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Publié le mardi 29 avril 2014

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Musique et numérique sont dans un bateau :
les multiples enjeux du CNM

Défendu par sa filière, le projet de CNM représenterait un bouleversement de l’organisation de l’intervention publique à l’égard de la musique digne de celui induit par la Loi de 85. Une ambition qui consisterait à mettre en cohérence de multiples enjeux issus des mutations engagées par son entrée dans l’ère numérique.

Cette tribune a été publiée le 24 juillet 2012 sur le site Cblog.culture.fr, ce lien ayant été rompu depuis.

par Gilles Castagnac,
drecteur de l’Irma [1]

Pythagore l’a démontré depuis des siècles ; musique et numérique ont nombre de choses en commun. Pour la musique, le passage de l’analogique au numérique s’est effectué à une époque où l’on ne parlait même pas d’Internet, tout juste de convergence et de multimédia. Quand la dématérialisation s’est imposée, ce fût logiquement la première industrie culturelle à être impactée. Pour cela, on devrait même lui reconnaître une fonction de laboratoire…

Car ce qui se joue pour la filière musicale n’est pas spécifique. Les tensions qu’elle rencontre font partie d’un lot commun qui met face à face les industries de contenus et celles du flux. Concrètement, cela signifie par exemple que les modèles ne reposent plus sur des ventes à l’unité (même multipliées), mais sur des cessions, des accès, des abonnements, des catalogues… Ainsi, la rétribution des créateurs, comme des producteurs, passe de plus en plus par des retours collectifs. Pour l’avenir, c’est au niveau des branches que s’élaborent analyses, négociations et accords pour la régénération des chaînes de valeur et l’installation de nouveaux modèles d’affaires.

Un accès au moteur

Paradoxalement, dans l’éventail culturel, le monde musical est le moins bien organisé pour gérer cette mutation. Très éclaté dans ses activités (disque/scène, public/privé, multinationales/associations,…), il cumule trois systèmes de rémunération différents (cachets, royalties, droits). En 85, la loi sur les droits voisins lui a fourni une première arme dont il a parfaitement su s’emparer. Mais en focalisant sur l’ayant droit, cette loi n’instituait qu’une place de passager, pas un accès au moteur prospectif. C’est dans cette logique qu’il faut donc comprendre le projet d’un Centre National de la Musique, à l’instar du CNC ou du CNL.

Ainsi, que pourrait être un établissement public visant « à fédérer la filière et contribuer à élaborer les stratégies de sortie de crise et de réponses aux défis posés tant par les évolutions technologiques que par les entreprises mondiales qui en tirent bénéfice » [2] ?

En concluant sa tribune [3] par cette phrase — « Et si le CNM était une création qu’on nous enviera un jour ? » — le musicien Issam Krimi est l’un des rares à avoir placé le débat public sous un tel angle. Loin des réactions opportunistes ou défensives, c’est bien dans cet esprit que cet outil d’accompagnement à la mutation mérite d’être réfléchi.

Ses enjeux concernent autant l’innovation et les politiques publiques que la filière elle-même.

Un outil de régulation

Pour beaucoup, il s’agit avant tout d’une dotation augmentée des guichets soutenant la production et l’activité. C’est certainement capital et urgent. Mais cela ne suffit pas pour lui conférer sa légitimité et son ambition. Une telle mobilisation d’investissement — un budget de 145M€, dont 95M€ de recettes “extérieures” — implique une vocation à reconfigurer la branche sur des objectifs structurels ; il ne s’agit pas plus d’une dotation à fonds perdus que d’un palliatif de court terme. Même si, comme le prédisent certains producteurs, la croissance du marché du numérique permettait de refermer “l’épisode” de la crise du disque, le monde musical n’en aurait pas pour autant toujours besoin de redéfinir sa lisibilité et ses équilibres.

Ceci induit notamment trois choses. La première, qu’on envisage la filière musicale d’une manière bien plus large que définie dans une époque révolue : reconstituer la chaîne de valeur implique la redéfinition de ses composantes et de ses circuits. La seconde, qu’on développe et vulgarise une ingénierie d’intervention mieux adaptée aux enjeux, économiques comme culturels, en abordant, dans un cas comme dans l’autre, la question de la diversité et du continuum entrepreneurial. Le troisième, que tout ceci vise à construire un écosystème qui assure un soutien à l’innovation et l’expérimentation, particulièrement dans leurs dimensions d’usages et de pratiques. En cela, la mise en cohérence orchestrée par ce Centre national détermine bien un outil collectif de régulation — c’est-à-dire porteur de solidarisation et de prospective — dépassant les bénéficiaires directement identifiables à ses guichets.

Un au-delà du CNC

D’ores et déjà, un travail de préfiguration a été effectué sous la houlette d’une mission dédiée. Destinée à obtenir la validation européenne des dispositifs, cette réflexion a produit une relation concertée entre aides automatiques et aides sélectives compensatoires. En complément, l’élaboration de critères d’éligibilité, de montants, de retours, a permis de définir des orientations d’ensemble qui ont reçu un soutien de la filière réaffirmé à de nombreuses occasions.

Une partie du monde de la musique et du “service public de la Culture”, plus habituée aux subventions qu’aux mesures systémiques, s’est inquiétée de cette approche économiste. Celle-ci est pourtant déjà entamée via le crédit d’impôt et autres fonds d’avances… Dans le cinéma, l’Ifcic [4] soutient les entreprises depuis près de trente ans. Mais la comparaison avec le CNC s’arrête là. Sa création est antérieure à celle du ministère de la culture et il assure statutairement l’ensemble de la politique publique pour le cinéma. Aujourd’hui, le CNM n’a pas nécessairement vocation à assumer l’intégralité des politiques culturelles en matière de musique. Le domaine est plus complexe et repose sur des acteurs de toutes natures, toutes tailles et toutes obédiences… et c’est avant tout la faiblesse de l’intervention du ministère sur le champ des musiques populaires qui initie l’urgence d’un éclaircissement du domaine de compétence de son établissement public. Du coup, le champ est ouvert ; son défrichage représente une véritable chance de prendre en considération des dynamiques novatrices propres à un univers musical en pleine ébullition.

Une capacité d’interaction

En effet, comment penser l’avenir de l’activité musicale sans y intégrer les stratégies numériques, “l’autoproduction”, le direct-to-fan, etc ? On en a peut-être moins parlé, mais l’innovation est un élément constitutif du futur organisme.

S’il veut avoir un quelconque sens politique, le CNM doit non seulement dialoguer avec les apporteurs des nouveaux modèles d’affaires (et là aussi au titre de la diversité), mais également être en phase avec les comportements qui configurent la musique aujourd’hui. Dans une perspective de sortie de crise, il porte une responsabilité sur la réponse aux besoins de R&D et de leur mutualisation… d’autant que, par défaut, ce sont les ayants droit qui en font les frais. Un tel positionnement ne s’appuie pas seulement sur des guichets. La construction opérationnelle du CNM devra intégrer ces aspects, notamment pour s’accorder avec les pratiques et leurs territoires et garantir de fédérer une “communauté” dépassant le principe d’affilié ou d’adhérent.

Une logique d’ouverture

Les fonctions de ressources — aides indirectes de service ou de prestation — permettent de construire cette attitude. Elles posent l’usager comme destinataire et inscrivent l’intervention dans une logique d’intérêt général. Mieux, elles organisent un aller-retour dynamique, quotidien et individualisé, favorisant l’intégration et la compréhension des “nouveaux entrants” situés aux marges, verticales comme horizontales. Par ailleurs, l’intensité de ce dialogue nourrit l’expertise. Or, l’ingénierie novatrice d’une telle institution passe par la réactivité aux besoins collectifs. Dans cette exigence d’accompagnement, les rôles de veille, d’observation, d’étude-action, de conseil, de mise en relation, etc… font consensus. Le CNM se donne ainsi les moyens d’être partie prenante des contextes économiques et sociaux en balisant les prises de risques.

En parallèle, l’intérêt d’un CNM est aussi de venir renforcer, notamment au côté du CNC et du CNL, la capacité des filières de contenus à agir solidairement et “peser” au niveau international, à tout le moins européen. Si les spécificités sont porteuses de sens, il n’en reste pas moins que la mutation numérique induit plus de logiques transversales et donc de nécessités de coopération. On pense évidemment aux questions juridiques et politiques, mais aussi à certains chantiers appelant un engagement collectif, comme les métadonnées par exemple.

Le CNM est un objet d’ambition. La musique a muté et la manière dont on la traite doit muter également. Art éminemment social, objet de culture et de construction des échanges, la musique, ses créateurs et ses publics, méritent cette mobilisation.


[1] Le Centre d’information et de ressources pour les musiques actuelles (Irma) est un des sept organismes appelés à fusionner pour constituer l’ossature de l’établissement public CNM.

[2] Tel que posé, en septembre 2011, par le rapport Création musicale et diversité à l’ère du numérique, présidant à sa mise en chantier.

[3] Publiée par Libération le 27 mai 2012.

[4] IFCIC : Institut pour le financement du cinéma et des industries culturelles créé en 1983.

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