LE FAIR : 20 SÉLECTIONS D’EXPÉRIENCE

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Publié le mardi 30 septembre 2008

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Organisme d’intérêt général (1) : Fair et savoir-faire

Le Fair, Fonds d’action et d’initiative rock, est un dispositif d’intérêt général singulier. Il accompagne chaque année 15 groupes ou artistes dans l’ensemble de leurs démarches liées au développement de projet artistique et de carrière. En deux décennies, 300 groupes et chanteurs ont bénéficié de cette aide à leur début (NTM, Lofofora, M, Ez3kiel, Renan Luce,etc.).
Créé sous l’impulsion du ministère Lang en 1989, le Fair vient de dévoiler sa 20e sélection le 10 septembre dernier. Cette longévité témoigne de la pertinence de l’outil et des compétences de l’équipe managée par Claude Guyot. Elle est également le résultat d’une coopération quasi unique de l’ensemble des partenaires du secteur (disque, spectacle, édition, management, formation, sociétés civiles, médias) et d’un mécène (Ricard) présent depuis le début de l’aventure. Avec, comme mot d’ordre, l’insertion professionnelle des lauréats sélectionnés.
Pour ce premier volet d’une série de focus sur les organismes d’intérêt général, décryptage du Fair et de ce savoir-faire.

Le Fair, les quatre dimensions de l’accompagnement
Le Fair se définit comme un "dispositif de soutien et d’aide au démarrage de carrière d’artistes ou de groupes musicaux résidant en France". Chaque année, peuvent postuler à la sélection du Fair les chanteurs ou groupes ayant une activité scénique régulière et un élément d’encadrement professionnel, mais qui n’ont pas pour autant plus d’un album distribué nationalement à leur actif (sur les deux dernières années).
Les 15 lauréats choisis par le comité artistique bénéficient en retour d’une aide qui comporte quatre volets.

L’aide financière, de 3 000 à 6 000 euros environ, représente la dimension la plus "palpable" pour les musiciens qui postulent au Fair. "Très honnêtement, nous postulions au départ pour bénéficier de la bourse" nous explique Wax Tailor (lire les interviews). En fonction de leurs problématiques du moment, les groupes choisissent d’affecter cette bourse à de l’achat de matériel (instruments, sonorisation ou vidéoprojecteur comme ce fut le cas pour EZ3kiel), aux répétitions, à l’autoproduction (dans la limite de la moitié de la bourse) ou à du tour support (devant représenter au minimum la moitié de l’aide). Aspect moins connu mais très utile en cas de proposition de contrats, une partie de l’aide financière peut être affectée à la consultation d’un avocat spécialisé.

La visibilité offerte par la dimension promotionnelle de l’aide du Fair est un atout important du dispositif. Elle est rendue possible grâce à un réseau de partenaires médiatiques de renom et par la publication à 10 000 exemplaires d’une compilation regroupant un titre de tous les lauréats (la compilation Fair 2009 sera disponible à partir du 27 octobre). Chaque année, cette compilation est envoyée par le Fair à l’ensemble des professionnels de la musique et aux médias. Elle est également distribuée gratuitement au public par les partenaires du Fair, à savoir Libération, Les Inrockuptibles, la chaîne de télévision France 4, la radio Ouï FM à Paris et les radios membres du réseau national Férarock ainsi que celles du réseau international Francophonie Diffusion. Une campagne de publicité annonçant la sélection est également relayée par certains de ces partenaires.
Par ailleurs, Ricard SA Live Music met à la disposition du Fair la scène de la place Denfert-Rochereau à Paris lors de la Fête de la musique, permettant ainsi à 3 ou 4 artistes choisis conjointement de s’y produire.

Les artistes sélectionnés par le Fair bénéficient également d’une aide en formation professionnelle. Chaque membre du groupe participe à un stage "Gestion de carrière" (le statut des artistes, les contrats, la fiscalité, l’édition…), monté en collaboration avec l’Irma et à des formations techniques adaptées au Studio des Variétés (travail sur la voix, le son, le maquettage, la technique de répétition, etc.).
Pour compléter ce programme de formation, le Fair met en place deux modules pour 3 à 5 artistes, le premier autour d’un travail de résidence (mise en scène, scénographie, lumière), et le second autour d’une pré-production permettant de travailler en studio avec un réalisateur artistique (arrangements, enregistrements).

Comme l’explique Claude Guyot, la directrice du Fair, dans l’interview qu’elle nous a accordée (lire l’interview), le conseil en management est le volet du dispositif qui s’est le plus développé en 20 ans de sélection. S’il s’agit initialement de l’aspect le moins "palpable" et attendu par les nouveaux lauréats, tous les artistes et managers que nous avons interrogés insistent beaucoup sur ce point : "L’équipe du Fair a toujours été disponible et à l’écoute, en proposant sans jamais imposer, assurant ainsi un rôle de ’boîte à idées’ particulièrement utile sur un début de carrière" (Bruno Cariou, manageur de Amélie-les-crayons) ; "Je n’avais pas forcément appréhendé le côté accompagnement de cette façon-là , où la porte est ouverte pendant un an, et même après" (Wax Tailor).
Ce volet consiste à fournir des conseils et des connexions professionnels aux lauréats, sans pour autant se substituer au manager de l’artiste, mais en mettant à disposition le "capital-relations" et les compétences du Fair. Il s’agit concrètement d’aider les artistes à trouver, toujours selon une logique de besoins individualisés, un label, un éditeur, un manager ou un tourneur. Zebda, Mano Solo, Louise Attaque, Dionysos, entre autres, ont pu signer leur premier contrat ainsi. Comme cela est indiqué dans le dossier de presse du Fair, il peut aussi s’agir parfois d’aider les groupes à se séparer de certains partenaires… Plus globalement, le Fair cherche à ce que les groupes prennent conscience de la notion de partenariats stratégiques dans leur relation avec les différentes structures essentielles à l’évolution de leur carrière.

Le fonctionnement du Fair : un outil partenarial
Le Fair a été "lancé" par le ministère de la Culture lors de la conférence de presse "Rock et Variétés" donnée le 25 septembre 1989 par Jack Lang au Bus Palladium à Paris, moment qui correspond peu ou prou au début de l’engagement de l’État en faveur des "musiques actuelles" (terme apparu également à l’époque). Le Fair a été initialement installé au sein du Centre d’information du rock (le Cir, devenu l’Irma depuis) sous la responsabilité de Bruno Boutleux, directeur du Cir, et de Claude Guyot, en charge du programme et aujourd’hui directrice de l’association Fair (devenue autonome en 1994).
La création du Fair s’est construite sur cette volonté politique et grâce aux soutiens, notamment financiers, des sociétés civiles (Sacem, SCPP, SPPF, auxquelles s’est depuis ajoutée l’Adami), du FCM, du CNV et de Ricard SA Live Music. Le Fair est ainsi l’un des seuls dispositifs où l’ensemble des composantes du secteur des musiques actuelles se réunit autour d’un intérêt collectif et d’un projet commun dédié à l’insertion professionnelle des artistes et groupes. Il s’agit par exemple du seul programme d’action soutenu par la Société civile des producteurs phonographiques (SCPP).

Le travail partenarial du Fair se poursuit également dans son fonctionnement annuel : renouvelé chaque année, un comité artistique composé de personnalités du monde professionnel du spectacle, du disque, de l’édition, du management… détermine au mois de septembre les 15 lauréats de la sélection Fair. La "sélection" du comité artistique du Fair est un des aspects fondamentaux de la réussite du dispositif car chacun des professionnels choisit un artiste (au coup de coeur) pour l’accompagner par la suite. Or les 300 acteurs de la musique qui ont composé le comité en 20 sélections Fair (le comité artistique est composé de 15 personnalités par an, autant que de lauréats) ne sont pas des moindres, et pas des moins bien placés pour offrir des clés d’insertion aux artistes en démarrage de carrière. Ces dernières années, y ont participé entre autres Gérard Pont des Francofolies, Salomon Hazot de Nous Productions (ex Garance), Marie Prycko d’Air Production (Taratata), Frédéric Mazzolini de Zamora Prod., Stéphane Espinosa du 3ème Bureau et de Wagram, Bruno Gaston de France 4, Thomas Jamois de Naïve, Benoit Vuillon du Rock dans Tous ses États et de l’Abordage, etc.

C’est par la qualité de ces connexions professionnelles, qu’elles soient entre financeurs, structures partenaires ou entre personnalités du comité artistique, que le Fair trouve une ligne de conduite qui porte ses fruits en termes de repérage et d’accompagnement artistiques. Comme le dit Julien Soulié, manageur d’Alexis HK, "le crédit du Fair a énormément aidé. Quand on regarde la liste des lauréats de chaque année, c’est impressionnant ! Beaucoup d’artistes qui font la musique française d’aujourd’hui sont passés par le Fair" (lire les interviews). Pour ne citer que certains des 300 groupes ou artistes des 20 ans de sélection, la première décennie du Fair aura vu passer des artistes comme Elmer Food Beat, NTM, Têtes Raides, Massilia Sound System, The Little Rabbits, Zebda, Mano Solo, Lofofora, No One Is Innocent, ou un peu plus tard Miossec, le Maximum Kouette, Faudel, Louise Attaque ou M. La seconde aura aidé à découvrir ce qui fait en partie la nouvelle scène française d’aujourd’hui avec Tahiti 80, Ez3kiel, High Tone, Emily Loizeau, Sanseverino, Cali, Olivia Ruiz, Pauline Croze, Princess Aniès, Hocus Pocus, Spoke Orkestra, Wax Tailor, Renan Luce, Cocoon, Moriarty, The Do, etc. (voir la liste complète en encadré).

À travers cet outil qu’est le Fair, singulier par son fonctionnement partenarial et porté vers l’intérêt général, les acteurs et les structures de la filière musicale ont contribué à assurer le renouveau artistique et la pérennité d’une scène française vivante. Ils contribuent par là même au développement économique de l’ensemble des branches du secteur.

Mot d’ordre : l’insertion professionnelle
Le 28 février 1990, six mois après la création du Fair, Thomas Sotinel écrivait dans Le Monde, Le programme Fair porte ses fruits : "l’idée que le rock - au même titre que le cinéma, le théâtre ou le cirque - ait besoin de l’aide de l’État peut sembler incongrue. Mais les malheurs à répétition du rock français, l’incapacité apparente des groupes et des structures à durer, n’ont pas que des raisons artistiques (…). Le Fair tente de soulager quelques points sensibles."
Le paysage de la scène française au début des années 1990 est effectivement morose, largement dominé économiquement par les variétés internationales et, au moins en apparence, loin de la vitalité de la scène actuelle dont témoigne Claude Guyot dans les entretiens (lire les interviews). Le Plan Rock du ministère Lang voyait tout juste le jour et les lois sur les quotas radio n’existaient pas encore…

Dans ce contexte, l’objectif du Fair est "d’accompagner la professionnalisation de jeunes artistes, c’est-à -dire aider les jeunes groupes qui frappent aux portes du professionnalisme, qui ont plusieurs années de ’galère’ derrière eux, à organiser la dimension économique de leurs projets artistiques" (Éléments du discours de Jack Lang à la conférence de presse ’Rock et Variétés’, 1989).
Le Fair revendique dès lors un fonctionnement différent des tremplins et concours, "trop ponctuels pour de jeunes groupes", et une logique qui va bien au-delà du simple repérage d’artistes. L’objectif est de professionnaliser les artistes, plus spécialement par la scène ("C’est à partir de la scène que se construisent les carrières d’artistes") en leur offrant une bourse pour les frais de déplacements de concerts. L’idée est ainsi de lutter contre le travail "au black" et de favoriser le salariat des artistes lors de leurs prestations live (le remboursement étant assujetti à la présentation de fiches de paie).
Au delà du tour support, il s’agit dès l’origine d’accompagner les groupes vers un statut professionnel également par du conseil et de la formation. Par ailleurs, appelés de ses voeux par le ministre, les fondateurs du Fair vont mettre en place des outils pour structurer "cette fonction qu’on appelle manager" en mettant en place une formation et un guide Profession manager.

Le dispositif a un peu évolué au fil du temps, sans changer de logique mais en s’ajustant aux réalités des besoins. Claude Guyot : "Au tout début, il s’agissait surtout d’une aide en promotion et, d’une certaine façon, cela permettait aux artistes d’engranger quelques fiches de paye supplémentaires. Au bout d’un an d’exercice, j’ai réuni les managers pour voir avec eux ce qui était à corriger ou à développer. Puis au fur et à mesure, on a mis l’accent sur le conseil en management et en gestion de carrière." (lire l’interview)
Ce suivi en gestion de carrière, qui s’étale non officiellement sur bien plus d’une année ("Les conseils avisés de Claude Guyot m’aident encore quelquefois à ce jour", Fred Bapt, manager/tourneur d’EZ3kiel ; "Sa porte est toujours ouverte pour aider les groupes qui sont passés par sa structure", Julien Soulié, manageur d’Alexis HK), fait la particularité du dispositif. Contrairement aux tremplins, le travail du Fair ne s’arrête pas une fois les lauréats dévoilés, loin de là . Certains diront que c’est presque à ce moment-là qu’il commence vraiment. L’idée n’est plus seulement d’offrir de l’aide à la tournée et une incitation au salariat, mais également de trouver des partenaires économiques à un artiste, pour qu’il puisse créer, enregistrer et jouer sur scène en s’entourant de professionnels du "marché" de la musique.
D’où l’importance de la composition des comités artistiques et du modèle du parrainage individuel mis en place par le Fair. Les membres du comité sont uniquement là pour participer au vote des lauréats, mais ils accompagnent souvent par la suite le groupe dans ses démarches d’insertion professionnelle.

Peut-on estimer l’impact du Fair ?
Le Fair s’adresse aux groupes issus d’esthétiques rock, chanson, électro, hip hop, etc. résidants en France. Les critères à l’entrée, même s’ils ne présentent pas de caractères éliminatoires, ne permettent cependant pas à tous les groupes de postuler au Fair (400 dossiers par an sont déposés). Conformément aux objectifs, l’appel à candidatures s’adresse essentiellement aux artistes qui s’inscrivent dans une démarche professionnelle depuis quelque temps sans être pour autant "signés" en maison de disques. Le Fair ne sélectionne donc pas uniquement sur critères artistiques mais également en fonction de la structuration et du développement du groupe.
Les artistes que nous avons interrogés estiment ainsi que le Fair est arrivé à point nommé dans leur parcours : "Le Fair a vraiment eu ce côté ’rampe de lancement’ qui est arrivé au bon moment pour le groupe", Nico de X Makeena ; "Avant, de l’extérieur, je me disais que le Fair arrivait un peu tard pour les groupes, qu’on en avait déjà entendu parler et que ce n’était pas eux qui en avaient le plus besoin. En réalité, quand tu es un peu dedans, le fait d’être suivi par le Fair arrive au bon moment. Parce que lorsqu’il y a des mouvements autour de toi, avec des changements de structuration, tu te retrouves avec énormément de choses à faire. Pour le coup, je peux dire que si Claude Guyot n’avait pas été là , je ne sais vraiment pas comment j’aurais réussi à gérer", Wax Tailor (lire les interviews).

Ces retours d’expérience et les quelques noms de lauréats énoncés plus haut plaident pour la crédibilité et la pertinence du dispositif. Cela ne signifie pas pour autant qu’être sélectionné au Fair représente nécessairement un gage de réussite. Un coup d’oeil à la liste des 300 groupes ou artistes laisse également apercevoir des noms qui ne sont pas passés à la postérité. Il est arrivé que des groupes se séparent dans l’année d’accompagnement du Fair, ou peu après. D’autres comme X Makeena n’ont pas forcément trouvé l’encadrement professionnel souhaité : "Par rapport à d’autres groupes suivis par le Fair, nous n’avons pas décroché de contrat avec des maisons de disques ou des labels plus importants, probablement à cause du style musical un peu trop bourrin et à cheval entre plein de styles. Mais après quelque temps, aucun regret ! Nous sommes grâce à cela de plus en plus autonomes et indépendants dans la production de nos disques." (lire les interviews)
Si ce n’est pas un gage de réussite, le Fair représente donc plus une aide qui relève du coup de main, coup de main qui peut s’avérer soutenu et non négligeable pour certains : "Claude Guyot est quelqu’un qui te défend bec et ongle, et parfois, surtout au début, ça fait du bien de ne pas se sentir tout seul. Elle connaît très bien le business et le métier", Julien Soulié, manageur d’Alexis HK.

La directrice du Fair résume humblement son point de vue sur la question, estimant que "le Fair ne fait qu’accélérer un processus qui aurait de toute façon abouti parce que ces artistes ont du talent. On leur fait surtout gagner du temps, et si on peut leur éviter de faire quelques conneries…"
Et comme Claude Guyot a souvent le dernier mot, nous le lui laissons.


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