régionale qui regroupe les têtes de réseaux des 8 départements franciliens. L’accompagnement est, de plus, toujours prolongé par les missions de ressource et d’orientation

Les questions de développement durable ont également été très travaillées, avec des coopérations inter-régionales entre la Bretagne, les Pays de la Loire, le Centre-Val de Loire, Midi-Pyrénées, l’Alsace et l’Aquitaine, mais aussi des accompagnements des acteurs sur la RSE et des études et recherche-action. Les pôles et réseaux sont bien évidemment en première ligne sur la question du développement des territoires : en plus de porter et d’animer des concertations territoriales (les pôles et réseaux territoriaux sont porteurs de 6 Solima et de 6 autres types de concertations territoriales), des conventions ont été signées avec le CNV et les coopérations avec les autres secteurs culturels et même au-delà se formalisent.

La question de l’emploi artistique a également très tôt été prise en considération. Si l’on ne présente plus le dispositif des cafés cultures, expérimenté pendant 3 ans en Pays de la Loire (pour 3 600 journées de travail soutenues), et depuis institutionnalisé à travers le GIP dédié, on peut également citer le dispositif Itinérances en Ile-de-France, qui soutient 150 concerts et 800 cachets. Sur l’emploi en général, des plans de formation ont été mis en place dans plusieurs régions (Midi-Pyrénées, Ile-de-France, Centre Val de Loire avec une plateforme emploi/formation/compétences), ainsi que des groupements d’employeurs (Agec en aquitaine, Opep en Midi-Pyrénées).

Sur l’innovation économique, on peut citer la mise en place de clusters ou de pôles territoriaux de coopérations économiques, comme Ma Sphère en Midi-Pyrénées ou le PTCE Intelligence économique en Poitou-Charentes. Sur le développement international, des coopérations transfrontalières ont été mises place en Nord-Pas-de-Calais et Midi-Pyrénées, ainsi que des présences collectives sur les salons à l’étranger en Centre-Val de Loire, Paca et Pays de la Loire. Des outils de financement ont également été initiés sur les territoires, comme le fonds de dotation "Mécènes pour la musique" lancé en Pays de la Loire, ou le fonds de trésorerie solidaire en Aquitaine. Autre thématique en pleine montée en puissance actuellement, celle des développeurs d’artistes. Des dispositifs de soutien ont été mis en place en Pays de la Loire et Poitou-Charentes et des études ont été menées en Midi-Pyrénées, Poitou-Charentes, Languedoc-Roussillon, Aquitaine et Pays de la Loire.

Dernier aspect important travaillé sur les territoires et en collaboration inter-régionales, les projets autour du numérique. On peut citer par exemple, l’accompagnement sur les logiciels libres ou l’expérimentation sur les métadonnées musicales en Aquitaine, celle sur la billetterie en Ile-de-France avec le SMA et la Fedelima, ou encore la plateforme régionale de vente en ligne Cd1d en Aquitaine, Rhône-Alpes, Pays de la Loire et Paca.


Redécoupage des régions et reconfigurations territoriales


9 des 14 structures recensées dans le document présenté aux BIS sont concernées par des dynamiques de regroupement, qu’il s’agisse ou non d’une conséquence du redécoupage et du fusion de régions. Le Polca a initié, avec les membres du réseau champardennais et les acteurs de Lorraine et d’Alsace, une démarche de concertation et de structuration pour la région Grand Est. Aquitaine, Limousin et Poitou-Charentes sont également sur le pont des dynamiques de regroupement, avec une stratégie de convergence concernant 4 réseaux d’acteurs (le Rama et la Feppia en Aquitaine, le PRMA en Poitou-Charentes et un réseau informel de 15 acteurs musiques actuelles en Limousin). En Languedoc-Roussillon/midi-Pyrénées, Avant-Mardi et RCA travaillent à leur rapprochement. Pour Mathieu Lambert, « l’union des régions LR et MP créé un gigantesque espace de treize départements et deux métropoles, ce qui pose une foule de questions sur le périmètre, la gouvernance et l’articulation des réseaux (…) nous avons commencé un rapprochement avec Avant-Mardi dès le mois de décembre 2014. Le terrain était déjà prêt, car nous nous connaissions depuis longtemps ». Une remarque qui rappelle l’habitude consubstantielle des réseaux à travailler en concordance avec leurs homologues, et la démarche volontaire dans l’anticipation des reconfigurations territoriales. En Nord-Pas-de-Calais/Picardie, le Patch et le Raoul ont entamé un rapprochement prévu sur 3 ans, pour aboutir à une structure régionale avec deux antennes à Lille et Amiens. En Bourgogne Franche Comté, le Rezo Parleur, déployé en Franche Comté, est en pleine mutation pour couvrir la nouvelle grande région.

Si la région Paca n’est pas concernée par un redécoupage, trois opérateurs ont récemment fusionné au sein du PAM, le Pôle de coopération des Acteurs de la filière Musicale en région Paca : Phonopaca (filière musique enregistrée), Trëma (filière spectacle) et l’UDCM (Dispositif Paca iNOUIs Printemps de Bourges), qui représentent ensemble près de 100 lieux et structures de musiques réparties sur l’ensemble du territoire régional, et plus de 500 artistes et groupes accompagnés. De même, la région Ile-de-France, est traversée par d’autres reconfigurations territoriales, comme le résume Franck Michaut, directeur du Rif : « l’Île de France n’est pas directement concernée par le redécoupage des régions mais est malgré tout au cœur d’un vrai big band territorial : installation de la métropole du Grand Paris, nouvel échelon administratif qui couvre Paris et les 3 départements de la petite couronne, transformation des intercommunalités de ces trois départements en "territoires", bouleversement des intercommunalités dans le reste du territoire francilien pour pouvoir atteindre la taille critique de 200 000 habitants minimum et ainsi être armés pour « dialoguer » avec la Métropole… sans compter l’incertitude qui pèse à moyen terme sur le maintien de certains départements ou encore la nouvelle répartition des compétences issues de la réforme territoriale  ».

Si le redécoupage des régions, et l’arrivée, pour certaines, de nouveaux exécutifs, vont accélérer les échanges et les reconfigurations, les réseaux et pôles territoriaux, forts de leur ancrage et des réalisations concrètes qu’ils initient et portent, doivent voir leur capacité d’action se renforcer. Comme le rappelle Vianney Marzin, « nous sommes aujourd’hui à un carrefour. Nous sommes en pleine mutation, avec de nombreux défis à relever. Nous sommes armés pour les affronter. Mais pour installer dans le temps les expérimentations que nous menons, il faut la confiance des acteurs et des pouvoirs publics, et des moyens d’ingénierie. Un potentiel énorme s’est révélé ces dernières années. Les pouvoirs publics doivent prendre en compte ces changements. Les lignes sont déjà en train de bouger ».