LE MARCHÉ DES INSTRUMENTS DE MUSIQUE :
une facture bien réglée

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Publié le mercredi 3 novembre 2010

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À l’occasion du salon de la musique "Music & You" et de la mise à jour de certains chiffres du secteur de la facture instrumentale par la CSFI, l’Irma se penche ce mois-ci sur le marché des instruments de musique en France, aussi bien en termes de pratiques que de structuration d’activités.
Quelle est la situation économique de ce marché ? Quelles sont ces dernières évolutions et les tendances à venir ? Quels sont les enjeux pour les différents métiers concernés (luthiers, facteurs, distributeurs, vendeurs, presse spécialisée…) ?

On a plutôt l’habitude de parler des artistes et de leurs instruments et d’insister sur la carrière de ces hommes et femmes qui expriment leur art. Cependant on tend à occulter le fait que tout instrumentiste a des marques d’instrument préférées et des professionnels pour s’occuper de son outil de travail (ou de loisir)… Il nous a semblé opportun dans le cadre du salon "Music and You" d’éclairer la profession des luthiers et facteurs pour les sortir de l’ombre des ateliers et bureaux où ils officient.

Luthier, archetier, facteur de guitares, de pianos, accordeur, facteur d‘orgues… autant de métiers qui font partie de la facture instrumentale. Selon Franck Fumoleau, directeur général de l’Itemm, cette filière se compose d’environ 2 500 entreprises avec un découpage de 700 ayant une activité artisanale (fabrication, réparation, restauration, accord) et 1 800 ayant une activité mixte (à la fois artisanale et/ou commerciale). Ce chiffre représente une industrie de niche dans le secteur des métiers d’art (20 000 entreprises en France). La facture instrumentale est également une industrie de main d’œuvre, d’où les forts différentiels de coût et la concurrence internationale.

État des lieux du marché des ventes d’instruments
La Chambre syndicale de la facture instrumentale (CSFI) fournit des chiffres concernant le marché de la facture instrumentale, notamment au travers des chiffres d’affaires des importateurs et distributeurs d’instruments [1].
Si ce marché était en expansion en 2007 et 2008, il n’a pas été épargné par la crise et affiche un recul de 8% en 2009, atteignant ainsi une valeur de 628 millions d’euros.

Pour François Roy, directeur commercial de Yamaha, "il y a une donnée essentielle, inhérente à ce marché, à toujours garder en tête : les instruments de musique ne seront jamais de vrais produits de grande consommation. Proposer des batteries à 200 euros ne multipliera pas par 10 le nombre de batteurs". Il ajoute que le marché est loin d’être saturé car la pratique musicale est toujours importante chez les jeunes, ce qui assure un renouvellement permanent des ventes.

Concernant la répartition des ventes en volume par type d’instrument, les guitares sont largement majoritaires et représentent la moitié du marché. En volume, à titre d’exemple, les instruments à vent représentent environ 40 000 instruments vendus par an (Patrick Selmer, CSFI).

En termes d’évolution, les pianos, accordéons et cordes frottées subissent des baisses importantes (respectivement -25%, -19% et -6% en volume). En revanche, les cuivres, orgues et guitares acoustiques sont en progression : +17%, +12% et +10%.
Du côté des accessoires, les amplificateurs progressent de 9%, à l’exception des amplis de basses et des effets qui chutent de 14%.

On peut dresser un parallèle entre ces répartitions des ventes par familles d’instruments et l’évolution des importations en France depuis 1998 : là encore on constate une nette domination des guitares, qui sont la seule famille d’instruments à connaître une importante hausse des importations :


Un contexte international concurrentiel
La France occupe le 4e rang mondial en matière de lutherie et de facture instrumentale, notamment grâce à un positionnement fort sur les produits haut de gamme. Patrick Selmer détaille que "pour les instruments à vent, les constructeurs basés en France, et par extension les constructeurs européens, sont plus positionnés sur du haut de gamme".
Ainsi Gweltas Simon, facteur de harpes à chevalets, le résume ainsi : "pour avoir des chances de vendre un instrument quand on est facteur, il n’y a pas d’autre choix que d’avoir vraiment une identité qui se singularise, une reconnaissance de qualité qui motive les gens qui ont le pouvoir d’achat correspondant…".

En ce qui concerne les exportations, Patrick Selmer affirme qu’"il y a un potentiel important de développement à l’export, notamment avec la Chine et l’Amérique du Sud, qui est en réémergence". Il ajoute que l’on assiste davantage à des modifications de l’équilibre global plutôt qu’à une croissance des uns et des autres. "Il y a 10 ans, l’Asie représentait 25% du marché et aujourd’hui, plus de 40%, par érosion des marchés plus traditionnels des États-Unis et de l’Europe."

Le constat est également partagé sur l’importance prise par la Chine en matière de production d’instruments à bas coût, donc majoritairement pour le marché des instruments d’étude. Face à cette réalité, certains le regrettent, comme Roger Daguet, luthier, qui se demande "comment lutter quand la Chine propose des instruments à moins de 240 euros quand il s’agit d’une somme supérieure à ce que coûte un jeu de micros de qualité que vous installez sur un instrument "de type" équivalent… ". D’autres adaptent leur activité, comme l’explique Philippe Krümm : "certains luthiers revendent des instruments fabriqués en Chine et peaufinés en France…".

Un marché relativement stable
Globalement, les chiffres et les personnes que nous avons interrogées s’accordent sur une stagnation générale du marché. Pour les distributeurs, il est difficile d’augmenter les volumes d’instruments vendus, et la plupart constatent une baisse du panier moyen et du prix unitaire de chaque instrument.
Par exemple, les derniers chiffres de la CSFI révèlent que pour un nombre de batteries vendues qui augmente de 9%, le chiffre d’affaires a baissé de 10%.
Pour François Roy, "ceci est dû au développement de l’offre de premiers prix, et ce phénomène est commun à l’ensemble du marché". Patrick Selmer pointe également "une autre cause, plus structurelle, celle de la place de l’éducation musicale en France : on constate un manque au niveau de l’enseignement de la musique dans les écoles, contrairement à d’autres pays".

Une qualité croissante, des prix plus abordables
Cependant, cette baisse générale des prix n’a pas engendré une baisse de la qualité. Au contraire, celle-ci est plutôt en constante amélioration. Ainsi pour Benoît Fillette, "il y a aujourd’hui une offre de matériel d’entrée de gamme de bonne qualité qui permet à tout le monde de démarrer convenablement la musique pour un budget modeste". On parle alors davantage de modèles "d’entrée de gamme", là où on aurait évoqué des modèles "bas de gamme" il y a quelques années. La fabrication d’instruments à bas coût peut alors être considérée comme positive pour les ventes, qui s’adressent à un public plus vaste et favorise les achats de complément.

Du côté du matériel également, "les prix baissent et les musiciens peuvent désormais trouver du matériel de qualité à des prix relativement bas", affirme Grégoire Nachbauer d’Audiofanzine.Thierry Demougin illustre ce constat en prenant l’exemple des home studios : "avec 200 euros, on peut se fabriquer un home studio de base, avec des instruments virtuels et des banques de sons. Les interfaces audio se sont fortement démocratisées, avec une qualité croissante et des prix désormais accessibles".

Quelles stratégies de développement pour les fabricants et revendeurs ?
De là, on peut s’interroger sur les évolutions à venir et les nouvelles activités à développer pour les fabricants ou revendeurs d’instruments. Faut-il poursuivre l’hyperspécialisation ? Quels seront les innovations, les nouveaux besoins ?

Il est évident que le poids grandissant d’Internet a entrainé de fortes mutations dans le domaine des pratiques comme des ventes. Face à cela, il s’avère nécessaire, pour Thierry Demougin, de mettre en corrélation les nouveaux outils technologiques et les services d’aides à l’utilisation.

Pour François Roy, les évolutions majeures se feront du côté de la distribution : "nous allons passer d’une distribution ’familiale’, composée d’entreprises indépendantes, à la mise en place de groupements et de succursales multiples des principaux acteurs Internet. Nous verrons aussi probablement se multiplier les rapprochements entre le marketing des marques et le marketing des distributeurs."
Si les magasins traditionnels et spécifiques parviennent à conserver une activité viable, les réseaux de distributeurs généralistes doivent se positionner différemment, en s’orientant vers des produits plus spécialisés, ou bien en élargissant les cibles ou en représentant davantage une marque particulière par exemple.

D’autres envisagent plutôt de développer le marché de la location d’instruments : "Pour pousser la musique acoustique, les conservatoires devraient se placer sur ce créneau, tous les magasins qui louent sur Paris sont contents de ces formules" (Philippe Krümm).

Pour Patrick Selmer,il faudrait "re-professionnaliser" le réseau de diffusion, "en assurant une proximité réelle et physique. Le réseau a un avenir, à condition que les discours évoluent et que l’on s’ajuste aux besoins du marché".

D’importants effets de mode
En termes d’évolutions du marché et des pratiques, beaucoup s’accordent sur l’importance des phénomènes de modes et l’alternance des tendances musicales.
Comme l’explique François Roy, "il y a une alternance entre la musique très électronique et la musique très acoustique, un peu vintage. Cette alternance devrait connaître encore quelques mouvements de balancier dans les prochaines années."
De la même façon, Philippe Krumm constate "un retour des instruments acoustiques électriques voire vintage" avec certains instruments "à la mode" : djembé, didgeridoo, ukulélé aujourd’hui…

Par ailleurs, on observe une plus grande tendance à proposer des "modèles signatures" plus abordables, qui consistent à associer un produit à un artiste. Benoît Fillette précise : "il y a encore quelques années, modèle signature rimait avec haut de gamme. Aujourd’hui, avec la qualité croissante des modèles d’entrée de gamme, on trouve des guitares signatures beaucoup moins chères. La Wolfgang, la guitare d’Eddie Van Halen, qui coûte 3000 euros, vient de ressortir en version japonaise dans les 1200 euros, avec quelques modifications seulement".

Ces nouvelles stratégies, aussi bien pour les fabricants que pour les vendeurs d’instruments, varient en fonction des transformations d’un marché de plus en plus international, mais elles restent fortement influencées par les évolutions des pratiques instrumentales.

Les pratiques instrumentales des Français : quelle réalité ?
Près d’un quart des Français (23%) déclare savoir jouer d’un instrument de musique. Parmi eux, seulement la moitié a pratiqué cet instrument durant les 12 derniers mois, ce qui porte le nombre de musiciens amateurs à près de 12% des Français. Ce chiffre est relativement stable depuis 1997.


8% des Français ont une pratique musicale dans un cadre collectif, et 5% appartiennent à des formations musicales diverses (tous styles confondus). De plus, 5% ont composé de la musique sur ordinateur, ce qui porte la totalité des musiciens amateurs à 18% de la population française, soit plus de 9 millions de personnes.

Pour François Roy : "Il n’y a pas, en France, une pratique musicale de masse aussi importante que dans les pays voisins, comme en Angleterre ou en Allemagne. Le système des conservatoires est très performant, mais il forme de très bons professionnels, et peu de pratiquants amateurs de bon niveau."

Parmi les instruments les plus pratiqués, on distingue notamment le piano (31%) et la guitare (39%).


Thierry Demougin constate que le lectorat de KR Home Studio suit une "forte poussée des amateurs", mais que cette population connaît un turn-over important. En effet, l’engagement des Français pratiquant un instrument est très variable, comme en témoigne la fréquence des pratiques :


Concernant les genres musicaux préférés des musiciens amateurs, le rock, les variétés françaises et la musique classique sont les plus présents.

Les pratiques instrumentales sont traditionnellement masculines, et cet aspect est renforcé avec la pratique musicale sur ordinateur (80% d’hommes et 20% de femmes).

Quelles évolutions ?
La généralisation de l’équipement informatique des ménages et la diffusion d’Internet dans les foyers a plusieurs conséquences sur les pratiques musicales.
La composition de musique sur ordinateur est un phénomène relativement nouveau et ne fait l’objet d’une "mesure" dans les enquêtes que depuis 2008. De plus, les musiciens amateurs utilisent de plus en plus Internet pour accompagner leurs pratiques. Comme l’explique Benoît Fillette, "un guitariste, aujourd’hui, n’est plus un musicien isolé, c’est un touche-à-tout qui peut faire des programmations de batterie pour s’accompagner, il s’enregistre… ".

Cette évolution va de pair avec l’accroissement de l’autoproduction chez les musiciens. De plus en plus de marques commerciales se positionnent alors sur ce créneau, que Thierry Demougin qualifie de "segment composé de particuliers exigeants". La presse spécialisée s’adapte également et doit répondre à une forte demande sur le sujet (voir encadré).
Grégoire Nachbauer résume ainsi la situation : "si les besoins restent les mêmes : arriver à s’enregistrer correctement et se faire connaître, les outils ont radicalement changé, avec l’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux qui permettent aux musiciens de faire leur propre promotion".

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Si le marché des instruments et les besoins restent globalement similaires, les acteurs doivent sans cesse continuer à innover pour suivre les évolutions des pratiques, des usages et des technologies, dans un contexte de plus en plus international et concurrentiel.

Si la France garde encore une longueur d’avance dans certains domaines, comme le rappelle Franck Fumoleau : "Avec ses 3 centres nationaux de formation (Mirecourt, Eschau et Le Mans), la France dispose de la plus importante offre de formation au monde pour les métiers de la filière instrumentale (fabrication, réparation, restauration, accord et commercialisation des instruments de musique). Cette position ouvre des possibilités importantes en termes d’accueil de stagiaires internationaux mais aussi de missions d’accompagnement dans les pays ne disposant pas d’écoles" ; l’enjeu est, pour Patrick Selmer, d’ouvrir l’accès à la musique par des pratiques plus populaires. :"pour en revenir à la situation d’il y a 20 ou 30 ans, époque où la pratique instrumentale était plus développée, via les harmonies, les ensembles locaux, les orchestres amateurs. Il faut redévelopper ce tissu en France, sur lesquels les marchés dynamiques reposent."


Dossier réalisé par Camille Gillet

[1] Source : Le marché français de la facture instrumentale, synthèse et tendances 2007/2008, Chambre syndicale de la facture instrumentale, 2009.
Les instruments concernés sont les pianos acoustiques et numériques, les claviers portables et les synthétiseurs, les instruments à vents (bois et cuivres), les percussions (classiques et latines), les batteries (acoustiques et électroniques), les instruments à cordes frottées, les guitares et basses (électriques et acoustiques), les orgues, les accordéons et les autres instruments.