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Accueil du site > Documentation > Focus > LE STREAMING MODIFIE-T-IL LES GOÛTS MUSICAUX ? De l’écoute à l’expérience musicale

Article mis à jour le mercredi 3 septembre 2014
Article créé le mercredi 3 septembre 2014

 
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LE STREAMING MODIFIE-T-IL LES GOÛTS MUSICAUX ?
De l’écoute à l’expérience musicale

#découvertemusicale #recommandation #consommation #prescription

La généralisation des outils numériques a contribué à changer les constructions culturelles. Écrans, réseaux, appropriation, prescription, l’individu n’a plus ni le même accès, ni le même rapport à la musique. À l’heure du streaming, de l’écoute au titre et de l’échange de playlists, comment le numérique impacte-t-il la découverte, la recommandation et la consommation de musique ? Comment l’éclectisme des goûts, des supports et des modes d’écoute transforme-t-il l’offre des industriels ?

La musique a été la première industrie de contenus à être impactée par le virage numérique. Pionnière en la matière, elle amorce une révolution dans ses modes de consommation, essuyant les plâtres de la fluidification de la circulation des biens culturels. S’il est difficile de décrire avec certitude là ou mèneront ces évolutions, la place de la musique dans nos vies semble changer. On en vient même à analyser son "rôle", en témoignent la multiplication des études, scientifiques ou marketing, sur les comportements, dans lesquelles les nouvelles (comme chaque) générations construisent leur expérience différemment.

La musique occupe une place particulière dans la consommation culturelle, en physique et en numérique. Elle est même le bien culturel dématérialisé le plus consommé par les Français. Selon la 5e vague du baromètre Hadopi sur les biens culturels et les usages d’Internet, en mai 2014, 43% des internautes interrogés ont consommé de la musique dématérialisée (36% pour les vidéos, 33% pour les séries TV). Plus généralement, comme l’a montré la dernière version de l’étude Les Pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, les conditions d’accès à la culture ont évolué sous les effets conjugués de la dématérialisation des contenus, de la généralisation de l’Internet à haut débit et des progrès considérables de l’équipement des ménages. Comme le rappellent les auteurs, « en moins de dix ans, les appareils fixes dédiés à une fonction précise (écouter des disques, regarder des programmes de télévision…) ont été largement supplantés ou complétés par des appareils, le plus souvent nomades (…) Cette évolution a définitivement consacré les écrans comme support privilégié de nos rapports à la culture (…) ».

Qu’en est-il plus spécifiquement de la musique ? Le numérique a-t-il transformé les modes de découverte, de recommandation et de consommation ? S’il permet une amplification et une accélération des pratiques, il n’a pas forcément apporté un changement de nature, plus un changement d’échelle. Comme souvent dans l’histoire des techniques, ce sont les utilisateurs, qui en s’appropriant une technologie, modifient les usages et transforment l’offre des industriels. Avant les années 2000, l’industrie de la musique n’avait pas forcément besoin de s’interroger autant sur les modes d’écoute dans un environnement où le disque était prédominant. Mais surtout, elle ne disposait pas de cet énorme réservoir d’analyse en temps réel que lui fournit aujourd’hui la musique en ligne. Ainsi, elle prend désormais pleinement la mesure de pratiques largement préexistantes au virage numérique.


Le streaming, modèle dominant


« Selon l’Hadopi, 93% des consommateurs de musique le font en streaming »

Si son poids diffère en fonction des pays, le streaming s’impose comme le modèle de consommation de la musique en ligne, au détriment du téléchargement (sur le sujet, cf. Au cœur de l’économie du streaming, par Philippe Astor). Symbole de cette transition du téléchargement vers le streaming, Apple, principale plateforme de téléchargement payant, précurseur de la vente au titre, s’est offert la société américaine Beats, spécialisée dans le streaming musical et la vente de casques audios. Si selon l’Hadopi, 80% des consommateurs de musique disent avoir aussi téléchargé, ils ne sont que 28% à le faire au moins une fois par semaine. En France, 93% des consommateurs de musique le font en streaming, et 61% le font au moins une fois par semaine. Les internautes français écoutent en moyenne 17 morceaux de musique par semaine par ce biais. Et ces chiffres augmentent en flèche à mesure que l’âge de l’échantillon considéré se réduit. Si le streaming supplante peu à peu le téléchargement, c’est que les conditions techniques sont aujourd’hui réunies : large diffusion des appareils connectés, couvertures 3G et 4G, offres légales plus nombreuses et plus structurées…

Comme le rappelait le journaliste Philippe Astor, lors du débat proposé sur le sujet par l’Irma lors du Pop Mind en juillet dernier, contrairement aux consommateurs de films et de séries, les consommateurs de musique en ligne ont un comportement différent, ils ne savent pas forcément ce qu’ils cherchent. La pratique du searching and skippping est la norme. Comme le montre l’étude réalisée sur la plateforme WimP, l’écoute en streaming se fait tout au long de la journée, de façon assez constante, mais la recherche et la constitution de playlists, donc une utilisation plus engagée, se fait en fin de journée et en soirée, entre 18h et 23h. Les heures, généralement, de présence au domicile.

Le reste de la journée semble plus dévolu à l’écoute de ce qui est déjà connu, ou à l’écoute de playlists issues de recommandations éditoriale ou sociale. Chez le géant Spotify, le constat sur l’engagement des utilisateurs est le même : « un utilisateur passe en moyenne 146 minutes par jour sur Spotify (…) Nos utilisateurs écoutent de la musique du matin au soir, avec une hausse sensible le week-end. Beaucoup ont le site ouvert en tâche de fond, et écoutent de la musique tout en faisant autre chose », précise ainsi Yann Thébault, directeur général Europe du Sud de la plateforme.

Si la logique freemium/premium s’est imposée dans la structuration de l’offre commerciale de musique en ligne, la consommation est surtout orientée vers le gratuit, avec une offre qui se développe, en plus des plateformes déjà implantées et de l’incontournable Youtube. Thibault Christophe, doctorant à l’université Toulouse II Jean Jaurès, travaille sur les pratiques musicales des adolescents. Il confirme : « les ados d’aujourd’hui évoluent dans un environnement marqué par la gratuité ». Il identifie deux causes principales à cela : la difficulté de se repérer dans une offre pléthorique, et l’existence de moyens faciles d’accès gratuits à la musique, légaux comme illégaux.

« Un ado va demander un téléphone portable ou une tablette à Noël, pas un CD ou une playlist… »

Si le consentement à investir des sommes conséquentes dans les supports (téléphone, lecteur MP3, ordinateurs et tablettes) semble aller de soi, il poursuit : « quand on fait le compte, le poste de dépense par an pour les supports est colossal ! Et quand on leur demande de payer un abonnement à une plateforme à 10 euros par mois, cela leur paraît inconcevable. Il y a une dérive dans les représentations qui fait que financer un équipement "va plus de soi", que financer un contenu, qui apparaît comme saugrenu. Un ado va demander un téléphone portable ou une tablette à Noël, pas un CD ou une playlist… » Encore faut-il en avoir les moyens… Si les inégalités ne sont pas résolues par la révolution numérique, l’attrait des supports, aidé par un marketing omniprésent et une pression sociale forte, entraîne un désir d’achat et un consentement à payer largement partagés. Cependant, Thibault Christophe relève également une tendance de retour à l’achat chez les jeunes adultes. Cela s’accompagne souvent d’un discours légitimant de type "avant je n’avais pas assez d’argent, mais maintenant j’ai plaisir à financer tel artiste ou à m’acheter une platine vinyle". Sans même parler des effets de distinction liés.


Une écoute fragmentée ou fluidifiée ?


C’est un discours qui revient souvent pour qualifier l’écoute de musique en ligne. Le numérique l’aurait fragmentée, déconnectant le consommateur de la logique artistique de l’album, et créerait des générations entières de zappeurs frénétiques à l’écoute inattentive. Ce qui apparaît, dans les études de consommation comme dans les travaux des chercheurs spécialisés sur ces questions, ce n’est pas tant une fragmentation qu’une fluidification et une "éclectisation" : des styles écoutés, des supports, des modes d’écoute. La portabilité de la musique entraîne une plus grande musicalisation du quotidien, renforcée par le caractère pervasif de la musique : celle-ci ne requiert pas une attention unique, l’écoute peut se superposer à toute autre activité. Première idée reçue largement répandue et battue en brèche par François Ribac, compositeur de théâtre musical et sociologue, maître de conférences à l’université de Dijon, la dématérialisation de la musique :« en ayant la possibilité, depuis le CD puis le P2P, de dupliquer et faire circuler plus facilement les fichiers, les choses se sont fluidifiées. Contrairement à ce que l’on entend constamment, la musique n’a absolument pas été rendue immatérielle. On n’a jamais eu autant d’objets dans les mains qu’aujourd’hui ! Et si la musique est devenue plus fluide c’est grâce à cette ultramatérialisation qui va du smartphone au satellite ».

« La musique n’a absolument pas été rendue immatérielle. On n’a jamais eu autant d’objets dans les mains qu’aujourd’hui ! »

Les modes d’écoutes n’auraient non plus pas tant changé avec le virage numérique. Plus qu’une révolution dans les pratiques, le numérique, par son effet de facilitation, a apporté une amplification et une accélération de pratiques déjà existantes. Pour François Ribac, « dire, qu’en matière de musique et de consommation sur le net, les gens vivent dans un monde fragmenté, c’est déjà porter un regard normé. Penser qu’auparavant, la consommation de musique passait par des albums, que les playlists actuelles, qui se multiplient, n’ont pas de cohérence, ni d’homogénéité, qu’elles ne sont pas des œuvres, est à mon sens faux. Notamment parce que la pratique de la playlist n’a pas attendu Internet pour exister ! ». Il n’y a qu’à penser aux pratiques des générations précédentes pour se rendre compte que la supposée fragmentation de l’écoute contemporaine serait plus l’effet d’un jugement de valeur dépréciatif pour les "jeunes zappeurs" d’aujourd’hui qu’une réalité. Si l’on pense aux années 1960 et 1970, les gens achetaient des 45 tours, avec 1 titre par face. Combien de celles et ceux qui ont grandi dans les années 1980 et 1990 pré-Internet ont passé des heures à écouter la radio avec le doigt sur le bouton record pour se faire des K7 audio de compils de leurs chansons préférées ? Et toutes ces générations, qui ont écouté la radio, n’ont finalement pas écouté autre chose que des playlists curées par les programmateurs… « En quoi ces modes d’écoute étaient-ils moins fragmentés que l’auditeur d’une plateforme de streaming », interroge François Ribac ?

Pour Thibault Christophe, le numérique, s’il n’a pas encore apporté un changement de nature, est aussi un facilitateur. « Se faire une compilation sur K7 audio via la radio nécessitait un vrai savoir-faire : il ne fallait pas avoir le bout de jingle, ni la voix de l’animateur, etc. Aujourd’hui, il suffit d’ouvrir Youtube converter, de télécharger 5 pistes et on a un début de playlist en moins de 3 minutes ». Cette fluidification de l’accès est-elle de nature à transformer le rapport à la musique ? C’est possible, mais il faudra attendre que les ados d’aujourd’hui grandissent pour bénéficier d’éléments de comparaison. Dans les discours, le doctorant relève que « les adolescents parlent de la musique comme d’un moyen de réguler leurs émotions et leurs souvenirs, alors que leurs parents parlent plus volontiers de la musique de leur époque comme un élément constitutif de l’identité de leur génération ». Mais là aussi, le biais d’une reconstruction a posteriori du discours pour "disqualifier" les pratiques des nouvelles générations est réel.


Éclectisme des goûts, des pratiques et des supports


C’est peut-être là la vraie évolution dans les pratiques. L’offre pléthorique de productions (En moyenne 33 000 albums par an), de supports et de modalités d’écoute entraîne une "éclectisation" dans le rapport à la musique, qui n’empêche pas, dans le même temps, les phénomènes de concentration (vers les plateformes connues, les tops artistes, etc.). Nombreux sont celles et ceux, jeunes ou moins jeunes, qui écoutent de la musique différemment en fonction du lieu, de leur activité ou de leur humeur. Comme par le passé, plusieurs modes d’écoute cohabitent. Les adolescents qu’observe Thibault Christophe naviguent entre les supports, les modalités d’écoute et les genres musicaux, dans une recomposition permanente. « Une ado m’expliquait par exemple que son mode d’écoute était lié à l’équipement utilisé, lui-même lié au lieu d’écoute, et que tout cela influait aussi sur les genres écoutés. Dans sa chambre, elle écoutait en entier, sur une chaîne hi-fi, des disques de rock des années 1960, 1970 et 1980 empruntés à ses parents. Dès qu’elle sortait de la maison, elle écoutait, sur son téléphone, des musiques téléchargées au titre d’artistes contemporains. » Même s’il serait tentant d’enfermer des catégories sociales données dans des schémas définis et immuables, l’éclectisme des pratiques, chez les jeunes comme les moins jeunes, semble de mise. Sans minimiser les phénomènes identitaires, dont la musique n’est pas forcément la cause (on peut arriver au reggae en suivant la fumée, ou au metal par amour des clous…), la construction des goûts, en matière de style et de modalités d’écoute est le résultat complexe d’un faisceau de causes.


L’expérience musicale


Cette plus grande musicalisation du quotidien, accompagnée d’une complexification des genres et styles, d’une diversification des modes et des supports d’écoute, semble entraîner une approche plus expérientielle de la musique. Finalement, peu importeraient les styles ou l’époque, ce qui compte, c’est l’expérience.

La musique est partout, elle accompagne le quotidien. La musique comme vecteur de souvenirs ou supports des émotions, le discours n’est pas nouveau. Si l’on y ajoute l’offre pléthorique de musique, l’auditeur ne sait pas toujours vers quels artistes ou styles aller. Pour réaliser la bande-son du quotidien, il est plus aisé de choisir en fonction de l’humeur, ou de l’activité que l’on est en train de faire (détente, travail, sport, fête…) pour choisir parmi la multitude de titres et d’albums disponibles. Et pour toutes celles et ceux qui n’ont pas l’âme d’un DJ ou d’un défricheur, d’un passionné ou d’un simple curieux, se laisser porter par les recommandations est confortable. Comme l’explique Thibault Christophe, pour les ados qu’il observe, « l’écoute au titre, en playlists, est justifiée dans les discours par la volonté d’écouter une musique en rapport avec une humeur ou une émotion qu’ils vivent ou qu’ils souhaitent atteindre. On est là pleinement dans la dimension expérientielle de la musique. Soit ils ressentent une émotion et vont chercher à faire coller la musique à celle-ci, pour augmenter la bulle dans laquelle ils se trouvent, soit ils vont susciter une émotion, ou essayer de l’atteindre, par le biais de la musique ». Il en va de même pour les autres catégories de consommateurs : on choisit sa musique aussi en fonction du contexte. « Un jeune adulte récemment parti du cocon familial me confiait que la seule façon qu’il avait de se motiver pour faire le ménage, c’était d’écouter du hard rock », illustre ainsi Thibault Christophe.

« La plupart des gens ont dans leur disque dur plus de musique qu’ils ne pourront en écouter dans leur vie… »

La musique marque les histoires personnelles, qui ne sont pas monolithiques et figées, mais en évolution permanente, faites d’appropriations et de recompositions. Pour François Ribac aussi, « ce qui compte avant tout, c’est l’expérience, et la valeur qu’on lui attribue (..) C’est d’autant plus vrai à une époque où la plupart des gens ont dans leur disque dur plus de musique qu’ils ne pourront en écouter dans leur vie… ». Et c’est bien cette approche expérientielle qui entraîne des phénomènes de diversification, de mélanges de genres, qui bouleversent en partie les modes d’écoute. Les auditeurs sont pluriels, ils naviguent, conjuguent, combinent…


Découverte / Recommandation : la fin des monopoles ?


À la diversification, l’éclatement des modes d’écoute correspond une diversification, un éclatement des modes de recommandation et de découverte. Une concurrence féroce pour les prescripteurs traditionnels. Pour Yann Thébaut, « aujourd’hui, n’importe qui peut être prescripteur de musique. Les outils numériques, plateformes et réseaux sociaux, démultiplient les possibilités de découverte et de prescription ». Le monopole des journalistes, programmateurs et autres professionnels de la musique et des médias est remis en cause. Pour François Ribac, ce monopole était lié « aux limites matérielles de systèmes de reproduction analogique. Personne ou presque ne pouvait parcourir le monde, découvrir des artistes, enregistrer des concerts, et diffuser des cassettes. La prescription professionnelle n’a pas disparu, et elle ne disparaîtra pas, mais elle est battue en brèche par le fait que tout le monde, potentiellement, peut devenir prescripteur et que les contenus sont patrimonialisés en ligne ».

Si la possibilité pour un anonyme de devenir leader d’opinion est augmentée par le numérique, les prescripteurs traditionnels ont largement investi les plateformes et réseaux sociaux. Et c’est bien leur image et leur crédibilité acquise off-line, qui leur permet de prolonger on line leur influence. Les comptes des radios, magazines, journalistes, artistes, spécialisés ou non, jouent un rôle fort de prescription sur Facebook, Twitter, Spotify ou encore Deezer. Sans parler des sites Internet proposant podcasts, chroniques, vidéos ou liens partageables à l’infini.

Pour Hugo Bon, fondateur de Soundytics, le débat sur le remplacement potentiel des canaux traditionnels par les algorithmes des outils numériques est un faux débat : « la recommandation automatique ne sera jamais aussi argumentée ou subjective que celle d’un journaliste, d’un critique, d’un passionné ou de l’ami en qui l’on a confiance. Ces modes de recommandation sont complémentaires, ils ne s’annulent pas. On commence par écouter la musique que notre entourage social, proche ou plus lointain nous conseille, puis celle recommandée par la presse. La recommandation algorithmique peut prendre ensuite le relais pour approfondir et faire découvrir de nouvelles choses ».

« Le remplacement de l’humain par les algorithmes est un faux débat »

Là encore, c’est une recomposition hybride qui semble être la norme. Les canaux traditionnels et numériques coexistent, se mixent, s’interpénètrent, sans se faire disparaître. La recommandation est aussi un domaine où se superposent les sources analogiques et numériques. La recommandation humaine, celle des leaders d’opinion, qu’il s’agisse d’un membre de l’entourage, d’un journaliste spécialisé ou d’un artiste populaire, existe toujours. La presse spécialisée marque cependant le pas, avec un lectorat de trentenaires et quarantenaires, et est remplacée chez les plus jeunes par les canaux de recommandations numériques, qui se conjuguent avec la recommandation humaine. Celle-ci va de l’envoi d’un lien sur un réseau social à un ami, au travail rémunéré d’un Deezer ou Spotify editor qui constitue des playlists selon des critères déterminés.

La découverte de musique se fait aussi sur le mode de l’aléatoire, en témoigne l’utilisation accrue d’applications comme Shazam, ou encore la dernière-née Next, lancée par les créateurs de Tinder, l’application de rencontres instantanées géolocalisées. Celle-ci propose de découvrir des nouveaux artistes indés sur le même mode que les rencontres flash. Avec 100 millions d’utilisateurs mensuels, Shazam, application de reconnaissance se targue d’être à l’origine de 7% des téléchargements de musique, ce qui représente 400 000 téléchargements par jour. C’est un bel exemple de mixage de sources dans la découverte : un titre entendu à la radio, ou dans un lieu, public ou privé, peut être identifié par l’application, d’où l’importance d’une plus grande description des métadonnées et données acoustiques.


Man vs machine ?


À côté de la recommandation humaine, qu’elle soit professionnelle ou amateur, l’on trouve une recommandation que l’on pourrait qualifier de documentaire. Elle concerne les informations que les services musicaux se procurent via les producteurs et distributeurs de musique ainsi que sur les bases spécialisées (MusicBrainz, Last.fm, Rovi, MusicStory,…). Il s’agit des informations qui permettent de décrire un titre musical (nom de l’artiste, genre musical, pays, date…) et donc de créer les moteurs de recherche et suggérer des titres similaires à l’auditeur. C’est là le travail de base minimum de tout service de musique en ligne.

Comme l’explique Hugo Bon, fondateur de Soundytics, une prescription humaine bien documentée a des limites : « ce sont des passionnés, des musicologues, qui ont une grande connaissance des catalogues. Leur expertise est très pointue, mais bornée par les limites humaines : un être humain ne peut pas être pertinent sur 30 millions de titres, il ne peut pas connaître l’intégralité du catalogue. De plus, les personnes sont tenues par des enjeux marketing ou promotionnels. On met en avant les sorties, l’artiste qui passe en concert, qui a une actualité… ». À ces deux premières modalités de recommandation s’en ajoute aujourd’hui une troisième. C’est la recommandation collaborative, basée sur des technologies algorithmiques. Elle s’appuie sur les données sociales des utilisateurs : données personnelles (âge, sexe, lieu d’habitation…) et historique d’écoute de l’auditeur, des amis (partages facebook, etc.), ainsi que les contextes d’écoute. Pour Hugo Bon, « les deux approches sont complémentaires : on suggère de la musique curée par des spécialistes, et on adapte les propositions en fonction des habitudes de l’utilisateur. L’avenir est à la mise en cohérence de ces deux modes de recommandation ».

« La recommandation collaborative, basée sur des technologies algorithmiques, s’appuie sur les données sociales des utilisateurs »

L’univers de la recommandation se structure aujourd’hui autour de quatre grandes familles de données. Rémi Bouton, journaliste indépendant spécialiste des industries culturelles, les résume ainsi, dans son article intitulé Musique, laboratoire de l’ère numérique, réalisé pour Le Bulletin des bibliothèques de France :

- l’expertise humaine et la sémantique associée à la musique,
- l’environnement social et sociétal,
- l’analyse des comportements de l’auditeur et de son contexte d’écoute,
- l’analyse du signal musical lui-même.


L’expérience utilisateur : vers une conceptualisation de la musique


L’écosystème musical mondial voit éclore de nombreux projets, start-up, services, pour augmenter l’expérience musicale : qu’il s’agisse d’interfaces, de partages sociaux, d ’enrichissement de métadonnées ou de descripteurs musicaux, leurs créateurs sont de plus en plus nombreux dans les pitch sessions et autres concours des salons professionnels et événements liés à l’innovation. Les méthodes sont diverses, mais les objectifs assez similaires. La dimension expérientielle est aujourd’hui pleinement intégrée dans l’offre de services. Après le premier âge de la musique en ligne, marqué par une course à la taille du catalogue, les stratégies s’orientent vers la valorisation de l’expérience utilisateur, rejoignant ainsi les aspirations et les pratiques des consommateurs. La recommandation devient alors un enjeu majeur. Hugo Bon explique ainsi : « aujourd’hui, les différents acteurs de la musique en ligne, a fortiori les gros (Deezer, Spotify…), proposent des contenus assez similaires. Même Soundcloud va intégrer du catalogue de major. La concurrence ne se fait plus, comme au premier âge de la musique en ligne, sur du quantitatif. Elle va se faire sur l’expérience utilisateur, sur la valorisation du contenu ».

Les mouvements récents dans l’industrie appuient cette idée. Les rachats d’entreprises de curation et de description des contenus se sont multipliés, avec en tête de pont l’acquisition par Spotify de The Echo Nest, entreprise leader sur le marché mondial de la data et des API musicales. Yann Thébault explique ainsi : « Avoir 20 millions de titres disponibles sur la plateforme, c’est un avantage, mais ce n’est plus suffisant. L’enjeu pour Spotify aujourd’hui, c’est de proposer à nos utilisateurs la bonne musique au bon moment (…) Les experts de The Echo Nest se sont dédiés à faciliter la découverte musicale pendant près d’une décennie. (…) Cette acquisition nous aidera à atteindre notre objectif de pousser plus de gens à écouter plus de musique. (…) Au final l’association entre The Echo Nest et Spotify nous aide également à amplifier et affiner notre système de découverte musicale. Avec une connaissance plus pointue de la musique, c’est l’expérience utilisateur dans son intégralité qui est améliorée »..

« Augmenter l’expérience utilisateur : un enjeu économique majeur et un enjeu de diversité culturelle »

Amener la bonne musique à la bonne personne au bon moment, c’est l’ambition de toutes les plateformes et services de découverte et de recommandation (l’exigence déborde largement le secteur musical). Augmenter l’expérience utilisateur est un enjeu économique majeur. Le but : capter le consommateur, le garder sur le service et le faire consommer, de la publicité ou de l’abonnement. C’est aussi un enjeu de diversité. Comme le rappelle Hugo Bon, « aujourd’hui, 1% des artistes génèrent 70% des revenus. Sur Spotify, 20% du catalogue n’a jamais été écouté. Et la part des titres écoutés moins de 100 fois est colossale. L’enjeu d’une meilleure exploitation des catalogues est très important, tant du point de vue économique que culturel. » Pour arriver à cela, les technologies s’affinent, les algorithmes se complexifient. Pour cela, Sounditycs, comme les ingénieurs de Spotify, mettent en place des procédures de machine learning (Consistant à entraîner un algorithme pour qu’il s’adapte à différentes situations) pour atteindre un objectif de deep learning (Une connaissance profonde et précise d’un contenu). Il s’agit d’augmenter la description du contenu pour le matcher avec les données utilisateurs : profil, recherches effectuées, contexte… En clair, augmenter les paramètres descripteurs sur un volume énorme de données hétérogènes. Soundytics le fait en ajoutant à l’équation les propriétés acoustiques des morceaux, permettant d’ouvrir de nouveaux champs de similarité : « des genres musicaux différents peuvent très bien avoir des propriétés acoustiques proches. Là cela devient intéressant, et permet de proposer des musiques nouvelles, potentiellement différentes des habitudes de l’utilisateur, et qui peuvent lui plaire », détaille Hugo Bon. L’intérêt est aussi d’exploiter ces données pour créer de nouvelles expériences utilisateurs, en conceptualisant la recommandation. Le concept devient alors une porte d’entrée pour la découverte avec des associations par humeurs ("moods"), activités, météo, modes, etc.

Si ces changements et ces stratégies nouvelles dans l’offre de services musicaux répondent, le mieux possible, à l’éclectisme et à la dimension expérientielle des pratiques des consommateurs de musique, ces dernières, foisonnantes et en perpétuel mouvement, ne manqueront pas d’influencer les futures évolutions. Comme l’explique François Ribac, « ce n’est pas la numérisation seule qui a produit des effets, c’est l’alliance (voire les batailles) entre les technologies et ce que les gens et les entreprises en font, le balancier entre les usages individuels et collectifs et les stratégies industrielles ». Nous n’assisterons peut-être pas à des révolutions, ni à de grands remplacements, mais verrons coexister toujours plus de modalités de découverte, de prescription et de recommandation musicales. L’avenir est à l’agencement de ces modalités…


Dossier réalisé par Romain Bigay

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Bibliographie sélective :

- Hadopi, 5e vague du baromètre « Usages », mai 2014

- Hadopi, Cartographie des publications 2013 du DREV de l’Hadopi

- DONNAT, Olivier (dir.),Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, éditions La Découverte, Paris.

- RIBAC, François, Ce que les usagers et Internet font à la prescription culturelle publique et à ses lieux… / Faire la musique/Anthropologie de la création contemporaine (vidéo)

- CHRISTOPHE, Thibault, Du fragment dans la musique, InaGlobal

- ASTOR, Philippe, Au cœur de l’économie du streaming, Irma, 2014

- MAASO Arnt, Streaming study - Clouds & concerts (Norwegian streaming service WiMP Music)

- BOUTON, Rémi, Musique, laboratoire de l’ère numérique, in Le Bulletin des bibliothèques de France, 2014.


INTERVIEWS

François RIBAC
Compositeur de théâtre musical et sociologue

« la musique n’a absolument pas été rendue immatérielle. On n’a jamais eu autant d’objets dans les mains qu’aujourd’hui. »

« Le numérique en lui-même ne veut rien dire, ce qui compte, ce sont les pratiques. »

>> Lire l’interview


INTERVIEWS

Thibault CHRISTOPHE
Doctorant, université Toulouse II Jean Jaurès - LERASS

« La question des genres musicaux ne compte plus vraiment. Si la musique leur plaît, peu importe le style ou l’époque. »

« Le numérique n’a pas apporté grand chose de nouveau en termes d’usages et de pratiques, si ce n’est une amplification et une accélération de celles-ci. »

>> Lire l’interview


INTERVIEWS

Yann THEBAULT
Directeur général Europe du sud, Spotify

« Il y n’y a pas une façon unique de découvrir de la musique, il y a mille chemins possibles. Nous essayons de les proposer tous à nos utilisateurs. »

« l’association entre The Echonest et Spotify nous aide également à amplifier et affiner notre système de découverte musicale. Avec une connaissance plus pointue de la musique, c’est l’expérience utilisateur dans son intégralité qui est améliorée sur Spotify. »

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INTERVIEWS

Hugo BON
Fondateur de Soundytics

« La concurrence ne se fait plus, comme au premier âge de la musique en ligne, sur du quantitatif. Elle va se faire sur l’expérience utilisateur, sur la valorisation du contenu. »

« Amener la bonne musique à la bonne personne au bon moment, c’est ce que toutes les plateformes recherchent »

>> Lire l’interview


L’ÉVOLUTION DES COMPORTEMENTS À L’ÈRE NUMÉRIQUE

Le 10 juillet, l’Irma organisait un débat sur l’impact du virage numérique sur les comportements et les usages et dans la construction des goûts musicaux. Tenu dans le cadre de Pop Mind à Castres, ce débat a réuni en tribune autour de Philippe Astor, François Ribac, Thibault Christophe et Florence Icard,devant plus d’une centaine de professionnels. Le podcast audio de la rencontre est disponible.

>> Réécouter la rencontre

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