LABELS : FACE À LA CRISE
Situation économique des labels, le cas francilien

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Publié le jeudi 3 novembre 2011

Article

Les structures de production indépendantes font face à une situation économique intenable, les poussant, elles aussi, à adopter des stratégies de diversification de leurs activités. Mais, alors que deux tiers des entreprises de l’industrie phonographique sont situées en Île-de-France, cette concentration en fait-elle une région à part ?
Quelles sont les réalités de ces entreprises ? Comment les métiers ont-ils évolué ces dernières années ?

La récente enquête menée par le Mila sur les labels franciliens permet de préciser la diversité de ce paysage. Si ses résultats confirment les grandes tendances nationales, elle pose aussi une réalité régionale au moment où deux fédérations viennent de se créer (Eifeil et les Piaf).

Fin 2010, la synthèse prospective emploi-compétences de L’Édition phonographique a donné de grandes lignes d’information sur la structuration économique des labels(Voir, à ce sujet, "L’emploi dans le disque : réussir la mutation, focus Irma, décembre 2010. On y pointait, entre autres, le fait que plus des deux tiers des entreprises sont concentrées en Île-de-France.
Depuis, le Mila a mené une enquête sur les labels de cette région afin de mieux faire connaître leur situation économique… et leurs besoins dans un contexte de mutation.

Une grande diversité des entreprises et des budgets

Le Mila est un dispositif de soutien à la production et à la diffusion musicale indépendante sous la forme d’un pôle d’accueil d’entreprises musicales dans un quartier du XVIIIe arrondissement. Né d’une initiative soutenue par la Ville de Paris, le Mila est, par définition, sensible à la présence territoriale de ces entreprises et fût notamment l’organisateur des Rencontres nationales "Collectivités territoriales, labels et industries musicales" en septembre 2007. S’interrogeant aujourd’hui sur la situation économique des labels en IDF, le Mila a donc lancé, en février dernier, une enquête auprès des entreprises phonographiques franciliennes. Les objectifs étaient simples : tenter d’établir une typologie des labels de la région, d’analyser leur situation et leurs besoins dans un contexte de mutations fortes, afin de fournir une grille de lecture permettant d’imaginer de nouveaux outils et dispositifs d’aide.

En préalable, un premier recensement (réalisé via l’Irma et la Cité de la Musique) a permis d’identifier près de 500 structures présentes sur la région. Au final, les questionnaires portent sur des taux de réponse de 36 % et 15 % (cf encadré sur la méthodologie). Ainsi, si des précautions d’analyse sont à prendre, notamment sur la représentativité du panel, le nombre de réponses obtenues apparaît opérant pour indiquer des tendances significatives.
D’ailleurs, cet important taux de retour est lui-même signifiant, comme en témoignent les enquêteurs : « Les labels étaient très volontaires pour répondre ; on a senti qu’ils avaient besoin de reconnaissance et espéraient que notre démarche allait enclencher des choses ».

Dans un premier temps, l’enquête permet d’apporter des données structurelles sur les labels d’Ile-de-France interrogés. Par exemple :
- 64 % des entreprises ont été créées ces 10 dernières années (même si l’on constate un ralentissement depuis 2007) ;
- 74 % sont parisiennes ;
- 65 % sont en SARL (ou EURL) ;
- 25 % de leurs productions ont un budget inférieur à 5 000 euros, et 28 % de moins de 13 000 euros ;
- 79 % des entreprises font leur marketing en interne ;
- 35 % font plus de 40 % de leur CA à l’export ;
- La distribution digitale concerne 93,3 % d’entre elles mais ils ne sont qu’une moitié à réaliser plus de 30% de leur chiffre d’affaires de vente de cette manière.
La restitution complète de cette enquête fera l’objet d’une communication dans le cadre d’une après-midi de tables-rondes le lundi 21 novembre prochain.

Mais on peut d’ores et déjà dessiner le profil-type du label francilien : une SARL qui fait de la production et de l’édition, créée dans les années 2000, sans salarié, dirigée par un homme, travaillant de son domicile à Paris intra muros, avec un CA inférieur à 60 000 euros par an produisant moins de 5 albums de rock ou d’électro par an vendant à moins de 5 000 exemplaires.
Bref, malgré sa concentration nationale (et notamment du chiffre d’affaires), l’Ile-de-France reste aussi une région comme les autres avec son contingent de TPE.

Dans Je monte mon label, on lisait qu’un label de taille moyenne était une structure d’environ 10 salariés avec un catalogue de 15 artistes pour un chiffre d’affaires (CA) d’environ 4 millions d’euros. Même en Ile-de-France, les labels qui correspondent à ces chiffres ne représentent qu’un faible pourcentage de la diversité des entreprises ! Sous cet aspect, la situation y est bien différente : 80 % des structures ont un CA inférieur à 300 000 euros (et 48 % inférieur à 60 000 euros).
Pour Pauline Dulaurier : "Le chiffre d’affaires ne dépend pas [que] de l’ancienneté de l’entreprise. Les petits chiffres d’affaires se trouvent surtout dans les structures nouvellement créées mais pas seulement. Le chiffre d’affaires est aussi corrélé au fait d’avoir un succès au sein du label qui peut survenir très vite après la création du label. A l’inverse, il existe des entreprises créées il y a plus de cinq ans et qui ont encore de très faibles revenus. Ces entreprises nous permettent de dessiner une catégorie de labels, à savoir, des personnes qui exercent cette activité en plus d’un autre travail " [1].

Dans les budgets de production, un vrai clivage semble s’établir autour de 13 000 euros. Il s’agit d’un seuil symbolique pour le respect des conventions collectives et donc de l’éligibilité aux subventions. Près de 50 % des productions s’effectuent à des coûts tellement faibles qu’on peut douter de leur capacité à respecter ces conventions. Ainsi, le monde de la production n’est pas, là non plus, univoque, comme en témoigne Julien Banes, gérant d’Upton Park : "Il y a besoin d’argent pour financer la musique. Si cet argent aujourd’hui provient de moins en moins du disque, il faut quand même que l’on trouve le minimum pour payer tous les gens qui travaillent sur le projet. On peut diminuer certains coûts mais un réalisateur, un musicien, un studio de mastering… tout cela se paye. Le disque à 2 000 euros n’existe pas !".
Ainsi, on constate logiquement une concentration des aides professionnelles vers les structures ayant le plus gros chiffre d’affaires. Et 45 % des entreprises ne touchent aucune aide à la production… pour des raisons diverses, notamment la « non connaissances des aides » (35 %) ou la « complexité des dossiers » (32 %).

Des mutations de fond sur le métier

Ces faibles revenus ont une incidence directe sur la recherche de diminution des coûts (notamment des frais fixes) et l’obligation de la pluriactivité.
Si l’on constate un certain ralentissement du nombre de créations de labels, on peut se demander si la production d’enregistrement ne s’est pas en partie déportée sur d’autres activités moins déficitaires, le disque n’étant qu’une activité parmi d’autres ? C’est ce qu’on a constaté au Mila : "Cela fait plusieurs années que les entreprises qui candidatent [pour des locaux] ne sont plus des purs labels. Le disque est toujours présent, mais les nouvelles boîtes font désormais bien d’autres choses en même temps". Yacine Bouzidi du label Antipodes music témoigne : "La production ne rapporte rien, elle ne coûte que de l’argent. C’était une évidence de multiplier les activités comme l’accompagnement d’autres structures."
Même son de cloche issu de l’étude sur Les intermédiaires du travail artistique : "L’édition et la production discographique sont […] investies par les managers. Le cumul des fonctions se manifeste en particulier dans la capitale et plus largement en Île-de-France : 40 % des intermédiaires qui résident à Paris et 37 % de ceux situés en Île-de-France (hors de Paris) exercent au moins une autre fonction que celle d’agent ou manager […]. Cette situation est particulièrement marquée dans le cas des fonctions "Conseil, management, promotion", "Labels et maisons de disques" et surtout dans l’"Édition"".

Au niveau de l’emploi, les porteurs de projet travaillent à domicile dans 41 % des cas… Un tiers (34,66 %) travaillent seul, 36 % avec un ou plusieurs salariés (dont 71 % en CDI). Les activités de production (29 %) et d’administration (25 %) restent les fonctions de prédilection pour la première embauche, mais on note un besoin et une recherche de poste multifonctions et multicompétences.
Dans l’enquête, on trouve également ce constat sur la modification des tendances en termes d’emploi et de structuration des activités : « le métier tend à chercher des compétences pointues chez les prestataires et à ne plus avoir à embaucher des salariés ». Comme dit Frédéric Neff : "dans un secteur en crise où tout le monde se dit label, producteur, manager (car tout le monde fait un peu de tout), on perd en visibilité et on voit émerger des structures en déficit de compétences dans leur domaine".
L’enquête francilienne confirme donc les données nationales du rapport "Emploi-compétences dans l’édition phonographique" : "la diversification des activités dans le cadre d’une stratégie 360° est de plus en plus évidente. Les pistes pour augmenter les revenus sont la synchronisation, l’édition, le merchandising…" [2].
Ainsi, l’enquête montre l’évidence de la pluriactivité : 45 % des labels sont également éditeur musical, 32 % producteur de spectacles, 27 % distributeurs, voire managers dans 18 % des cas. Au final, moins de 6 % des labels sont simplement producteurs !. Pour les autres, on trouve au moins une activité supplémentaire (23 %), deux (27 %) voire trois (24 %). Et la porosité augmente encore quand on constate que 48 % des gérants reçoivent des rémunérations extérieures à leur entreprise.
L’investissement de production ne trouve plus “compensation” uniquement dans la vente de contenus et l’exploitation des droits voisins — cœurs de métiers des labels — mais bien dans une pluriactivité autour des projets.
Les marchés habituels de visibilité dans le disque changent et l’axe de développement du disque passe par la compréhension des enjeux du spectacle vivant et de l’audiovisuel : conquérir un public et séduire des professionnels. Ce phénomène se ressent aussi dans d’autres régions, comme en Paca, par exemple : En 2008, Phonopaca s’est ouvert aux tourneurs afin de "lier la scène et le disque et voir comment travailler ensemble, mettre en lien les producteurs et les tourneurs de la région pour le développement des groupes sur scène, améliorer leur visibilité et "l’actu" autour de la distribution de l’album".

A la recherche de (nouvelles) professionnalités

Le contexte a évolué et les labels s’adaptent. Aujourd’hui, des formes nouvelles (annexes ?) apparaissent… ou, peut-être, se confirment en prenant leur place dans le “modèle” : 77 % des structures franciliennes interrogées font de la vente par correspondance dont 83 % en réalisant elles-mêmes les envois, tout en s’appuyant sur un réseau de fans.
Les rapports contractuels habituels (contrat d’artiste, contrat de licence) deviennent plus flous et à un monde en mutation répondent des contractualisations différentes : « On se débrouille pour faire exister un projet, donc il faut des chansons enregistrées le mieux possible. Le reste n’a aucune importance. Pour l’instant, sur ces projets en développement, on a produit des EP vendus en ligne et à la sortie des concerts. On n’en est pas encore à la problématique de l’enregistrement complet » témoigne l’un des producteurs interrogés. Mais tous les mondes coexistent et le contrat d’artiste représente 31 % des types de contrat. Un score qui va à l’encontre de certains discours ambiants et qui montre que le label reste un acteur privilégié pour l’artiste, avec un lien fort.
Reste que, face à la crise, de nouveaux modes de relation se mettent en place avec les artistes : « Aujourd’hui le contrat d’artiste 8/10/12 % n’existe plus : les artistes et moi sommes coproducteurs » explique un autre.

Alors, quid des dispositifs professionnels et de la reconnaissance des critères de demandes d’aide ?
18 % des labels n’émargent dans aucune société civile de productions. Certains disent "préfèrer économiser la cotisation" pour un système dont ils se sentent "exclus". D’autres dénoncent des critères obsolètes : "Pour bénéficier d’une aide à la production, on est obligé d’avoir un distributeur physique. Pour beaucoup de projets, un distributeur physique n’a pas de sens. Je perds la maîtrise du digital en échange d’une distribution physique qui gère pas ou peu de ventes".

Mais, alors que le manque de compétence se fait ressentir dans les structures, celles-ci apparaissent très demandeuses de formation continue. Une autre manière de soutenir les entreprises qui commence aussi à se faire à l’échelon territorial.
En réponse aux différents besoins des acteurs, plusieurs régions ont mis en place des dispositifs d’aide aux structures de production phonographique. Ces politiques s’appuient souvent sur un soutien à l’économie locale, et particulièrement en faveur de l’emploi. Aujourd’hui, plusieurs régions prennent conscience de l’intérêt de concevoir des interventions en cohérence avec les dispositifs de soutien aux arts et aux industries créatives.
Katia Bouferrache coordonne la grappe d’entreprise le Damier, en Auvergne, qui concerne à la fois des entreprises de la musique et des entreprises de l’image : "Des synergies naissent entre ces deux secteurs en pleine mutation et innovation" explique-t-elle. "L’objectif est de faire exploser, réagir et valoriser cette professionnalisation du secteur, de créer un cadre » avec le souhait de tenir compte de la filière dans son ensemble.
En Paca, on privilégie d’autres axes. "On travaille sur la mise en place d’une plateforme de développement de projet, de suivi des dossiers de demandes de subventions auprès des sociétés civiles. Nous aidons à faire évaluer un projet si possible avant le dépôt pour ”rentrer dans les clous”" explique la directrice de Phonopaca, Nadine Verna.

Mais laissons la conclusion à Frédéric Neff qui a, pour le Mila, assuré la conduite de l’étude et en assurera, le 21 novembre, la restitution complète : "Le label de demain est une petite structure associée à des experts suivant chaque projet, pour compléter son manque de compétence. La structure label comme on l’imaginait dans les années 1990 est en train de devenir une somme de micro structures au service d’un projet. Pour que cette mutation arrive à terme, ces nouveaux labels ont besoin de services de mise en réseau, de crowd sourcing et co-working, de mutualisation des dépenses pour optimiser les investissements".
L’enquête du Mila a donc dressé ces tendances. Si l’étude socio-économique complète reste encore à faire (avec d’autres moyens), ce premier travail en a déjà posé les jalons et, espérons-le, donné l’impulsion pour que le travail de ces producteurs soit reconnu dans toutes ses réalités.


Dossier réalisé par Frédéric Neff, Camille Gillet, Jean-Noël Bigotti et Gilles Castagnac

[1] Dulaurier Pauline, Sous la direction de Philippe Teillet, Stratégies économiques des labels indépendants et rôles des institutions publiques face à une crise du disque qui dure. Le cas des labels indépendants en IDF, Mémoire professionnel, IEP de Grenoble, 2010-2011.

[2] Synthèse proposée par le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Santé (politiques de l’emploi et de la formation professionnelle), octobre 2010, p.10