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1998

Le spectacle vivant

In Guide des musiques traditionnelles, éd. IRMA, 1998 - François Bensignor

Tous les deux mois, Trad Magazine consacre à son calendrier de concerts, bals, etc., près d’une dizaine de pages d’annonces brutes, denses, serrées sur quatre colonnes. Cette somme d’informations fournies par les organisateurs et praticiens de la France entière - sans équivalent, ce qui mérite d’être salué - révèle assez le dynamisme des musiques traditionnelles dans le domaine du spectacle vivant.

Dans ce secteur, les statistiques pour l’année 1995 fournies par le Ministère de la Culture recensent près de 10 000 manifestations ayant accueilli jusqu’à 1,5 millions de spectateurs. On compte 2500 musiciens professionnels et autant d’associations, plusieurs dizaines de milliers de musiciens amateurs et des centaines de milliers de danseurs. L’annuaire des Lieux de Diffusion des Musiques & Danses Traditionnelles (IRMA éditions), publie les contacts de plus de 500 organisateurs, salles, lieux culturels et festivals. Quant au poids financier de la diffusion, l’enquête menée en 1993-94 par la FAMDT en collaboration avec le CIMT l’estime à 115MF.

Au-delà de la brutalité de ce bilan chiffré, une réalité humaine, culturelle se dégage. Un univers hanté par les questions métaphysiques que ne manque pas de faire surgir l’approche d’un nouveau millénaire. Observés à la lumière des idéologies qui ont régné sur la pensée du XXème siècle, les situations engendrées par l’actuelle mise en scène des musiques et danses traditionnelles relèvent du paradoxe. Des identités culturelles spécifiques sont exaltées dans des espaces consensuels spécialement organisés pour permettre le grand brassage des genres, langues et cultures (festivals, programmations thématiques…). La création la plus pointue en termes de traditions vivantes résulte, le plus souvent, de métissages esthétiques (rencontres de musiciens d’horizons différents, créations empruntant instruments, harmonies, rythmes ou modes de composition à diverses sphères culturelles…). Face à la disparition des environnements propices à pérenniser et à développer les traditions de musiques et de danses, de nouvelles pratiques conviviales s’imposent comme valeurs nécessaires pour maintenir la fragile cohésion d’une société désemparée devant la mondialisation des grands systèmes qui la gouvernent.

C’est dire combien les anciens clivages idéologiques sont aujourd’hui dépassés. S’il s’agit de préserver les richesses artistiques nées des identités culturelles, ce n’est pas pour exalter leur unique vérité face à toutes les autres, mais bien pour les porter à la connaissance de l’autre, lui permettre de s’en imprégner afin d’en faire le miel de son savoir. Une sorte de lapalissade qui mérite d’être rappelée et répétée dans les temps troubles que nous traversons.

Lieux de diffusion

L’ensemble des musiques populaires ont en commun le même type d’habitat pour leurs manifestations de spectacle vivant, mais les musiques et danses traditionnelles ont une façon bien à elles d’habiter les lieux qui l’accueillent. De par leur ancrage sociologique dans une certaine fonctionnalité, leur diffusion ne peut se contenter d’une offre pure et simple à la consommation de masse, comme c’est devenu la règle pour nombre de musiques.

Les festivals

L’époque Larzac 74 est révolue, où musiciens et publics de tous poil se rassemblaient autour d’une grande scène plantée au milieu de nul part pour une belle idée. Le festivalier d’aujourd’hui refuse d’être considéré comme élément d’un tout mal défini. Il veut reconnaître son identité au sein d’une manifestation multiforme, espace-temps consacré à l’ouverture et à l’échange humain, y découvrir d’autres esthétiques et apporter sa propre participation. La plupart des grands festivals l’ont compris et s’efforcent d’inventer des parcours permettant au public de butiner d’un espace très identifié à un autre pôle de reconnaissance (stand, petite scène…). Les grandes scènes sont souvent intégrées à un site fortement chargé culturellement ou encore mises en situation. Il arrive que des artistes donnent plusieurs prestations dans des espaces de taille différente. Entre deux passages, ils se mêlent au public renforçant l’atmosphère de proximité indispensable en la matière.

Les salles de spectacle

Alors que les festivals peuvent composer leurs scénographies, l’architecture inamovible des salles ne permet pas toujours la souplesse d’aménagement requise pour un accueil adéquat des musiques traditionnelles. Comment, par exemple, faire partager la beauté chaleureuse d’un rituel de transe dans la froideur bétonnée d’une salle comme celle de l’Institut du Monde Arabe (IMA) ? Françoise Grà¼nd, directrice artistique de la Maison des Culture du Monde, porte elle-même la question au débat* : "La formule de concert, pour les musiques traditionnelles, n’est peut-être pas la bonne. Il y a sans doute d’autres espaces, d’autres modèles de présentation à trouver." Dans un cadre régional, en milieu rural, Olivier Durif, directeur du CMT Limousin, propose justement des pistes d’expérimentation. Constatant la récurrente "catastrophe artistique" résultant de la présentation de petits concerts dans les foyers ruraux, il propose de faire appel à des lieux privés : ferme, moulin, grange, arrière salle de café, lieu agricole, maison particulière… "On va chez quelqu’un, on n’est pas dans un lieu anonyme. Les musiques traditionnelles parlent à cette intimité.(…) La proposition artistique ne doit pas forcément correspondre à une norme du type : quatre musiciens, sono, spectacle préparé pour lieu médium… C’est une perte de sens pour les musiques traditionnelles," explique-t-il*, annonçant son ambition de créer dans sa région une quinzaine de lieux pilotes.

La structuration du milieu

La tendance à une meilleure structuration du secteur contraste avec l’évolution des réflexions et démarches expérimentales relatées plus haut. Depuis le début des années 90, un certain nombre de facteurs poussent à la professionnalisation d’un milieu jusqu’alors principalement constitué d’amateurs. La mise en place des centres en région a beaucoup joué sur les solidarités régionales et inter-régionales. L’organisation du métier a favorisé la constitution de réseaux nationaux et internationaux, dont profitent les musiciens. Si l’on a toutes les raisons d’approuver ces transformations, elles entraînent certains effets pervers dénoncés par Josée Dubreuil, directrice de l’Amta : "Il y a une inadéquation entre la hauteur du cachet légitimement demandé par un groupe professionnel et la quantité potentielle de public, qui ne permet pas de couvrir les frais du concert. Les associations n’ont plus les moyens d’assurer une programmation. Et la diffusion du spectacle vivant ne repose plus que sur les structures institutionnelles subventionnées : centres en région et antennes départementales. Ainsi se forme une sorte de ghetto des musiques traditionnelles. " Elle souligne que le manque de rentabilité des spectacles rend difficiles les accords avec des structures privées de production (salles, tourneurs…) et conclut : "Ce problème ne peut être réglé que par une politique de soutien plus importante pour notre secteur."

Esthétiques de programmation

On peut distinguer deux types de programmation et, malgré des efforts de rapprochements, un certain malaise persiste entre les défenseurs des musiques traditionnelles pratiquées dans l’hexagone et celles venues d’ailleurs. "Le marché des musiques du monde en import est un genre programmatique acquis", déclare Jean Blanchard, directeur artistique du CMT Rhône-Alpes [1]. "Mais le front sur lequel nous nous battons, c’est la promotion des artistes professionnels qui résident en région, quelque soit la culture traditionnelle qu’ils défendent." Programmateur au Théâtre de la Ville, Jacques Erwan reconnaît qu’il "y a un grand mépris dans ce pays pour les musiques traditionnelles locales." Mais il affirme aussi que les "programmations de musiques venues d’ailleurs ont certainement contribué à attirer les musiques traditionnelles de l’hexagone," sur les grandes scènes de réputation nationale. "Il n’y a aucune raison objective pour qu’un concert de cabrette soit plus difficile à programmer qu’un concert de uilleann pipes. C’est juste une question d’opportunité," affirme-t-il. Le débat du dedans et du dehors, que les discours politiques nationaux (nationalistes ?) se sont évertué à attiser ces dernières années, n’est sans doute pas au centre des préoccupations de tous les programmateurs, même s’ils sont nombreux à considérer qu’il est plus simple de faire venir un public sur un programme exotique… Quand certains cèdent à la facilité de présenter des têtes d’affiches en tournée, minimisant les risques financiers, ils en profitent généralement pour faire découvrir des artistes peu connus. Les formules de création particulière ou de carte blanche fleurissent ces derniers temps dans les programmes (Le Printemps des Comédiens, Saint-Chartier, De Bouche à Oreille…). Les affiches thématiques prennent aussi de l’ampleur (Route des Indes, Musiques celtiques…). Le festival devient un événement en soi, tout en restant le tremplin ou l’aboutissement du travail scénique d’artistes en quête de programmateurs.

De la nécessaire rentabilité sociale des projets

Dans le contexte conjoncturel de 1996, une préoccupation s’impose : la "rentabilité sociale" de la diffusion des musiques vivantes. Les politiques d’action de certaines institutions culturelles ont parfaitement intégré cette notion. La Cité de la Musique développe un axe important de ses activités en direction des jeunes scolarisés, qui mènent des projets en relation avec sa programmation de musiques du monde. L’Amta définit son programme extra-européen en étroite cohérence avec les cours d’ethnomusicologie dispensés à la faculté de Clermont-Ferrand dont elle est partenaire. Des festivals mènent, depuis plusieurs années, des projets en partenariat avec les secteurs social et éducatif des villes et des départements où ils sont implantés (Musiques Métisses à Angoulême, Banlieues Bleues en Seine Saint-Denis, Festival des Hauts de Garonne dans l’agglomération de Bordeaux…). Ce sont quelques exemples parmi d’autres. Au-delà de la professionnalisation froide d’un métier peu rentable, il semble que l’on s’approche ici bien plus du rôle fondamental des musiques traditionnelles, qui consiste à formuler des valeurs, redonner des repères culturels à l’individu au sein de sa société ; lui permettre, en se reconnaissant, de reconnaître l’autre, un processus à la base du respect mutuel et du développement des relations d’échange entre les êtres.

François Bensignor. (François Bensignor est journaliste, spécialiste des musiques du Maghreb et de l’Afrique.)

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