La musique instrumentalisée

Publié le mardi 2 novembre 2010

Interviews

Afin de mieux comprendre les enjeux et les évolutions du marché des instruments de musique, nous avons interrogé plusieurs professionnels :
- Patrick Selmer (CSFI/Selmer),
- François Roy (Yamaha),
- Franck Fumoleau (Itemm),
- Roger Daguet (Daguet Guitars)
- Gweltas Simon (facteur d’instruments). Les rédacteurs en chefs de plusieurs médias spécialisés nous ont également livré leur vision :
- Benoît Fillette (Guitar part),
- Thierry Demougin (KR Home Studio),
- Grégoire Nachbauer (Audiofanzine),
- Philippe Krümm (Accordéon et accordéonistes).

Patrick Selmer,
Président de la CSFI,
Directeur marketing de Selmer

Comment analysez-vous la situation du marché de la facture instrumentale ?
On observe une tendance importante : le prix moyen est en baisse depuis les cinq dernières années, ce qui est lié à des problèmes plus généraux comme la baisse du pouvoir d’achat, et à une proposition de produits importés qui s’est élargie. Certains secteurs sont couverts essentiellement par des produits d’importation, comme les percussions, ou encore le marché d’entrée de gamme des guitares. Pour les instruments à vent, les constructeurs basés en France, et par extension les constructeurs européens, sont plus positionnés sur du haut de gamme. Tout le marché d’accès, d’étude, est couvert par les produits asiatiques (japonais et chinois).

Ce n’est pas un marché en expansion, mais plutôt en stabilité ou en décroissance : par exemple les instruments à vent subissent une érosion de fond, régulière. Cela est lié à une autre cause, plus structurelle, celle de la place de l’éducation musicale en France : on constate un manque au niveau de l’enseignement de la musique dans les écoles, contrairement à d’autres pays.
Par conséquent, il y a une érosion de l’intérêt des plus jeunes pour la musique. Ce constat est d’autant plus important pour les instruments moins ’immédiats’ comme les instruments à vent, qui impliquent un effort assez important, ce qui les éloigne de la dimension de loisir. Les pratiques sont directement liées à l’enseignement, en conservatoire notamment. Il faudrait un système d’enseignement plus développé, plus ouvert, plus accessible pour les plus jeunes, comme ont pu le mettre en place l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie.

Le marché français est-il toujours dynamique en termes de facture instrumentale ?

Les instruments à vent représentent environ 40 000 instruments vendus par an, là où 600 000 instruments sont vendus par an aux États-Unis, c’est-à-dire 13 fois plus pour une population qui n’est pas 13 fois plus importante.
Le taux de pratique est donc moins important.

En termes de facture, pour les instruments à vent, la France est toujours dynamique, avec une forte présence à l’export (75%), notamment des marques historiques (Buffet Crampon, Selmer…) positionnées sur des créneaux haut de gamme, parce qu’il y a un savoir faire et parce qu’il y a des contraintes de coût de fabrication. La présence est forte en termes d’innovation également. Sur les autres segments, le constat est le même, les fabricants français sont surtout positionnés sur du haut de gamme, donc ce ne sont pas eux qui font le marché de volume. Je ne décrie pas les importations… La présence de ces instruments doit permettre un accès plus facile à la pratique musicale, encore faut-il qu’il y ait le vecteur essentiel de l’enseignement derrière.

Pour que le marché de la musique se développe, il faut que la musique et les instruments soient présents dans la tête des gens. La musique est aujourd’hui présente, mais en tant qu’acteur passif. Je ne connais pas d’autres secteurs qui soient aussi présents dans le quotidien des gens. On a tous, tous les jours quelques notes de musique qui nous arrivent à l’oreille. Il n’y a pas de véritable politique de l’enseignement de la musique comme cela peut être le cas au Japon ou aux États-Unis, qui ont mis cela en place après guerre. Il y a des expériences, comme l’opération "Orchestre à l’école" de la CSFI, mais ce sont des initiatives de terrain, et sans relais d’une politique consolidée au niveau national, elles ne resteront que des expériences. Malheureusement, un vrai relais politique d’éducation musicale n’est pas encore d’actualité.

Quelles seraient, selon vous, les stratégies de développement à adopter pour les fabricants ?

Au niveau des gammes de produits, on observe de plus en plus de spécialisations.
Il y a un potentiel important de développement à l’export, notamment avec la Chine, mais également avec l’Amérique du Sud, qui est en réémergence (on travaillait beaucoup il y a 30 ans avec l’Amérique du Sud), les marchés brésiliens et argentins vont se redévelopper dans les années à venir. On assiste davantage à des modifications de l’équilibre global plutôt qu’à une croissance des uns et des autres. Il y a 10 ans, l’Asie représentait 25% du marché et aujourd’hui, plus de 40%, par érosion des marchés plus traditionnels des États-Unis et de l’Europe.

Et du côté de la distribution en France ?

Cela change beaucoup. Un des soucis actuels des constructeurs est de trouver la bonne stratégie de diffusion. Vendre des instruments de musique, ce n’est pas faire passer des cartons, c’est parler de la musique, c’est conseiller, accompagner, avoir une expertise technique.
Aujourd’hui, on vend des chiffres, des prix, et on ne vend pas assez le rêve qui va avec la musique. Ce qui s’explique aisément dans des situations économiques généralement difficiles, où les arguments de prix sont primordiaux, mais on arrive à des situations où l’on occulte complètement le produit et le rêve qui va avec.

Il faudrait "reprofessionnaliser" le réseau de diffusion : il faut un réseau de détail pour assurer une proximité réelle et physique. Le réseau a donc un avenir, à condition que les discours évoluent et que l’on s’ajuste aux besoins du marché.
Il y a un risque, mais c’est l’aptitude professionnelle de chacun qui permet de capter localement les clients avec des arguments de proximité, en spécialisant leurs propositions, en adaptant leur discours…

Quels enjeux percevez-vous pour l’avenir ?

Le marché de la musique est lié à la dynamique de la pratique instrumentale. L’enjeu est, à mon sens, d’ouvrir l’accès à la musique par des pratiques plus populaires. Pour en revenir à la situation d’il y a 20 ou 30 ans, époque où la pratique instrumentale était plus développée, via les harmonies, les ensembles locaux, les orchestres amateurs. Il faut redévelopper ce tissu en France, car les marchés dynamiques reposent dessus.
Nous avons l’un des circuits de formation professionnelle les plus performants, avec les conservatoires, mais il nous manque la partie plus ludique, plus accessible, plus populaire. Le système des conservatoires est élitiste, bien qu’il y ait des ouvertures depuis quelques années, vers les classes de jazz ou les cursus musiques actuelles…

Il faut avoir la volonté de redévelopper une vraie pratique amateur. Il n’y a pas de politique culturelle sans investissement politique.

Quel rôle peuvent avoir les fabricants sur ce point ?
C’est une petite industrie, une industrie de niche : l’industrie de la musique est 15 fois moins importante que celle du bricolage ! En termes de lobbying, la puissance n’est pas extraordinaire… De plus, nous dépendons de plusieurs ministères de tutelle : Éducation nationale, Culture, qu’il est parfois difficile de mobiliser ensemble.
Il faut que les constructeurs trouvent des adéquations produits plus fortes qu’actuellement, ce qui suppose le développement de partenariats.
Mais il ne faut pas oublier que la facture instrumentale est une industrie de main d’œuvre, ce qui explique le différentiel entre un instrument chinois et un instrument fabriqué en France.
On est contraint d’avoir des produits performants justifiant les prix pratiqués, tout en s’ajustant au mieux pour ne pas être coincé dans le seul haut de gamme.


François Roy
Directeur commercial de la division pro/musique de Yamaha

Quelles sont les tendances actuelles du marché de la facture instrumentale ?
On observe une stagnation générale du marché. Il est difficile d’augmenter les volumes. Le panier moyen baisse, le prix unitaire également. Ceci est dû au développement de l’offre de premiers prix, et ce phénomène est commun à l’ensemble du marché.
Pour ce qui est de Yamaha, les évolutions sont diverses. Le marché général des pianos est plutôt stagnant, voire à la baisse, alors qu’il continue d’augmenter chez nous, qui sommes fortement positionnés sur le piano à queue et sur le très haut de gamme. Cette augmentation est liée au développement de produits spécifiques, notamment notre gamme "sillent", qui permet de jouer au casque. Le marché des pianos numériques et celui des instruments à vent sont stables. Celui des guitares est en développement. Yamaha a un poids important dans le domaine des guitares acoustiques. Pour ce qui est de la guitare électrique, nous avons fait le choix de resserrer notre gamme, en se concentrant sur de l’entrée de gamme performante et familiale. Sur le segment haut de gamme, le marché est très traditionnel, avec un poids important des marques et modèles historiques. Nous nous concentrons sur quelques modèles, de type SG principalement. C’est une petite production, très haut de gamme, fabriquée au Japon. Le marché de la batterie est, quant à lui, en pleine transformation, avec une présence de plus en plus forte de la batterie électronique, qui annonce des résultats en termes de taille de marché ou de progression qui sont supérieurs à la batterie acoustique. Ce phénomène est relativement nouveau, et plutôt paradoxal, car la batterie électronique n’est pas devenue un instrument de scène. C’est typiquement un instrument de pratique musicale domestique. Le marché des batteries acoustiques est plus tendu. Cela s’explique par les contraintes d’utilisation (besoin d’espace, nuisance sonore…) et par la durée de vie très longue de ce type de produit. Il n’y a pas, comme c’est le cas avec la guitare, de phénomène d’achat multiple. Un guitariste est toujours potentiellement acheteur, même s’il possède déjà 2 ou 3 instruments. La production musicale est aussi un segment de marché important. Yamaha est fortement positionné sur les systèmes professionnels, notamment les consoles numériques, mais le domaine des consoles analogiques, des systèmes portables compacts et des enceintes de monitoring se développe également.

Quelle part de marché représente Yamaha ?
Nous n’avons que des éléments estimatifs, car il n’y a pas de véritable transparence ni de circulation des chiffres comme c’est le cas aux États-Unis. Notre part de marché se situe entre 15 et 20%. Le salon de la musique (Music&You, ndlr) est assez révélateur des équilibres et de la répartition du marché. Vous prenez la surface occupée par chaque exposant, rapportée à la surface totale du salon, et vous avez une vue approximative de la taille de chacun.

Le marché français est-il un marché dynamique ?
Il n’y a pas, en France, une pratique musicale de masse aussi importante que dans les pays voisins, comme en Angleterre ou en Allemagne. Le système des conservatoires est très performant, mais il forme de très bons professionnels, et peu de pratiquants amateurs de bon niveau. Le marché en lui-même est relativement dynamique, mais on sent qu’une partie du réseau de distribution est inquiète de son avenir. Ils ont peur de devenir en quelque sorte les « cabines d’essayage » des gros acteurs Internet, et du coup, investissent moins sur des actions de développement.
On est sur un marché qui de toute façon est loin d’être saturé. En effet, la pratique musicale chez les jeunes est toujours importante, ce qui assure un renouvellement. Les autres formes de loisirs qui se sont développés ces dernières années ne pénalisent pas la pratique musicale. Cela aurait pu être le cas, notamment avec les jeux vidéo, en particulier les jeux de « pratique musicale », de type Guitar Hero. Il ont d’ailleurs un effet double : certains se contentent pleinement de cette pratique factice de la musique, et à l’inverse, ils peuvent donner envie à d’autres d’aller vers de vrais instruments, de ne pas rester au niveau du jeu. Le marché français est dans une position médiane. Il est plus développé et dynamique que dans les pays méditerranéens, mais moins qu’en Allemagne ou en Angleterre.

Quels sont les secteurs porteurs en France ?
C’est très diversifié, et cela dépend des familles d’instrument. Pour les synthétiseurs, par exemple, le marché est à la baisse, car fortement concurrencé par les softwares. Yamaha a également une position forte sur le marché du software, via Steinberg (éditeur de logiciels comme Cubase). Les changements ne sont pas non plus radicaux, les instruments traditionnels restent très importants, ils ne sont pas prêt d’être remplacés par les instruments virtuels.
Le marché est également sensible aux tendances et aux modes. Par exemple, en ce moment, les claviers ne se portent pas trop mal, alors que la guitare électrique fléchit un peu. Au niveau des courants musicaux, ces dernières années on été plutôt marquées par des styles très rock. Actuellement, la folk ou la soul font un grand retour, et ce sont précisément des styles qui utilisent plus de claviers et d’instruments acoustiques.

Quels sont les poids lourds chez Yamaha ?
Chez Yamaha, il y a 4 catégories phare, en terme de chiffre d’affaire : les pianos acoustiques, les pianos numériques et claviers portables, les instruments à vent et l’audio. La première catégorie, c’est celle des pianos numériques et des claviers portables.
Cela s’explique par le fait que ces 4 grandes familles concernent des instruments d’une valeur unitaire importante. A l’inverse, en volume, la guitare est très importante, mais le prix moyen est largement plus faible. D’autant plus que nos ventes principales de guitares sont sur les entrées de gamme, comme le modèle Pacifica, dont la valeur unitaire est autour de 300 euros. Il faut donc vendre beaucoup de Pacifica pour égaler le prix d’un piano à queue !
Certains domaines progressent, comme la batterie électronique, mais cela reste sans commune mesure avec le segment des instruments à vent, sur lequel Yamaha est leader mondial, avec une présence sur toutes les catégories et tous les types d’instruments et sur tous les segments de prix, ce qui est très rare.

Comment qualifieriez-vous le contexte international de la facture instrumentale ?
Aujourd’hui, il apparaît évident que la Chine occupe une place croissante dans la production. Une conséquence importante est la perte de lisibilité, avec des usines qui fabriquent pour de multiples marques. Les coûts moindres permettent également aux distributeurs de grande échelle de développer leurs marques propres. Certaines marques aussi mettent cette situation à profit, sans pour autant avoir leurs propres usines, et se développent fortement grâce à un investissement marketing important. Nous avons fait le choix d’avoir nos usines propres. Ca n’a pas toujours été le cas, mais aujourd’hui, les usines Yamaha ne fabriquent que des produits Yamaha, et tous les produits Yamaha. C’est la volonté du groupe d’avoir un développement en intégration verticale : dans un piano, nous fabriquons tout. Pour nos guitares, nous avons une usine en Chine, mais c’est une usine Yamaha, ce qui signifie des méthodes et des process de fabrication Yamaha, un encadrement technique Yamaha…
Il est évident que la production chinoise, très active, a tiré le niveau des prix vers le bas, avec une qualité qui est en amélioration.

Quels sont, selon vous, les enjeux et les défis à venir pour le marché instrumental en France ?
Sur le moyen terme, l’enjeu principal est celui de la qualité. Nous ne souhaitons pas nous engager dans une course sans fin vers le "toujours moins cher". Cette optique ne présente que peu d’intérêt. Il y a une donnée essentielle, inhérente à ce marché, à toujours garder en tête : les instruments de musique ne seront jamais de vrais produits de grande consommation. Proposer des batteries à 200 euros ne multipliera pas par 10 le nombre de batteurs. Il faudra aussi miser toujours plus sur la recherche et développement pour apporter en permanence des innovations.
Les évolutions majeures se feront à mon sens sur la distribution. Sur ce plan, on assiste à des mutations très importantes, avec un poids grandissant d’Internet, notamment sur les ventes directes. Cela entraine une pression sur les tarifs, ce qui a une influence sur la vente au détail en magasin traditionnel. Nous allons passer d’une distribution « familiale », composée d’entreprises indépendantes, à la mise en place de groupements et de succursales multiples des principaux acteurs Internet. Nous verrons aussi probablement se multiplier les rapprochements entre le marketing des marques et le marketing des distributeurs, sans forcément tomber dans le développement de franchises par marques.
Les magasins traditionnels arrivent encore à tirer leur épingle du jeu, mais le modèle traditionnel du point de vente généraliste d’une ville moyenne, qui vend de tout et de toutes les marques, a de plus en plus de mal à trouver sa place sur le marché. Le réseau des distributeurs est de plus en plus amené à opérer des choix, soit de spécialisation de produits ou d’activités, soit de représentation plus particulière d’une marque. Il y a aussi sur le marché des acteurs comme Milonga, qui ont une approche plus grand public, avec une présence dans les centres commerciaux. Ils peuvent avoir une influence de popularisation et de développement du marché de la musique.
Pour les instruments classiques, on devrait rester dans les configurations actuelles, c’est-à-dire des marchés assez stables, avec des variations faibles. Pour les autres familles d’instruments, les variations sont liées aux phénomènes de mode, qui par exemple vont entraîner des pics sur les guitares folk, ou à l’inverse sur la musique électronique. Ce sont là des éléments plus difficiles à maîtriser, puisqu’on ne peut pas prévoir précisément les revirements de tendances. C’est un fonctionnement par cycles : il y a une alternance entre la musique très électronique et la musique très acoustique, un peu vintage. Cette alternance devrait connaître encore quelques mouvements de balancier dans les prochaines années.


Franck Fumoleau
Directeur général de l’Itemm,
Institut technologique européen des métiers de la musique

La France est-elle toujours un pays dynamique en termes de lutherie et de facture d’instruments ?

La filière instrumentale française se compose d’environ 2 500 entreprises avec un découpage de 700 ayant une activité artisanale (fabrication, réparation, restauration, accord) et 1 800 ayant une activité mixte (à la fois artisanale et/ou commerciale). Ce chiffre représente une niche dans le secteur des métiers d’art (20 000 entreprises en France).

Face au contexte international actuel et malgré la chute du marché de la musique, la France a su s’adapter en développant son activité vers une fabrication plus artisanale et résolument haut de gamme. Elle occupe le 4ème rang mondial de ce secteur et a développé une forte conception du service à la clientèle pour les ateliers de réparation et les magasins de musique. Cette originalité lui permet de garder une dynamique relativement forte.

À titre d’exemples :
-  Sur le marché intérieur : le nombre d’offres d’emplois et de recrutement d’apprentis au Centre national de formation des métiers de la musique (Le Mans) sont en constante augmentation (pianos, instruments à vent, guitares et accordéons), le besoin en vendeurs spécialisé est également sur une pente ascendante.
-  Sur les marchés internationaux : la position des entreprises françaises est soumise à une rude concurrence mais nous possédons quelques fleurons sur leurs marchés (Selmer, Buffet Crampon, Camac harpes…). De plus, avec le soutien d’Ubifrance et des missions économiques françaises à l’étranger, des opérations commerciales d’ampleur ont été réalisées notamment sur le marché nord-américain depuis 2003. C’est le cas par exemple de la lutherie du quatuor et de l’archeterie, dans une moindre mesure de la guitare.

Depuis la création de l’Itemm, combien avez-vous formé de personnes à la réparation d’instruments ? Avec quel taux de professionnalisation ?

Depuis la création de l’institut en 1992, et plus largement depuis les premières actions de formation au Mans au début des années 1970, plus de 2 500 personnes ont été formées aux métiers de la musique.

Aujourd’hui, 95 % des apprentis et un peu plus de 70% des adultes en reconversion trouvent un travail en fin de formation. Beaucoup occupent des postes dans la maintenance des instruments (au sein d’ateliers et de magasins de musique), certains ont créé leur entreprise. Près de la moitié des artisans en activité aujourd’hui est passée par un centre de formation, principalement par l’Itemm.

À noter la proportion grandissante des stagiaires internationaux. Avec ses 3 centres nationaux de formation (Mirecourt, Eschau et Le Mans), la France dispose de la plus importante offre de formation au monde pour les métiers de la filière instrumentale (fabrication, réparation, restauration, accord et commercialisation des instruments de musique). Cette position ouvre des possibilités importantes en termes d’accueil de stagiaires internationaux mais aussi de missions d’accompagnement dans les pays ne disposant pas d’écoles.

Quel est le contexte international de la facture instrumentale ? quels sont les défis à relever en termes de concurrence, de nouveaux usages… ?

Le contexte international est tendu, comme dans beaucoup d’autres secteurs d’activités. La filière traverse une période difficile du fait d’une concurrence importante des marchés asiatiques, mais aussi de l’introduction de nouveaux modes de distribution des produits, c’est le cas des sites de vente en ligne qui mènent des politiques commerciales agressives.

Pourtant, au fil des années, la filière instrumentale a connu une importante évolution, inédite pour ce secteur présenté traditionnellement comme individualiste.

Plusieurs points peuvent être relevés :
-  De la part des pouvoirs publics : une prise de conscience de ce secteur a été opérée. En 1988, l’Union européenne a lancé un appel d’offre communautaire pour la création d’un centre référent en Europe favorisant la transmission de savoir-faire techniques rares, l’innovation, la documentation technique, la valorisation du secteur… Ce texte est l’acte fondateur de l’Itemm. Il représente une expérience encore aujourd’hui unique au monde. Dans la continuité, les pouvoirs publics français ont coordonné leurs moyens pour permettre une prise en compte plus importante de la filière. En 2003, les composantes de la facture instrumentale ont été inscrites sur la liste officielle des 217 métiers d’art. Cette reconnaissance a donné au secteur des leviers nouveaux, notamment en termes d’aides à l’exportation (en partenariat avec Ubifrance - ex ministère du Commerce extérieur) et d’accès des artisans à des dispositifs de reconnaissance (distinction de "maître d’art", label "entreprise du patrimoine vivant"…).

- Dans le domaine de la formation : la réforme des diplômes et l’adaptation des contenus pédagogiques aux besoins des marchés se poursuit.
En facture instrumentale, trois étapes composent aujourd’hui le cursus. Le CAP de réparateur est destiné à répondre aux besoins des ateliers et magasins de musique (c’est aujourd’hui le principal débouché professionnel), le BMA (brevet des métiers d’art - bac) de technicien en facture instrumentale donne accès à des postes plus qualifiés, notamment dans certains ateliers de lutherie et dans les entreprises de fabrication. L’année prochaine, le DMA (diplôme des métiers d’art - bac +2) verra le jour. Il permettra de former des professionnels de la conception, de la fabrication et de la restauration. Cette réforme est issue de la demande des professionnels.
À noter également le besoin croissant de la filière en matière de formation continue. La demande de stages de perfectionnement technique est de plus en plus forte et témoigne d’un besoin d’adaptation constant des pratiques aux demandes de la clientèle.

-  Dans le domaine de la recherche et de l’innovation : en 2001, l’Itemm a été labellisé "pôle national d’innovation des métiers de la musique" par le ministère en charge de l’Artisanat.
Cette reconnaissance confère à l’institut une mission de service public au profit des petites entreprises de la facture instrumentale, qui composent la majorité de la filière et qui n’ont pas toujours les moyens de s’engager dans une démarche d’innovation. Pour dépasser cette situation, il est nécessaire d’apporter des solutions d’intérêt commun à chaque famille instrumentale, tout en maintenant les savoir-faire traditionnels. Comme dans tous les secteurs d’activité, l’intégration de l’innovation technologique s’impose aux entreprises artisanales de la facture instrumentale. Les bénéfices attendus sont communs : réduction des coûts et des délais de conception et de réalisation ; capitalisation des connaissances et des pratiques ; adaptation aux besoins de la clientèle… Les enjeux sont actuellement multiples.
Pour exemples :
L’approvisionnement de certaines essences de bois protégées, utilisées dans la fabrication des instruments, comme le pernambouc des archets ou les palissandres des guitares et des percussions, suppose à moyens termes la recherche de matériaux alternatifs (bois et/ou composite) et la détermination des dimensionnements appropriés aux instruments.
La modification d’éléments structurels, l’amélioration de la justesse ou l’optimisation du rayonnement des instruments passe par une meilleure compréhension de leur fonctionnement. Cela suppose l’introduction de moyens nouveaux tels que l’utilisation d’outils scientifiques dédiés à la facture instrumentale au sein des ateliers (aide à la conception et à la caractérisation des instruments en cours de fabrication).
C’est sur ce type de projets que travaille actuellement le Pôle national d’innovation des métiers de la musique.


Benoît Fillette
Rédacteur en chef de Guitar Part

Tout d’abord, pouvez-vous retracer brièvement l’histoire du magazine ?
Guitar Part est né en 1994. Au début, le magazine s’intéressait plutôt à des guitaristes de rock "classiques", mais un événement a tout changé : la mort de Kurt Cobain, le chanteur-guitariste de Nirvana. Le rédacteur en chef de l’époque décide alors de réaliser un numéro consacré à l’icône de Seattle. Les ventes explosent, l’aventure peut commencer.
Les premières années, le magazine est essentiellement composé de partitions. Il y a très peu d’articles, peu de chroniques, quelques news et des petites annonces, le tout en noir et blanc. Chaque numéro était accompagné d’un médiator collector. Au fil du temps, les contenus se sont étoffés, il y a eu plus d’actualités, puis l’ajout en 1998 d’un CD avec les play-back audio. Guitar Part est un des tout premiers magazines à avoir proposé un CD. Au début des années 2000, face à la demande grandissante, les pages dédiées au matériel se sont développées. La dernière mutation a été celle de 2006, avec le remplacement du CD par un DVD pédagogique de 4 heures chaque mois. Notre numéro 200 revient sur ces 16 années d’évolution.

Aujourd’hui, quelle place occupe le contenu historique de Guitar Part (GP), à savoir les partitions ?
Environ un tiers. Aujourd’hui, le magazine est composé de trois parties : la partie actualité (interviews, reportages…), la partie consacrée au matériel (bancs d’essais et dossiers) et enfin la partie pédagogique. Si ces parties sont bien distinctes, nous cherchons à les mettre le plus possible en cohérence.
Par exemple : Biffy Clyro sort un album. On l’annonce, on le chronique à sa sortie, et ça peut également être l’occasion dans un numéro suivant de se pencher sur le matériel, le son du groupe, et de le décortiquer dans la partie pédago avec des exercices « à la manière de… ». On laisse le temps aux gens de lire l’interview, de découvrir le groupe, d’acheter le disque, puis d’avoir envie de jouer les morceaux. Pour Biffy Clyro, ça correspondait aussi à la sortie d’un modèle de guitare et de basse signature. L’idée est de trouver des passerelles entre l’actualité d’un artiste, son matériel et son style.

Y a-t-il une prise en compte de l’autoproduction dans le magazine ?
Oui. Nous avons une forte demande sur ce sujet. La question de la diffusion et de la promotion suscite beaucoup d’intérêt. Nous avions une rubrique baptisée « rock’n’rules » que nous avons décidé d’arrêter cet été. Au bout de 3 ans, nous avions fait le tour des questions. Mais nous allons la reprendre prochainement sous un autre angle.
Aujourd’hui, il est très difficile de tirer son épingle du jeu, alors que l’on n’a jamais eu autant de moyens accessibles pour produire des enregistrements de très bonne qualité. C’est une évolution à prendre en compte. Un guitariste, aujourd’hui, n’est plus un musicien isolé, c’est un touche-à-tout qui peut faire des programmations de batterie pour s’accompagner, il s’enregistre… Là-dessus aussi, il y a besoin d’avoir des avis de professionnels.

Et sur l’aspect promotion ?
Il y a toujours une pleine page d’interview consacrée à un groupe autoproduit. La simple chronique ne sert plus à grand chose, il vaut mieux aujourd’hui accentuer l’aspect portrait, faire buzzer autour de l’artiste. La façon dont on traitait de l’autoproduction dans le magazine ne me convient plus. Il faut passer à autre chose. C’est notre rôle aussi d’aller « pêcher » les groupes. C’est une de nos lacunes actuelles, nous ne le faisons plus aussi bien qu’avant. La situation a changé, il y a beaucoup plus de productions, il faut donc de nouveaux outils pour aborder cet aspect.

L’arrivée d’Internet, avec la mise à disposition d’un grand nombre de tablatures et de partitions, a dû changer considérablement la donne ?
Évidemment. Pour bien comprendre, il faut savoir qu’une partition, ça coûte cher à reproduire. Les gens croient souvent qu’il s’agit d’appeler l’éditeur et celui-ci fournit la partition. On achète à l’éditeur les droits de reproduction, ça coûte environ 1 500 euros pièce. Ensuite, il faut rémunérer le musicien qui va réaliser la transcription. Une partition coûte au final autour de 3 000 euros. Par le passé, il y en avait jusqu’à six ! Ajoutez à cela la concurrence d’Internet, où l’on trouve désormais une grande quantité de tablatures, et la réticence grandissante des éditeurs à donner les droits (entraînant des délais d’acceptation très longs, de plusieurs mois, ce qui, pour un mensuel, avait pour conséquence d’être hors actualité), vous comprenez pourquoi il y a eu de moins en moins de partitions. Pour solutionner le problème, on a regardé ce qui se faisait chez nos confrères anglo-saxons. Et l’on a décidé de se réapproprier l’idée du « à la manière de ». On demande à un musicien de composer un morceau « à la manière de » (avec le son, les gimmiks, les techniques de jeu…) et on propose une étude de style. Nous fonctionnons comme ça depuis trois ou quatre ans. On fait une leçon pédagogique autour du style d’un artiste, au lieu de se contenter d’une simple retranscription de partition, c’est une autre approche. Nous suivons les demandes de notre lectorat, qui nous invite à aller vers plus de pédagogie. On ne peut plus se contenter de donner ce qui est trouvable gratuitement ailleurs, même si sur Internet il y a de tout en terme de qualité. Notre salut, nous le tirerons de l’expertise, de la qualité des contenus.

Comment se positionne GP dans la "filière musicale" ?
Vis-à-vis des distributeurs d’instruments, nous sommes parfaitement identifiés. Ils communiquent énormément vers nous. En revanche, pour le marché du disque, nous sommes encore considérés comme des magazines purement « instrument ». Parfois, les maisons de disques ne prennent pas en compte la dimension plus large de "magazine musical". Nous ne sommes pas Rock&Folk, c’est certain. Mais si on fait une couverture sur Hendrix, notre dossier sera peut-être plus complet, parce que nous parlerons également de l’aspect matériel, du son… Nous pouvons aller plus loin qu’un magazine généraliste de musique.

Et vis-à-vis de vos lecteurs ?
Nos lecteurs nous demandent de plus en plus jouer un rôle de défricheur, d’analyser les tendances. Internet est un océan, dans lequel il faut avoir le temps de se retrouver ! Ils sont demandeurs d’informations, musiciens et fans de matos.

Justement, le matériel occupe aujourd’hui une part importante dans le magazine : qu’est-ce-que vous percevez du marché actuel des instruments, identifiez-vous des tendances ?
Je crois pouvoir dire qu’il y a une correspondance entre la typologie de notre lectorat et les profils d’acheteurs d’instruments. Tout d’abord, notre lectorat est composé en grande partie d’autodidactes. Je rappelle que l’idée de départ c’est, pour dire les choses simplement, d’apprendre à jouer de la musique "sans avoir appris la musique". Pour caricaturer, c’est : "j’aime bien Nirvana, et je ne veux pas faire le conservatoire pour apprendre Smells Like Teen Spirit. Si je n’ai pas un ami qui me montre comment faire, j’ai à ma disposition un magazine qui peut m’accompagner". Et c’est amusant de noter que le niveau augmente avec les années. Le lectorat est assez jeune, il nous suit pendant quelques années, puis il change, il évolue et va voir ailleurs. Mais nous avons aussi pas mal de lecteurs fidèles depuis le numéro 1 ! Ils sont d’une génération qui n’est pas la génération Internet, qui est très attachée au papier. On a donc des très jeunes, qui vont acheter sur la couv, sur l’actualité, et puis un lectorat plus mûr, qui possède un pouvoir d’achat, a déjà quelques guitares, et se tient au courant des sorties.

Je crois qu’on retrouve ça dans pour le marché des instruments, c’est pareil : on trouve des produits très haut de gamme de plus en plus accessibles, ainsi qu’une tendance de produits d’entrée de gamme de très bonne qualité. Il y a dix ans, on aurait parlé de guitares bas de gamme, mais aujourd’hui, les choses ont beaucoup évolué. On trouve des guitares bluffantes à 200 euros. Pour les pédales d’effet également. Il y a aujourd’hui une offre de matériel d’entrée de gamme de bonne qualité qui permet à tout le monde de démarrer convenablement la musique pour un budget modeste. Il y a aussi une tendance à la miniaturisation, et à la modélisation de poche, comme les Amplug ou les applications iPhone. Pour 30 ou 40 euros, vous trouvez de véritables amplis de poche qui sonnent et qui permettent de jouer n’importe où sans faire trop de bruit. Pour résumer, du matériel de plus en plus compact, avec une qualité en augmentation et à moindre coût.

Y a-t-il aussi une plus grande tendance à proposer des modèles signature, donc d’associer un artiste à un produit, et ce à des prix moins élevés que ce qui se faisait il y a quelques années ?
Oui. Et puis la signature de l’artiste est plus "discrète" aussi, elle est en tout petit sur la tête, parfois au dos. On peut acheter par exemple le modèle signature Deryck Whibley sans forcément aimer le groupe Sum 41, juste parce qu’on aime l’esthétique de l’instrument dans les 300 euros seulement. Il y a encore quelques années, "modèle signature" rimait avec haut de gamme. Aujourd’hui, avec la qualité croissante des modèles d’entrée de gamme, on trouve des guitares signatures beaucoup moins chères. La Wolfgang, la guitare d’Eddie Van Halen, qui coûte 3 000 euros, vient de ressortir en version japonaise dans les 1 200 euros, avec quelques modifications seulement.

Cette typologie des instruments se traduit dans nos tests produits. Nous tenons compte de cette diversité et nous essayons de tester des instruments pour tous les goûts, tous les styles, tous les budgets. C’est important pour nous de proposer à nos lecteurs un véritable reflet du marché.

Comment se passent les tests produits ? Quels sont vos rapports avec les constructeurs ? Nous faisons un travail de veille. Il y a d’abord les rendez-vous professionnels incontournables, comme le salon de la musique tous les deux ans (Music&You, ndlr). Les plus importants sont le NAMM, qui se tient tous les ans en janvier à Los Angeles, et le Musikmesse, à Francfort au mois de février. Le NAMM c’est LE salon mondial de la musique, et le Musikmessse, le plus important salon européen. On y découvre toutes les tendances de l’année. Nous y passons plusieurs jours, nous prenons les dossiers de presse des constructeurs, nous les rencontrons, nous discutons, nous prenons des photos… À Los Angeles, nous faisons un premier repérage des produits. Puis à Francfort, nous écrémons, puisqu’un certain nombre de produits ne sortent pas forcément en Europe, ou bien sortent plus tard. Notre rôle, c’est de repérer les nouveautés, de les tester, et de faire un tri, pour informer le lecteur sur ce qu’il trouvera en magasin. Ensuite, nous sommes en contact avec les marques tout au long de l’année pour avoir des informations sur les sorties. Les constructeurs nous envoient aussi des nouveautés qui n’avaient pas été annoncées sur les salons. C’est comme pour les sorties disques : il y en a ceux que l’on attend, certains que l’on connaît, et puis il y a les découvertes… Nous ne pouvons pas tout traiter, nous faisons une sélection, pour proposer aux lecteurs un repérage dans tout ce qui sort, sur tout ce qui se fait.

Quels sont les chiffres de diffusion de Guitar Part aujourd’hui ? Et quelle est l’évolution sur les dernières années ?
En moyenne, nous tirons à 50 000 exemplaires. Notre lectorat kiosque représente environ 20 000 ventes. À cela s’ajoute une "fanbase" très conséquente, avec 10 000 abonnés. Sur les dernières années, il y a eu un tassement, c’est évident. On a eu des pics de vente au moment de l’introduction du DVD en supplément du magazine. Pour la première, à l’été 2006, nous avons enregistré un bond de 5 000 ventes, puis cette offre s’est banalisée. Guitar Part est le premier magazine de guitare à avoir proposé un DVD en supplément ! Nous nous devons d’aller de l’avant en permanence ! Depuis un an, nous avons un peu stagné, nous avons dû nous réorganiser. Nous sommes donc en train de réenclencher la machine pour 2011, avec une nouvelle formule en début d’année.

Votre sentiment sur la situation actuelle de la presse magazine spécialisée ?
Globalement, la situation de la presse spécialisée n’est pas flamboyante. Cependant, la presse instrument s’en est mieux sortie, parce qu’elle n’est pas centrée que sur l’actualité musicale… Elle propose des articles et des dossiers sur le matériel, de la pédagogie pour tous les styles. C’est ça notre point fort. Certains lecteurs achètent Guitar Part parce qu’ils savent qu’ils retrouveront la rubrique blues tous les mois. Cela n’empêche qu’il faille se projeter dans l’avenir en permanence. Ce qui a été notre grande force pendant un temps, à savoir un DVD pédagogique de 4 heures chaque mois, l’est moins aujourd’hui. On trouve désormais très facilement des vidéos pédagogiques sur Internet, et même certaines des nôtres qui ont été piratées. Même si on reste très vigilant là-dessus, on ne peut pas surveiller tout le monde. Et puis, il n’y pas les partitions. C’est vrai qu’aujourd’hui, nous devons composer avec des générations qui n’ont jamais vu un CD ou un DVD, peut-être encore moins un magazine, c’est dommage… Et pour l’instant, ce que proposent les nouveaux appareils technologiques n’est pas encore satisfaisant. Le seul problème, c’est de s’habituer et d’apprécier au final d’écouter des MP3 de très mauvaise qualité. On est beaucoup plus dans la surconsommation de musique, et on zappe… Alors qu’avant, quand tu achetais un disque, tu le faisais tourner en boucle sur ta chaîne hifi !

Qu’est-ce-que vous percevez comme enjeux pour la presse magazine instrument pour l’avenir ?
L’enjeu principal pour moi est de trouver les bonnes synergies entre l’actualité, le matériel, et la pédagogie. Par exemple, en développant les interviews d’artistes centrées non pas sur la sortie d’album, mais sur son matériel, sur sa technique de jeu… Il faut décloisonner les informations pour leur donner une vraie cohérence d’ensemble. Et au niveau des moyens techniques, il va falloir investir réellement le net, y proposer des choses nouvelles. Internet ne remplacera pas le magazine, il doit le prolonger intelligemment.


Thierry Demougin
Rédacteur en chef de KR Home studio

Tout d’abord, pouvez-vous retracer brièvement l’histoire du magazine ?
Le journal a été fondé en 1987. Il y a d’abord eu une première version, qui s’appelait Keyboards. Dans le même groupe de presse, il y avait également un autre titre, Home studio. Les deux titres ont fusionné. En 2005, le groupe de presse propriétaire de Recording musiciens a racheté Keyboards. D’où le nom actuel : Keyboards recording home studio (KR Home Studio). On en est actuellement au n°258. Le magazine est tiré à 40 000 exemplaires, pour une diffusion payante de 25 – 30 000.
Dans le groupe (L’Express_Roularta, ndlr), il y a plusieurs magazines musicaux : Classica et Pianiste. Tous les titres guitare ont été cédés il y a environ un an aux Éditions du Château Voisin (Guitar Part, Guitare classique…)

Aujourd’hui, quels sont les contenus de KR Home studio ?
Nous avons plusieurs axes. Nous devons rendre compte des sorties matériels, de l’actualité des produits. Nous avons également une partie reportage (compte rendu de salons professionnels, reportages dans les studios…), ainsi qu’une partie artistique. Enfin, la pédagogie occupe une place très importante. Et nous avons depuis 3-4 ans une partie dédiée aux DJs, avec un cahier sur le mix. La particularité de notre titre est son caractère multistyles. Le matériel n’a pas, en soi de coloration stylistique, sauf sur certains produits très spécifiques.

Un titre comme KR Home studio, de par son objet, est obligé de suivre les évolutions de près ?
Oui, de par sa nature et ses contenus, ce titre a suivi l’évolution des technologies. On est passé du midi piloté par des synthétiseurs, à la partie audio intégrée aux ordinateurs. KR est le magazine de la création musicale, qui s’adresse autant aux joueurs de claviers qu’aux personnes qui veulent s’enregistrer, ainsi qu’à ceux qui font de la production. Nous devons répondre aux attentes d’un public très varié, composé d’amateurs, de semi-professionnels et de professionnels.

Avec la multiplication et la démocratisation de l’accès au matériel, la part des amateurs est grandissante ?
Dans notre lectorat, on voit effectivement une forte poussée des amateurs. Il y a un vrai turn-over. On gagne perpétuellement un nouveau lectorat tout en perdant les plus anciens, ce qui fait que notre diffusion est assez stable. C’est, je pense, dû à la spécificité de notre créneau.

Selon vous, cette démocratisation, à la fois en termes de prix et de variété de produits, a démarré quand ?
On ne peut pas définir un instant T, où les choses ont basculé. Tout cela s’est fait dans la continuité. La plus grande accessibilité des ordinateurs a évidemment changé la donne, avec des baisses de prix et des capacités en augmentation. Aujourd’hui, une machine basique permet de faire de la musique, ce qui n’était pas le cas il y a encore 5-10 ans. Les interfaces audio aussi se sont fortement démocratisées, avec une qualité croissante et des prix désormais accessibles. Avec une carte à 200-300 euros, on peut faire du multipistes sans problème. Pour faire vite, avec 200 euros, on peut se faire un home studio de base, avec des instruments virtuels et des banques de sons.

En comparaison, dans les années 1980, avec mon groupe de l’époque, nous avons enregistré un deux titres. Nous avons du bloquer 3 jours de studio, et nous avions l’obligation d’en sortir avec quelque chose. Aujourd’hui, je reçois des démos sur lesquels les gens ont pu travailler deux, trois, voire six mois s’il le faut. Le rendu est peaufiné, pensé. Pouvoir s’enregistrer à la maison a changé beaucoup de choses. Aujourd’hui, on peut avoir une activité professionnelle, et mener en parallèle une seconde activité de création musicale.

L’émergence et le développement, ces dernières années, de sites internet spécialisés a-t-il eu un impact ?
Oui, évidemment. Quand j’ai commencé dans le métier, en fondant dans les années 90 un magazine qui s’appelait Micros et musique, Internet n’existait pas. Et nos ventes étaient énormes. Ces mêmes ventes sont aujourd’hui impactées par les sites internet spécialisés. On remarque également un effet sur les contenus des magazines. Il y a quelques années, on mettait des démos, des samples sur CD-rom, alors qu’aujourd’hui on peut télécharger en ligne des volumes de choses inimaginables à l’époque.

Face à ces évolutions et à cette concurrence, y a-t-il eu des choix de réorientation de la ligne éditoriale et des contenus ?
Les contenus évoluent tout le temps, en fonction des demandes des lecteurs, de l’évolution des technologies, et de l’évolution des pratiques. Depuis 2, 3 ans, on est obligés d’aborder la notion d’autoproduction, donc de décliner nos contenus sur tout ce qui permet à des artistes ou petits groupes d’enregistrer un disque ou des maquettes de bonne qualité. Nous avons donc pris le parti de suivre cette évolution, ce qui nous permet aussi de découvrir des artistes, tout en abordant des thématiques qui ne sont pas, a priori, le cœur de notre sujet, comme par exemple la promotion ou la distribution numérique.
Nous prolongeons également le magazine papier par un site internet, qui va se développer pour proposer des contenus différents, complémentaires.

La presse magazine instrument se porte-t-elle bien ?
La presse spécialisée de "niche", qui s’adresse donc à un lectorat bien précis, n’a pas trop souffert de la crise de la presse. Notre public est composé de passionnés, qui quoi qu’il arrive…restent passionnés ! C’est très différent je pense des titres news ou des quotidiens.
Pour en revenir à KR Home Studio, comment se passent les tests de matériels ainsi que les rapports avec les constructeurs ?
Nous avons un volant d’une quarantaine de spécialistes, chacun avec ses domaines de prédilection. Ce sont des professionnels (ingénieurs du son, sound designers…) qui pour certains, collaborent avec le magazine depuis de nombreuses années. Pour les bancs d’essai matériel, c’est très simple : les constructeurs nous prêtent les produits, nous les confions à nos testeurs.

La rédaction effectue un travail de veille sur les sorties. En parallèle, nous sommes également régulièrement en contact avec les chefs de produit des différentes marques. Les rapports sont finalement assez simples. Aujourd’hui, le niveau de technologie du matériel est suffisamment au point pour qu’on ne fasse pas d’impasse sur une marque. Et ce, qu’il s’agisse d’un clavier maître à 50 euros comme d’une solution logiciel à 6000 euros. Pour éviter toute confusion, je ne suis pas au courant de la programmation des encarts publicitaires du magazine. Même si j’ai une idée du type d’annonceur potentiel, je ne sais pas sur quel produit il va communiquer.

Quels sont les types de produit les plus courants actuellement ?
Les micros, les enceintes, les synthétiseurs, les émulations de guitare et d’amplis, tout les software et les périphériques de studio. On remarque également que de plus en plus de marques commerciales se positionnent sur le créneau de l’autoproduction, c’est à dire sur un segment composé de particuliers exigeants, tant par les produits proposés que par les actions annexes, de type tremplin ou concours.

Du côté de vos lecteurs, quelles sont les tendances fortes, les demandes les plus récurrentes ?
C’est toujours très difficile à dire, car très diversifié. On s’adresse à un public hétérogène, aux pratiques très différentes, dans des styles de musique variés. Si l’on y ajoute une différenciation par systèmes d’exploitation informatique, nous avons donc affaire à une multitude de situations. Globalement, les plus fortes demandes sont en rapport avec la pédagogie (d’où nos articles « pas à pas » sur les principaux logiciels), notamment les astuces pour améliorer ses autoproductions. Et aussi, ce qui est plus surprenant, des tuyaux pour se faire connaître, des coups de pouce. Ce n’est pas la vocation première du magazine, mais je suis plutôt favorable à ce que l’on parle aussi des gens qui produisent, de ceux qui utilisent le matériel, et ce qu’ils en font. Et si çà peut aider les groupes, c’est tant mieux. C’est là tout le paradoxe : le matériel pour s’enregistrer à la maison étant désormais facilement accessible, la question est : qu’est-ce qu’on fait de sa musique ?

Pour tout ce qui est demandes spécifiques sur le son (du type comment sonner à la manière de, ou comment avoir un son 80’s…), on y consacre des dossiers, qui peuvent déboucher sur des master class. On essaye toujours de lier théorie et pratique, avec des articles didactiques, mais aussi grâce aux softwares que l’on met à disposition sur le CD fourni avec le magazine (6 par an), ou sur le site internet. Et on essaye autant que possible de proposer du logiciel libre, disponible gratuitement.

Qu’est-ce que vous percevez de l’évolution du marché instruments et matériel audio ? Technologiquement, beaucoup de choses ont été faites : adaptation de vieux synthétiseurs en software, on a rebasculé du software en synthétiseur. Il y a également des effets de mode : on a eu l’époque du tout virtuel, le temps du tout analogique, depuis quelques années on était sur du tout à lampes…Beaucoup de choses sont tentées, les logiciels en sont à leur huitième, dixième version. Il y a une maturité évidente. Quelles peuvent être les évolutions ? Peut-être dans le geste, avec la mise en corrélation des nouveaux outils technologiques, sur tout ce qui est aide à l’utilisation. Pour l’instrumentarium, les directions vont vers tout ce qui est développement des capteurs, lasers, etc., et pour le home studio, nous allons vers toujours plus de ressources, toujours plus de capacités, des machines de plus en plus puissantes et des banques de sons de plus en plus fournies, et globalement à des prix plus accessibles.

Et pour KR Home studio ?
Nous allons continuer de développer les master classes et multiplier les partenariats, tout en développant l‘interactivité avec nos lecteurs.


Philippe Krümm
Rédacteur en chef d’Accordéon et accordéonistes

Concernant les instruments de musique, quelles sont les évolutions que vous pouvez constater ces dernières années (croissance ou déclin de certains types d’instruments ou de matériel, nouveaux usages…) ?

Je constate un retour des instruments acoustiques électriques voire vintage. Il y a une grosse recherche d’instruments d’époque (même en copie), car les prix des modèles d’époque sont trop importants. Fender, Gibson, etc. font des rééditions. On a l’impression d’un retour à l’esthétique, on le voit sur toutes les musiques, la mode de la guitare manouche à la Django avec copie Selmer. On a une envie de son acoustique même sur des modèles électriques.

Dans les musiques traditionnelles, il y a de la copie ancienne mais aussi des phénomènes de mode : djembé, didgeridoo, ukulélé, etc. Pour un prix modique, on peut très vite apprendre à jouer d’un instrument. Il y a partout un retour au son et à l’esthétique des années 1970. Dans les musiques du monde, il y a des valeurs sûres, mais la vielle a pris un coup de jeune “électroacoustique” avec jusqu’à vingt-cinq ou trente cordes, des capteurs sur chaque corde, des capacités dans les changements de sons… Un des leaders est Valentin Clastrier. Il cherche à faire évoluer la vielle. Ces évolutions ont des incidences sur la vielle de monsieur tout-le-monde.

L’accordéon se développe par le biais de l’accordéon classique (avec sa “Rolls” : la marque russe Jupiter — à près de 20 000 €). Des marques italiennes et chinoises se positionnent de plus en plus sur ce créneau… à destination de musiciens plutôt “pros”. On constate aussi une vraie poussée de l’accordéon touches piano, car toute personne qui a eu une expérience du piano peut alors jouer.

Les instrumentistes évoluent et les instruments doivent évoluer : le “la” en variété monte de plus en plus vers le 444, car c’est plus brillant… Des musiciens de musique baroque jouent plus bas (435), ce qui mène au développement d’instruments spécifiques par des luthiers. En Bretagne, par exemple, les instruments aussi évoluent vers du sur-mesure. Les luthiers ne vont pas si mal, que ce soit en classique, violon, guitare… Les Sonneurs de Veuze (cornemuse de Vendée) fêtent leurs 20 ans avec plusieurs centaines de pratiquants, alors que l’instrument avait failli disparaître.

La grande réussite de la plupart de ces instruments, c’est de se faire plaisir, de jouer directement sans passer par un conservatoire avec le solfège… C’est ce qui fait avancer la filière. La richesse de la musique n’est pas tant dans la musique écrite que dans la spontanéité, l’envie d’instruments et de rencontres avec des instruments de musique. Les frères Moncoya qui fabriquent des sanzas ont un succès incroyable car ils fabriquent des instruments de musique “plaisir”. La musique “plaisir” est bien vivante et génère des ventes. On le constate aussi dans les ventes aux enchères qui marchent bien.

La pratique amateur est bien plus porteuse que la pratique professionnelle, qui tourne un peu en rond. Bien sûr, l’ordinateur permet de composer des morceaux facilement. Mais est-ce que cela ira bien loin ? Probablement que oui…

Dans quelles mesures l’accroissement des pratiques amateurs est-il réel et quels sont les nouveaux besoins engendrés par cet accroissement ?

Les besoins sont toujours les mêmes. En 1980, il y a eu l’opération “mini bruit maxi son”, mais trente ans après, le problème des lieux pour se réunir et jouer se pose toujours. Posez la question à des sonneurs comme à des guitaristes : il faut des lieux adaptés, sachant que l’on se retrouve dans les caves et les garages… où les boîtes d’œufs n’ont pas encore disparu.

« Où jouer ? » reste la problématique de la pratique amateur. Les cafés musiques sont en première ligne. En Angleterre, il existe les folk clubs : chaque pub propose des moments de musique avec des amateurs en première partie puis une vedette invitée. L’intérêt pour les amateurs est de se confronter à du public. Les cafés musiques en France ont toujours des problèmes liés aux troubles de voisinage, etc. La pratique amateur fait vivre les instruments de musique.

Quels enjeux à venir percevez-vous dans le domaine des instruments, et quels en sont les impacts pour l’évolution des musiques populaires et de ses différents métiers ?

Les enjeux restent dans le nombre important de personnes qui vivent de la fabrication, de la vente d’instruments de musique. Rien qu’en musique du monde, environ cinq cents luthiers en vivent — ce qui est bien par rapport à ce marché. Un fabricant de cornemuse du Centre qui fabrique vingt instruments par an pourra vivre confortablement.

À Shanghai, il y a un quartier de la lutherie où les luthiers ont été formés par des luthiers et des facteurs qui sont partis former des ouvriers chinois pour fabriquer des instruments et les revendre en France. Certains luthiers revendent des instruments fabriqués en Chine et peaufinés en France…

De façon paradoxale, si le marché se tue, ce sera la faute de certains luthiers qui se sont tirés une balle dans le pied.

Le marché sur Internet s’internationalise : pour débuter, les musiciens amateurs achètent d’abord des instruments peu chers avant d’acheter potentiellement un vrai instrument de luthier. La location d’instruments est un marché qui se développera, notamment pour des magasins avec des formules de location pour faciliter des achats. Pour pousser la musique acoustique, les conservatoires devraient se placer sur ce créneau. Tous les magasins qui louent sur Paris sont satisfaits de ces formules.


Grégoire Nachbauer
Rédacteur en chef d’Audiofanzine

En tant que site de référence sur les instruments et le matériel de musique, quelles sont les évolutions que vous pouvez constater ces dernières années (croissance ou déclin de certains types d’instruments ou de matériel, nouveaux usages…) ?
Ce que l’on peut retenir de l’évolution du marché de l’audio et des instruments de musique de ces dernières années, c’est que les prix baissent et que les musiciens peuvent désormais trouver du matériel de qualité à des prix relativement bas. Ce qui n’était pas forcément le cas il y a 10 ans. Le marché du logiciel a pris de l’importance et l’ordinateur est désormais quasi systématiquement utilisé dans les productions actuelles. Il a aussi contribué à rendre les outils plus accessibles, tant du point de vue pécuniaire que utilisateur.

Quels sont les nouveaux besoins engendrés par l’accroissement relatif des pratiques (pratiques amateurs, augmentation du nombre de home studios…) ?
Les besoins restent les mêmes : arriver à s’enregistrer correctement et se faire connaître. Les outils ont en revanche radicalement changé, avec l’arrivée d’internet et des réseaux sociaux qui permettent aux musiciens de faire leur propre promotion. De plus, les musiciens d’aujourd’hui disposent de tous les outils nécessaires (logiciels et matériels) pour enregistrer une démo soi-même pour pas trop cher. Seuls le talent et l’inspiration ne sont pas encore à vendre !

Quels enjeux à venir percevez-vous dans le domaine des instruments et du matériel ?
Depuis quelques années déjà, le musicien trouve des instruments et des outils de qualité de moins en moins chers, notamment grâce à la délocalisation en Asie. Les constructeurs ont donc deux choix : soit baisser leur prix, soit réussir à innover et à offrir aux musiciens et ingénieurs du son de nouvelles méthodes de travail et de nouveaux outils de création.


Roger Daguet
Luthier électrique, Daguet Guitars

La France est-elle toujours un pays dynamique en termes de lutherie et de facture d’instruments ?
Le problème est le même dans toute les industries, il y a des personnes très qualifiées. Mais comment lutter quand la Chine propose des instruments à moins de 240 euros quand il s’agit d’une somme supérieure à ce que vous coûte un jeu de micros de qualité que vous installez sur un instrument "de type" équivalent… il faut commencer par rééduquer les consommateurs et cesser de faire le jeu de la Chine qui par le biais de la quantité à bas prix est en train de mettre à genoux tout les secteurs d’industries à l’échelle mondiale… Dynamique oui, mais les acteurs du secteur arrivent pour la grande majorité juste à survivre.

Le marché se développe-t-il plus sur un secteur précis (ex. guitares folks…), quels sont les secteurs porteurs ? Et ceux en crise ?
Le marché des luthiers est homogène pour ce que j’ai vu dans les salons où je suis allé, la crise est partout.

Quel est le contexte international de la facture instrumentale ? Quels sont les défis à relever en termes de concurrence, de nouveaux usages… ?
Les pays n’ont pas tous les mêmes problèmes, ceux à bas niveau de revenus ont aussi souvent un coût de la vie moindre, donc ils arrivent à mieux vivre avec moins… Les luthiers opèrent en général à un niveau local donc à quelques exceptions près la concurrence n’est pas une cause première de "problèmes".
Les salons nationaux devraient être gratuits ou tout au moins allégés pour les luthiers locaux.


Gweltas Simon
Facteur d’instruments, conférencier et exposant, Korawalla

Pouvez-vous nous décrire brièvement vos activités ?
Pendant une longue période, j’étais très orienté vers la création d’instruments. J’ai ensuite recentré mon activité de facteur sur la gamme des harpes à chevalets, de la plus simple à la plus élaborée (Bolon, kolonjo, Donso n’goni, Kamale n’goni, kora) Je me suis également associé à un ami guitariste et compositeur pour mettre au point une méthode d’apprentissage de la kora (kora d’étude à 16 cordes).
L’idée qui porte cette nouvelle direction est de populariser, diffuser la pratique des harpes à chevalets. Je me suis employé à produire des instruments très simples, qui se sont avérés être des instruments d’éveil remarquables. Nous avons fait des stages pour des classes, etc. Une autre partie de mon activité, plus occasionnelle, est l’organisation d’expositions et de conférences, dans ma région, pour des médiathèques. Elles servent de supports à des conférences et à des actions de découvertes de traditions musicales d’Afrique et d’Orient, notamment pour le jeune public.

Quelles sont les évolutions que vous constatez concernant la facture instrumentale ?
Mon activité est très particulière… ce qui m’occupe actuellement ce sont les instruments inspirés des harpes d’Afrique de l’Ouest. L’idée était de permettre l’apprentissage de ces instruments en France et leur diffusion. On rencontre maintenant des musiciens qui ont du goût pour des instruments qui ne sont pas forcément assimilés à ceux qui les ont inspirés, et dont le timbre est nouveau…
Au point de l’esthétique générale et de la finition, c’est assez international ; mais au plan du timbre, c’est assez créatif.

Vous vendez vos instruments, vous les exportez à l’étranger ?
Peu. Je ne cherche pas uniquement à me faire connaître en tant que facteur, car je consacre une partie de mon temps à expérimenter moi-même la méthode d’apprentissage que nous avons mise au point. C’est une méthode qui tourne avec un séquenceur libre sur Internet, et nous avons réalisé tout un corpus d’exercices que je m’emploie à pratiquer.

Quels nouveaux enjeux percevez-vous pour les métiers de la facture instrumentale ?
Depuis de nombreuses années, l’instrument d’apprentissage de base se fabrique de plus en plus dans des pays où la main d’œuvre est moins chère. Pour avoir des chances de vendre un instrument quand on est facteur, il n’y a pas d’autre choix que d’avoir vraiment une identité qui se singularise, une reconnaissance de qualité qui motive les gens qui ont le pouvoir d’achat correspondant… Car c’est le problème, aussi. Si les musiciens sont en crise, ils ont moins de moyens pour les instruments de complément. J’interviens notamment pour des musiciens professionnels, pour qui c’est le 2e ou le 3e instrument.
J’ai la satisfaction de rencontrer des coups de cœur pour mes productions et prestations, c’est plutôt encourageant.


Propos recueillis par Romain Bigay, Jean-Noël Bigotti et Camille Gillet.


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