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In Guide des musiques traditionnelles, éd. IRMA, 1998 - François Picard
l s’agit dans cet article de faire le point sur un aspect très particulier de la musique traditionnelle, son édition en disques, en prenant pour date de référence l’été 1992, où nous avions tenté, maladroitement certes, de le faire pour un numéro spécial - et inaugural - de la revue Diapason. Il importe de souligner dès à présent le caractère partial d’une telle vue. Non que nous ne nous tenions informé au plus près, mais du fait du processus même, que nous revendiquons et assumons, qui fait qu’ici, maintenant, ça écrit. Non pas ça discute, ça palabre, ça argumente, ça cause, ça réfléchit, ça analyse. Non, ça écrit, bien ou mal. Et avant, quand même, ça a écouté… quelques centaines d’heures de concerts, d’innombrables disques, et même la radio. Et puis aussi la parole de chanteurs, de musiciens, d’organisateurs, "d’acteurs" du "milieu".
Ici donc on ne cause pas marché, marketing, perspectives, chiffres. Mais pas non plus, pas vraiment, musique, vie musicale, galères, espoirs, succès, publics. Encore moins gammes, modes tempéraments, rythmes, instruments, textes, création. Mais un peu, j’espère, de l’émotion et du plaisir, de la curiosité et de la déception transparaîtra. Et de l’intelligence. Il ne s’agit pas d’écrire l’histoire, mais, par une métaphore maritime, de faire, donc, le point, déceler des orientations, reconnaître des signes, sentir les vents. Ni tableau d’honneur, ni prix de consolation. Avec quand même un premier regret, l’événement peut-être de ces dernières années, l’élimination d’Alain Swietlick de la rédaction de Télérama, la fin du monopole de la subjectivité éclairée.
Disque objet ou mémoire ? L’enjeu n’est pas mince, en matière de tradition, où la nouveauté s’oppose au temps long de la maturation. Quelques catégories, plutôt qu’un catalogue des labels, des marques, de leurs rachats et de quelques transferts. D’un côté, le musicien, à l’autre bout, l’auditeur. Artiste ou interprète, la différence, niée généralement dans notre domaine, existe pourtant. Entre les deux, l’éditeur phonographique, certes, mais aussi : le directeur de production, le producteur, l’ingénieur du son, le monteur, le préfacier, le fabricant, le distributeur, le vendeur, l’annonceur, le chargé de communication, l’acheteur. Tiens, bonne question, qui offre des disques de musiques traditionnelles ? En deçà de la chaîne marchande, entre la musique jouée et celle enregistrée, je m’intéresse aux éventuels intermédiaires : collecteur, ethnomusicologue, directeur artistique, arrangeur, orchestrateur, metteur en ondes. De là , on distinguera quelques sortes de disques : rééditions et compilations, enregistrements de terrain, de concert, de studio. Plus une sorte de monstre, le remix et autres avatars de l’échantillonnage, de l’emprunt, de la citation.
Plus que tout autre critère, l’enregistrement de terrain avec son pendant, la notice détaillée, informée et informative, la prise de son directe en monophonie ou stéréophonie (de préférence de phase, un couple bien situé, et c’est tout), marque l’histoire de notre domaine, sa différence absolue. Ni Sheila ni Brassens, ni Wagner ni Boulez, ni Armstrong ne peuvent être conçus comme associés à un lieu autre que la salle de concert. A la différence donc des Pygmées, des clarinettes de Bretagne, mais aussi du mugissement des vagues, du chant des oiseaux, de la foire aux chevaux, de l’envol du Concorde, et encore du rituel bouddhique, du chant grégorien, de la fanfare, qu’elle soit militaire ou cérémonielle, musiques de marche, de mariage, de funérailles, berceuses, et ces intriguants "chants à penser" (Centrafrique Musique Gbà¡yà¡, Ocora C 580008 et C 560079) qui imposent l’idée que le blues aussi a (avait ?) son lieu d’être. Je ne veux pas dire, et je n’ai pas écrit, que ces sons, ces chants, ces musiques, n’existaient et ne pouvaient exister par essence que dans leurs lieux. De nombreux et bons enregistrements l’ont prouvé, qu’ils soient de concerts ou de studios. Mais ces lieux marquent un point d’ancrage, une référence dont on peut, à bon droit, vouloir sortir. Qu’enfin on nous écoute, que le sarangi sorte des bordels, le clavecin du salon, le dobro du saloon, le Fado du salon de coiffure, le Tango des cafés. Ram Narayan, Olivier Rousset ou Astor Piazzola ont démontré qu’il n’y avait pas là qu’une perte, et l’évolution des musiques traditionnelles se situe certainement là , en amont de la pure question du disque. Mais avant la question du concert, l’examen de la problématique du terrain laisse apercevoir deux conceptions qui elles mêmes ont vécu une évolution qui n’est pas sans rapport avec la technologie et concerne très exactement ce qui nous occupe, l’édition phonographique et son évolution récente, disons plus modestement quelques tendances.
Ce n’est pas le tout d’enregistrer sur place avec un ou deux micros branchés sur le Nagra, et personne n’a vraiment jamais prétendu que le disque n’était que le résultat de l’enregistrement. Les bandes ont été triées, un choix effectué, un ordre adopté. Les dynamiques ont été adaptées au support, le son nettoyé, adouci, compressé, ou relevé dans telle ou telle partie du spectre, pourquoi pas expansé. Mais surtout, une dimension essentielle a été modifiée, qui ne tient pas qu’au problématique contexte social ou temporel, mais à la chair même de la musique : la durée. Du cylindre au 78t puis au microsillon pour arriver à la cassette et au CD, on est passé de trois à vingt, puis quarante et enfin soixante-dix sept minutes d’écoute ininterrompue. Si l’on ne ressent pas ici une évolution fondamentale, que l’on tourne la page. Parallèlement, insensiblement, irrémédiablement, avec ses pionniers - forcément de génie - et ses réfractaires, le disque de musique traditionnelle enregistrée sur le terrain a quitté le modèle du catalogue de miniatures du type de celui de chants d’oiseaux pour atteindre aux dimensions du paysage sonore, voire de l’album concept. Depuis Amazonia de Xavier Bellenger (GREM G 9112, publié en 1991), encore proche du Bornéo, voyage au cœur des jungles de Jean-Pierre Picot (Pithys S1.9201.2), depuis les premiers rituels enregistrés dans les temples et publiés intégralement (Chine, Fanbai, chant liturgique bouddhique, Ocora C559080, Ethiopie, l’église orthodoxe éthiopienne de Jérusalem, Ocora C 560027-28), la vague, profitant de la maniabilité, de la qualité et de la durée offertes par le magnétophone numérique portable au format DAT, a atteint nos côtes (Roland Becker, Jour de fête & fête de nuit).
Cette nouvelle conception globale, attentive à la durée, au son, au montage, se trouve en adéquation avec la façon dont majoritairement on écoute le CD : dans de bonnes conditions de reproduction, seul, chez soi. Elle porte le disque à un niveau d’expression artistique globale, cohérente, et a quelque peu tendance à reléguer aux oubliettes la vieille forme de l’anthologie de carte postale, kaléidoscope où, de peur de lasser, styles, genres, voire ethnies, cohabitent tant bien que mal. Le seul avenir de ce type de réalisations semble aujourd’hui se limiter à la compil’, objet éphémère s’il en est, mais aussi, à l’opposé, au matériau quasi pédagogique, bonne réponse à l’abondance étourdissante de la production et à la soif curieuse d’ailleurs. Disques catalogues et, plus sérieusement, thématiques forment donc une part non négligeable des tendances actuelles. L’enseignement, qu’il soit dirigé ou autodidacte, y trouvera son miel (indispensable Instruments de musique du monde de la Collection du Centre national de la recherche scientifique et du musée de l’homme, LDX 274 675), la mémoire aussi (Sonneurs de clarinette en Bretagne, ArMen SCM 025 et Chanteurs et musiciens du Limousin, Silex Y225220).
Tout le reste forme de loin la part la plus importante de la production et, sûrement, des ventes. Concert ou studio, stéréo directe ou multipiste ne dessinent pas vraiment de catégories éthiques distinctes, tout juste des partis pris esthétiques. En revanche, ils marquent une évolution remarquable et très appréciable qui voit les chanteurs et musiciens, sortant de l’anonymat du document, déboucher à la lumière non pas des prosaïques sunlights, mais de la reconnaissance de la part constitutive et inaliénable de la personnalité individuelle, même dans le monde réputé si collectif de la tradition. Ravi Shankar dès 1955 puis Nusrat Fateh Ali Khan ont été suivis par des artistes touchés par la grâce et venant des contrées les plus diverses : pour m’en tenir à mes favoris, Alim Qasimov, Monâjât Yultchieva, Donnisulana, François Atlan, Yann-Faà±ch Kemener, Miguela Cesari, Aïcha Redouane, Artango et, s’il le permet, Jean-François Dutertre. Il n’y a pas là qu’un avatar du folk et de la vedettarisation d’un Alan Stivell, mais bien un changement de point de vue sonore sur le monde, auprès duquel l’utilisation encore très marginale de l’emprunt et du mélange, de Peter Gabriel à Deep Forest, n’est qu’anecdote.
François Picard. (François Picard est musicien et chercheur, spécialiste de la musique chinoise. Il est professeur d’ethnomusicologie à Paris IV-Sorbonne et Senior Visiting Fellow à l’International Institute for Asian Studies, Leiden.)
Dans le contexte, d’une part de l’adoption par l’Unesco de la Convention sur la sauvegarde du Patrimoine immatériel, et d’autre part des débats en France autour de la â ? ?licence globaleâ ? , qu’en est-il de la question des droits sur l’échange et la vente de fichiers musicaux en ligne dans le champ spécifique des musiques traditionnelles et du monde.
Philippe Fanise : Directeur artistique de la Mission des musiques et danses traditionnelles de l’Arcade (Provence-Alpes-Cote d’Azur), Philippe Fanise est également l’un des coordinateurs fondateurs du Réseau Européen des Musiques et Danses Traditionnelles
Ce panorama à été réalisé à la demande du Bureau Export de la Musique Française à l’été 2004, afin d’éclairer les producteurs et opérateurs professionnels européens sur les réalités du marché français des musiques traditionnelles et du monde. Il est reproduit dans ces pages avec son aimable autorisation
Entretien avec Marc Benaïche, Directeur de Mondomix, par François Bensignor
Etienne Bours : Conseiller à la Médiathèque de la communauté française de Belgique. Journaliste pour Répertoire et Trad Magazine. Il participe également à la programmation, à la préparation et à la présentation de divers concerts