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In L’Officiel de la Musique, éd. IRMA, 1996 - Jean-François Dutertre
Le sort en est jeté : les musiques traditionnelles s’inscrivent aujourd’hui dans la nébuleuse des "musiques du monde". Que l’on balance entre cette expression ou celle de "world music" ne change rien à l’affaire, les voilà aspirées par ce courant qui s’affiche au fronton des rayons de grandes surfaces ou en tête de rubrique dans la presse. Ce courant centrifuge charrie pêle-mêle musiques traditionnelles, musiques populaires urbaines, variétés et chanson teintées par les traditions locales… tout cet imbroglio musical rangé par origine géographique.On pourrait se rassurer en constatant que les musiques traditionnelles forment le centre de cette nébuleuse, la source encore intacte où tous ces genres peuvent venir s’abreuver et que l’épidémie touche aussi bien les variétés que le jazz.
Le fait majeur pourrait bien être la brusque résurgence des formes musicales des différentes cultures de la planète qui viennent irriguer et infléchir l’ensemble de ce que l’on conviendra d’appeler les "variétés", jusque là par trop inféodés aux normes occidentales - une réaction à la prégnance du modèle anglo-saxon en quelque sorte. Et là , nous nous retrouvons au point de départ précis du "phénomène world music" [1].
Désormais les musiques urbaines se conjuguent à la saveur des pays qui les pratiquent. Dans cette atmosphère de retour vers les racines culturelles, les musiques traditionnelles ont un rôle fondamental à jouer. Elles encourt aussi deux graves dangers. Elles ne peuvent se figer dans une position uniquement patrimoniale mais doivent continuer de se construire comme des musiques vivantes - en bref, elles doivent intégrer une indispensable évolution. Mais dans le même temps, il leur faut préserver ce qui fait leur richesse et leur originalité. On a parfois trop tendance à les utiliser comme "colorants additionnels" : quelques sonorités lointaines, quelques échantillonnages au détour d’une nappe de synthétiseur, et rien de plus.
Un nouveau phénomène semble avoir pris de l’ampleur ces derniers mois. Nombre de festivals, et tout particulièrement des festivals de jazz, s’ouvrent délibérément aux musiques du monde ; voire de nouveaux événements se créent autour de ce brassage des esthétiques. Ainsi le festival "Jazz à Manosque" a carrément changé d’intitulé pour devenir "Manosque, les musiques du monde". Cette modification étonnante est révélatrice d’un déplacement dans les programmations que l’on peut constater à la fois au sein des festivals et des divers équipements culturels. La lecture de la programmation 96 du festival de Manosque nouvelle version montre bien la tendance : on y trouve, côte à côte, Radio Tarifa, Renegades Steel Band, Alan Stivell, Idir, Papa Wemba, Jacques Mahieux et Amos Garett… Dans le même temps, nombre de festivals, à l’origine dévolus aux musiques traditionnelles, diversifient leur programmation en intégrant ce concept de "musique du monde" qui, comme l’exemple précédent l’illustre bien, inclue des formes extrêmement diverses. Un festival comme "De Bouche à oreille", à Parthenay, propose maintenant systématiquement du jazz et des groupes dits de "musiques du monde".
Ce type de programmation a gagné les Scènes nationales et les grands équipements culturels. L’Auditorium de Lyon, par exemple, sous l’impulsion d’Alain Surrans, s’est lancé dans ce genre de programmation, en ayant l’intelligence de choisir aussi des artistes locaux et de ne pas se cantonner dans les catalogues de tourneurs. Ce serait là le reproche majeur que l’on pourrait faire à ce phénomène : une certaine standardisation des choix semble régner et celui qui connaît un peu les catalogues des entrepreneurs de spectacles a la sensation de les retrouver un peu partout en France sans grande innovation. De la même façon, on a tendance à privilégier les artistes venus à grands frais de l’étranger ou effectuant sans faute leur tournée annuelle au détriment des artistes, souvent de grand talent, mais résidant en France. Ce réflexe se rencontre aussi chez les organisateurs de moindre envergure qui vont chercher très loin ce qui parfois se trouve à leur porte.
Les musiques des régions de France, exception faite d’univers sonores bien identifiés comme les musiques bretonnes ou corses, ont du mal à se faufiler dans cette mode. On pourrait même affirmer qu’elles en pâtissent quelquefois. Pourtant des efforts importants ont été consentis en région pour développer des carrières d’artistes locaux. Ainsi Métive en Poitou-Charentes soutient les activités de jeunes groupes comme Bûff’ Grol ou Quartet en l’Air et le CMTRA, à Lyon se dépense sans compter pour la promotion de quelques ensembles professionnels.
La production discographique atteint à l’heure actuelle une ampleur sans précédent. Le marché est devenu planétaire lui-aussi et les économies des labels se construisent à l’exportation. Les références disponibles, au niveau international, se chiffrent maintenant par centaines de milliers. Cette offre inouïe contribuent cependant à fragiliser les labels français, la concurrence à l’exportation étant devenue effrénée. Certaines voix s’élèvent aussi pour dénoncer la politique éditoriale timorée des compagnies discographiques en France. Il semblerait que nos producteurs n’exploitent pas assez le filon prodigieux dont ils disposent avec la présence en France, ou le passage presque obligé à Paris, des grandes figures des musiques du monde. Nombre d’artistes importants reportent leurs espoirs sur les pays anglo-saxons où les producteurs mènent une politique plus incisive. A une échelle qui est la sienne, le label Al Sur, chez Média 7, contribue à une meilleure diffusion des musiques du pourtour méditerranéen et n’hésite pas à soutenir des projets de mélanges musicaux comme l’album de Michel Bismut qui marie le jazz à la musique arabo-andalouse. N’oublions que nous possédons avec Ocora, l’un des catalogues de musiques ethniques les plus complets au monde et que le label de Radio-France propose imperturbablement chaque mois, entre deux et trois nouvelles sorties. Inédit, le label de la Maison des cultures du monde, a fêté ses dix ans : dix années d’une production de grande qualité, se distinguant par la découverte de répertoires jusqu’alors inédits ou méconnus et la révélation d’artistes exceptionnels comme Alem Kassimov et plus récemment Abida Parveen.
La création par Boucherie Productions du label Acousteack, marque la rencontre positive des musiques traditionnelles avec la production rock indépendante. Fait marquant : la politique de production de Boucherie s’est tournée vers des expressions musicales en grande partie issues du domaine français. Mis à part Gabriel Yacoub qui transcende les genres et les rééditions de Malicorne, les parutions ont porté sur des groupes du Morvan (Faubourg de Boignard), du Bourbonnais (Trio Patrick Bouffard) et d’Auvergne (Trio Sautivet). Rarement, depuis Silex, une politique de parution avait été aussi délibérée. En revanche, puisque nous citons Silex, on se doit d’évoquer cette ombre au tableau. Cette courageuse maison d’édition qui, depuis plusieurs années, construisait un catalogue exemplaire axé en grande partie sur les musiques du domaine français, n’a pu maintenir son indépendance financière. Sa prise de contrôle définitive par Auvidis accentue la prédominance de cette maison. Espérons qu’elle maintiendra la cohérence de la ligne éditoriale de Silex. Toutefois cette saison aura été marquée par le succès considérable de l’entreprise de Dan Ar Braz autour de " L’Héritage des Celtes ", entreprise dont les médias ont suffisamment rendus compte pour qu’il soit inutile d’en développer le contenu. Ce succès touche à la fois le disque et le spectacle : il faut remonter à la grande époque d’Alan Stivell pour retrouver une telle heureuse conjonction.
Le CIMT recense à ce jour plus de 1 000 groupes s’affirmant professionnels, résidant en France (Dom-Tom compris) ou exerçant régulièrement leurs activités sur notre territoire. Ce professionnalisme recouvre en fait une fraction importante de semi-professionnels, particulièrement dans les secteurs des musiques issues de l’immigration. Une pratique amateur considérable et profondément implantée dans les régions vit sans trop de heurts au côté des professionnels. Pourtant, la crise aidant, la précarité des artistes professionnels et les ravages du travail clandestin tendent à s’intensifier. Cette paix entre les deux pratiques reste donc fragile.
On constate maintenant la multiplication de groupes d’artistes français construisant leur répertoire à partir ou autour de traditions non-françaises. Le phénomène a toujours existé, mais il demeurait limité ; maintenant, il investit toutes les traditions du monde. La pratique du djembé est en passe de devenir un véritable phénomène de société, drainant avec lui l’intérêt pour la musique mandingue. Il n’est pas rare que des groupes africains comportent aujourd’hui des percussionnistes d’origine européenne. Mamady Keïta est devenue une star et son style de jeu un véritable genre musical. Mais ce qu’on peut décrire pour l’Afrique est aussi vrai pour les musiques d’Europe Centrale et les musiques asiatiques (sous-continent indien compris). La musique cajun reprend de la vigueur (sans commune mesure pourtant avec l’engouement britannique), mais surtout les musiques celtiques - musique irlandaise en tête dopée en 96 par l’opération " Imaginaire irlandais " - connaissent un succès sans précédent.
On retiendra que 1996 est aussi l’année d’une des plus fructueuses sessions du Diplôme d’Etat (DE) depuis l’ouverture des conservatoires et écoles de musique sous contrôle de l’Etat aux musiques traditionnelles. Les sessions de préparation et de formation à l’examen ont été préparées avec soin. Les Centres de musiques traditionnelles en région ont contribué en grande partie à cette préparation et joué pleinement leur rôle. Cette politique déterminée de la Direction de la musique et de la danse, au-delà des préoccupations de pure formation, développe consciemment une logique de "filière professionnelle". On sait que l’enseignement forme une partie des ressources nécessaire au maintien en activité des artistes professionnels. Il est encore trop tôt pour tracer un bilan de cette session, mais on ne peut que souhaiter que la nouvelle "promotion" investisse massivement les conservatoires. Là -aussi, on assiste à une arrivée en force, surtout dans les régions à forte concentration urbaine, des pratiques musicales du domaine non-français avec une véritable explosion du djembé. Jean-Pierre Estival, inspecteur des musiques traditionnelles à la Direction de la musique et de la danse, constatait avec satisfaction que cet engouement, loin d’être superficiel, recouvre une connaissance réelle de la culture attachée à cet instrument. S’ils constituent des phénomènes portés par la mode des musiques du monde, ces nouvelles passions n’en sont pas moins sérieuses et profondes. Seront-elles durables et se mêleront-elles aux autres pratiques pour les revivifier ?
On a le sentiment que les musiques traditionnelles abordent un moment décisif de leur développement. Pour revenir à l’introduction de cet article, tout porte à penser que ce développement ne peut se faire en dehors du courant généraliste des "musiques du monde". Il ne servirait à rien de le déplorer. Le milieu est suffisamment structuré et mâture pour s’y inscrire sans rien perdre de son identité.
Dans le contexte, d’une part de l’adoption par l’Unesco de la Convention sur la sauvegarde du Patrimoine immatériel, et d’autre part des débats en France autour de la â ? ?licence globaleâ ? , qu’en est-il de la question des droits sur l’échange et la vente de fichiers musicaux en ligne dans le champ spécifique des musiques traditionnelles et du monde.
Philippe Fanise : Directeur artistique de la Mission des musiques et danses traditionnelles de l’Arcade (Provence-Alpes-Cote d’Azur), Philippe Fanise est également l’un des coordinateurs fondateurs du Réseau Européen des Musiques et Danses Traditionnelles
Ce panorama à été réalisé à la demande du Bureau Export de la Musique Française à l’été 2004, afin d’éclairer les producteurs et opérateurs professionnels européens sur les réalités du marché français des musiques traditionnelles et du monde. Il est reproduit dans ces pages avec son aimable autorisation
Entretien avec Marc Benaïche, Directeur de Mondomix, par François Bensignor
Etienne Bours : Conseiller à la Médiathèque de la communauté française de Belgique. Journaliste pour Répertoire et Trad Magazine. Il participe également à la programmation, à la préparation et à la présentation de divers concerts