"Nous ne sommes pas là pour faire mal au public, mais pour lui procurer du plaisir"

Publié le mercredi 4 novembre 2015

Interviews

Les problématiques de gestion sonore, qu’il s’agisse de santé publique ou de tranquillité des riverains, sont prises en compte depuis longtemps par les professionnels du spectacle. Syndicat, fédérations, association de prévention, artistes, technicien, ils font, pour Irmactu, le tour de la question. Avec également les éclairages d’un médecin ORL.


Angélique DUCHEMIN

Coordinatrice d’AGI-SON

« L’abaissement des niveaux sonores est inéluctable. Les professionnels du spectacle doivent désormais se mobiliser pour que cette baisse ne soit pas trop drastique »

Angélique Duchemin est coordinatrice d’Agi-son depuis 2007. Depuis plus de dix ans, Agi-son mène avec rigueur et expertise la mission que ses membres fondateurs lui ont fixé : mobiliser le secteur du spectacle vivant pour répondre aux problématiques liées aux risques auditifs et plus globalement à la gestion sonore dans les musiques amplifiées dans un premier temps et, plus généralement, du spectacle vivant aujourd’hui.

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- Quelles sont les nouveautés prévues par la loi Santé sur la gestion sonore ?

La loi va porter sur un abaissement des niveaux sonores. L’article passé ne dit pas grand chose en substance, mais le décret d’application s’appuiera sur l’avis du Conseil national du bruit, rendu il y a un an, et auquel nous nous étions opposés. Certains aspects de celui-ci sont dangereux pour nos pratiques. Une fourchette de niveaux sonores est proposée, de 100 à 103 dB(A). Cela fait un an que nous alertons les professionnels, qui ne semblent pas avoir pris la mesure des conséquences. Actuellement la loi c’est 105 dB(A). Mais il s’agit d’une échelle logarithmique, ce qui signifie que tous les 3 dB, la puissance sonore est augmentée ou diminuée de moitié. Donc 2 dB(A), c’est beaucoup !

- 2 décibels en moins, est-ce vraiment problématique ?

Nous avons réalisé un certain nombre de mesures acoustiques sur des événements de plein air. Si l’on prend la mesure à la console, et non pas en tous points accessibles au public, comme le stipule le décret de 1998, 103 dB(A), c’est réaliste, pour des festivals. Pour les petits lieux de diffusion ou les cafés-concerts, cela nous semble beaucoup plus compliqué. Plus le lieu est petit, plus le volume sonore du plateau, qui déborde sur les premiers rangs, est compliqué à réguler. Il faut noter qu’une batterie sans amplification peut monter à 105 dB(A)… On parle là des lieux de découverte et d’émergence artistique. Limiter leur marge de manœuvre a nécessairement un impact sur la création et la diversité. Cela est valable pour toutes les esthétiques, même celles que l’on imagine volontiers moins "bruyantes".

- La loi détaille également un volet de prévention. N’est-elle pas aujourd’hui déjà bien menée ?

La loi prévoit la distribution systématique de protections auditives dans tous les lieux de plus de 700 places, clos et plein air (jusqu’alors non pris en compte). Ce qui pourrait apparaître comme une bonne idée, nie en fait tout le travail des préventionnistes comme Agi-Son. Premièrement, aujourd’hui, des bouchons, on en trouve dans une grande majorité de lieux. Mais distribuer des outils sans accompagnement sur leur utilisation n’est pas très pertinent, et a un impact très relatif. Que signifie la distribution systématique ? Qu’il faudra être derrière chaque spectateur pour vérifier qu’il mettra correctement les protections ? Le rapport du Haut conseil à la santé public l’explique très bien : un bouchon mal mis ne sert à rien. Cette disposition est donc en contradiction même avec les travaux du ministère de la Santé. Pour résumer, l’impact sera nul en terme de prévention, et négatif sur le plan écologique et économique.

- La loi porte aussi une attention particulière au jeune public.

Dans un premier temps, il était prévu d’interdire l’accès aux salles de concerts aux enfants de moins de 3 ans. Si l’on peut comprendre le principe de prévention, cela nous semble très intrusif. On rentre là dans la vie de famille, et dans des considérations de liberté individuelle. Il serait bien plus utile et efficace de renforcer le travail de prévention auprès des parents. Pour ce qui est des spectacles à destination du jeune public, la loi prévoit des dispositions spécifiques. Nous sommes évidemment d’accord avec cela, mais la loi ne fera qu’acter ce qui se pratique déjà chez l’ensemble des professionnels du spectacle jeune public.

La loi prévoit l’obligation du port de protections auditives adaptées pour les moins de 12 ans. C’est le même problème qu’avec les bouchons : comment vérifier que les protections sont mises, et correctement ? Le producteur du spectacle devra mettre un agent de sécurité derrière chaque parent accompagnant un enfant ? Imposer à l’organisateur que soient portées ces protections est ridicule. Il est plus raisonnable de mettre à disposition ces protections, de responsabiliser les parents, plutôt que de contrôler et sanctionner les producteurs.

Au-delà des concerts, nous posons aussi la question sur les fêtes foraines, communales, les fanfares de rue, les batucadas… Comment fait-on pour réguler sur l’espace public ? Comment une collectivité peut-elle faire pour imposer les protections auditives aux enfants en poussettes qui suivent les fanfares ?

Nous agissons au quotidien pour protéger l’audition des publics, les sensibiliser et trop d’aspects de l’avis du CNB vont à l’encontre de tout le travail mis en place jusqu’alors. Et cela nous pose question pour l’écriture prochaine du décret d’application.

- Si on ose un parallèle avec la limitation de vitesse, la logique est ici inverse. On contrôle et sanctionne les usagers sur les routes, mais on s’attaque aux producteurs et exploitants de lieux pour la limitation du volume sonore.

Ajoutons à cela que nous ne sommes pas tous égaux devant l’audition. Certains sont plus sensibles que d’autres. Et le niveau sonore n’est pas le seul paramètre. Il faut aussi prendre en compte la durée d’écoute, et au-delà, le temps pendant lequel une personne est soumise à des niveaux sonores dangereux. Un spectateur qui se rend à un concert peut très bien avoir écouté son autoradio ou son baladeur à fond sur le trajet, ou avoir été soumis au bruit des transports en commun, travailler toute la journée dans un environnement bruyant, sur une chaîne de métallurgie par exemple… L’accumulation joue un rôle très important dans les risques encourus. Il est illogique de reporter la responsabilité uniquement sur les concerts. D’où l’importance de sensibiliser aux risques auditifs et de responsabiliser les personnes. Que les professionnels travaillent sans cesse à une meilleure gestion sonore, cela ne fait pas débat, et nous ne cachons pas qu’aller écouter un concert est une pratique potentiellement à risque. Il faut en informer le public, mais en aucun cas le producteur de spectacle ou le lieu ne peut être tenu pour responsable de la santé de chaque spectateur.

- Qui plus est, aller à un concert est une démarche volontaire.

On parle là d’une pratique de loisir. Les gens viennent de leur plein gré, également parce qu’ils savent qu’ils vont y trouver des niveaux sonores élevés. Vouloir trop réglementer s’apparente parfois à une réduction des libertés individuelles. La nécessaire prise en compte des questions de santé publique ne doit pas amener à vouloir protéger les gens contre eux-mêmes, à les empêcher de faire ce qu’ils ont, en pleine conscience, choisi. Pour le jeune public, nombre de parents nous disent que la découverte de la musique en live, la participation à des événements festifs, fait partie de ce qu’ils ont envie de transmettre à leurs enfants. C’est une négation de la liberté individuelle. Nous sommes en bonne relation avec les ministères concernés, qui entendent très bien les positions que l’on défend, mais qui doivent gérer l’équilibre entre riverains, professionnels de la santé et professionnels du spectacle. La machine législative est lancée. Ils ne peuvent plus faire machine arrière. L’abaissement des niveaux sonores est inéluctable. Les professionnels du spectacle doivent désormais se mobiliser pour que cette baisse ne soit pas trop drastique.

- Il n’y a pas que des effets négatifs à la baisse des niveaux sonores.

Évidemment, non. Nous sommes en accord avec certaines dispositions de la loi, comme ce qui concerne les dB©, les niveaux des fréquences basses. Nous nous sommes rendus compte, dans les mesures que nous avons effectué, que la puissance dans les fréquences basses est très élevée. Et elles se sont généralisées, alors qu’elles n’étaient auparavant présentes que dans certaines esthétiques, comme l’electro, le dub ou le reggae. D’ailleurs, beaucoup de plaintes, du public comme des riverains, ont pour origine réelle, non pas le niveau sonore global, mais l’enveloppe sonore créée par les basses fréquences, qui sont aussi dangereuses que les fréquences aigües, pour l’audition et pour la santé en général. Là-dessus, nous sommes totalement d’accord pour limiter les dB©.

- Va-t-on assister à des disparitions de lieux ou des abandons de programmations musicales de la part de lieux qui ne seront plus en mesure de respecter la législation ?

Nous assisterons à des fermetures de lieux, ou à des arrêts de programmations culturelles. Le décret de 98 avait déjà entraîné de nombreuses fermetures. Si le futur décret d’application retient les fourchettes basses, et beaucoup de détracteurs vont faire en sorte que ce soit le cas, une grande partie des cafés-concerts ne pourra plus faire jouer des groupes. Les petits lieux aussi, et même certaines Smac, pourront être concernés. Dans le meilleur des cas, c’est l’autocensure qui se généralisera. Les programmateurs ne passeront plus certaines esthétiques ou certains groupes. Conséquence, les artistes eux-mêmes vont s’autocensurer pour continuer d’avoir accès aux lieux de diffusion. C’est une atteinte à la création et à sa diffusion. D’ailleurs, les artistes ne se sentent, à notre avis, pas suffisamment concernés par ces questions, alors que l’impact va être énorme pour eux.

- Il s’agit d’un décret interministériel : Culture, Santé et Écologie. Cela amène également d’autres questions ?

Nous avions demandé à ce que soient séparés les volets santé et écologie. Le risque d’amalgame est très dangereux. Le volet environnement prend en compte la tranquillité des riverains. Cela pose déjà un problème technique. Les niveaux et les dispositions ne sont pas les mêmes. Et cela pose un problème éthique. Assimiler santé et tranquillité des riverains est très problématique. Sans parler de l’impact sur l’image des lieux de diffusion, immédiatement assimilés et réduits aux nuisances sonores. Si l’on y ajoute le fait qu’ils sont dangereux pour la santé…

La loi de la ministre Marisol Touraine parle de la santé des riverains. Les mots sont importants. Un pas de plus est franchi : il ne s’agit plus de préserver la tranquillité, mais la santé des riverains. Si l’on pousse le raisonnement, une personne diagnostiquée dépressive pourra attaquer la salle de concerts à côté de chez elle si elle estime que sa pathologie est liée aux nuisances sonores. Le glissement sémantique ouvre une porte qu’il sera très difficile de refermer. Or, si nous admettons que des riverains peuvent être gênés par certains lieux de diffusion, cela reste épisodique au regard du nombre de lieux en France. Par ailleurs, il faut aussi mettre dans la balance le bien-être apporté par ces lieux de vie et de partage ; on ne laisse pas suffisamment la parole aux utilisateurs de ces espaces. Et on ne parle pas assez de ce qu’ils apportent en termes de culture, d’économie, et d’image positive pour une collectivité.

- Le secteur du spectacle est-il conscient des enjeux de gestion sonore ?

Le secteur du spectacle est très conscient de ces enjeux, il agit de façon responsable. La gestion sonore et l’accueil du public sont aujourd’hui des notions pleinement intégrées par les professionnels. Leur objectif n’est pas de détruire l’audition de leurs spectateurs ! Nous ne sommes pas là pour leur faire mal, mais au contraire pour leur procurer du plaisir !

- Si on met en rapport les dispositions de la loi avec les résultats de l’étude menée avec le Pôle Pays de la Loire sur les pratiques musicales des jeunes, quelque chose saute aux yeux. 58% ont déjà ressenti des acouphènes, et l’écoute à fort volume au casque est en augmentation. Ne se trompe-t-on pas de cible prioritaire ?

C’est exactement ce que nous avons dit au ministère de la Santé. Aujourd’hui, la cause principale de surdité et de troubles auditifs des jeunes, c’est l’écoute au casque. L’étude montre qu’assez peu de jeunes fréquentent les salles de concerts ; une à deux fois par an, ce n’est pas ce que l’on peut appeler une pratique régulière. La moyenne d’âge des publics de concerts est plutôt autour de 30 ans. Vouloir protéger l’audition des jeunes en attaquant les salles de concerts et les lieux de diffusion est un peu ridicule. On se trompe de combat. Le vrai danger, c’est l’écoute au casque. Ce sont les constructeurs d’appareils d’écoute qu’il faudrait sensibiliser et encadrer. Logiquement, les appareils doivent être bridés à 100dB pour entrer sur le marché français. Mais cela ne fonctionne qu’avec l’équipement d’origine. Si l’on branche un casque audio acheté à part sur un portable, le bridage ne tient plus.

- Cet aspect, vous le prenez en compte dans vos campagnes de prévention ?

Évidemment, et cela marche très bien. Le spectacle Peace&lobe®, et le travail pédagogique mené autour, est très bien reçu par les jeunes, et nous avons pu en mesurer les impacts positifs. Nous ne sommes pas dans la moralisation. Nous sommes actuellement en train de terminer la plateforme eduKson, sur laquelle tous les jeunes qui assistent au spectacle pourront répondre, en ligne, à un questionnaire. Nous aurons ainsi des données harmonisées couvrant l’ensemble du territoire. Nous aurons ainsi à notre disposition des informations les plus précises jamais récoltées sur les pratiques musicales des jeunes. Cela nous permettra à la fois de faire évoluer nos outils et nos spectacles, et d’appuyer notre discours auprès des pouvoirs publics.


Dr Sylvain NERON

Oto-rhyno-laryngologiste

« S’il faut limiter les niveaux sonores lors des concerts, comme c’est le cas actuellement, il ne faut pas non plus penser que cette mesure suffit à régler le problème de santé publique »

Sylvain Neron est oto-rhyno-laryngologiste. Ancien chef de service de l’hôpital de Gonesse, il est membre du comité scientifique d’Agi-son.


- Quels sont les principaux facteurs de risques liés à la musique pour l’audition ?

Il y a deux facteurs à prendre en compte : l’intensité du son et la durée d’écoute. Ce sont les deux paramètres essentiels, qui sont statistiquement prouvés depuis longtemps. Les lésions occasionnées se situent au niveau de l’oreille interne. Nous avons un potentiel de cellules sensorielles qui ne se renouvelle pas. Toute lésion est définitive et irréversible. L’usure de l’oreille intervient tout au long de la vie. Historiquement, les risques étaient liés au travail, dans l’industrie notamment, mais aujourd’hui, les pratiques de loisir, et notamment les musiques amplifiées, sont devenues des facteurs importants de risques. On fait subir à notre oreille interne un véritable tsunami auditif pour lequel elle n’est pas conçue, et contre lequel elle n’a aucun moyen naturel de se défendre. Comme les artilleurs du XIXe siècle, on ne peut que se mettre de l’étoupe dans les oreilles. Pour ce qui est des loisirs, la musique n’est pas le seul facteur de risque. Très peu de gens mettent un casque ou des bouchons quand ils passent la tondeuse ou utilisent une perceuse par exemple. Pourtant, les niveaux sonores atteints sont très importants.

- Quelle est la limite de dangerosité pour l’oreille ?

On parle de zone de danger à partir de 80-85 décibels. Par exemple, une mobylette, ou un restaurant très bruyant et mal insonorisé, c’est environ 90 décibels, une voix forte c’est 60 dB. L’oreille humaine est très performante sur les sons faibles, compris entre 40 à 65 dB. Après, nous ne sommes pas tous égaux. Comme pour toute maladie ou tout traumatisme, aucun homme ne se ressemble. Tout est fonction de capital génétique. À exposition identique, le risque est plus ou moins élevé. Certains sont plus fragiles que d’autres. Mais si nous ne sommes pas égaux devant le risque, plus l’intensité sonore et la durée d’exposition sont élevées, et plus les inégalités se réduisent. S’ajoutent également les spécificités de chaque sujet : diabète, hypertension, consommation d’alcool, de tabac… Tous ces paramètres, qui favorisent le durcissement des petites artères, peuvent accentuer le risque auditif en dehors de toute exposition au bruit.

- La proximité de la source sonore joue-elle également un rôle, en plus de l’intensité et de la durée d’exposition ?

La proximité de la source est également un facteur à prendre en compte, notamment pour les concerts. Il faut s’écarter de cette source pour diminuer l’intensité sonore. Pour ce qui est de l’écoute au casque, s’écarter de la source paraît, par nature, compliqué…

- Justement, quels sont les risques spécifiques liés à l’écoute au casque ?

Tout d’abord, précisons qu’une musique compressée ne présente pas, en elle-même, plus de risques qu’une musique non compressée. Ce sont les conditions de son écoute qui posent problème. Tout d’abord, la musique compressée présente peu de relief. Pour retrouver cette dynamique, le premier réflexe est de monter le volume. Plus la musique est compressée, et plus on va monter le volume pour retrouver de la dynamique. Ensuite, l’écoute se fait souvent dans un environnement bruyant, comme les transports en commun. Dans ces derniers, on attend très vite les 90 dB. On a donc tendance à monter le volume pour s’isoler de l’extérieur. Enfin, les durées d’écoute au casque sont prolongées. Là encore, les temps de trajet en transports en commun s’allongent. De plus, et notamment chez les plus jeunes, l’écoute de musique n’est pas uniquement esthétique, mais revêt également un caractère psychologique. On utilise l’écoute de musique au casque pour s’extraire d’un milieu. On l’écoute donc fort et longtemps, et même pendant des périodes de moindre vigilance. Beaucoup s’endorment avec leurs oreillettes. Si l’on ajoute à cela le fait que l’écoute de musique au casque commence de plus en plus jeune, la durée totale d’exposition, à l’échelle de la vie d’un individu, est beaucoup plus élevée, et le curseur du vieillissement de l’oreille se trouve abaissé.

- L’âge est-il également un facteur aggravant ?

Aucune étude ne prouve actuellement que l’oreille de l’enfant soit plus fragile que celle de l’adulte. Par contre, plus l’enfant est exposé jeune à des intensités fortes, et plus son oreille vieillira vite. Et cela peut influer sur la conception qu’il se fera de la musique et de son rapport à celle-ci. De plus, un enfant n’est pas en mesure de se protéger lui-même. S’il est victime d’une gêne ou d’un traumatisme auditif, il ne va pas forcément le dire. Avant 6 ans, il ne se plaindra pas, ne se défendra pas, il va subir uniquement. C’est valable pour tout type de traumatismes. Et cela l’est également pour les enfants in utero. À 4 mois et demi de grossesse, l’oreille du fœtus est formée.

- L’utilisation de protections auditives lors de concert est-elle efficace pour réduire les risques ?

Les protections auditives sont très efficaces, puisqu’elles diminuent l’intensité sonore de façon linéaire en moyenne de 10 à 15 dB pour les modèles à filtre. Mais ce n’est qu’une façon de se protéger. En premier lieu, les salles de concerts doivent avoir une bonne gestion sonore. Les ingénieurs du son doivent être bien formés. La loi fixe la limite à 105 dB, mais statistiquement, l’oreille est en danger au-delà d’une exposition de plus de 45 minutes par semaine à 105 dB. À 100 dB, ce qui correspond à un lecteur MP3 à fond, la limite est à 2 heures d’exposition hebdomadaires. Les doses sont très vite atteintes, d’autant plus qu’elles se cumulent : si on écoute 2 heures par jour un lecteur MP3 et que l’on va voir un concert dans la semaine, l’oreille est mise à très rude épreuve. Ce sont là des échelles établies statistiquement par des études menées par la médecine du travail.

Les musiciens aussi doivent penser à reposer leurs oreilles, quand ils répètent par exemple, toutes les heures. La législation semble aussi vouloir aller vers la formalisation d’espaces de repos dans les lieux de concert de musiques amplifiées.

- Pensez-vous que l’abaissement des limites de niveaux sonores pour les concerts, comme la loi semble le prévoir, est nécessaire et suffisante pour lutter efficacement contre les risques auditifs ?

Si il faut limiter les niveaux sonores lors des concerts, comme c’est le cas actuellement, il ne faut pas non plus penser que cette mesure suffit à régler ce problème de santé publique, il faut tenir compte que ces musiques font partie de la création artistique et des mesures trop restrictives peuvent avoir des conséquences négatives sur cette création. La loi doit encadrer les pratiques, mais elle doit respecter un équilibre. Une batterie de jazz non amplifiée, c’est en moyenne 102-103 dB. Si on diminue de manière drastique les seuils de limite sans tenir compte des spécificités de certaines esthétiques, cela va poser des problèmes. Il vaudrait mieux renforcer l’information et la sensibilisation du public, ainsi que la formation de tous les acteurs de la chaîne des musiques amplifiées, des écoles de formation aux artistes en passant par les techniciens, les producteurs et les exploitants de lieux. N’oublions pas non plus qu’une foule fait du bruit. Dans un concert, le volume sonore élevé peut aussi venir des spectateurs eux-mêmes !


Malika SEGUINEAU

Déléguée générale du Prodiss

« Il y a besoin d’une concertation avec les professionnels du spectacle, pour aboutir à un texte équilibré qui apportera des réponses efficaces »

(c) Little Shao

Titulaire d’un DEA de droit privé, Malika Séguineau a exercé 10 ans chez Wolters Kluwer France - groupe d’édition et de presse juridique - en tant que rédactrice en chef adjointe, et a rédigé de nombreux ouvrages en droit social avant de rejoindre en 2009 le Prodiss, le syndicat des producteurs, diffuseurs et salles de spectacles œuvrant dans le domaine des variétés (musiques actuelles et populaires, jazz, comédies musicales et one man shows) comme responsable juridique. Elle dirige le Prodiss depuis décembre 2012.

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- Comment appréhendez-vous la loi Santé, qui vise à modifier le décret bruit de 98 ?

Le projet de loi Santé ne prévoit pas un durcissement des niveaux sonores, il indique seulement qu’un décret fixera les modalités pour que l’audition du public et la santé des riverains soient préservées. Il s’agirait donc de réviser le décret actuel de 1998. Nous avions porté un amendement à l’article 11 ter, qui n’a malheureusement pas été adopté, visant à inscrire dans le projet de loi le principe d’une consultation des professionnels avant la rédaction du décret. Nous serons vigilants à ce que les professionnels du spectacle vivant puissent être associés à la rédaction de ce texte.

- L’assimilation entre musique et bruit pose-t-elle question ?

Les débats autour du projet de loi Santé ont tendance à assimiler le son et le bruit. Or, le bruit est une notion à connotation péjorative, alors que l’on parle de musique, de création et de concerts. Nous ne parlons pas de bruit, nous parlons de niveaux sonores. Le débat qui est porté aujourd’hui a tendance à simplifier les choses, et peut créer des amalgames.

- Les questions de gestion sonore sont-elles prises en compte par les professionnels ?

Les professionnels du spectacle sont très investis, et ce depuis longtemps sur ces questions et prennent en considération la question de la santé des spectateurs. Ils ont d’ailleurs été à l’initiative de la création d’une association dédiée, Agi-son. Le secteur du spectacle est un secteur responsable. D’ailleurs, les dernières enquêtes menées par Agi-son sur le terrain montrent que les niveaux sonores constatés respectent les normes édictées par le décret de 98. Nous sommes tous conscients qu’il faut poursuivre en ce sens, des réflexions sont d’ailleurs menées au sein du comité scientifique d’Agi-son, à la pointe sur les sujets nouveaux, comme celui des basses fréquences.

- La problématique des basses fréquences est-elle discutée au Prodiss ?

C’est un sujet qui nous occupe au Prodiss. Justement, les discussions autour de la loi Santé laissent penser que l’ensemble des problèmes seront réglés avec l’abaissement des niveaux autorisés de dB(A). Aujourd’hui, il n’existe pas de réglementation sur les basses fréquences. Le décret de 98 ne contient aucune disposition encadrant ce phénomène nouveau. Au Prodiss, nous travaillons en interne à la constitution d’une équipe de techniciens qui devrait faire des propositions pour calibrer les mesures en dB©, en complément des travaux menés par Agi-son, pour apporter des éléments concrets et tangibles au débat autour de la rédaction du décret au Conseil d’État.

- Le risque est-il de faire porter au spectacle la seule responsabilité d’un problème de santé publique, sans se pencher sur l’écoute au casque ?

Dans les groupes dédiés qui se sont réunis au Prodiss, il a toujours été pointé comme primordial de ne pas mélanger le son du live et celui de l’écoute au casque. Ce sont deux dossiers distincts qui se doivent d’être traités différemment. Et encore une fois, les professionnels du spectacle sont sensibilisés à ces questions depuis longtemps. Il convient de rester vigilant et de se préserver d’une règlementation trop stricte, qui pourrait être fatale à certaines esthétiques et à certains lieux.

- Durcir les termes de la loi peut-il entraîner des fermetures ou des arrêts de programmations musicales ?

Il existe un risque potentiel réel sur la diversité, tout en ne solutionnant pas nécessairement le problème de santé publique affiché. D’où le besoin d’une concertation avec les professionnels du spectacle, pour aboutir à un texte équilibré qui apportera des réponses efficaces. Il faut, pour cela, prendre en compte tous les aspects et toutes les implications, notamment les conséquences sur les esthétiques fragiles. Il est également important de garder à l’esprit ce que le spectacle apporte par ailleurs. Le concert est un espace de culture, de loisir et de plaisir, qui participe de la dynamique d’un territoire et de l’attractivité d’une métropole ou d’un quartier. Il nous semble ainsi important de redonner du sens aux mots, en parlant de son et non de bruit.


Denis TALLEDEC

Directeur de la Fédération nationale des cafés-cultures / Culture bar-bars

« Il est grand temps de systématiser localement les espaces de concertation entre usagers, professionnels, riverains et pouvoirs publics, pour construire une connaissance commune et une intelligence partagée »

Denis Talledec est directeur de la fédération nationale des cafés-cultures, Culture bar-bars, qui rassemble plus de 400 cafés-concerts dans l’Hexagone.


- Comment appréhendez-vous la loi santé, qui va probablement entériner une baisse des niveaux sonores autorisés ?

Nous sommes actuellement dans une grande hypocrisie. Il y a une confusion entre santé publique et ordre public. La loi porte sur la santé publique. C’était le cas du décret de 98, qui avait trait à la protection de l’audition. Le champ d’application de la loi ne concerne que des lieux de diffusion de musiques amplifiées type cafés-concerts, Smac… La question n’est-elle pas de savoir comment on éduque toute une population aux enjeux et aux risques ? Je m’étonne que la loi n’intègre pas les lieux de formation : conservatoires, écoles de musique, et tous les lieux de pratique musicale. Ensuite, on sait très bien que dans tous les éléments épidémiologiques dont on dispose aujourd’hui, le facteur premier de risques, c’est l’écoute au casque, volume et durée. Et on ne travaille absolument pas sur cet aspect. On voudrait reporter la responsabilité sur le seul spectacle vivant.

C’est exactement comme la limitation de vitesse. On limite la vitesse autorisée sur route tout en continuant à vendre des véhicules qui ont la capacité de rouler plus vite. Je renvoie donc la responsabilité aux pouvoirs publics, et à leur incohérence sur ces questions.

- Pour la gestion sonore, c’est justement la logique inverse : on ne pénalise pas les usagers, mais les professionnels.

Nous sommes dans une ère hygiéniste, qui veut tout réglementer, tout normer, sans s’attacher à la compréhension des phénomènes et sans envisager toutes les implications. N’oublions pas que 70% des situations que nous avons à gérer ne relèvent pas de la santé publique, mais sont des problèmes de nuisances sonores liées à l’ordre public. Cela n’est pas directement lié à la production de concerts. Pour un certain nombre de lieux, les nouvelles normes seront intenables. Il sera impossible de faire jouer une batterie, même non amplifiée, dans de nombreux cafés-concerts, on sera nécessairement au-delà des seuils. On pourrait penser que cela ne va concerner que certaines esthétiques musicales, réputées pour être les plus "bruyantes", mais ce n’est pas vrai. L’année dernière, nous avons monté une opération avec Orchestres en fête, la fédération des orchestres philharmoniques. Nous avons fait jouer des quatuors à cordes. Sur une date, j’ai fait des mesures. On était au-delà de 100 dB, pour un quatuor à cordes ! Si les pouvoirs publics veulent s’attaquer à la question de la santé publique, l’abaissement des seuils ne peut pas être une réponse efficace. Il faut amplifier le travail de prévention et de sensibilisation des publics. Personne n’a pour objectif de créer des générations de sourds, mais il faut s’attaquer aux réelles causes.

- Et la principale cause pour vous, c’est l’écoute au casque ?

Les nouvelles générations qui s’endorment avec un casque sur les oreilles, ça c’est une véritable question de santé publique. Imposer de nouvelles normes pour le spectacle est au mieux inutile, au pire dangereux pour la diversité de nos musiques. C’est une atteinte directe à la liberté de création pour de nombreuses esthétiques. De plus, on n’est pas tous égaux face à la loi, on cible très clairement les musiques actuelles. Mais qu’ils aillent prendre des mesures acoustiques au milieu de la fosse d’un orchestre philharmonique, ils verront s’ils n’explosent pas les seuils de dB. La loi est mal ficelée, elle n’a pas été suffisamment préparée, et elle n’a pas été construite avec les professionnels. D’où la confusion totale qui débouche sur un non sens.

- Et sur la question des nuisances sonores et de la tranquillité des riverains ? Le fait de poser cette question sous l’angle de la santé, qu’est-ce que cela change ?

Ces questions sont régies par un concept juridique très ancien, qui est la notion de tapage nocturne. Et sur cette notion, il n’y a pas de normes. Mélanger et, in fine, confondre santé et tranquillité est très dangereux. Encore une fois, on est dans une ère hygiéniste, avec des ayatollahs de la norme qui commencent déjà par amalgamer musique et bruit. Mais la musique, ce n’est pas du bruit ! On met sur le même plan les nuisances industrielles et la création musicale… On crée de la norme hors sol, qui va pousser un certain nombre de lieux à fermer ou à être hors-la-loi. Plus on norme, et plus on exclut, c’est mécanique. C’est un cruel constat d’échec : quand on n’a pas d’idées pour régler intelligemment des situations, on légifère…

- Le risque n’est-il pas aussi de pointer le concert comme le principal coupable des problèmes d’audition ?

On sait que ce n’est pas vrai ! Et personne ne peut décemment soutenir l’idée que le secteur du spectacle n’a pas pris en compte et réglé les problèmes de gestion sonore. Les pouvoirs publics cèdent devant les revendications de minorités jusqu’au-boutistes, sans voir qu’il n’y a pas de fin. Aujourd’hui, c’est le son, mais qui sait ? Peut-être demain estimeront-elles qu’il y a un problème de nuisance lumineuse et voudront que l’on diminue l’éclairage public des villes. Ce n’est qu’une des multiples conséquences de l’individualisme triomphant contemporain. Il est grand temps de systématiser localement les espaces de concertation entre usagers, professionnels, riverains et pouvoirs publics, pour construire une connaissance commune et une intelligence partagée. Malheureusement, ce n’est pas la direction qui semble vouloir être prise. On est en train de détruire des scènes, alors même que se pose plus que jamais la question de la diffusion des artistes émergents et du renouvellement des esthétiques.



Frantz STEINBACH

Vice-président du réseau Map

« Il faut faire attention à la stigmatisation des pratiques culturelles. Et surtout au message induit par ce projet de loi qui constitue à terme une menace pour la création, la production et la diffusion artistique en France »

Vice-président du réseau Map (Musiques actuelles à Paris), commissaire Sacem et multientrepreneur, Frantz Steinbach est à l’origine de l’Eurocouncil of the Night. Il est aussi cofondateur des Pierrots de la nuit, du Festival Kiosquorama (Lisbonne, Milan, Paris, Bruxelles, Hambourg) et des éditions musicales District 6 France. En 2015, le ministre des Affaires étrangères et le secrétaire d’État au Tourisme lui ont confié une étude portant sur l’attractivité touristique de la nuit en France, conjointement avec Renaud Barillet.

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- Pouvez-vous présenter le dispositif des Pierrots de la nuit ?

Les Pierrots de la nuit, c’est le premier outil de médiation à disposition des collectivités et des riverains pour gérer de façon participative les problèmes liés aux nuisances sonores dans l’espace public. Nous finissons la troisième saison. Les résultats sont très encourageants, puisque nous touchons environ 750 établissements partenaires dans Paris, et nous avons mené avec succès plusieurs chartes locales, à la demande de riverains. À part quelques personnes d’une association de riverains qui ont des postures jusqu’au-boutistes, nous arrivons à faire dialoguer sereinement toutes les parties prenantes : les collectivités, les services de police, les établissements et le public. Aujourd’hui, Les Pierrots de la nuit, c’est une quarantaine de personnes, artistes médiateurs et personnels administratifs, qui œuvrent à déployer et renforcer le dispositif.

-  L’intervention des Pierrots de la nuit est-elle saisonnière ou a-t-elle cours tout au long de l’année ?

Il y a deux types d’interventions. Les plus visibles, ce sont les interventions de nuit, en binôme artiste/médiateur, qui sillonnent les rues animées dans 16 quartiers différents de la capitale, entre fin mars et la Toussaint. La partie moins visible, mais pour autant capitale, c’est la médiation de jour. Là n’interviennent que des médiateurs, qui visitent les établissements et font le point avec les gérants. Ils évoquent les situations spécifiques, mènent un travail de sensibilisation, distribuent un guide de bonnes pratiques, expliquent comment réagir en cas de litige, fournissent une liste de contacts locaux (mairie, police, services de secours, associations de riverains…). Ils rencontrent tous les acteurs de terrain, échangent avec les conseils de quartier, et formalisent des chartes locales quadripartites (collectivités, police, professionnels de la nuit et riverains). L’objectif est de créer et de renforcer le dialogue, et de trouver le point d’équilibre entre animation et vie culturelle nocturne, sécurité et tranquillité des riverains. Le principe de médiation a fait ses preuves dans beaucoup d’autres domaines très différents, et c’est pour nous le seul viable pour gérer la question des nuisances sonores.

- Plutôt que de durcir la législation sur les niveaux sonores, ne vaudrait-il mieux pas développer ces outils de médiation ?

C’est la position des acteurs culturels parisiens impliqués dans les Pierrots de la nuit et le réseau Map. L’article de la loi Santé qui vise à abaisser les niveaux sonores nous paraît totalement anachronique. Limiter les niveaux sonores était nécessaire dans les années 80 et 90, durant lesquelles la recherche de la puissance était forte, et où le volume de son faisait la fréquentation des établissements. Mais les choses ont énormément changé. Les professionnels du spectacle, de la nuit, et ceux de la culture sont aujourd’hui hyper professionnalisés. Ils se sont structurés, il y a des réseaux, des syndicats, qui informent, accompagnent et forment leurs adhérents. Il existe des structures, comme Agi-son, Fêtez clairs ou Les Pierrots de la nuit, dont le métier est de s’occuper de ces questions. C’est d’ailleurs assez singulier. Il y a peu de secteurs professionnels où les activités connexes sont aussi structurées et organisées. Tout n’est pas parfait, mais on focalise sur les problèmes en feignant d’ignorer les progrès colossaux qui ont été faits depuis une dizaine d’années sur la qualité de l’acoustique et de l’insonorisation des équipements, et sur la sensibilisation et la responsabilisation des gestionnaires d’établissements culturels. Aujourd’hui, les questions d’accueil du public et de gestion de l’environnement direct des lieux sont totalement intégrées.

Cette loi a 15 ans de retard. Il existe déjà un arsenal punitif pour les contrevenants aux règles : fermetures administratives, amendes… Sans parler de la tendance forte à tenir pour responsables les gestionnaires de lieux culturels et de nuit quand il se produit quelque chose à 100 mètres de leur établissement. Cela fait partie intégrante du travail des exploitants. Bref, on a tendance à ériger en cas d’école ce qui ne relève que de cas isolés de "mauvais élèves".

- Le risque n’est-il pas d’envisager la culture et la vie nocturne uniquement au prisme des nuisances ?

Le risque, c’est le glissement qui s’opère actuellement pour la vie nocturne et la culture, et qui met en danger des établissements qui participent de la vitalité créative et du renouvellement des esthétiques. Et encore une fois, ce nouvel arsenal législatif, en plus d’être contre-productif, arrive après la pluie, si je puis dire. Nous n’en avons pas besoin pour régler les situations problématiques. Pire, il remet en cause tout le travail mené par les professionnels sur ces questions-là depuis une décennie. Il vient remettre une couche sur cet amalgame entre culture et nuisance, alors que nous avons aujourd’hui tout ce qu’il faut pour gérer intelligemment les conflits quand il y en a. Il faut faire attention à la stigmatisation des pratiques culturelles, et surtout au message induit par ce projet de loi qui constitue à terme une menace pour la création, la production et la diffusion artistique en France.

- Le risque d’amalgame ne va-t-il pas encore plus augmenter, en envisageant la question des nuisances non plus du seul point de vue de la tranquillité, mais du point de vue de la santé ?

On ouvre là une porte très dangereuse. Amalgamer santé publique et nuisances sonores pose question. On ne peut pas réduire la question de l’audition aux seules nuisances engendrées par les lieux de diffusion de spectacles. On va donner des armes législatives dont les abus pourraient être catastrophiques. Nous préférerions que soit inscrit dans la loi le recours systématique à la médiation multipartite type Pierrots, avant d’entrer dans les procédures juridiques et judiciaires. Et surtout, quel dommage de stigmatiser la nuit alors même que l’État l’a identifiée comme l’une de ses priorités pour assurer le rayonnement de la France à l’international (cf. mission Barillet-Steinbach pour le ministère des Affaires étrangères).

- Le spectacle vivant musical semble est-il le principal responsable des problèmes d’audition ?

Il suffit de regarder toutes les études sur les pratiques de consommation de musique, et notamment chez les jeunes, pour se rendre compte que la principale modalité d’écoute, c’est le lecteur MP3 au casque. Et sauf erreur de ma part, ce n’est pas du tout pointé du doigt aujourd’hui. Cela montre d’ailleurs toute la puissance de lobbying d’une poignée d’associations de riverains. Et encore une fois, cela jette un voile sur toutes les améliorations des dernières années. Avec comme effet direct une atteinte à la création et à l’émergence artistique. Il est important de se mobiliser fortement pour éviter ces amalgames. Et si l’écoute de musique, sous quelque forme que ce soit, représente un risque en matière de santé publique, alors il faut s’attaquer à toutes les modalités d’écoute. Aujourd’hui, on ne se focalise que sur le concert.

- Le durcissement de la loi ne risque-t-il pas d’entraîner des disparitions de lieux, ou simplement l’abandon de programmations culturelles, pour ne pas risquer d’être « hors-la-loi » ?

Dans les discussions autour du projet de loi, c’est tout ce qui tourne autour de la musique live qui a été pointé. Ils ont également pointé des initiatives comme le GIP Cafés cultures, qui participe activement de la structuration et de la professionnalisation du secteur. Le lobbying actif d’associations de riverains a porté ses fruits, alors que leurs positions sont écoutées et discutées avec les professionnels de la culture et de la nuit. Personne ne remet en cause le droit au sommeil, mais il faut se mobiliser fortement pour sensibiliser les parlementaires et le public. La conséquence de cette loi sera malheureusement uniquement de freiner le développement de la vie culturelle, en décourageant les gérants d’établissements. Alors même que la ministre de la Culture entend faire de la loi Liberté de création, architecture et patrimoine, un moment fort de ce quinquennat, on va, dans le même temps, taper sur tous les petits opérateurs qui font et animent la vie culturelle de ce pays, sous le prétexte d’une question de santé publique. Alors que ce problème est aujourd’hui parfaitement traité par les exploitants. C’est un non-sens.



Jérémie VALENSI

Directeur technique de la Cartonnerie

« Aujourd’hui, je ne croise plus d’ingés son ou de barmans sourds, ce qui était monnaie courante il y a 10 ans. Pourtant, on va nous sortir une nouvelle législation sur la gestion sonore, comme si nous étions des abrutis dont le seul objectif est de rendre tout le monde sourd »

Jérémie "Fish" Valensi est directeur technique la Cartonnerie, scène de musiques actuelles à Reims.


- Comment gérez-vous au quotidien les questions de gestion sonore ?

Concrètement c’est beaucoup plus simple qu’avant. Les ingés son que nous accueillons sont conscients des enjeux. Le métier a évolué, les gens sont beaucoup mieux formés. Il y a de moins en moins de personnes qui ont appris sur le tas, et qui avaient tendance à considérer que « fort c’est bien ». Ils savent désormais faire du gros son, sans pour autant « savater » les oreilles. Il y a donc de moins en moins de frictions sur le niveau sonore. Le seul problème, c’est le son du plateau. On a plus de problème à gérer les musiciens que les sonorisateurs. Principalement avec les artistes plus âgés, qui ont fait la majorité de leur carrière sans se poser ces questions, qui ont perdu en chemin une partie de leur audition, et qui ne vont pas changer de point de vue ou de façon de faire. Du coup, ils envoient un son de plateau qui peut déjà être à 106 ou 107 dB. Là, on ne peut pas faire grand chose, on ne peut pas les obliger à jouer moins fort.

- Dans ces cas particuliers, comment faites-vous ?

Nous mettons l’accent sur la prévention. Nous négocions jusqu’au bout du bout avec les artistes, qui vont des fois jusqu’à menacer d’annulation si on les empêche de faire leur musique comme ils le souhaitent. Mais encore une fois, c’est de plus en plus rare, de l’ordre de 1 à 2 fois par an. Cela concerne certains artistes qui ont démarré dans les années 70 ou 80.

- Les nouvelles générations d’artistes et d’ingés son sont plus conscients des risques ?

Les nouvelles générations font déjà beaucoup plus attention à leur propre audition, ils se protègent et ménagent leurs oreilles, qui sont aussi leurs outils de travail. La possibilité d’avoir un son imposant sans faire exploser les décibels est aussi rentrée dans les mœurs. Du coup, ces problèmes sont de moins en moins fréquents.

- Y a-t-il des différences notoires entre les esthétiques ? Au niveau des fréquences basses par exemple ?

Pas tant que ça. Il faut préciser que la législation ne prend en compte que l’échelle dB(A), donc pas les fréquences basses et infrabasses - dB© -. On sait qu’elles sont nocives pour la santé, pas nécessairement pour l’audition d’ailleurs. Et c’est l’exposition prolongée à ces infrabasses qui pose problème. À la Cartonnerie, nous ne programmons pas beaucoup de reggae ou de dub, qui utilisent beaucoup ces fréquences. Si la législation décide de prendre en compte les dBC, cela risque effectivement de poser des problèmes pour ces esthétiques.

Je me suis penché sur l’historique de la sonométrie des concerts qui ont eu lieu ici. En moyenne pondérée sur 15 minutes, cela n’atteint pas les 103 dB. Ramené à 5 minutes, on ne dépasse que très rarement 102 dB. Nous considérons que dépasser les 105 dB, même pour quelques secondes, est une infraction. Et la limite maximum de crête, fixée à 120 dB, nous ne l’avons jamais atteinte. Après, nos dBmètres sont calibrés en dB(A), je ne pourrais donc pas faire les mêmes analyses si demain on me demandait de mesurer en dB©. Il faudrait déjà commencer par s’équiper d’un outil permettant de le faire.

- La mise à disposition de bouchons pour le public est-elle systématique ?

Il y a toujours des bouchons à disposition. La grande évolution depuis quelques années, c’est que le public se pose des questions, il vient nous voir et nous demande des bouchons. C’est totalement rentré dans les usages. Avant, nous étions obligés de surveiller et d’aller parler avec ceux qui restaient longtemps collés aux enceintes. Maintenant, les systèmes son sont suspendus, ils ne sont plus posés au sol, ce qui limite les différences entre les premiers et les derniers rangs, la couverture est plus homogène.

- Êtes-vous plus vigilants vis-à-vis de certains publics, comme les enfants ?

Pour le jeune public, nous faisons de nous-mêmes la démarche. Nous avons briefé nos agents de sécurité et d’accueil. Dès qu’un enfant entre dans la salle, ils vont directement voir les parents pour leur dire que des casques sont à leur disposition, moyennant une caution, clé de voiture ou carte d’identité par exemple. On leur explique les risques, et cette démarche est très appréciée.

- Les volumes sonores, notamment du plateau, sont-ils plus difficiles à gérer dans les espaces club ou bar ?

Nous commençons seulement à faire des concerts au rez-de-chaussée, dans un espace café-concert. Nous n’avons pour l’instant pas eu de problèmes. Nous discutons très facilement de ces questions avec les musiciens que nous y accueillons. Je le répète, sur le son du plateau, c’est le degré de conscience des musiciens qui est le plus important. Nous avons aussi la chance d’avoir un lieu récent, dont le traitement acoustique n’entraîne pas de résonances, donc à moins d’aller coller son oreille à la peau de la caisse claire du batteur, le son est raisonnable.

- Y a-t-il aussi des logiques de programmation différentes en fonction des espaces, et donc de leur façon de sonner ?

Non, par contre, nous sommes beaucoup plus vigilants sur les espaces bar, notamment au moment des balances. On peut en discuter très vite avec les musiciens et ajuster si besoin. Dans ces espaces sont programmés des groupes émergents, plus jeunes dans la carrière, qui n’ont pas forcément l’habitude et les méthodes pour gérer leur son de plateau, pas uniquement le volume d’ailleurs. Nous prenons donc plus de temps pour discuter avec eux. Cela fait d’ailleurs à mon sens partie intégrante de l’apprentissage d’un groupe, et c’est notre rôle de les accompagner sur ces questions. On essaye d’être le plus pédagogues possibles avec les groupes amateurs. On leur explique qu’il vaut mieux monter leur retour plutôt que leur ampli par exemple. Mais très honnêtement, sur les dates de hardcore ou de post noise qui arrachent, je n’ai jamais vu un gamin dans le public sans ses bouchons. On voit d’ailleurs de plus en plus de jeunes avec leurs propres protections auditives. Surtout s’ils vont souvent à des concerts, c’est plus pratique que des bouchons, il y a moins de risque de les perdre… Pour beaucoup, il est normal d’aller à un concert avec ses bouchons.

- Autre aspect de la gestion sonore, la question des nuisances pour les riverains. Avez-vous des problèmes de ce point de vue ?

La Cartonnerie est une salle récente, très bien insonorisée. Elle a été construite pour être une salle de concerts, ce n’est pas une réhabilitation. Les travaux du café-concert ont intégré dès la phase de projet un sas acoustique. Qui plus est, les lotissements qui nous entourent se sont construits après, donc ceux qui se sont installés savaient qu’ils étaient à côté d’une salle de concertS. On est à 80 mètres environ des premiers logements. Cette question-là est évidemment plus difficile à gérer pour des bars de nuit ou des cafés-concerts de centre-ville.

- Un abaissement des seuils de dB sera-t-il problématique à gérer pour vous ? Cela aura-t-il des conséquences sur la programmation ?

C’est difficile de répondre aujourd’hui. Il faudra attendre d’avoir les dispositions et les éléments précis : combien de dB en moins, comment doivent être prises les mesures, en quel point de la salle, la limite de crête… Mais 2 dB c’est beaucoup, et ce sera de toute façon un problème important à gérer. On se retrouvera aussi avec des plaintes du public, qui nous dira que le son ne correspond pas ou plus à ce qu’ils attendent d’un concert.

Il y aura inévitablement des conséquences sur la programmation. Sur certains artistes, certaines esthétiques, on ne pourra plus rentrer dans les clous. Et plutôt que d’être hors-la-loi, on ne les programmera pas. Pour des vieux de la vieille comme The Saints ou Jim Jones Review par exemple, ce sera impossible. Le combat est perdu d’avance : pour eux, baisser le volume, c’est les empêcher d’exercer leur art. Selon moi, on peut aussi gérer cela avec de la prévention active, qui va au-delà du simple affichage. Au moment du contrôle des billets, on peut informer les spectateurs qu’aux balances, on n’a pas réussi à descendre en dessous de la limite, et donc que l’on impose à tous de porter des bouchons et qu’on les offre.

- Vous n’allez quand même pas pouvoir vérifier que tout le monde met les protections, et les met bien ?

Je crois sincèrement que la grande majorité du public est responsable et censée. Si les gens sont informés, ils ne vont pas tenter le diable. Les gens ne sont pas bêtes, ils ne viennent pas au concert pour se faire mal. Et la petite minorité de crétins qui ne va pas respecter la règle, ce sont les mêmes qui vont fumer dans les toilettes ou créer d’autres soucis. Tant pis pour eux j’ai envie de dire, et on sait déjà gérer ce type de public borderline.

- Comment pourrait-on améliorer la gestion sonore ?

Pour moi, la gestion sonore devrait être gérée comme la conduite. De la même manière que n’importe qui ne peut pas conduire un 38 tonnes, ou que savoir faire du vélo ne suffit pas pour conduire une voiture sur une autoroute, il faudrait s’assurer que la personne qui utilise un système son pouvant délivrer une pression acoustique élevée soit formée et habilitée à le faire. Cette personne connaîtra obligatoirement les lois de santé publique, et si elle les transgresse, on pourra la reprendre, et elle pourra être sanctionnée. Mais encore une fois, les ingés son sont aujourd’hui beaucoup mieux formés et sont dans la grande majorité conscients des enjeux et des risques.

Je regrette également que nous n’ayons aucun retour de la médecine du travail. Il faudrait que l’on sache, audiogramme annuel à l’appui, comment évolue l’audition des professionnels du spectacle, qu’ils soient techniciens lumière, son, barmans ou agents d’accueil. Aujourd’hui, je ne croise plus d’ingés son ou de barmans sourds, ce qui était monnaie courante il y a 10 ans. Pourtant, on va nous sortir une nouvelle législation sur la gestion sonore, comme si nous étions des abrutis dont le seul objectif est de rendre tout le monde sourd. Les problèmes d’audition représentent sûrement un véritable enjeu de santé publique, mais il faudrait plutôt se pencher sur l’écoute au casque… On veut faire porter le chapeau aux musiques actuelles, mais les personnes qui viennent aux concerts sont conscientes que leurs oreilles sont une porte sur le monde, et qu’il convient de les protéger et les ménager. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas des gamins qui s’endorment avec leur MP3 à fond dans leurs oreillettes… Le spectacle a largement pris conscience, depuis longtemps, de ces questions. Venir nous pointer nous, professionnels du live, comme responsables d’un problème de santé publique, c’est dur à avaler…



RADIO ELVIS

Groupe de rock français

« Nous aimons écouter et faire de la musique. Le meilleur moyen d’en faire le plus longtemps est de préserver nos oreilles »

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(c)Nicolas Despis

Radio Elvis est un groupe de rock français formé en 2013 à Paris. Il est composé de Pierre Guénard (chant et guitare), Manu Ralambo (guitare électrique et basse) et Colin Russeil (batterie-claviers). Remarqués au concours Sosh-Les Inrocks Lab en 2014, ils ont été lauréats du Fair 2015. Ils sont cette année parrains du mois de la gestion sonore.


- Quand avez-vous pris conscience de la nécessité de protéger votre audition et celle de votre public ?

Lors de nos premières répétitions nous avons rapidement senti une fatigue auditive récurrente. Notre lieu de répétition étant assez confiné, nous avons vite utilisé des bouchons. Ensuite, par l’intermédiaire du Fair nous avons eu l’occasion de nous faire mouler des bouchons sur mesure, ce qui nous a vraiment apporté un confort de jeu.

- Pensez-vous que cette question est aujourd’hui bien prise en compte par les artistes et les ingénieurs du son ?

Oui, nous voyons beaucoup d’artistes se protéger au moins pendant les balances. En revanche pendant les concerts il est plus difficile de jouer avec des bouchons. Nous préférons jouer sans bouchons, quitte à jouer moins fort mais un peu plus proche de nos amplis. Pour ce qui est des ingés son, nous échangeons beaucoup pendant les balances pour trouver le bon compromis entre le niveau sonore et l’intensité recherchée.

- Pourquoi avez-vous accepté d’être les parrains du mois de la gestion sonore cette année ?

Parce que nous aimons écouter et faire de la musique. Le meilleur moyen d’en faire le plus longtemps est de préserver nos oreilles. Nous avons quelques amis qui ont perdu plus ou moins de leurs capacités auditives. Nous savons que cela peut devenir un réel handicap.

- Vous avez été amenés à jouer dans des petits lieux. Pensez-vous qu’abaisser les seuils risque de limiter l’exposition des groupes et artistes émergents ?

Nous ne pensons pas que cela soit un problème. En revanche, la gestion sonore est une sorte de collaboration entre artiste et spectateur. Si les artistes et les ingénieurs du son doivent être vigilants à leur niveau de jeu, le public aussi doit se préserver et utiliser les bouchons qui sont mis à sa disposition.


Propos recueillis par Romain BIGAY