"On est aujourd’hui pleinement rentrés dans une économie de l’innovation et de la disruption"

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Publié le mercredi 7 octobre 2015

Interviews

La nouvelle économie de la musique est en marche. Petit tout d’horizon avec des acteurs de la filière, qui participent activement au mouvement d’innovation, et font bouger les lignes depuis plusieurs années.


Denis LADEGAILLERIE

« Il y a aujourd’hui un champ d’innovation énorme qui s’est ouvert autour du streaming (…) Il ne s’agit pas de l’avenir, mais bel et bien du présent. »


Denis Ladegaillerie est fondateur et PDG de Believe Digital, leader mondial de la distribution digitale et des services aux artistes et labels indépendants. Avant de créer Believe, Denis a exercé les fonctions de directeur stratégique et financier des activités numériques de Vivendi Universal aux Etats-Unis. Il a été en charge des activités du premier service de musique digitale (eMusic), du premier réseau social consacré à la musique (MP3.com) et de Rollingstone.com.


- Pouvez-vous présenter l’offre de services de Believe ?

Depuis 2005, notre cœur de métier, c’est d’accompagner des producteurs de musique indépendants et des artistes à se développer. Nous proposons un ensemble de services adaptés aux artistes et aux labels, quel que soit leur niveau de développement, dans lequel ils peuvent piocher en fonction de leurs besoins. Cela va d’un service d’autodistribution comme Tune Core à destination d’artistes qui n’ont pas nécessairement l’ambition d’être professionnels, mais souhaitent être distribués en numérique, jusqu’à des labels et artists services complets sur lesquels on peut assurer un accompagnement du processus créatif, de l’investissement dans la production et le développement, en France et à l’international. Nous fournissons aussi des services de gestion de projet, de coordination de promotion, de marketing, sur de la vidéo par exemple, comme pour Queen en Angleterre ou Grand Corps malade en France.

Notre approche est totalement différente de celle des majors. On ne force pas les services comme dans le cadre d’un 360°, on propose des services que nos clients sont libres d’utiliser ou non. Nos atouts sont notre présence à l’international et nos savoir faire en matière de technologie et de marketing numérique. Nous développons par exemple une solution de gestion des droits voisins au niveau mondial. Notre présence dans de nombreux pays nous permet de collecter les droits. Notre expertise technologique nous permet de nous interfacer avec les différentes sociétés de gestion collective, de la même manière que nous le faisons avec les services de distribution.

- Quelles sont les différences entre Zimbalam et Tune Core ?

Il y a une très légère différence d’offre commerciale, mais le service est quasiment identique : permettre de rendre disponible la musique sur les plateformes de streaming audio et vidéo et de téléchargement. On ne rend pas de services additionnels de marketing/promo ou de conseil. C’est une solution simple et automatisée accessible à tous les artistes, qui s’adresse en priorité à ceux qui sont en début de développement, quel que soit le pays et l’esthétique. C’est un premier outil. Certains l’utilisent comme un tremplin. Major Lazer a commencé sur Tune Core, qui le distribue encore sur l’Amérique du Nord. Idem pour Passenger.

- Et pour les clients qui souhaitent bénéficier de services supplémentaires ?

Nous négocions et signons un contrat. Tous les cas de figure sont envisageables. Ce peut être un label qui a besoin de conseil ou de prestations en marketing/promo pour une sortie. Un label de dance comme Scorpio music vient chercher chez nous les compétences en distribution et marketing numérique sur la vidéo ainsi qu’un accompagnement sur leurs sorties d’albums ou de compilations, pour de la mise en avant sur les plateformes. Ce peut être un label qui souhaite se développer spécifiquement sur un ou plusieurs territoires. Nous les mettons alors en cheville avec différents partenaires locaux qui vont les aider dans leurs campagnes de promo, ou leur permettre d’identifier des promoteurs radio. Ce peut aussi être des artistes comme Youssoupha ou Grand Corps Malade qui souhaitent être accompagnés globalement, sur l’investissement et la stratégie. Dans ces cas-là, nous jouons quasiment le rôle de la maison de disques. A ceci près que l’artiste reste propriétaire de ses droits. Il nous les confie pour une période d’exploitation. Et la rémunération que nous offrons est très nettement supérieure à ce qu’il aurait ailleurs.

- Revenons un peu en arrière. Quand vous créez Believe, en 2005, c’est un sacré pari non ?

Je me souviens des premiers rendez-vous. Finalement, c’était assez simple pour nous. Les gens nous regardaient comme des martiens. Ils ne comprenaient pas ce que nous voulions faire avec leurs droits numériques. Cela ne représentait pas grand chose, éventuellement un peu de ringtones. Ils vendaient encore essentiellement en physique. C’était un peu : « allez vous amuser avec ça, et si jamais cela génère un peu d’argent, ce sera une bonne surprise ». Dans l’écosystème musical, ils étaient très peu nombreux à croire réellement que le numérique représentait l’avenir.

- Qu’est-ce qui vous décide à créer Believe, à un moment ou la musique numérique est à peine en train d’éclore ?

J’ai été un utilisateur de la première heure d’iTunes, dès son lancement en 2003. La facilité d’utilisation de la musique numérique m’a immédiatement convaincu que l’avenir était là, que l’on assisterait à une substitution des modes de consommation. Aujourd’hui, personne ne peut sérieusement remettre cela en cause, même si la France n’est pas la plus en pointe dans le domaine. Aux États-Unis, 75% des revenus du marché sont issus du numérique. Il y aura toujours un peu de CD et de vinyle dans les 10 années à venir, mais on sera à 90% sur du numérique. C’était le sens de l’histoire pour nous, dès le début des années 2000. La seule inconnue, c’était la vitesse de transition du marché, et d’avoir la force nécessaire pour tenir jusque-là. Aujourd’hui l’accélération de l’adoption du streaming par les utilisateurs valide nos choix.

- Aujourd’hui, la transition numérique est-elle définitivement installée ?

L’impact de la révolution numérique sur les producteurs de musique n’a pas encore été pleinement intégré d’un point de vue créatif. Notamment sur les formats. On commence à voir se multiplier des formats plus courts, plus créatifs sur le plan audiovisuel. De même, la numérisation du marché l’a internationalisé. C’est une chance énorme pour un pays comme la France, qui est très riche en production de musiques du monde et de musiques électroniques. La musique se diffuse instantanément partout, et les producteurs ont besoin d’être accompagnés pour ne pas se noyer dans ces mutations. Pour ceux qui n’ont pas fait les investissements nécessaires, c’est très difficile voire impossible à rattraper.

- Quels sont aujourd’hui les domaines d’innovation forts pour la musique enregistrée ?

Il y a aujourd’hui un champ d’innovation énorme qui s’est ouvert autour du streaming, qui demande des investissements forts et de l’expertise pointue. On a désormais accès à une quantité d’informations phénoménale sur la consommation de la musique, en temps réel. Et c’est exponentiel. On est déjà au-delà du big data. Il faut être outillé dès maintenant pour suivre le mouvement. Il ne s’agit pas de l’avenir, mais bel et bien du présent.

Nous sommes aujourd’hui les seuls au monde à proposer un outil d’analyse heure par heure sur différents services (iTunes, Spotify…) de la présence des titres ou albums que l’on distribue dans les tops des ventes. Ce monitoring en temps réel a une valeur énorme. Imaginez que vous alliez voir des diffuseurs radios avec la pénétration en temps réel du titre que vous venez de sortir sur leur territoire. Vous pouvez leur dire : « j’ai publié le titre à 14 heures. A 17h, il était 150e du top des ventes, 12e à 21h, et la courbe continue de monter. L’utilisateur moyen a écouté 6 fois le titre ». Ce sont autant d’arguments pour inciter la radio à l’intégrer dans sa rotation et le diffuser plus régulièrement. Disposer de l’information en temps réel est primordial pour promouvoir la musique. Aujourd’hui, c’est possible.


Philippe ASTOR

« Le spectacle vivant doit devenir une plateforme de l’innovation. Les acteurs du secteur doivent devenir des acteurs de la disruption »


Philippe Astor est journaliste freelance spécialiste de l’industrie musicale et d’Internet, co-fondateur d’Electronlibre.info et responsable éditorial du think tank Proscenium (Spectacle et numérique). Le think tank Proscenium est un club de réflexion créé en 2014 par le Prodiss (Syndicat des producteurs, salles et diffuseurs de spectacles), pour se pencher sur ce que seront les effets de la révolution numérique sur le spectacle vivant à l’horizon 2025.


- Quel est l’impact du numérique pour le spectacle vivant ? Comment l’appréhendez-vous au sein de Proscenium ?

L’objectif du premier conclave, et de la publication du livre blanc, c’était de s’interroger sur l’impact du numérique dans le spectacle vivant. On a tendance à penser que le live n’est pas impacté directement par l’innovation. Il n’a pas été frappé de plein fouet par le numérique dans les années 2000, comme ce fut le cas pour la musique enregistrée. Il a même plutôt bénéficié de l’effondrement du marché des supports physiques. D’abord pour des raisons qui lui sont propres : il est difficile de dématérialiser l’expérience de face à face du concert. Mais il s’agit là d’un constat de surface. Si l’on creuse la question, on voit qu’il y a déjà des impacts effectifs, et si l’on se projette un tout petit peu dans le temps, ils vont être directs. Aucune industrie, ni le spectacle vivant ou la musique enregistrée, ni les transports ou l’énergie, n’échappe à la transition numérique. On est aujourd’hui pleinement rentrés dans une économie de l’innovation et de la disruption.

Je crois que le spectacle vivant a appris de la musique enregistrée, et de son retard à prendre en compte la révolution numérique. Il veut aujourd’hui prendre les devants, et se poser comme pilote de ces évolutions.

- Quelles sont les innovations déjà à l’œuvre dans le secteur ?

Certains sujets sont de première importance. Le big data, la dématérialisation, qui par exemple, font radicalement changer le coeur de métier de la billetterie. Les nouvelles exploitations du live se multiplient, avec tous les débouchés offerts par la captation. Un large pan économique du spectacle va reposer là dessus, et le secteur va s’en trouver transformé. Une tournée d’un artiste international ne sera plus composée que de quelques dates, mais auxquelles des millions de personnes pourront assister, via des autoradios ou des écrans connectés, ou immergés dans des salles ou des bars.

Certaines innovations sont encore difficiles à appréhender, comme tout ce qui permet d’augmenter l’expérience du concert : réalité virtuelle, réalité augmentée… Mais elles sont déjà là. Ce n’est pas le futur du live, c’est déjà son actualité. Quand on voit la réalité des technologies aujourd’hui, il n’y a pas besoin de se projeter beaucoup pour envisager des évolutions et des ruptures. On est au début de cette révolution, mais elle est en marche. Et le spectacle vivant peut aussi inspirer d’autres secteurs d’activités, même très éloignés de la musique. Il peut être une plateforme de pilotage de la transition numérique.

- Le spectacle vivant serait un laboratoire des transformations sociétales ?

Il n’y a qu’à penser à l’impact de la révolution numérique sur le statut de l’artiste. Ce sera d’ailleurs le thème du prochain conclave, et du prochain livre blanc. A travers une réflexion qui part de l’impact du numérique sur le spectacle vivant, on est amené à se poser des questions plus générales de société.

L’artiste salarié, et son régime d’assurance chômage (l’intermittence), c’est un statut qui n’est plus forcément adapté aux réalités du marché. L’artiste aujourd’hui développe des activités, sous différents statuts. Il peut être en même temps patron de son label, autoentrepreneur pour donner des cours… Et son régime de protection sociale ne couvre pas cette multiactivité, voire il est incompatible. Cela varie aussi d’une région à l’autre… L’artiste est un exemple archétypal des évolutions du salariat dans une société transformée par le numérique. Les artistes du spectacle préfigurent la transformation du salariat qui s’annonce. On peut se projeter dans un avenir où des pans entiers du salariat vont disparaître. Ce sont en tout cas les projections de sociologues comme Bernard Stiegler, de l’Iri, qui a travaillé avec nous sur ces questions. On peut aussi s’interroger sur la vocation de l’intermittence à évoluer pour se généraliser à d’autres secteurs. On n’est plus des employés salariés, mais des créateurs entrepreneurs. Rien n’est évidemment tranché. Les discussions sur le sujet ne font que commencer.

- Ce ne serait pas la première fois que la culture se retrouve à l’avant garde de transformations sociétales profondes. Cette mutation a déjà commencé. Une série d’avancées technologiques modifient déjà à la fois les propositions artistiques et les métiers et usages des professionnels. On peut se projeter à long ou moyen terme, mais quid d’aujourd’hui ?

Effectivement, des innovations qui transforment les usages, il y en a quasiment tous les jours, et on ne sait pas à l’avance quelle va être leur durée de vie. Il n’y a qu’à penser à Napster et au peer to peer. Lors du conclave, on a discuté d’une startup comme Evergig, qui travaille sur la captation participative de concerts. On documente donc cette entreprise dans le livre blanc, et le jour de la présentation des travaux à l’Assemblée nationale, je lis des articles sur Mercat et Periscope, et les possibilités de diffuser en direct sur les mobiles des spectateurs. En quelques jours, on était déjà dépassés. C’est ce qui rend difficile, mais nécessaire, de se projeter très loin. Il faut dès aujourd’hui réfléchir à 20 ou 30 ans. Exactement comme l’ont fait les entreprises de l’Internet, qui dès le milieu des années 90, investissaient dans des startups. Dans la Silicon Valley, la plupart des entreprises ont amorti ces investissements : Google, Yahoo, ou même des entreprises comme Twitter, qui ne sont à ce jour pas rentables. Itunes a nécessité 4 milliards de dollars par an. Il faut pouvoir les investir. Si on regarde la quantité d’applications qui existent aujourd’hui, c’est en se projetant à 10-15 ans sur ce que pourraient être leur utilisation, leurs dérives, qui permettra d’anticiper.

- Cela nécessite une capacité financière importante. Comment fait-on pour financer l’innovation ?

Basculer définitivement dans une économie numérique nécessite aujourd’hui, et nécessitera encore plus demain, de très lourds investissements. D’abord pour développer les infrastructures adéquates, d’autre part pour compenser les méfaits sociaux liés. Sans même parler de facteurs extérieurs, comme le changement climatique. Et tout ça, sans aucune perspective de rentabilité immédiate, mais juste avec la possibilité qu’in fine, ce soit l’intérêt général qui gagne.

Mon point de vue personnel, c’est que de pans entiers de la valeur capitalistique vont aussi s’effondrer. Plus il y a d’innovation, et plus il y a de capital pour la financer, donc moins le capital est cher. Le taux d’intérêt penche vers zéro, donc rapportera de moins en moins. Les détenteurs de capital auront donc tout intérêt à investir très vite pour éviter qu’il perde de la valeur. La logique sera à l’investissement pour limiter la perte de valeur du capital. Pour moi, on devrait se rendre compte que, dans ce contexte-là, ce qui rapporte, ce qui amène un retour sur investissement, c’est d’orienter ces capitaux vers l’intérêt général. Les capital-risqueurs planchent déjà dessus.

- Il faut toujours garder cette double focale près/loin. En attendant de voir si ces projections se réalisent, il y a l’urgence du faire maintenant.

D’où la nécessité, en même temps que l’on réfléchit à demain, de mettre les mains dans le cambouis, dès aujourd’hui. Ce n’est ni plus ni moins qu’une transposition du leitmotiv de l’Internet des années 90, le fameux « think global, act local ». En fonction de comment l’on se projette très loin dans le futur, on agit ici et maintenant. C’est le contraire du court-termisme, mais qui appelle à l’agir aujourd’hui. C’est d’ailleurs la double démarche dans laquelle s’inscrit Proscenium. C’est le sens du projet d’incubateur de startups dans le domaine du live. De nouvelles commissions vont se créer au Prodiss, qui auront en charge, dans chaque secteur, de lancer des pilotes des conclusions du conclave. Des ponts vont être lancés entre le spectacle vivant et le monde de l’innovation. Le spectacle vivant doit devenir une plateforme de l’innovation. Les acteurs du secteur doivent devenir des acteurs de la disruption.


Denis GAUCHER

« Bee Music est aujourd’hui une base de données de référence pour l’industrie musicale »


Denis Gaucher est Directeur Général Europe de Kantar Media Ad Intelligence, qui est à l’origine du projet Bee Music, sous l’égide du Snep et de l’Upfi.


- Comment est né le projet Bee music ?

Le point de départ de ce projet, c’est le constat de l’omniprésence et de l’importance des métadonnées. Ce constat est d’ailleurs valable pour tous les secteurs, pas uniquement pour la musique. On voit bien que les opérateurs et les annonceurs ont besoin de disposer des métadonnées les plus riches et les plus propres possibles, pour être plus efficaces. C’est une transformation en profondeur qui s’installe dans l’industrie.

La musique est très intéressante de ce point de vue. C’est le bien culturel le plus consommé, via de multiples canaux, sur de multiples supports. Et sur quoi repose tout cela ? Sur des métadonnées. C’est ce constat qui est à l’origine du projet Bee Music.

Nous gérions déjà la base du Snep, la base BIPP, sur laquelle on recensait l’ensemble des œuvres disponibles sur le marché français, selon un certain nombre de critères. Nous disposions de beaucoup d’informations, mais pas forcément harmonisées et structurées. Si cette BDD, qui représente l’ensemble de la production disponible sur le marché français est enrichie et harmonisée, ce sera fédérateur pour la profession, et de multiples exploitations potentielles pourront être imaginées.

- Où en est aujourd’hui le projet ?

Le projet a démarré il y a 2 ans et demi. Nous avons immédiatement été très soutenus, tout le monde ayant pris la mesure de son importance. Il arrive à échéance en décembre prochain. Bee Music est aujourd’hui une base de données de référence pour l’industrie musicale. Nous avons pluggé des technologies innovantes pour ouvrir largement le spectre des usages : enrichir des outils et des services, coordonner les différents acteurs de la filière musicale… Il y a encore à peine 10 ans, un projet comme celui-ci était impensable, les technologies nécessaires n’existaient pas.

- Pour ce projet, vous avez créé un consortium. Pour quelles raisons ? Comment fonctionne-t-il ?

Très vite, on s’est rendu compte que mener à bien ce projet nécessitait d’intégrer beaucoup de technologies. Kantar Media s’est donc associé à des partenaires et nous avons créé un consortium. Chacun de ces 6 partenaires apporte un savoir faire technologique : de la reconnaissance d’image, du finger printing, de la description algorithmique, mais aussi des moteurs de recherche sémantiques, des interfaces ergonomiques… Ces 6 partenaires sont l’Ircam, Idol, LTU, Sinequa, Arkena et Musicovery. Avec eux, nous avons vraiment pu mettre en place une dynamique de projet très efficace et très positive. C’est un vrai plaisir de travailler ensemble sur un très beau projet ! Ce fut très enrichissant aussi sur le plan humain.

- Le projet s’arrête en fin d’année. La base de données est opérationnelle. Quelles vont être les suites ?

La première suite logique du projet, c’est de continuer à enrichir et entretenir la base de données. De ce point de vue, c’est un mouvement perpétuel. Et encore une fois, sans les technologies apportées, cela aurait été impossible, à moins d’y dédier entièrement un très grand nombre de personnes. Nous allons pouvoir proposer à l’industrie musicale d’utiliser cette BDD. Certains l’utilisent déjà. Ensuite, les débouchés commerciaux potentiels sont énormes. Cela peut intéresser toutes les sociétés civiles qui collectent et répartissent des droits, qui ont besoin d’une information riche, complète et exhaustive, mise à jour en temps réel. Cela peut fluidifier les échanges entre elles également. Ensuite cela peut servir à enrichir toutes les offres imaginables de musique numérique, pour de la reconnaissance de musique sur les médias ou le web….Bref, Bee Music peut être utilisé pour tous les services qui nécessitent de recourir à une BDD de référence : promotion, applis, site web, gaming, en BtoB ou BtoC… Nous allons travailler à ce développement commercial, tout en étant en veille permanente pour améliorer l’outil en continu.

- L’outil sera toujours administré par le consortium ?

A l’issue des 3 ans, donc au premier trimestre 2016, le projet sera présenté à l’ensemble des soutiens et partenaires. Le consortium sera clôturé. C’est Kantar Media qui pilotera Bee Music, mais nous continuerons bien évidemment de travailler avec nos partenaires.


Angélique DASCIER

« Nous allons vers les sites qui utilisent déjà les paroles, mais illégalement. Quand nous en repérons un, nous lui faisons une proposition commerciale »


Angélique Dascier est déléguée générale de la Chambre syndicale de l’édition musicale (CSDEM), qui administre, avec la Seam (Société des éditeurs et auteurs de musique).


- Pouvez-vous présenter la base Boem ?

Boem, c’est une interface qui permet aux éditeurs membres de la CSDEM d’intégrer dans une base de données les paroles des chansons dont ils sont cessionnaires, avec les métadonnées associées : titre de l’œuvre, noms des ayants droit (auteurs, compositeurs, éditeurs), codes IPI, ISRC, ISWC, les clés de répartition entre les différents coéditeurs, les principaux artistes interprètes, la langue et enfin des tags. Une fois ces données intégrées, la fiche de l’œuvre est créée. Tous les textes et les métadonnées d’identification des œuvres sont ensuite mis à disposition des clients de Boem.

- Qui sont les clients de Boem ?

Ce sont souvent des sites pure players de paroles de chansons, ou des plateformes musicales mettant à disposition les paroles des chansons. Ces clients ne contractent pas directement avec la CSDEM, mais avec la Seam (Société des éditeurs et auteurs de musique), société de gestion collective des droits graphiques. C’est donc elle qui, en ayant accès aux informations de Boem, peut répartir ensuite l’argent collecté. En cela, Boem est un outil complet, qui sert à identifier l’œuvre aussi bien pour les clients que pour les ayants droit. C’est un outil client et répartition.

- Comment le projet Boem est-il né ?

L’outil existe depuis 2010. C’est à la base une idée d’un éditeur, François Millet. Il l’a évoquée pour la première fois lors d’une AG de la CSDEM, pour faire en sorte que les éditeurs restent maîtres de la matérialité de leurs œuvres. Même si l’on parle d’un environnement numérique dématérialisé, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit aussi d’un droit de propriété sur un fichier. C’est une force par rapport à la seule propriété des droits sur une œuvre. Il y a là un aspect commercial important. Aujourd’hui, les agrégateurs qui créent leurs bases de données de paroles n’ont pas les droits pour les exploiter. Ils créent les fichiers, et après négocient les droits. Mais ils ont leurs propres bases. François Millet a donc saisi l’importance pour les éditeurs de posséder leur propre base de données, pour avoir en propre leurs fichiers. Une fois lancée l’idée, un groupe de travail s’est créé, et le projet a vu le jour, en collaboration avec un prestataire.

- Qui assure l’administration de la base ?

Pour l’aspect technique, c’est notre prestataire, Music Story, depuis 2011. Et pour la gestion de l’interface et des accès, c’est la CSDEM. Un client qui souhaite utiliser la base entre en contact avec nous. C’est la commission graphique, composée de 6 représentants de maisons d’édition, qui examine les demandes, et fixe les bases de la négociation tarifaire. Petite particularité de cette commission, elle est entièrement composée de femmes. Puisqu’il s’agit de droits d’auteur, nous ne travaillons pas au forfait, mais sur la base d’une rémunération proportionnelle. Il n’est d’ailleurs pas toujours simple d’appréhender les modèles économiques de clients qui eux-mêmes n’y arrivent pas toujours précisément. Nous proposons donc une rémunération proportionnelle aux revenus générés par l’utilisation des paroles de chansons, avec un minimum garanti annuel récupérable, mais non remboursable. Nous menons la négociation, mais c’est ensuite la Seam qui perçoit et redistribue.

- Combien de clients utilisent actuellement Boem ?

Il y a actuellement une dizaine de clients. Des pures players paroles, des plateformes d’environnement musical (clips, paroles…), mais également des groupes de presse, notamment de presse people.

- C’est surprenant… Quelles utilisations font-ils des paroles ?

Ils ont fait le constat que la parole de musique attirait du public. Ils s’en servent pour marketer leurs contenus, faire de la recommandation… Ils ont du, j’imagine, profiler leurs utilisateurs et se rendre compte que les paroles de chansons pouvaient leur permettre de les garder plus longtemps sur leurs sites.

- Avez-vous une démarche proactive de prospection commerciale ?

Non, nous fonctionnons plutôt dans l’autre sens. Nous allons vers les sites qui utilisent déjà les paroles, mais illégalement. Quand nous en repérons un, nous lui faisons une proposition commerciale.

- Cette démarche dénote un changement d’attitude notoire. La logique est-elle : plutôt que d’aller contre les usages et d’interdire, entrons dans une relation commerciale ?

Nous envoyons tout de même un recommandé. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une contrefaçon de droit d’auteur ! Il faut donc l’acter, mais l’idée ensuite plutôt de négocier un contrat. C’est la création de Boem qui a permis de mettre en place cette démarche. Certains de nos clients sont donc d’anciens pirates !

On peut prendre le cas de Paroles.net. La CSDEM l’a assigné au pénal. Son représentant a transigé, pendant la phase d’instruction. Il a cédé à la CSDEM à titre gratuit le nom de domaine Paroles.net. C’est donc aujourd’hui la CSDEM qui est propriétaire du nom de domaine. Nous avons licencié le nom de domaine à un autre de nos clients, qui exploite un autre site de paroles de chansons. Lui-même étant un ancien illégal ! C’est donc un cercle vertueux, et c’est aujourd’hui notre logique d’action. Mais je crois que cette attitude a porté ses fruits. Aujourd’hui, il n’y a plus de cas d’utilisation massive illégale de paroles. Sachant que les éditeurs utilisent également les outils de déréférencement mis à disposition par Google.

- Vous disposez d’un outil de référence. Pourquoi ne pas le développer commercialement, avec de nouveaux services ?

Il y a des acteurs plus gros que Boem, des agrégateurs comme Lyricfind ou Musixmatch, qui présentent l’avantage d’avoir un catalogue international. Nous sommes plutôt dans une logique de partenariat et de synergie avec ces grands acteurs internationaux, pour associer les paroles d’œuvres françaises dans leurs deals commerciaux.


Gaëlle MASSICOT-BITTY

« C’est notre rôle de faire le lien entre les artistes et les développeurs. Il faut encourager les artistes à se saisir des opportunités pour faire évoluer leurs approches. »


Gaëlle Massicot-Bitty est responsable du pôle spectacle vivant et musiques du département des Echanges et de coopérations artistiques de l’Institut français. L’établissement public, créé en 2010, a pris la suite des missions de Culturesfrance et de l’Afaa.


- Quelles actions mènent l’Institut français sur le numérique ?

L’Institut français est un établissement public (Epic) qui existe depuis 5 ans, qui a pris la suite des missions de Culturesfrance et de l’Afaa et qui a vu son périmètre s’élargir sur de nouvelles compétences. A sa création, on a souhaité renforcer tout ce qui est lié aux questions numériques. Les deux premières années, nous avons développé de nombreux outils numériques mis à la disposition de notre réseau pour l’installation de la marque Institut français auprès de nos partenaires : des sites internets, des plateformes, des applis… Une fois ces outils installés, nous nous sommes concentrés à développer et accompagner davantage des projets liés au numérique.

- Vous menez des projets autour de la réalité virtuelle immersive. Vous pouvez nous en dire plus sur le Lab Emergence et les autres projets que vous menez ?

Nous avons commencé par accompagner des artistes, au début dans les arts visuels, précurseurs dans l’utilisation du numérique. Depuis 2 ans, nous travaillons pour développer des projets de coopération numérique, notamment en lien avec la musique. C’est ainsi qu’est née l’initiative du laboratoire de production de contenus de réalité virtuelle immersive proposée à Christophe Chassol. Il s’agissait de montrer au réseau culturel français à l’étranger les technologies disponibles aujourd’hui, et que les artistes peuvent s’approprier. Avec Honkytonk et Okio, deux studios de production vidéo et multimédia qui travaillent sur la réalité virtuelle immersive, on a réfléchi à des projets de coproduction de petites pastilles soit dans la conception (Chassol 360°) ou dans sa diffusion (clip de Rône).

De plus, le département numérique a également développé et conçu un projet de coopération entre la France et le Canada, pays très dynamique sur le numérique. C’est ainsi qu’est né le projet Lab Emergence, dédié aux nouvelles écritures audiovisuelles interactives et multiplateformes. C’est là que l’on a créé le premier hackathon, en 2014. Nous avons permis à des artistes de présenter leur projet transmedia en étant mis en relation avec des mentors, qui peuvent être des producteurs, des diffuseurs, des développeurs… Après deux ans d’expérience au Canada et fort des retours très positifs des participants, partenaires et professionnels français et canadiens, l’Institut français a pour ambition de décliner cette opération en 2016 sur des territoires nouveaux, aux paysages numériques variés et sur des problématiques numériques différentes. On accompagne également les initiatives du réseau culturel français, notamment notre ambassade de France aux États-Unis avec le soutien à la mise en place du French-American Digital Lab : premier programme d’échange franco-américain pour startups et créateurs de contenus culturels (première session à New-York en novembre 2015) en partenariat avec Business France lancé le 24 juin 2015 et le soutien de la Ville de Paris.

En parallèle, nous avons produit un rapport qui valorise l’ensemble de l’écosystème français de la création numérique, disponible sur l’Apple store et intitulé Les nouveaux producteurs, la french tech et la web création. C’est un panorama de tous les producteurs transmedia français. Cette question du transmedia nous intéresse et nous sommes sensibles à de nouvelles initiatives, ainsi nous avons aussi accompagné le French Miracle tour, un projet porté par l’éditeur rennais Ismaël Lefeuvre. En plus de la tournée en Asie, c’est un projet transmedia, avec une websérie et un documentaire. Nous l’avons coproduit, pour pouvoir ensuite récupérer les contenus et les rendre accessibles à nos partenaires en VOD sur notre plateforme IFCinéma gérée par notre département Cinéma. Sur cette dernière, il y a évidemment beaucoup de cinéma, mais il y a de plus en plus de nouveaux contenus. Pour enrichir notre catalogue, nous sommes à l’affût de l’offre culturelle sur ces nouvelles écritures.

Nous avons également un autre outil développé par notre département Langue française, Livre et Savoirs, la plateforme Culturethèque qui est une bibliothèque numérique permettant aux abonnés des médiathèques du réseau culturel français à l’étranger d’accéder sur place et à distance à des ressources numériques grand public : livres numériques, presse, audiovisuel, musique… Nous avons mis en place en partenariat avec la plateforme 1DTouch pour mettre en avant leur catalogue de musique, jeux vidéos, web docs… Cette plateforme se décline en instances « pays » qui sont éditorialisables localement : langue, choix des contenus, mises en avant en fonction d’événements, de l’actualité etc.

Tous ces outils nous permettent de faire de l’éditorialisation autour des projets que nous soutenons ou coproduisons. Nous essayons d’être au démarrage des projets qui mixent technologie et contenu artistique fort, et qui présentent un potentiel de développement à l’international, dans leur phase expérimentale, pour donner l’impulsion.

- L’Institut français sera présent au MaMA. Pour quelles raisons ?

Quand Fernando Ladeiro Marques nous a parlé de la volonté du MaMA de construire quelque chose autour de l’innovation, j’ai tout de suite vu l’intérêt pour nous d’y être. Nous sommes une structure institutionnelle, mais avec une approche transversale sensible à la notion de laboratoire d’exploration et les actions décrites précédemment l’illustrent parfaitement.

Nous sommes curieux de vivre cette édition du MaMA Invent et imaginer la mise en place d’un nouveau dispositif comme un hackathon avec appel à candidatures à l’issue du MaMA Invent, pour accompagner ensuite des artistes pendant toute l’année 2016, et les mettre en relation avec des startups ou d’autres types d’acteurs. C’est une idée que nous devons partager avec d’autres acteurs du numérique et des partenaires du secteur musical.

C’est très intéressant que le MaMA investisse le champ de l’innovation depuis quelques années, et en particulier cette année. C’est je pense le bon moment de s’y lancer. Il va maintenant falloir poursuivre cette dynamique. Tous les échanges que nous aurons pendant 3 jours vont nous nourrir.

Nous allons présenter les contenus de réalité immersive réalisés avec Chassol, mais aussi avec Rone et François & The Atlas mountain. Plus largement, nous allons parler de tous les apports possibles de l’Institut français. Cela nous permettra d’être mieux identifiés sur les capacités d’interventions de l’Institut français.

Bien évidemment, nous avons une présence plus large sur le MaMA avec l’invitation de professionnels étrangers sur l’évènement, une nouvelle étape d’Equation musique, des show case d’artistes Coréens dans le cadre de la saison croisée France Corée et de notre partenariat sur l’opération Avant Garde. Nous avons tissé des liens très importants avec cette manifestation depuis sa création.

- Les dispositifs d’aide existant sont-ils adaptés à ces nouveaux contenus, nouvelles propositions, nouveaux formats ?

Il n’est pas toujours simple d’accompagner ou de financer des projets innovants. Ils ne rentrent pas dans les cadres existants, et ils nécessitent d’être en veille permanente sur les nouveautés technologiques et les nouvelles formes d’écriture. C’est la force de l’Institut français d’être plus souple, et donc plus libre dans l’accompagnement. Et nous nous attachons à faire vivre les projets. Par exemple, nous discutons avec des acteurs culturels qui réalise des expositions sur la question de la réalité virtuelle pour réfléchir à l’intégration du contenu réalisé avec Chassol, pour avoir une exposition internationale.

- Comment Chassol a-t-il accueilli votre proposition de travailler sur de la réalité virtuelle immersive ?

Quand nous l’avons sollicité, il était plutôt sceptique. Il nous disait qu’il était très ancré dans le réel, avec un rapport à l’image particulier notamment avec la matière qu’il utilise dans ses créations (autour de scènes de vie quotidienne), c’est un artiste qui a un univers propre à lui et une démarche artistique avec l’ultrascore. Que la réalité virtuelle couperait son travail de l’ émotion et du rapport au public. On lui a fait essayer quelques supports de réalité virtuelle, et il a eu tout de suite plein d’idées. D’ailleurs, son prochain projet, il l’imagine avec un contenu de réalité virtuelle.

- La technologie est-elle à même de transformer l’approche des créateurs ?

La technologie ne doit pas être plaquée artificiellement, ce n’est pas un cosmétique qui doit empêcher de penser le fond. Elle doit être intégrée au processus de création. C’est notre rôle de faire le lien entre les artistes et les développeurs. Il faut encourager les artistes à se saisir des opportunités pour faire évoluer leurs approches. Nous souhaitons leur ouvrir des portes. Nous sommes un opérateur public, nous inscrivons notre action dans l’intérêt général. Nous sommes au service des créateurs et des opérateurs et nous réfléchissons avec eux sur de nouveaux accompagnements innovants. C’est une démarche inscrite dans l’ADN de l’Institut. La géopolitique, tout comme l’évolution technologique, nous incitent à nous remettre en cause en permanence et penser autrement notre action, c’est aussi ce qui rend notre mission passionnante.