"Le web exige de penser de nouveaux formats et expériences de concerts"

Publié le mercredi 2 décembre 2015

Interviews

Diffuseurs et producteurs de captations de concerts nous parlent des nouvelles formes d’écriture et des opportunités offertes par le web pour repenser la captation des concerts. Et expliquent les rapports contractuels entre eux, ainsi que les modalités de financement.


Mathilde MICHEL-LAMBERT

Secrétaire générale des programmes et directrice de l’unité de programmes de Culturebox

« Le média TV traditionnel, linéaire et unilatéral, n’est plus adapté. Et dans cette délinéarisation de l’offre, les contenus musicaux ont un bel avenir »

- Quelle est l’offre de Culturebox ?

Culturebox, c’est une offre digitale de France Télévisions, qui repose sur deux piliers éditoriaux : l’actualité en continu, avec une rédaction dédiée, et une partie live lancée en juin 2013, reprenant pour moitié les captations initiées par les chaînes de France Télévisions. Chacune des chaînes a sa ligne éditoriale : l’opéra, la musique classique et la danse pour France 2 et 3, les musiques actuelles pour France 4, le jazz, et les musiques urbaines et du monde pour France Ô. Cette offre représente environ 250 lives par an. L’autre moitié, c’est du web pur. Culturebox se positionne en complémentarité des antennes, avec trois lignes éditoriales liées à la musique (musique ancienne/baroque, jazz/soul/blues, musiques actuelles/pop/rock/electro), et deux autres consacrées au théâtre et à la danse.

S’agissant des musiques actuelles, nous privilégions la découverte, d’où la présence de Culturebox ces dernières années sur des événements comme le Pitchfork festival, les Transmusicales, les Inrocks, Rock en Seine, les Nuits sonores ou encore This is not a Love Song. Pour ces festivals, nous assurons une couverture quasi exhaustive de la programmation sur le web, en direct et en replay pendant 1 an ou plus. Nous avons par ailleurs une offre de captations unitaires en fonction des opportunités et de l’actualité. Nous développons également des collections, comme Séquences. Ces 13 sessions de musique électronique réalisées avec Radio France en son spatialisé, s’écoutent en binaural sur Culturebox et en 5.1 sur le site NouvoSon de Radio France. Autre exemple, Les Contes du Paris perché, une collection mise en ligne en octobre dernier : 5 sessions sur les toits de Paris proposant une immersion dans un univers imaginé par Nosfell et illustré par le collectif Icinori. C’est ce type de collections que nous souhaitons développer dès l’année prochaine.

- Les outils numériques permettent-ils de se libérer des contraintes de formats imposés par la diffusion TV ?

Ils permettent d’approcher le travail de la captation de manière différente. L’outil numérique nous permet de travailler sur la forme, de proposer des contenus beaucoup plus riches, en hybridant les genres. On peut développer l’interactivité, travailler la narration. La préparation en amont est primordiale. Il faut discuter avec les artistes et les encourager à être créatif. Cela ne veut pas dire que les programmes pensés pour le web ne sont pas adaptés à une diffusion TV. Certains de ces programmes passent sur France 4 par exemple, mais l’antenne broadcast ne peut pas accueillir l’intégralité des contenus. Elle va se concentrer sur le live en lui-même. Sur les festivals, nous sommes évidemment plus contraints sur la forme, cela s’apparente à du flux.

- Quelle part représente la musique sur la plateforme ?

En 2015, nous avons proposé 300 lives en web pur, dont 250 consacrés à la musique. Les contenus musicaux sont les plus nombreux, et les plus regardés sur la plateforme, avec en tête les vidéos live de festivals. Par exemple, l’année dernière, le festival des Inrocks a généré 1 million de vidéos vues. On commence aussi à observer des audiences non négligeables sur des contenus traditionnellement moins regardés, comme le théâtre et la danse. L’ouverture de la saison de l’Opéra de Paris a représenté plus de 60 000 vidéos vues. On peut l’expliquer par l’installation de la notoriété de l’offre de Culturebox et à son identification par les publics.

- Comment se passe la contractualisation avec les boîtes de production ?

À France Télévisions, nous avons interdiction de produire en interne un certain nombre de contenus, comme la fiction, le documentaire, le spectacle vivant ou l’animation. Nous contractualisons avec des producteurs indépendants sur des programmes éligibles à nos quotas de production que nous déclarons chaque année au CSA. Nous travaillons avec une soixantaine de producteurs qui, en grande majorité, sont aidés par le CNC pour monter les projets.

Il est indispensable pour nous que le CNC continue à aider substantiellement les productions de captation et notamment celles de musiques actuelles, qui sont souvent conçues avec soin. Les captations de musiques actuelles sont les poumons de nos offres. Ce sont les meilleures portes d’accès aux plateformes comme Culturebox, et il faut absolument préserver leur financement.

- Faut-il repenser les mécanismes de soutien à la captation de spectacles de musiques actuelles, avec le CNC, le CNV… ?

Cette question avait été abordée lors d’une table ronde organisée par le CNV au festival Jazz sous les pommiers, à laquelle j’avais participé. Avait émergé l’idée de mobiliser un fonds d’aide. Reste à savoir s’il s’adresse au producteur de spectacle, au producteur audiovisuel, ou aux deux. En tout cas, que les deux établissements publics dialoguent sur ces questions, en incluant également la Sacem, l’Adami, voire la SACD dans certains cas, me semble être la bonne solution. En tout état de cause, les musiques actuelles sont un terrain d’expérimentation intéressant, sur le son, sur la façon de filmer… Il y a de nombreuses innovations qui doivent pouvoir être utilisées : 3D, caméras subjectives… Mais cela nécessite de l’investissement. Plus il y aura d’acteurs qui se mobiliseront, et mieux ce sera.

- Êtes-vous, à un moment donné, en contact avec les producteurs de spectacles ?

Nous ne sommes pas producteurs délégués des captations. La production déléguée est confiée à un producteur audiovisuel indépendant. Nous pouvons mettre à disposition de ces producteurs audiovisuels des moyens techniques (tournage et postproduction), mais la responsabilité de la livraison du PAD, c’est celle du producteur indépendant. C’est lui que nous finançons, c’est donc lui qui a la relation contractuelle avec le producteur de spectacles, les artistes, le lieu, les techniciens… Nous n’intervenons pas dans cette relation-là. Nous sommes commanditaires et diffuseurs. La libération des droits auprès des ayants droit, c’est l’affaire du producteur. Les seuls droits que nous détenons, ce sont les droits de diffusion ou de mise à disposition du public des œuvres. Nous avons un accord avec les syndicats de producteurs audiovisuels de spectacle vivant qui nous permet de proposer l’ensemble des captations commandées par France TV pendant 6 mois sur Culturebox, en direct puis en VAD gratuite. Quand il s’agit de captations pur web, nous contractualisons pour un an de droit, voire 2 ans sur des extraits ou l’intégral. Cela permet, par exemple pour les festivals, de relancer la promotion entre deux éditions.

- Le marché de la diffusion de vidéolive est en plein essor. Est-ce aussi le résultat d’une place de plus en plus centrale de la vidéo dans l’économie d’un projet artistique, permis par la multiplication des moyens de production et des canaux de diffusion ?

C’est ce constat qui avait présidé au lancement de Culturebox. Le mouvement de la consommation des vidéos en ligne, notamment en mobilité, est une lame de fond qui va continuer à progresser considérablement. De nombreux contenus TV vont trouver une véritable audience et une vie en ligne. C’est le cas de la musique et du spectacle vivant. La consommation de biens et de contenus culturels fonctionne de façon communautaire et, par définition, le numérique se prête à ce type de consommation et de partage entre communautés de goût ou d’intérêt. Le média TV traditionnel, linéaire et unilatéral, n’est plus adapté. Et dans cette délinéarisation de l’offre, les contenus musicaux ont un bel avenir. En témoigne le développement de plateformes dédiées comme Culturebox ou Arte Concert. C’est un mouvement qui ne fait que commencer.

- Quelles sont les spécificités de consultation de votre plateforme ?

Nous avons une durée de consommation vidéo assez longue comparativement à ce qui est en général constaté sur le web, autour de 10 à 12 minutes de moyenne. Notre audience vient voir des intégrales, elle ne consomme pas que des extraits, et ne fait pas que papillonner entre des contenus. Après, s’agissant des captations de musique, on n’est pas en mesure de dire s’il s’agit de visionnage ou de simple écoute. Il faudrait pour cela des études qualitatives. Mais nous partons du principe que notre métier, c’est l’audiovisuel. Il n’est donc pas question de transiger sur la qualité de forme et de fond.

- L’arrivée des TV connectées va-t-elle encore renforcer cette tendance ?

La TV connectée et la mobilité sont nos deux axes forts de développement, depuis longtemps. La TV connectée permet de proposer aux gens une chaîne à la demande dans leur salon, individualisée, avec des conditions d’écoute et de visionnage optimales.


Pierre ELIGNY

Fondateur de Rhythm and Town

« Le web ne permet pas de penser de nouveaux formats ou de nouvelles expériences de concerts, il l’exige ! »

- Que propose Rhythm and Town ?

Nous sommes une boîte de production spécialisée dans la vidéo musicale et le film de concert pensés pour le digital et les nouvelles technologies (3D, réalité virtuelle, son binaural, captation à 360°…). Nos clients sont les diffuseurs, quels qu’ils soient. Nous travaillons pour la Sacem, peut-être bientôt pour une chaîne nationale, pour des web TV, pour des marques… Bref, le marché classique des diffuseurs, mais sur Internet.

- Contractuellement, vous signez avec qui ?

Cela dépend des projets. En général, nous traitons directement avec les artistes, avec le label. Pour l’émission sur laquelle nous travaillons pour la Sacem sur le programme FrenchVIP, nous traitons avec les éditeurs.

- Le marché de la captation est-il en train d’évoluer ? Offre-t-il actuellement des opportunités ?

Le vrai changement, actuellement, c’est qu’il y a de plus en plus de gens qui vont chercher des contenus musicaux originaux et de nouvelles expériences sur Internet. Mais aujourd’hui encore, la majorité de ce qui est produit est conçu pour la télévision. Cela ne correspond absolument pas aux usages du public sur le web. Sur un concert, il y a 9 minutes de rétention, et tu as payé pour 1 heure de contenus. Il faut personnifier, contextualiser. Tous les contenus que nous produisons sont pensés en ce sens, comme des véritables émissions écrites et réalisées pour le web. Mais les choses ne s’arrêtent pas là. En plus de l’artistique et du technique propre à l’audiovisuel, il faut un véritable savoir-faire en terme de stratégie numérique. Il faut connaître les règles du référencement, du marketing web, et se tenir au courant quotidiennement des technologies nouvelles qui arrivent quasiment chaque semaine. En plus du travail sur la réalité virtuelle, tout ce qui touche à l’interactivité nous intéresse, comme le montage en direct via des smartphones présents dans la salle de concert. Il est indispensable d’être en veille permanente sur l’innovation pour proposer des contenus originaux.

- Le web permet-il de penser de nouveaux formats et de nouvelles expériences ?

Le web ne permet pas de penser de nouveaux formats ou de nouvelles expériences de concerts, il l’exige ! Certaines émissions fonctionnent très bien à la télé, mais pas sur le web. Leurs audiences en ligne sont d’ailleurs faibles. Sur Internet, la concurrence est énorme. Se démarquer et fidéliser les gens est encore plus important. C’est la fameuse règle des 4E du marketing web : engagement, exclusivité, émotion, expérience. C’est là-dessus qu’un diffuseur doit construire son image de marque.

- Les vidéos musicales sont plébiscitées par les internautes. Un artiste est-il aujourd’hui obligé, dans sa stratégie de communication, d’utiliser la vidéo ? Cela offre-t-il des espaces pour de nouvelles sociétés de production ? Y a-t-il déjà une véritable économie ?

Tout le monde le sait : aujourd’hui, le premier canal d’écoute de musique en ligne, c’est Youtube. Il y a aujourd’hui des gens très compétents, qui font un travail original et efficace. Les artistes doivent travailler avec eux pour se renouveler et proposer toujours de nouvelles expériences. Il y a donc de réelles opportunités pour les boîtes de production. Le marché a déjà été investi, mais des places restent à prendre.

Par contre, l’économie de la captation/diffusion de vidéolive sur le web n’est pas encore bien en place. Pour financer les projets, on est obligés de s’appuyer sur des diffuseurs, d’aller à la pêche aux subventions… Il faut se constituer un réseau large de partenaires et de clients. D’un point de vue administratif, c’est assez lourd, mais comme pour beaucoup d’activités. Et de l’autre côté, ce n’est pas la monétisation sur les plateformes comme Youtube qui permet de dégager des revenus suffisants. Il faudrait que des plateformes spécialisées se développent et parviennent à monétiser davantage leur audience, comme sur Medici, Canal+, voire Netflix ! C’est le problème de beaucoup de contenus en diffusion web. Sans soutiens en amont des productions, il est difficile de travailler. Le premier gage de réussite reste de produire régulièrement de bons contenus, fidèles aux artistes, et qui suscitent l’intérêt du public.

- Un modèle par abonnement est-il viable ?

Avant de pouvoir vendre des abonnements, il faut installer une image de marque forte. Pendant le temps de positionnement de la marque, il faut avoir d’autres sources de revenus ou de soutien, comme du sponsoring ou de bons financements. Par exemple, un site spécialisé dans la musique classique compte aujourd’hui plus de 10 000 abonnés, ce qui représente une part non négligeable de son chiffre d’affaires. Mais c’est le sponsoring qui leur permet de tenir le coup les 5 premières années.

- Travaillez-vous avec des marques ? Si oui, quelles sont les différences avec un diffuseur ?

Nous sommes actuellement sur un projet avec une marque. Une marque a en général une vision bien précise de ce qu’elle veut faire. Il faut gérer l’équilibre entre la demande, et la nécessité de ne pas dénaturer le projet artistique. Être en amont du projet, en ayant la main sur les contenus, facilite aussi le travail.

- Faut-il aussi que les dispositifs de soutien dédiés évoluent ?

Le principal soutien, c’est le CNC, qui est actuellement en train de faire évoluer ses dispositifs. Sa position, c’est de favoriser la production de très haute qualité. Travailler avec le CNC a pour effet d’augmenter la qualité de ce que l’on produit, par l’exigence demandée pour être éligible aux aides. Ils sont en train de changer les règles, mais je crois que ce n’est qu’en janvier qu’ils communiqueront dessus. On parle d’ouverture des financements aux producteurs n’ayant pas de compte automatique, aux productions n’ayant que des diffuseurs web… On verra bien. Hors CNC, les guichets ne sont pas nombreux. Le FCM, par exemple, avait ouvert un programme dédié aux vidéomusiques qui n’est plus ouvert aux films de concert mais réservé aux clips proposés par des labels. On se rend compte que le plus simple c’est parfois de travailler en accord avec le label de l’artiste. Les labels sont très conscients de l’importance de disposer de vidéos de grande qualité pour le web. Ils en ont besoin pour promouvoir leurs artistes. Quand on veut monter un projet ambitieux en réalité virtuelle par exemple, il est nécessaire de travailler avec le label, qui a un accès beaucoup plus simple à certains financements.

- Avez-vous des rapports avec les producteurs de spectacles ?

Là aussi, les choses sont en train d’évoluer. Par exemple, pour produire une vidéo en immersion, en réalité virtuelle, faire une simple captation d’un concert est possible ; mais, pour avoir un rendu optimal, il faut que la mise en scène ait été pensée, en amont, pour la 3D 360°. Alors que pour une captation classique pour la télé, poser 4-6 cadreurs et disposer d’une bonne régie technique peut suffire. Les évolutions technologiques mettent les producteurs en forte concurrence et les poussent à penser différemment, pour les nouveaux usages. C’est donc logiquement que le producteur de spectacles, à mon avis, devra être de plus en plus impliqué dans les projets audiovisuels autour du concert de ses artistes. Mais il faut pour cela ne pas travailler sur des one shot, mais formaliser des partenariats sur du long terme.


Ronan LE BORGNE

Fondateur de Sourdoreille

« Aujourd’hui, la vidéo est une composante essentielle de la promotion d’un artiste (…) Le clip musical connaît aussi un rebond avec l’émergence du web et des réseaux sociaux. Il s’en produit de nouveau beaucoup. La vidéolive s’inscrit pleinement dans ce mouvement »

- Que fait Sourdoreille ?

Le collectif Sourdoreille, c’est une coopérative qui regroupe une vingtaine d’associés (journalistes, réalisateurs, vidéastes, ingés son…) qui animent un média autour des musiques actuelles. Ce média est adossé à une société de production audiovisuelle qui réalise des captations de lives, des documentaires, pour des diffuseurs comme France Télévisions ou Arte.

Pour notre média, nous sommes en partenariat avec 15 à 20 festivals par an, comme Astropolis ou les 3 Éléphants. On fait des petites pastilles : interviews, sessions acoustiques, sujets ludiques ou décalés, blindtests… Et nous travaillons aussi comme une boîte de production audiovisuelle classique. On commence par démarcher les artistes via leur label ou leur tourneur, pour obtenir les autorisations de capter. Une fois l’accord obtenu, nous allons ensuite discuter avec les diffuseurs. Nous travaillons essentiellement pour Culturebox et Arte Concert, parfois pour France 4 ou Mezzo. Nous contractualisons d’un côté avec l’artiste, de l’autre avec le diffuseur. On monte alors un plan de financement, qui s’appuie sur un apport du diffuseur et sur un apport du CNC. On envoie un dossier de présentation du projet, artistique, administratif et technique. Ce sont les trois critères d’appréciation de la viabilité d’un projet par le CNC. Ce qui permet également de rémunérer les artistes.

- Avez-vous, à un moment du processus, une relation contractuelle avec le producteur de spectacles ?

Une fois l’accord des artistes et la validation par le diffuseur obtenus, nous signons un contrat de cession des droits audiovisuels avec le producteur de spectacles ou le label, en fonction de qui a les droits. Par exemple, pour Jeanne Added, on a contractualisé avec Naïve, avec l’accord du producteur de spectacles.

- Le CNC est en train de revoir ses dispositifs de financement de vidéolives. Qu’est-ce que cela va changer ?

Ils n’ont pas encore communiqué sur le sujet, il est donc difficile d’en savoir et d’en dire plus aujourd’hui. Il semblerait que le CNC souhaite mieux prendre en compte les nouvelles pratiques et les nouveaux besoins liés. Ils ont décidé d’accompagner des projets à destination unique du web, alors qu’aujourd’hui, il faut nécessairement être adossé à un diffuseur télé, national ou local. Cette obligation entraînait des aberrations ou des contorsions, comme la diffusion sur une chaîne rhonalpine d’un concert capté à Nantes… Les diffuseurs se sont multipliés ces dernières années, et des économies de production peuvent reposer uniquement sur le web. Le CNC l’avait déjà intégré pour les producteurs audiovisuels installés, bénéficiant d’un compte automatique. Il semblerait qu’ils ouvrent désormais aux producteurs moins expérimentés. Le véritable changement, c’est que le diffuseur TV ne sera plus un critère obligatoire. Dans le même temps, le CNC souhaite que les diffuseurs s’impliquent plus fortement dans le financement des productions. Ils vont donc relever les seuils liés. Il va donc falloir négocier des montants plus élevés avec les diffuseurs. Cela ne va pas être simple, d’abord pour les diffuseurs, qui vont devoir augmenter leurs budgets, ou réduire le nombre de commandes. Ils devront probablement recentrer leurs lignes éditoriales sur des choix forts, au moins pour 2016. Il y aura un impact sur l’ensemble de la chaîne de production audiovisuelle.

L’autre grande évolution sera plus technique. Pour obtenir un financement du CNC, il faut d’abord passer par les commissions sélectives. Au bout d’un certain nombre de projets acceptés en commission sélective, un producteur peut acquérir un compte automatique. Le CNC a décidé de rehausser les seuils de financement propre sur les projets en compte automatique, dans le but de faire monter en qualité les productions.

- Quelles sont les spécificités de la production pour le web ?

La différence, c’est que l’on peut, dès le départ, penser le projet dans sa globalité, en transmédia. Les possibilités sont plus nombreuses sur le choix des formats, des durées, sur l’interactivité, sur les chemins de navigation, sur les interconnexions possibles entre différents types d’écran (Smartphones, tablettes…). Cela permet de donner une existence propre aux productions web, en les détachant de l’obligation de diffusion à l’antenne, tout simplement parce que la télévision classique n’est pas adaptée. C’est ce que nous avons fait pour Les Contes du Paris perché.

Le département Nouvelles écritures de France Télévisions travaille depuis longtemps sur ces questions. On assiste à la fin du schéma télévisuel classique. Internet n’est pas un nouveau média, c’est un supermédia, qui englobe tous les autres : écrit, radio, TV… Pour cette dernière, la logique de grille/antenne a de moins en moins de sens. C’est déjà le cas avec les programmes disponibles en replay, dont la logique de flux a déjà fait exploser la linéarité. La télévision a toujours une puissance symbolique et un pouvoir de rassemblement intergénérationnel inégalé, mais c’est un canal qui est en perte de vitesse. Les financements doivent tenir compte de ces évolutions, même s’il ne faut pas enterrer la télévision classique. Il faut travailler au rééquilibrage des financements pour suivre l’évolution des pratiques. Le CNC a déjà enclenché les réflexions sur le sujet depuis quelques années. Il existe déjà une commission « Nouveaux médias ». Ils ne découvrent pas le web en 2015.

- Le marché de la vidéolive va-t-il encore se développer ?

Oui. Aujourd’hui, la vidéo est une composante essentielle de la promotion d’un artiste, encore plus depuis l’explosion des réseaux sociaux. La chaîne Youtube et le compte Facebook sont les outils centraux de la communication des projets musicaux. Le clip musical connaît aussi un rebond avec l’émergence du web et des réseaux sociaux. Il s’en produit de nouveau beaucoup. La vidéolive s’inscrit pleinement dans ce mouvement. Ces contenus présentent un intérêt pour le public, et c’est un outil promotionnel pour démarcher les professionnels. N’importe quel programmateur dira qu’il a besoin de voir un artiste sur scène avant de le faire jouer. Et aujourd’hui, les captations de concert interviennent beaucoup plus tôt dans la carrière des artistes, voire dès le début. Il n’y a pas si longtemps, le DVD de concert était plutôt l’apanage des artistes établis. Aujourd’hui, les plateformes en ligne sont plutôt tournées vers l’émergence. Aussi parce que les coûts de production sont moins élevés qu’auparavant.


Patrick VILLENEUVE

Fondateur de Sombrero&Co

« La présence de la musique en TV est de plus en plus faible, elle s’est déportée sur le web. Les diffuseurs nationaux ont reporté leurs obligations et leurs envies de production de l’antenne vers le web, mais pas encore les budgets »

- Pouvez-vous présenter Sombrero&Co ? Qui sont vos clients ?

Sombrero&co fêtera ses 10 ans en janvier prochain. Nous produisons des programmes musicaux, captations de concerts et documentaires, principalement pour des diffuseurs hertziens, des diffuseurs web ou des chaînes locales. Nos clients principaux sont Arte France et Arte Concert, Mezzo, France Télévisions (France 4 et Culturebox) et TVR. Lorsque l’on produit un programme pour un diffuseur web, leur apport est rarement suffisant pour financer l’intégralité, donc, en général, nous avons un deuxième diffuseur, assez souvent une chaîne locale, comme TVR, et une unité de programmes de chaînes locales, REC (qui rassemble une trentaine de chaînes locales en France). Les programmes sont produits avec la participation d’Arte concert et de TVR le plus souvent. Nous travaillons aussi beaucoup avec Culturebox, quelques fois avec France 4, et aussi avec D17, D8, et Mezzo.

- Avec la multiplication des diffuseurs, la demande sur la captation de concerts est-elle en hausse ?

Il y a un double mouvement : une augmentation de la demande pour le web, et une baisse significative pour les antennes classiques de télévision. La présence de la musique en TV est de plus en plus faible, elle s’est déportée sur le web. Les diffuseurs nationaux ont reporté leurs obligations et leurs envies de production de l’antenne vers le web, mais pas encore les budgets.

- Quand vous réalisez une captation de concert, avec qui contractualisez-vous ?

Le schéma classique est le suivant. Nous cherchons des concerts que nous avons envie de filmer. Une fois obtenu l’accord des artistes, on le propose à un diffuseur. La plupart du temps, cela se fait en même temps. Pour les droits, on passe un contrat avec la maison de disques, et pour le financement, avec un ou plusieurs diffuseurs. Pour les diffusions web, il y a toujours au moins deux diffuseurs, parfois plus. Par exemple, pour le Hellfest cette année, nous avions Arte, Arte Concert, D17, D8, TV Rennes et l’Énorme TV.

- Êtes-vous, à un moment, en contact avec le producteur de spectacles ?

On est forcément en contact avec les producteurs de spectacles. Pour filmer, nous devons avoir leur accord, mais en général cela vient à la fin. On demande l’accord des artistes par l’intermédiaire de la maison de disques ou du management. Ensuite seulement au producteur de spectacles.

- Comment sont financées vos productions ?

Le premier canal de financement, c’est la participation des chaînes et des diffuseurs. S’y ajoutent ensuite les aides du CNC. Sans ces dernières, il serait quasiment impossible de produire. Une partie de notre activité se fait également sur de la production exécutive de concerts pour d’autres sociétés, comme Universal Music par exemple. Il y a peu, nous l’avons fait pour une société anglaise, pour un concert de Mélody Gardot à l’Olympia pour un DVD. Dans ces cas-là, nous sommes prestataires, nous n’avons pas de droits sur les captations.

- Dans les contrats de diffusion, quelles sont les durées de mise à disposition ?

Avec Arte Concert, c’est un direct et 6 mois de streaming. Culturebox peut aller jusqu’à un an en streaming. Globalement, sur ce point, les contrats sont assez similaires entre les diffuseurs web. Comme je le disais, nous avons la plupart du temps plusieurs diffuseurs, dont des chaînes de télé. Ces dernières prennent des droits plus longs, généralement sur 2 ou 3 ans, avec un nombre de diffusions défini.

- Une fois passés ces délais d’exploitation, les productions ont-elles une « seconde vie » ?

En parallèle des diffusions sur les chaînes ou plateformes des financeurs, nous travaillons avec deux distributeurs qui vendent nos programmes. Jamais en France, car les contrats avec les diffuseurs sont exclusifs, mais à l’étranger. La vente de nos programmes représente environ 100 000 euros par an.

- Combien de productions réalisez-vous par an ?

Nous faisons environ 200 captations de concerts par an, diffusées sur le web. Toutes ne sont pas exploités en catalogue de distribution ensuite. Nous ne rentrons en catalogue que 50 à 70 concerts par an. Ce qui correspond aussi à peu près au nombre de concerts aidés par le CNC.

- Les changements opérés par le CNC sur le financement vont-ils avoir un impact ? Les soucis de paiement de l’année passée sur les aides sur compte automatique ont-ils été normalisés ?

Cela ne va, in fine, pas changer grand chose. Si ce n’est pour les diffuseurs, qui devront investir plus. Pour les aides automatiques, le problème ne date pas de l’an dernier. Le CNC a décidé en début d’année de changer des règles tacites, non écrites, mais appliquées depuis des années. Au CNC, un certain nombre de producteurs, par le volume d’activité qu’ils ont, déclenchent une aide automatique, qui est notifiée entre mars et mai. Une fois cette enveloppe épuisée, il est possible de demander une aide complémentaire. Mas l’enveloppe dédiée à ces dernières est fixe. La solution d’usage qui avait été trouvée, c’était de prendre, par anticipation, des aides sur le compte automatique de l’année suivante. C’est ce que tout le monde fait depuis longtemps, le CNC l’acceptait et l’encourageait même. C’était une règle non écrite. Le nouveau directeur du CNC a déclaré cette pratique illégale. Les choses vont mettre un peu de temps à se normaliser, mais je le répète, cela ne date pas de cette année.

- Avec une demande grandissante, ne faudrait-il pas envisager de formaliser de nouveaux moyens de financement des captations de concerts ?

Il y a sûrement des choses à imaginer. Dans le même temps, il faut encourager les diffuseurs à investir plus sur le web. Un préachat de concert pour l’antenne, c’est entre 50 000 et 150 000 euros, pour le web, c’est 10 000 à 20 000 grand maximum. Alors que les coûts de production ne sont pas 4 fois moins importants sur le web.


Samuel THIEBAUT

Fondateur d’Oleo films

« L’arrivée de plateformes comme Arte Concert ou Culturebox a clairement boosté le volume de captations. Car l’espace ici n’est pas limité comme sur la grille d’une chaîne. Et toutes les esthétiques peuvent être exposées »

- Pouvez-vous présenter Oleo films ?

Oleo films est une société de production audiovisuelle que j’ai créée il y a 10 ans avec le cinéaste Franck Cassenti. Nous sommes tous les deux très liés au milieu du jazz. Il était le « Monsieur jazz » de la télévision dans les années 80 et 90. Nous avons monté ensemble le festival Jazz à Porquerolles. Avec Oléo films nous avons filmé des jazzmen du monde entier dans plusieurs dizaines de festivals et de salles de concerts, et ainsi constitué un catalogue extraordinaire, qui est le reflet de la vitalité de cette esthétique. Aujourd’hui nous faisons beaucoup de captation de concerts, pas uniquement jazz, principalement pour les plateformes web d’Arte et de France Télévisions, pour France O et pour Mezzo.

- La diffusion sur le web oblige-t-elle à être créatif sur les formats ?

Le web libère les formats, il n’y a notamment pas de contrainte technique de durée. Le web est un laboratoire qui permet d’expérimenter beaucoup de choses. Il y a d’autres impératifs, liés à l’attention de l’internaute. La durée moyenne de vue d’une vidéo sur Internet n’excède pas 3 à 5 minutes. Peu de gens regardent une captation en intégralité. Les contenus doivent être courts, denses, et être amenés, contextualisés, présentés différemment.

Dans une captation classique, on est soumis aux contraintes de la salle. Depuis quelques temps, les producteurs et réalisateurs cherchent et trouvent des idées pour mettre en scène la musique différemment, et s’émanciper des contraintes du concert traditionnel. De très belles choses ont été faites dans ce sens, qui n’auraient pas pu voir le jour sur une antenne classique. Dans ce sens, nous produisons avec Culturebox une série de fictions musicales, au croisement du court métrage, du live et du clip. L’enjeu de cette collection, c’est de mettre la musique en situation, en action. Nous donnons à chaque fois carte blanche à un artiste et un réalisateur pour écrire un scénario qui met en scène 3 chansons. Rodolphe Burger s’est par exemple transformé en facteur qui fait sa tournée dans les Vosges. Au lieu de distribuer les lettres, il les chante chez les gens. Arno, quant à lui, va partir en campagne politique avec un parti imaginaire, et son programme, c’est ses chansons. Les morceaux sont joués live, mais inscrits dans une fiction. Les premiers épisodes de la collection seront diffusés sur Culturebox à partir du 10 janvier 2016.

- Quelles sont les différences avec la production pour l’antenne ?

Techniquement, il n’y a pas de grandes différences. Le web peut proposer une qualité de diffusion supérieure à des chaînes de télévision. Youtube permet de diffuser en 4k, quand France O diffuse en SD par exemple. La grande différence se fait sur les budgets. À qualité technique équivalente, une production pour le web est beaucoup moins financée. La différence principale entre une production pour le web et une production pour l’antenne, c’est le budget et ce qu’il permet : quand on travaille pour l’antenne, on a plus de temps de préparation, plus de moyens humains et techniques mobilisés, un temps de postproduction plus confortable.

- Avec qui contractualisez-vous sur une captation ?

Je commence par discuter avec les diffuseurs, pour connaître leurs attentes et leur faire des propositions. On valide ensemble une liste et un calendrier de tournage. Ensuite, je prends contact avec les artistes, en direct ou via leur entourage professionnel, tourneur, manager, maison de disques ou producteur du spectacle. Puis avec les festivals ou les salles, qui peuvent demander un droit à l’image. Dès qu’on a l’accord de principe de tout le monde (artistes, manager, labels, festival, producteur du spectacle, salle de concert, diffuseurs), on contractualise.

- Comment sont financés les projets ?

Essentiellement par les diffuseurs, et par le CNC. Nous avons la chance en France d’avoir le CNC qui joue un rôle essentiel dans le financement, et permet à notre pays d’être l’un des premiers premiers producteurs de captations de spectacle vivant au monde. Le soutien du CNC est conditionné par des règles précises, et sa vocation est de soutenir des productions audiovisuelles de qualité. Il s’adresse à des producteurs audiovisuels. Il faut obligatoirement avoir au moins un diffuseur qui amène un apport financier équivalent à 25% du budget total de production, pour les comptes automatiques. Les aides sélectives sont attribuées par une commission. Là aussi, il faut un diffuseur, mais les conditions sont plus souples que pour le compte automatique.

- Le marché de la captation est-il en croissance ?

Est-ce vraiment un marché ? Les plateformes comme Arte Concert ou Culturebox sont l’une des plus belles réussites de démocratisation culturelle de ces 10 dernières années. Mais nous sommes plutôt dans une logique de service public que dans une logique de marché. L’enjeu, c’est de mettre à disposition du plus grand nombre les grandes œuvres de l’esprit : où que vous vous trouviez aujourd’hui dans le monde, vous avez un accès direct, gratuit et de qualité aux spectacles de l’Opéra de Paris, aux concerts de Jazz à la Villette, du Hellfest ou de l’Ensemble intercontemporain. L’offre est, aujourd’hui, véritablement extraordinaire, et la qualité des captations s’améliore d’année en année.

L’arrivée de plateformes comme Arte Concert ou Culturebox a clairement boosté le volume de captations. Car l’espace ici n’est pas limité comme sur la grille d’une chaîne. Et toutes les esthétiques peuvent être exposées, même et surtout celles qui sont absentes ou quasi absentes des grilles de programme des chaînes de TV, comme le jazz, la danse contemporaine, les musiques du monde, le métal… Le Hellfest est en ce sens très significatif. Le metal est sous exposé dans les médias traditionnels, et c’est la plus grosse audience sur Arte Concert, avec plus d’1 million de vues en une semaine.

-  Le nombre de captations va-t-il encore augmenter ?

Certainement, car le coût des équipements continue de baisser, chaque année apporte son lot d’innovations technologiques. Et certaines salles s’équipent déjà de régies multicaméra automatisées. La question qui se pose, c’est la qualité de ces captations. Il est certes important, nécessaire, de construire une mémoire de ce qui s’invente aujourd’hui. Et donc de capter le spectacle vivant. C’est la plus belle façon de rendre compte de notre humanité actuelle à nos arrières-arrières-petits-enfants. Mais il est également important de le faire « bien ». Je veux dire : une captation de spectacle ne se fait pas avec des caméras de surveillances automatisées. Il faut des regards, des sensibilités, bref, il faut des hommes derrières les caméras, pour donner à voir et à entendre le sens d’un concert, d’une chorégraphie ou d’une pièce de théâtre. On n’est pas encore prêt pour remplacer ce regard, mais il est déjà possible d’envisager des dispositifs hybrides.


Propos recueillis par Romain BIGAY

Nous suivre /asso.irma /IrmACTU